d'accusateur public, parce que, disait-il, s'étant violemment prononcé
contre ceux qu'on poursuivait, ils l'auraient pu récuser comme ennemi
personnel. On supposait aussi qu'il aurait eu trop de peine à surmonter
ses répugnances pour la peine de mort. À Arras, elles l'avaient décidé à
quitter sa place de juge d'église. À l'Assemblée constituante, il
s'était déclaré contre la peine de mort, contre la loi martiale et toute
mesure violente de salut public, qui répugnait trop à son coeur.
Dans cette année, de septembre 91 à septembre 92, Robespierre, hors des
fonctions publiques, sans mission ni occupation que celle de journaliste
et de membre des Jacobins, était moins sur le théâtre. Les Girondins y
étaient; ils y brillaient par leur accord parfait avec le sentiment
national sur la question de la guerre. Robespierre et les Jacobins
prirent la thèse de la paix, thèse essentiellement impopulaire qui leur
fit grand tort. Nul doute qu'à cette époque la popularité du grand
démocrate n'eût un besoin essentiel de se fortifier et de se rajeunir.
Il avait parlé longtemps, infatigablement, trois années, occupé, fatigué
l'attention; il avait eu, à la fin, son triomphe et sa couronne. Il
était à craindre que le public, ce roi, fantasque comme un roi, facile à
blaser, ne crût l'avoir assez payé, et n'arrêtât son regard sur quelque
autre favori.
La parole de Robespierre ne pouvait changer, il n'avait qu'un style; son
théâtre pouvait changer et sa mise en scène. Il fallait une machine.
Robespierre ne la chercha pas; elle vint à lui, en quelque sorte. Il
l'accepta, la saisit, et regarda, sans nul doute, comme une chose
heureuse et providentielle de loger chez un menuisier.
La mise en scène est pour beaucoup dans la vie révolutionnaire. Marat,
d'instinct, l'avait senti. Il eût pu, très-commodément, rester dans son
premier asile, le grenier du boucher Legendre; il préféra les ténèbres
de la cave des Cordeliers; cette retraite souterraine d'où ses
brûlantes paroles faisaient chaque matin éruption, comme d'un volcan
inconnu, charmait son imagination; elle devait saisir celle du peuple.
Marat, fort imitateur, savait parfaitement qu'en 88 le Marat belge, le
jésuite Feller, avait tiré grand parti pour sa popularité d'avoir élu
domicile, à cent pieds sous terre, tout au fond d'un puits de houille.
Robespierre n'eût pas imité Feller ni Marat, mais il saisit volontiers
l'occasion d'imiter Rousseau, de réaliser en pratique le livre qu'il
imitait sans cesse en parole, de copier l'_Émile_ d'aussi près qu'il le
pourrait.
Il était malade, rue Saint-Florentin, vers la fin de 91, malade de ses
fatigues, malade d'une inaction nouvelle pour lui, malade aussi de sa
soeur, lorsque madame Duplay vint faire à Charlotte une scène
épouvantable pour ne pas l'avoir avertie de la maladie de son frère.
Elle ne s'en alla pas sans enlever Robespierre, qui se laissa faire
d'assez bonne grâce. Elle l'établit chez elle, malgré l'étroitesse du
logis, dans une mansarde très-propre, où elle mit les meilleurs meubles
de la maison, un assez beau lit bleu et blanc, avec quelques bonnes
chaises. Des rayons de sapin, tout neufs, étaient à l'entour, pour poser
les quelques livres peu nombreux, de l'orateur; ses discours, rapports,
mémoires, etc., très-nombreux, remplissaient le reste. Sauf Rousseau et
Racine, Robespierre ne lisait que Robespierre. Aux murs, la main
passionnée de madame Duplay avait suspendu partout les images et
portraits qu'on avait faits de son dieu; quelque part qu'il se tournât,
il ne pouvait éviter de se voir lui-même; à droite, à gauche,
Robespierre, Robespierre encore, Robespierre toujours.
La plus habile politique, qui eût bâti la maison spécialement pour cet
usage, n'eût pas si bien réussi que l'avait fait le hasard. Si ce
n'était une cave, comme le logis de Marat, la petite cour noire et
sombre valait au moins une cave. La maison basse, dont les tuiles
verdâtres attestaient l'humidité, avec le jardinet sans air qu'elle
possédait au delà, était comme étouffée entre les maisons géantes de la
rue Saint-Honoré, quartier mixte, à cette époque, de banque et
d'aristocratie. Plus bas, c'étaient les hôtels princiers du faubourg et
la splendide rue Royale, avec l'odieux souvenir des quinze cents
étouffés du mariage de Louis XVI. Plus haut, c'étaient les hôtels des
fermiers généraux de la place Vendôme, bâtis de la misère du peuple.
Quelles étaient les impressions des visiteurs de Robespierre, des
dévots, des pèlerins, quand, dans ce quartier impie où tout leur
blessait les yeux, ils venaient contempler le Juste? La maison prêchait,
parlait. Dès le seuil, l'aspect pauvre et triste de la cour, le hangar,
le rabot, les planches, leur disaient le mot du peuple: «C'est ici
l'_incorruptible_.»--S'ils montaient, la mansarde les faisait se récrier
plus encore; propre et pauvre, laborieuse visiblement, sans parure que
les papiers du grand homme sur des planches de sapin, elle disait sa
moralité parfaite, ses travaux infatigables, une vie donnée toute au
peuple. Il n'y avait pas là le théâtral, le fantasmagorique du maniaque
Marat, se démenant dans sa cave, variable, de parole et de mise. Ici,
nul caprice, tout réglé, tout honnête, tout sérieux. L'attendrissement
venait; on croyait avoir vu, pour la première fois, en ce monde, la
maison de la vertu.
Notez pourtant avec cela que la maison, bien regardée, n'était pas une
habitation d'artisan. Le premier meuble qu'on apercevait dans le petit
salon du bas en avertissait assez. C'était un clavecin, instrument rare
alors, même chez la bourgeoisie. L'instrument faisait deviner
l'éducation que mesdemoiselles Duplay recevaient, chacune à son tour, au
couvent voisin, au moins pendant quelques mois. Le menuisier n'était pas
précisément menuisier; il était entrepreneur en menuiserie de bâtiment.
La maison était petite, mais enfin elle lui appartenait; il logeait chez
lui.
Tout ceci avait deux aspects; c'était le peuple d'une part, et ce
n'était pas le peuple; c'était, si l'on veut, le peuple industrieux,
laborieux, passé récemment, par ses efforts et son travail, à l'état de
petite bourgeoisie. La transition était visible. Le père, bonhomme
ardent et rude, la mère, d'une volonté forte et violente, tous deux
pleins d'énergie, de cordialité, étaient bien des gens du peuple. La
plus jeune des quatre filles en avait la verve et l'élan; les autres
s'en écartaient déjà, l'aînée surtout, que les patriotes appelaient avec
une galanterie respectueuse mademoiselle Cornélia. Celle-ci, décidément,
était une demoiselle; elle aussi sentait Racine, lorsque Robespierre
faisait quelquefois lecture en famille. Elle avait à toute chose une
grâce de fierté austère, au ménage comme au clavecin; qu'elle aidât sa
mère au hangar, pour laver ou pour préparer le repas de la famille,
c'était toujours Cornélia.
Robespierre passa là une année, loin de la tribune, écrivain et
journaliste, préparant tout le jour les articles et les discours qu'il
devait le soir débiter aux Jacobins;--une année, la seule, en réalité,
qu'il ait vécue en ce monde.
Madame Duplay trouvait très-doux de le tenir là, l'entourait d'une garde
inquiète. On peut en juger par la vivacité avec laquelle elle dit au
Comité du 10 août, qui cherchait chez elle un lieu sûr: «Allez-vous-en:
vous allez compromettre Robespierre.»
C'était l'enfant de la maison, le dieu. Tous s'étaient donnés à lui. Le
fils lui servait de secrétaire, copiait, recopiait ses discours tant
raturés. Le père Duplay, le neveu, l'écoutaient insatiablement,
dévoraient toutes ses paroles. Mesdemoiselles Duplay le voyaient comme
un frère; la plus jeune, vive et charmante, ne perdait pas une occasion
de dérider le pâle orateur. Avec une telle hospitalité, nulle maison
n'eût été triste. La petite cour, avivée par la famille et les ouvriers,
ne manquait pas de mouvement. Robespierre, de sa mansarde, de la table
de sapin où il écrivait, s'il levait les yeux entre deux périodes,
voyait aller et venir, de la maison au hangar, du hangar à la maison,
mademoiselle Cornélia ou telle de ses aimables soeurs. Combien dut-il
être fortifié, dans sa pensée démocratique, par une si douce image de la
vie du peuple! Le peuple, moins la vulgarité, moins la misère et les
vices, compagnons de la misère! Cette vie, à la fois populaire et noble,
où les soins domestiques se rehaussent de la distinction morale de ceux
qui s'y livrent! La beauté que prend le ménage, même en ses côtés les
plus humbles, l'excellence du repas préparé par la main aimée!... qui
n'a senti toutes ces choses? Et nous ne doutons pas que l'infortuné
Robespierre, dans la vie sèche, sombre, artificielle, que les
circonstances lui avaient faite depuis sa naissance, n'ait pourtant
senti ce moment du charme de la nature, joui de ce doux rayon.
Il reste bien entendu qu'avec une telle famille un dédommagement était
difficile. Un Jacobin dissident fit un jour à Robespierre le reproche
«d'exploiter la maison Duplay, de se faire nourrir par eux, comme Orgon
nourrit Tartufe,» reproche bas et grossier d'un homme indigne de sentir
la fraternité de l'époque et le bonheur de l'amitié.
Ce qui est certain, c'est que Robespierre n'entra chez madame Duplay
qu'à la condition de payer pension. Sa délicatesse le voulait ainsi. On
ne le contredit pas; on le laissa dire. Peut-être même fallut-il, pour
le contenter, recevoir les premiers mois. Mais, dans l'entraînement
terrible de sa courte destinée, dans l'accablement de chaque jour, il
perdit la chose de vue, se croyant d'ailleurs sans doute sûr de
dédommager ses amis d'une autre manière. Il n'avait en réalité que son
traitement de député, qu'il oubliait même souvent de toucher. La pension
payée à sa soeur, avec quelques dépenses en linge ou habits, et quelques
sous donnés sur la route à des petits Savoyards, il ne lui restait
exactement rien. Les dix mille francs qu'on aurait trouvés sur lui au 9
thermidor sont une fable de ses ennemis. Il devait alors quatre mille
francs de pension à madame Duplay.
XXVI
LUCILE DESMOULINS (AVRIL 94).
L'Assemblée constituante avait ordonné qu'en chaque commune, dans la
salle municipale où se faisaient les mariages, les déclarations de
naissance et de mort, il y aurait un autel.
Les trois moments pathétiques de la destinée humaine se trouvant ainsi
consacrés à l'autel de la Commune, et les religions de la famille unies
à celles de la Patrie, cet autel fût bientôt devenu le seul, et la
municipalité eût été le temple.
Le conseil de Mirabeau eût été suivi: «Vous n'aurez rien fait, si vous
ne _dé_-christianisez la Révolution.»
Plusieurs ouvriers du faubourg Saint-Antoine, en 93, déclarèrent qu'ils
ne croyaient pas leurs mariages légitimes, s'ils n'étaient consacrés à
la Commune par le magistrat.
Camille Desmoulins, en 91, se maria à Saint-Sulpice selon le rite
catholique; la famille de sa femme le voulut ainsi. Mais, en 92, son
fils Horace étant né, il le porta lui-même à l'Hôtel de Ville, réclama
la loi de l'Assemblée constituante. Ce fut le premier exemple du baptême
républicain.
Le plus touchant souvenir de toute la Révolution est celui de son grand
écrivain, le bon et éloquent Camille, de sa charmante Lucile, de l'acte
qui les mena tous deux à la mort (et auquel elle contribua
très-directement), la proposition si hardie, en pleine Terreur, d'un
_Comité de clémence_.
Pauvre, disons mieux, indigent en 89, peu favorisé de la nature sous le
rapport physique, et, de plus, à peu près bègue, Camille, par l'attrait
du coeur, le charme du plus piquant esprit, avait conquis sa Lucile,
jolie, gracieuse, accomplie, et relativement riche. Il existait d'elle
un portrait, unique peut-être, une précieuse miniature (collection du
colonel Maurin). Qu'est-elle devenue maintenant? dans quelles mains
est-elle passée? Cette chose appartient à la France. Je prie
l'acquéreur, quel qu'il soit, de s'en souvenir, et de nous la rendre.
Qu'elle soit placée au Musée, en attendant le musée révolutionnaire
qu'on formera tôt ou tard.
Lucile était fille d'un ancien commis des finances, et d'une très-belle
et excellente femme qu'on prétendait avoir été maîtresse du ministre des
finances Terray. Son portrait est d'une jolie femme d'une classe peu
élevée, comme le nom en témoigne: Lucile Duplessis Laridon. Jolie, mais
surtout mutine; un petit Desmoulins en femme. Son charmant petit visage,
ému, orageux, fantasque, a le souffle de la _France libre_ (le beau
pamphlet de son mari). Le génie a passé par là, on le sent, l'amour d'un
homme de génie[18].
[Note 18: Elle l'aima jusqu'à vouloir mourir avec lui.--Et pourtant,
eut-il tout entier, sans réserve, ce coeur si dévoué? Qui l'affirmerait?
Elle était ardemment aimée d'un homme bien inférieur (le trop célèbre
Fréron). Elle est bien trouble en ce portrait; la vie est là bien
entamée; le teint est obscur, peu net... Pauvre Lucile! j'en ai peur, tu
as trop bu à cette coupe, la Révolution est en toi. Je crois te sentir
ici dans un noeud inextricable... Mais combien glorieusement tu t'en
détachas par la mort!]
Nous ne résistons pas au plaisir de copier la page naïve dans laquelle
cette jeune femme de vingt ans conte ses émotions dans la nuit du 10
août:
«Le 8 août, je suis revenue de la campagne; déjà tous les esprits
fermentaient bien fort; j'eus des Marseillais à dîner, nous nous
amusâmes assez. Après le dîner, nous fûmes chez M. Danton. La mère
pleurait, elle était on ne peut plus triste; son petit avait l'air
hébété. Danton était résolu; moi, je riais comme une folle. Ils
craignaient que l'affaire n'eût pas lieu; quoique je n'en fusse pas du
tout sûre, je leur disais, comme si je le savais bien, je leur disais
qu'elle aurait lieu. «Mais peut-on rire ainsi?» me disait madame Danton.
«Hélas! lui dis-je, cela me présage que je verserai bien des larmes ce
soir.»--Il faisait beau; nous fîmes quelques tours dans la rue; il y
avait assez de monde. Plusieurs sans-culottes passèrent en criant: «Vive
la nation!» Puis des troupes à cheval, enfin des troupes immenses. La
peur me prit. Je dis à madame Danton.«Allons-nous-en.» Elle rit de ma
peur; mais, à force de lui en dire, elle eut peur aussi. Je dis à sa
mère: «Adieu, vous ne tarderez pas à entendre sonner le tocsin.» Arrivés
chez elle, je vis que chacun s'armait. Camille, mon cher Camille, arriva
avec un fusil. O Dieu! je m'enfonçai dans l'alcôve; je me cachai avec
mes deux mains, et me mis à pleurer. Cependant, ne voulant pas montrer
tant de faiblesse et dire tout haut à Camille que je ne voulais pas
qu'il se mêlât dans tout cela, je guettai le moment où je pouvais lui
parler sans être entendue, et lui dis toutes mes craintes. Il me rassura
en me disant qu'il ne quitterait pas Danton. J'ai su depuis qu'il
s'était exposé. Fréron avait l'air déterminé à périr. «Je suis las de
la vie, disait-il, je ne cherche qu'à mourir.» Chaque patrouille qui
venait, je croyais les voir pour la dernière fois. J'allai me fourrer
dans le salon, qui était sans lumière, pour ne point voir tous ces
apprêts.... Nos patriotes partirent; je fus m'asseoir près d'un lit,
accablée, anéantie, m'assoupissant parfois; et, lorsque je voulais
parler, je déraisonnais. Danton vint se coucher, il n'avait pas l'air
fort empressé, il ne sortit presque point. Minuit approchait; on vint le
chercher plusieurs fois; enfin il partit pour la Commune. Le tocsin des
Cordeliers sonna, il sonna longtemps. Seule, baignée de larmes, à genoux
sur la fenêtre, cachée dans mon mouchoir, j'écoutais le son de cette
fatale cloche... Danton revint. On vint plusieurs fois nous donner de
bonnes et de mauvaises nouvelles; je crus m'apercevoir que leur projet
était d'aller aux Tuileries; je le leur dis en sanglotant. Je crus que
j'allais m'évanouir. Madame Robert demandait son mari à tout le monde.
«S'il périt, me dit-elle, je ne lui survivrai pas. Mais ce Danton, lui,
ce point de ralliement! si mon mari périt, je suis femme à le
poignarder...» Camille revint à une heure; il s'endormit sur mon
épaule... Madame Danton semblait se préparer à la mort de son mari. Le
matin, on tira le canon. Elle écoute, pâlit, se laisse aller, et
s'évanouit...
«Qu'allons-nous devenir, ô mon pauvre Camille? je n'ai plus la force de
respirer... Mon Dieu! s'il est vrai que tu existes, sauve donc des
hommes qui sont dignes de toi... Nous voulons être libres; ô Dieu! qu'il
en coûte!...»
Lucile, qui se montre ici si naïvement dans sa faiblesse de femme, fut
un héros à la mort.
Il faut la voir à ce moment décisif où il fut délibéré, entre Desmoulins
et ses amis, s'il ferait le pas décisif, et probablement mortel, de
réclamer pour les libertés de la presse et de la tribune, étouffées par
l'arrestation de son ami Fabre d'Églantine, s'il oserait se mettre en
travers du torrent de la Terreur!
Qui ne voyait à ce moment le danger du pauvre artiste?... Entrons dans
cette humble et glorieuse maison (rue de l'Ancienne-Comédie, près la rue
Dauphine). Au premier, demeurait Fréron. Au second, Camille Desmoulins
et sa charmante Lucile. Leurs amis, terrifiés, venaient les prier, les
avertir, les arrêter, leur montrer l'abîme. Un homme, nullement timide,
le général Brune, familier de la maison, était un matin chez eux, et
conseillait la prudence. Camille fit déjeuner Brune, et, sans nier qu'il
eût raison, tenta de le convertir. «_Edamus et bibamus_, dit-il en latin
à Brune, pour n'être entendu de Lucile; _cras enim moriemur_.» Il parla
néanmoins de son dévouement et de sa résolution d'une manière si
touchante, que Lucile courut l'embrasser. «Laissez-le, dit-elle,
laissez-le, qu'il remplisse sa mission: c'est lui qui sauvera la
France... Ceux qui pensent autrement n'auront pas de mon chocolat.»
Fréron, l'ami de Camille, l'admirateur passionné de sa femme, venait
d'écrire la part qu'il avait eue à la prise de Toulon, et comment il
avait monté aux batteries l'épée à la main. Je croirais très-volontiers
que Camille désira d'autant plus s'honorer aux yeux de Lucile. Il
n'était qu'un grand écrivain. Il voulut être un héros.
Le septième numéro du _Vieux Cordelier_, si hardi contre les deux
Comités gouvernants, le huitième contre Robespierre (publié en 1836),
perdirent Camille et le firent envelopper dans le procès de Danton.
La vive émotion qu'excita le procès, la foule incroyable qui entoura le
Palais de Justice dans une disposition favorable aux accusés, faisaient
croire que, si les prisonniers du Luxembourg parvenaient à sortir, ils
pourraient entraîner le peuple. Mais la prison brise l'homme; aucun
n'avait d'armes, et presque aucun de courage.
Une femme leur en donna. La jeune femme de Desmoulins errait, éperdue de
douleur, autour de ce Luxembourg. Camille était là, collé aux barreaux,
la suivant des yeux, écrivant les choses les plus navrantes qui jamais
ont percé le coeur de l'homme. Elle aussi s'apercevait, à cet horrible
moment, qu'elle aimait violemment son mari. Jeune et brillante, elle
avait pu voir avec plaisir l'hommage des militaires, celui du général
Dillon, celui de Fréron. Fréron était à Paris, et n'osa rien faire pour
eux. Dillon était au Luxembourg, buvant en vrai Irlandais et jouant aux
cartes avec le premier venu.
Camille s'était perdu pour la France et pour Lucile.
Elle aussi se perdit pour lui.
Le premier jour, elle s'était adressée au coeur de Robespierre. On avait
cru autrefois que Robespierre l'épouserait. Elle rappelait dans sa
lettre qu'il avait été le témoin de leur mariage, qu'il était leur
premier ami, que Camille n'avait rien fait que travailler à sa gloire,
ajoutant ce mot d'une femme qui se sent jeune, charmante, regrettable,
qui sent sa vie précieuse: «Tu vas nous tuer tous deux; le frapper,
c'est me tuer, moi.»
Nulle réponse.
Elle écrivit à son admirateur Dillon: «On parle de refaire Septembre...
Serait-il d'un homme de coeur de ne pas au moins défendre ses jours?»
Les prisonniers rougirent de cette leçon d'une femme, et se résolurent
d'agir. Il paraît toutefois qu'ils ne voulaient commencer qu'après
Lucile, lorsque, d'abord, se jetant au milieu du peuple, elle aurait
ameuté la foule.
Dillon, brave, parleur, indiscret, tout d'abord en jouant aux cartes
avec un certain Laflotte, entre deux vins, lui conta toute l'affaire.
Laflotte l'écouta et le fit parler. Laflotte était républicain; mais là,
enfermé, sans issue, sans espoir, il fut horriblement tenté. Il ne
dénonça pas le soir (5 avril), attendit toute la nuit, hésitant encore
peut-être. Le matin, il livra son âme, en échange de sa vie, vendit son
honneur, dit tout. C'est avec cette arme indigne qu'on égorgea Danton,
Camille Desmoulins, et, quelques jours après, Lucile, et plusieurs
prisonniers du Luxembourg, tous étrangers à l'affaire, et qui ne se
connaissaient même pas.
Le seul des accusés qui montra un grand courage fut Lucile Desmoulins.
Elle parut intrépide, digne de son glorieux nom. Elle déclara qu'elle
avait dit à Dillon, aux prisonniers, que, si l'on faisait, un 2
Septembre, «c'était pour eux un devoir de défendre leur vie.»
Il n'y eut pas un homme, de quelque opinion qu'il fût, qui n'eût le
coeur arraché de cette mort. Ce n'était pas une femme politique, une
Corday, une Roland; c'était simplement une femme, une jeune fille, à la
voir, une enfant, pour l'apparence. Hélas! qu'avait-elle fait? voulu
sauver un amant?... Son mari, le bon Camille, l'avocat du genre humain.
Elle mourait pour sa vertu, l'intrépide et charmante femme, pour
l'accomplissement du plus saint devoir.
Sa mère, la belle, la bonne madame Duplessis, épouvantée de cette chose
qu'elle n'eût jamais pu soupçonner, écrivit à Robespierre, qui ne put ou
n'osa y répondre. Il avait aimé Lucile, dit-on, voulu l'épouser. On eût
cru, s'il eût répondu, qu'il l'aimait encore. Il aurait donné une prise
qui l'eût fortement compromis.
Tout le monde exécra cette prudence. Le sens humain fut soulevé. Chaque
homme souffrit et pâtit. Une voix fut dans tout un peuple, sans
distinction de partis (de ces voix qui portent malheur): «Oh! ceci,
c'est trop!»
Qu'avait-on fait en infligeant cette torture à l'âme humaine? on avait
suscité aux idées une cruelle guerre, éveillé contre elles une
redoutable puissance, aveugle, bestiale et terrible, la sensibilité
sauvage qui marche sur les principes, qui, pour venger le sang, en verse
des fleuves, qui tuerait des nations pour sauver des hommes[19].
[Note 19: «De la prison du Luxembourg, duodi germinal, 3 heures du
matin.