92, il eut, contre la volonté un moment détendue, l'insurrection de la
nature, qui lui reprit le coeur, le fouilla durement, jusqu'à ce que
l'orgueil et la fureur le reprissent à leur tour et le menassent
rugissant à la mort.
Les hommes qui jettent la vie au dehors dans une si terrible abondance,
qui nourrissent les peuples de leur parole, de leur poitrine brûlante,
du sang de leur coeur, ont un grand besoin du foyer. Il faut qu'il se
refasse, ce coeur, qu'il se calme, ce sang. Et cela ne se fait jamais
que par une femme, et très-bonne, comme était madame Danton. Elle était,
si nous en jugeons par le portrait et le buste, forte et calme, autant
que belle et douce: la tradition d'Arcis, où elle alla souvent, ajoute
qu'elle était pieuse, naturellement mélancolique, d'un caractère timide.
Elle avait eu le mérite, dans sa situation aisée et calme, de vouloir
courir ce hasard, de reconnaître et suivre ce jeune homme, ce génie
ignoré, sans réputation ni fortune. Vertueuse, elle l'avait choisi
malgré ses vices, visibles en sa face sombre et bouleversée. Elle
s'était associée à cette destinée obscure, flottante, et qu'on pouvait
dire bâtie sur l'orage. Simple femme, mais pleine de coeur, elle avait
saisi au passage cet ange de ténèbres et de lumière pour le suivre à
travers l'abîme, passer le Pont aigu.... Là elle n'eut plus la force,
et glissa dans la main de Dieu.
«La femme, c'est la Fortune,» a dit l'Orient quelque part. Ce n'était
pas seulement la femme qui échappait à Danton, c'était la fortune et son
bon destin; c'était la jeunesse et la Grâce, cette faveur dont le sort
doue l'homme, en pur don, quand il n'a rien mérité encore. C'étaient la
confiance et la foi, le premier acte de foi qu'on eût fait en lui. Une
femme du prophète arabe lui demandant pourquoi toujours il regrettait sa
première femme: «C'est, dit-il, qu'elle a cru en moi quand personne n'y
croyait.»
Je ne doute aucunement que ce ne soit madame Danton qui ait fait
promettre à son mari, s'il fallait renverser le roi, de lui sauver la
vie, du moins de sauver la reine, la pieuse madame Elisabeth, les deux
enfants. Lui aussi, il avait deux enfants: l'un conçu (on le voit par
les dates) du moment sacré qui suivit la prise de la Bastille; l'autre,
de l'année 91, du moment où Mirabeau mort et la Constituante éteinte
livraient l'avenir à Danton, où l'Assemblée nouvelle allait venir et le
nouveau roi de la parole.
Cette mère, entre deux berceaux, gisait malade, soignée par la mère de
Danton. Chaque fois qu'il rentrait, froissé, blessé des choses du
dehors, qu'il laissait à la porte l'armure de l'homme politique et le
masque d'acier, il trouvait cette blessure bien autre; cette plaie
terrible et saignante, la certitude que, sous peu, il devait être
déchiré de lui-même, coupé en deux, guillotiné du coeur. Il avait
toujours aimé cette femme excellente; mais sa légèreté, sa fougue,
l'avaient parfois mené ailleurs. Et voilà qu'elle partait, voilà qu'il
s'apercevait de la force et profondeur de sa passion pour elle. Et il
n'y pouvait rien, elle fondait, fuyait, s'échappait de lui, à mesure que
ses bras contractés serraient davantage.
Le plus dur, c'est qu'il ne lui était pas même donné de la voir au moins
jusqu'au bout et de recevoir son adieu. Il ne pouvait rester ici; il lui
fallait quitter ce lit de mort. Sa situation contradictoire allait
éclater; il lui était impossible de mettre d'accord Danton et Danton. La
France, le monde, allaient avoir les yeux sur lui dans ce fatal procès.
Il ne pouvait pas parler, il ne pouvait pas se taire. S'il ne trouvait
quelque ménagement qui ralliât le côté droit, et, par lui, le centre, la
masse de la Convention, il lui fallait s'éloigner, fuir de Paris, se
faire envoyer en Belgique, sauf à revenir quand le cours des choses et
la destinée auraient délié ou tranché le noeud. Mais alors cette femme
malade, si malade, vivrait-elle encore? trouverait-elle en son amour
assez de souffle et de force pour vivre jusque-là, malgré la nature, et
garder le dernier soupir pour son mari de retour?... On pouvait prévoir
ce qui arriva, qu'il serait trop tard, qu'il ne reviendrait que pour
trouver la maison vide, les enfants sans mère, et ce corps, si
violemment aimé, au fond du cercueil. Danton ne croyait guère à l'âme,
et c'est le corps qu'il poursuivit et voulut revoir, qu'il arracha de la
terre, effroyable et défiguré, au bout de sept nuits et sept jours,
qu'il disputa aux vers d'un frénétique embrassement.
XXII
LA SECONDE FEMME DE DANTON.--L'AMOUR EN 95.
La chute de la Gironde fut suivie d'un découragement immense. Les
vainqueurs en furent presque aussi atteints que les vaincus. Marat tomba
malade. Vergniaud ne daigna même fuir. Danton chercha dans un second
mariage une sorte d'_alibi_ des affaires politiques.
L'amour fut pour beaucoup dans la mort du Vergniaud et de Danton.
Le grand orateur girondin, prisonnier rue de Clichy, dans ce quartier
alors désert et tout en jardins, prisonnier moins de la Convention que
de mademoiselle Candeille, flottait dans l'amour et le doute. Lui
resterait-il cet amour d'une brillante femme de théâtre, dans
l'anéantissement de toutes choses? Ce qu'il gardait de lui-même passait
dans ses âpres lettres, lancées contre la Montagne. La fatalité l'avait
dispensé d'agir, et il ne le regrettait guère, trouvant doux de mourir
ainsi, savourant les belles larmes qu'une femme donne si aisément,
voulant croire qu'il était aimé.
Danton, aux mêmes moments, s'arrangeait le même suicide.
Malheureusement alors, c'est le cas d'un grand nombre d'hommes. Au
moment où l'affaire publique devient une affaire privée, une question de
vie et de mort, ils disent: «À demain les affaires.» Ils se renferment
chez eux, se réfugient au foyer, à l'amour, à la nature. La nature est
une bonne mère, elle les reprendra bientôt, les absorbera dans son sein.
Danton se mariait en deuil. Sa première femme, tant aimée, venait de
mourir le 10 février. Et il l'avait exhumée le 17, pour la voir encore.
Il y avait au 17 juin quatre mois, jour pour jour, qu'éperdu, rugissant
de douleur, il avait rouvert la terre pour embrasser dans l'horreur du
drap mortuaire celle en qui furent sa jeunesse, son bonheur et sa
fortune. Que vit-il, que serra-t-il dans ses bras (au bout de sept
jours!)? Ce qui est sûr, c'est qu'en réalité elle l'emporta avec lui.
Mourante, elle avait préparé, voulu son second mariage, qui contribua
tant à le perdre. L'aimant avec passion, elle devina qu'il aimait et
voulut le rendre heureux. Elle laissait aussi deux petits enfants, et
croyait leur donner une mère dans une jeune fille qui n'avait que seize
ans, mais qui était pleine de charme moral, pieuse comme madame Danton
et de famille royaliste. La pauvre femme, qui se mourait des émotions de
Septembre et de la terrible réputation de son mari, crut sans doute, en
le remariant ainsi, le tirer de la Révolution, préparer sa conversion,
en faire peut-être le secret défenseur de la reine, de l'enfant du
Temple, de tous les persécutés.
Danton avait connu au Parlement le père de la jeune fille, qui était
huissier audiencier. Devenu ministre, il lui fit avoir une bonne place à
la marine. Mais, tout obligée que la famille était à Danton, elle ne se
montra point facile à ses vues de mariage. La mère, nullement dominée
par la terreur de son nom, lui reprocha sèchement et Septembre, qu'il
n'avait pas fait, et la mort du roi, qu'il eût voulu sauver.
Danton se garda bien de plaider. Il lit ce qu'on fait en pareil cas
quand on veut gagner son procès, qu'on est amoureux et pressé: il se
repentit. Il avoua, ce qui était vrai, que les excès de l'anarchie lui
étaient chaque jour plus difficiles à supporter, qu'il se sentait déjà
bien las de la Révolution, etc.
S'il répugnait tant à la mère, il ne plaisait guère à la fille.
Mademoiselle Louise Gély, délicate et jolie personne, élevée dans cette
famille bourgeoise de vieille roche, d'honnêtes gens médiocres, était
toute dans la tradition de l'ancien régime. Elle éprouvait près de
Danton de l'étonnement et un peu de peur, bien plus que d'amour. Cet
étrange personnage, tout ensemble lion et homme, lui restait
incompréhensible. Il avait beau limer ses dents, accourcir ses griffes,
elle n'était nullement rassurée devant ce monstre sublime.
Le monstre était pourtant bon homme, mais tout ce qu'il avait de grand
tournait contre lui. Ce mystère d'énergie sauvage, cette poétique
laideur illuminée d'éclairs, cette force du puissant mâle d'où
jaillissait, un flot vivant d'idées, de paroles éternelles, tout cela
intimidait, peut-être serrait le coeur de l'enfant.
La famille crut l'arrêter court en lui présentant un obstacle qu'elle
croyait insurmontable, la nécessité de se soumettre aux cérémonies
catholiques. Tout le monde savait que Danton, le vrai fils de Diderot,
ne voyait que superstition dans le christianisme et n'adorait que la
Nature.
Mais pour cela justement, ce fils, ce serf de la Nature, obéit sans
difficulté. Quelque autel, ou quelque idole qu'on lui présentât, il y
courut, il y jura... Telle était la tyrannie de son aveugle désir. La
nature était complice; elle déployait tout à coup toutes ses énergies
contenues; le printemps, un peu retardé, éclatait en été brûlant;
c'était l'éruption des roses. Il n'y eut jamais un tel contraste d'une
si triomphante saison et d'une situation si trouble. Dans l'abattement
moral, pesait d'autant plus la puissance d'une température ardente,
exigeante, passionnée. Danton, sous cette impulsion, ne livra pas de
grands combats quand on lui dit que c'était d'un prêtre réfractaire
qu'il fallait avoir la bénédiction. Il aurait passé dans la flamme. Ce
prêtre enfin, dans son grenier, consciencieux et fanatique, ne tint pas
quitte Danton pour un billet acheté. Il fallut, dit-on, qu'il
s'agenouillât, simulât la confession, profanant dans un seul acte deux
religions à la fois: la nôtre et celle du passé.
Où donc était-il, cet autel consacré par nos Assemblées à la religion de
la Loi, sur les ruines du vieil autel de l'arbitraire et de la Grâce? Où
était-il, l'autel de la Révolution, où le bon Camille, l'ami de Danton,
avait porté son nouveau-né, donnant le premier l'exemple aux générations
à venir?
Ceux qui connaissent les portraits de Danton, spécialement les esquisses
qu'en surprit David dans les nuits de la Convention, n'ignorent pas
comment l'homme peut descendre du lion au taureau, que dis-je? tomber au
sanglier, type sombre, abaissé, désolant de sensualité sauvage.
Voilà une force nouvelle qui va régner toute-puissante dans la
sanguinaire époque que nous devons raconter; force molle, force
terrible, qui dissout, brise en dessous le nerf de la Révolution. Sous
l'apparente austérité des moeurs républicaines, parmi la terreur et les
tragédies de l'échafaud, la femme et l'amour physique sont les rois de
93.
On y voit des condamnés qui s'en vont sur la charrette, insouciants, la
rose à la bouche. C'est la vraie image du temps. Elles mènent l'homme à
la mort, ces roses sanglantes.
Danton, mené, traîné ainsi, l'avouait avec une naïveté cynique et
douloureuse dont il faut bien modifier l'expression. On l'accusait de
conspirer. «Moi! dit-il, c'est impossible!... Que voulez-vous que fasse
un homme qui, chaque nuit, s'acharne à l'amour?»
Dans des chants mélancoliques qu'on répète encore, Fabre d'Églantine et
d'autres ont laissé la Marseillaise des voluptés funèbres, chantée bien
des fois aux prisons, au tribunal même, jusqu'au pied de l'échafaud.
L'Amour, en 93, parut, ce qu'il est, le frère de la Mort.
IV
XXIII
LA DÉESSE DE LA RAISON (10 NOVEMBRE 93).
J'ai connu en 1816 mademoiselle Dorothée... qui, dans je ne sais quelle
ville, avait représenté la Raison aux fêtes de 95. C'était une femme
sérieuse et d'une vie toujours exemplaire. On l'avait choisie pour sa
grande taille et sa bonne réputation. Elle n'avait jamais été belle, et,
de plus, elle louchait.
Les fondateurs du nouveau culte, qui ne songeaient nullement à l'avilir,
recommandent expressément, dans leurs journaux, à ceux qui voudront
faire la fête en d'autres villes, _de choisir pour remplir un rôle si
auguste des personnes dont le caractère rende la beauté respectable,
dont la sévérité de moeurs et de regards repousse la licence et
remplisse les coeurs de sentiments honnêtes et purs._ Ce furent
généralement des demoiselles de familles estimées qui, de gré ou de
force, durent représenter la Raison.
La Raison fut représentée à Saint-Sulpice par la femme d'un des premiers
magistrats de Paris, à Notre-Dame par une artiste illustre, aimée et
estimée, mademoiselle Maillard. On sait combien ces premiers sujets sont
obligés (par leur art même) à une vie laborieuse et sérieuse. Ce don
divin leur est vendu au prix d'une grande abstinence de la plupart des
plaisirs. Le jour où le monde plus sage rendra le sacerdoce aux femmes,
comme elles l'eurent dans l'Antiquité, qui s'étonnerait de voir marcher
à la tête des pompes nationales la bonne, la charitable, la sainte
Garcia Viardot?
Trois jours encore avant la fête, on voulait que le symbole qui
représenterait la Raison fût une statue. On objecta qu'un simulacre fixe
pourrait rappeler la Vierge _et créer une autre idolâtrie_. On préféra
un simulacre mobile, animé et vivant, qui, changé à chaque fête, ne
pourrait devenir un objet de superstition.
C'était le moment où Chaumette, le célèbre procureur de la Commune, se
mettant en opposition avec son collègue Hébert, avait demandé que la
tyrannie fantasque des petits comités révolutionnaires fût surveillée,
limitée par l'inspection du conseil général. Sous cette bannière de
modération et de justice indulgente, s'inaugura, le 10 novembre la
nouvelle religion. Gossec avait fait les chants, Chénier les paroles. On
avait, tant bien que mal, en deux jours, bâti dans le choeur fort étroit
de Notre-Dame un temple de la Philosophie, qu'ornaient les effigies des
sages, des pères de la Révolution. Une montagne portait ce temple; sur
un rocher brûlait le flambeau de la Vérité. Les magistrats siégeaient
sous les colonnes. Point d'armes, point de soldats. Deux rangs de jeunes
filles encore enfants faisaient tout l'ornement de la fête; elles
étaient en robes blanches, couronnées de chêne, et non, comme on l'a
dit, de roses.
La Raison, vêtue de blanc avec un manteau d'azur, sort du temple de la
Philosophie, vient s'asseoir sur un siége de simple verdure. Les jeunes
filles lui chantent son hymne; elle traverse au pied de la montagne en
jetant sur l'assistance un doux regard, un doux sourire. Elle rentre, et
l'on chante encore... On attendait... C'était tout.
Chaste cérémonie, triste, sèche, ennuyeuse[16].
[Note 16: Est-il nécessaire de dire que ce culte n'était nullement
le vrai culte de la Révolution? Elle était déjà vieille et lasse, trop
vieille pour enfanter. Ce froid essai de 93 ne sort pas de son sein
brûlant, mais des écoles raisonneuses du temps de l'Encyclopédie.--Non,
cette face négative, abstraite de Dieu, quelque noble et haute qu'elle
soit, n'était pas celle que demandaient les coeurs ni la nécessité du
temps. Pour soutenir l'effort des héros et des martyrs, il fallait un
autre Dieu que celui de la géométrie. Le puissant Dieu de la nature, le
Dieu Père et Créateur (méconnu du moyen âge, _voy._ Monuments de Didron)
lui-même n'eût pas suffi; ce n'était pas assez de la révélation de
Newton et de Lavoisier. Le Dieu qu'il fallait à l'âme, c'était le Dieu
de Justice héroïque, par lequel la France, prêtre armé dans l'Europe,
devait évoquer du tombeau les peuples ensevelis.
Pour n'être pas nommé encore, pour n'être point adoré dans nos temples,
ce Dieu n'en fut pas moins suivi de nos pères dans leur croisade pour
les libertés du monde. Aujourd'hui, qu'aurions-nous sans lui? Sur les
ruines amoncelées, sur le foyer éteint, brisé, lorsque le sol fuit sous
nos pieds, en lui reposent inébranlables notre coeur et notre
espérance.]
De Notre-Dame, la Raison alla à la Convention. Elle y entra avec son
innocent cortège de petites filles en blanc:--la Raison, l'humanité,
Chaumette, qui la conduisait, par la courageuse initiative de justice
qu'il avait prise la veille, s'harmonisait entièrement au sentiment de
l'Assemblée.
Une fraternité très-franche éclata entre la Commune, la Convention et le
peuple. Le président fit asseoir la Raison près de lui, lui donna, au
nom de l'Assemblée, l'accolade fraternelle, et tous, unis un moment sous
son doux regard, espérèrent de meilleurs jours.
Un pâle soleil d'après-midi (bien rare en brumaire), pénétrant dans la
salle obscure, en éclaircissait un peu les ombres. Les Dantonistes
demandèrent que l'Assemblée tînt sa parole, qu'elle allât à Notre-Dame,
que, visitée par la Raison, elle lui rendit sa visite. On se leva d'un
même élan.
Le temps était admirable, lumineux, austère et pur, comme sont les beaux
jours d'hiver. La Convention se mit en marche, heureuse de cette lueur
d'unité qui avait apparu un moment entre tant de divisions. Beaucoup
s'associaient de coeur à la fête, croyant de bonne foi y voir la vraie
consommation des temps.
Leur pensée est formulée d'une manière ingénieuse dans un mot de Clootz:
Le discordant fédéralisme des sectes s'évanouit dans l'_unité,
l'indivisibilité_ de la liaison.
XXIV
CULTE DES FEMMES POUR ROBESPIERRE.
Une chose qui peut étonner, c'est qu'un homme aussi austère d'apparence
que Robespierre, cet homme volontairement pauvre, d'une mise soignée,
exacte, mais uniforme et médiocre, d'une simplicité calculée, ait été
tellement aimé, recherché des femmes.
À cela, il n'y a qu'une réponse, et c'est tout le secret du culte dont
il fut l'objet: _Il inspirait confiance_.
Les femmes ne haïssent nullement les apparences sévères et graves.
Victimes si souvent de la légèreté des hommes, elles se rapprochent
volontiers de celui qui les rassure. Elles supposent instinctivement
que l'homme austère, en général, est celui qui gardera le mieux son
coeur pour une personne aimée.
Pour elles, le coeur est tout. C'est à tort qu'on croit, dans le monde,
qu'elles ont besoin d'être amusées. La rhétorique sentimentale de
Robespierre avait beau être parfois ennuyeuse; il lui suffisait de dire:
«Les charmes de la vertu, les douces leçons de l'amour maternel, une
sainte et douce intimité, la sensibilité de mon coeur,» et autres
phrases pareilles, les femmes étaient touchées. Ajoutez que, parmi ces
généralités, il y avait toujours une partie individuelle, plus
sentimentale encore, sur lui-même ordinairement, sur les travaux de sa
pénible carrière, sur ses souffrances personnelles; tout cela, à chaque
discours, et si régulièrement, qu'on attendait ce passage et tenait les
mouchoirs prêts. Puis, l'émotion commencée, arrivait le morceau connu,
sauf telle ou telle variante, sur les dangers qu'il courait, la haine de
ses ennemis, les larmes dont on arroserait un jour la cendre des martyrs
de la liberté... Mais, arrivé là, c'était trop, le coeur débondait,
elles ne se contenaient plus et s'échappaient en sanglots.
Robespierre s'aidait fort en cela de sa pâle et triste mine, qui
plaidait pour lui d'avance près des coeurs sensibles. Avec ses lambeaux
du l'_Émile_ ou du _Contrat social_, il avait l'air à la tribune d'un
triste bâtard de Rousseau. Ses yeux clignotants, mobiles, parcouraient
sans cesse toute l'étendue de la salle, plongeaient aux coins mal
éclairés, fréquemment se relevaient vers les tribunes des femmes. À cet
effet, il manoeuvrait, avec sérieux, dextérité, deux paires de lunettes,
l'une pour voir de près ou lire, l'autre pour distinguer au loin, comme
pour chercher quelque personne. Chacune se disait: «C'est moi.»
La vive partialité des femmes éclata particulièrement lorsque, vers la
fin de 92, dans sa lutte contre la Gironde, il déclara aux Jacobins que,
si les intrigants disparaissaient, lui-même quitterait la vie publique,
fuirait la tribune, ne désirant rien que «de passer ses jours dans les
délices d'une sainte et douce intimité.» De nombreuses voix de femmes
partirent des tribunes: «Nous vous suivrons! nous vous suivrons!»
Dans cet engouement, il y avait, en écartant les ridicules de la
personne et du temps, une chose fort respectable. Elles suivaient de
coeur celui dont les moeurs étaient les plus dignes, la probité la mieux
constatée, l'idéalité la plus haute, celui qui, avec autant d'habileté
que de courage, se constituant à cette époque le défenseur des idées
religieuses, osa, en décembre 92, remercier la Providence du salut de la
Patrie.
XXV
ROBESPIERRE CHEZ MADAME DUPLAY (91-95).
Un petit portrait, médiocre et fade, de Robespierre à dix-sept ans, le
représente une rose à la main, peut-être pour indiquer qu'il était déjà
membre de l'académie des _Rosati_ d'Arras. Il tient cette rose sur son
coeur. On lit au bas cette douce légende: _Tout pour mon amie_.
(Collection Saint-Albin.)
Le jeune homme d'Arras, transplanté à Paris, resta-t-il invariablement
fidèle à cette pureté sentimentale? Nous l'ignorons. À la Constituante,
peut-être, l'intime amitié des Lameth et autres jeunes nobles de la
gauche, l'en fit quelque peu dévier. Peut-être, dans les premiers mois
de cette Assemblée, croyant avoir besoin d'eux, voulant resserrer ce
lien par un entraînement calculé, ne fut-il pas étranger à la corruption
du temps[17]. S'il en fut ainsi, il aura cru suivre encore en cela son
maître Rousseau, le Rousseau des _Confessions_. Mais de bonne heure il
se releva, et personne n'ordonna plus heureusement sa vie dans
l'épuration progressive. L'_Émile_, le _Vicaire Savoyard_, le _Contrat
Social_, l'affranchirent et l'ennoblirent: il devint vraiment
Robespierre. Comme moeurs, il n'est point descendu.
Nous l'avons vu, le soir du massacre du Champ de Mars (17 juillet 91),
prendre asile chez un menuisier; un heureux hasard le voulut ainsi;
mais, s'il y revint, s'y fixa, ce ne fut en rien un hasard.
[Note 17: En 90, apparemment, il en était à Héloïse; il avait une
maîtresse (_voy._ notre Histoire, t. II, p. 323). Pour sa conduite en
89, j'hésite à raconter une anecdote suspecte. Je la tiens d'un artiste
illustre, véridique, admirateur de Robespierre, mais qui la tenait
lui-même de M. Alexandre de Lameth. L'artiste reconduisant un jour le
vieux membre de la Constituante, celui-ci lui montre, rue de Fleurus,
l'ancien hôtel des Lameth, et lui dit qu'un soir Robespierre, ayant dîné
là avec eux, se préparait à retourner chez lui, rue de Saintonge, au
Marais; il s'aperçut qu'il avait oublié sa bourse, et emprunta un écu de
six francs, disant qu'il en avait besoin, parce qu'au retour il devait
s'arrêter chez une fille: «Cela vaut mieux, dit-il, que de séduire les
femmes de ses amis.»--Si l'on veut croire que Lameth n'a pas inventé ce
mot, l'explication la plus probable, à mon sens, c'est que Robespierre,
débarqué récemment à Paris et voulant se faire adopter par le parti le
plus avancé, qui, dans la Constituante, était la jeune noblesse, croyait
utile d'en imiter les moeurs, au moins en paroles. Il y a à parier qu'il
sera retourné tout droit dans son honnête Marais.]
Au retour de son triomphe d'Arras, après la Constituante, en octobre 91,
il s'était logé avec sa soeur dans un appartement de la rue
Saint-Florentin, noble rue, aristocratique, dont les nobles habitants
avaient émigré. Charlotte de Robespierre, d'un caractère roide et dur,
avait, dès sa première jeunesse, les aigreurs d'une vieille fille; son
attitude et ses goûts étaient ceux de l'aristocratie de province; elle
eût fort aisément tourné à la grande dame. Robespierre, plus fin et plus
féminin, n'en avait pas moins aussi, dans la roideur de son maintien, sa
tenue sèche, mais soignée, un certain air d'aristocratie parlementaire.
Sa parole était toujours noble, dans la familiarité même, ses
prédilections littéraires pour les écrivains nobles ou tendus, pour
Racine ou pour Rousseau.