que le défenseur la présentât comme folle. Il la regarda et lut dans ses
yeux; il la servit comme elle voulait l'être, établissant la _longue
préméditation_, et que pour toute défense elle ne voulait pas être
défendue. Jeune et mis au-dessus de lui-même par l'aspect de ce grand
courage, il hasarda cette parole (qui touchait de si près l'échafaud):
«Ce calme et cette abnégation, _sublimes_ sous un rapport...»
Après la condamnation, elle se fit conduire au jeune avocat, et lui dit,
avec beaucoup de grâce, qu'elle le remerciait de cette défense délicate
et généreuse, qu'elle voulait lui donner une preuve de son estime. «Ces
messieurs viennent de m'apprendre que mes biens sont confisqués; je dois
quelque chose à la prison, je vous charge d'acquitter ma dette.»
Redescendue de la salle par le sombre escalier tournant dans les cachots
qui sont dessous, elle sourit à ses compagnons de prison qui la
regardaient passer, et s'excusa près du concierge Richard et de sa
femme, avec qui elle avait promis de déjeuner. Elle reçut la visite d'un
prêtre qui lui offrait son ministère, et l'éconduisit poliment:
«Remerciez pour moi, dit-elle, les personnes qui vous ont envoyé.»
Elle avait remarqué pendant l'audience qu'un peintre essayait de saisir
ses traits, et la regardait avec un vif intérêt. Elle s'était tournée
vers lui. Elle le fit appeler, après le jugement, et lui donna les
derniers moments qui lui restaient avant l'exécution. Le peintre, M.
Hauer, était commandant en second du bataillon des Cordeliers. Il dut à
ce titre peut-être la faveur qu'on lui fit de le laisser près d'elle,
sans autre témoin qu'un gendarme. Elle causa fort tranquillement avec
lui de choses indifférentes, et aussi de l'événement du jour, de la
paix morale qu'elle sentait en elle-même. Elle pria M. Hauer de copier
le portrait en petit, et de l'envoyer à sa famille.
Au bout d'une heure et demie, on frappa doucement à une petite porte qui
était derrière elle. On ouvrit, le bourreau entra. Charlotte, se
retournant, vit les ciseaux et la chemise rouge qu'il portait. Elle ne
put se défendre d'une légère émotion, et dit involontairement: «Quoi!
déjà!» Elle se remit aussitôt, et, s'adressant à M. Hauer: «Monsieur,
dit-elle, je ne sais comment vous remercier du soin que vous avez pris;
je n'ai que ceci à vous offrir, gardez-le en mémoire de moi.» En même
temps, elle prit les ciseaux, coupa une belle boucle de ses longs
cheveux blond-cendré, qui s'échappaient de son bonnet, et la remit à M.
Hauer. Les gendarmes et le bourreau étaient très-émus.
Au moment où elle monta sur la charrette, où la foule, animée de deux
fanatismes contraires de fureur ou d'admiration, vit sortir de la basse
arcade de la Conciergerie la belle et splendide victime dans son manteau
rouge, la nature sembla s'associer à la passion humaine, un violent
orage éclata sur Paris. Il dura peu, sembla fuir devant elle, quand elle
apparut au pont Neuf et qu'elle avançait lentement par la rue
Saint-Honoré. Le soleil revint haut et fort; il n'était pas sept heures
du soir (19 juillet). Les reflets de l'étoffe rouge relevaient d'une
manière étrange et toute fantastique l'effet de son teint, de ses yeux.
On assure que Robespierre, Danton, Camille Desmoulins, se placèrent sur
son passage et la regardèrent. Paisible image, mais d'autant plus
terrible, de la Némésis révolutionnaire, elle troublait les coeurs, les
laissait pleins d'étonnement.
Les observateurs sérieux qui la suivirent jusqu'aux derniers moments,
gens de lettres, médecins, furent frappés d'une chose rare; les
condamnés les plus fermes se soutenaient par l'animation, soit par des
chants patriotiques, soit par un appel redoutable qu'ils lançaient à
leurs ennemis. Elle montra un calme parfait parmi les cris de la foule,
une sérénité grave et simple; elle arriva à la place dans une majesté
singulière, et comme transfigurée dans l'auréole du couchant.
Un médecin qui ne la perdait pas de vue dit qu'elle lui sembla un moment
pâle, quand, elle aperçut le couteau. Mais ses couleurs revinrent, elle
monta d'un pas ferme. La jeune fille reparut en elle au moment où le
bourreau lui arracha son fichu; sa pudeur en souffrit, elle abrégea,
avançant d'elle-même au devant de la mort.
Au moment où la tête tomba, un charpentier maratiste qui servait d'aide
au bourreau l'empoigna brutalement, et, l'a montrant au peuple, eut la
férocité indigne de la souffleter. Un frisson d'horreur, un murmure
parcourut la place. On crut voir la tête rougir. Simple effet d'optique
peut-être: la foule troublée à ce moment avait dans les yeux les rouges
rayons du soleil qui perçait les arbres des Champs-Élysées.
La commune de Paris et le tribunal donnèrent satisfaction au sentiment
public en mettant l'homme en prison.
Parmi les cris des maratistes, infiniment peu nombreux, l'impression
générale avait été violente d'admiration et de douleur. On peut en juger
par l'audace qu'eut la _Chronique de Paris_, dans cette grande servitude
de la presse, d'imprimer un éloge, presque sans restriction, de
Charlotte Corday.
Beaucoup d'hommes restèrent frappés au coeur, et n'en sont jamais
revenus. On a vu l'émotion du président, son effort pour la sauver,
l'émotion de l'avocat, jeune homme timide qui cette fois fut au-dessus
de lui-même. Celle du peintre ne fut pas moins grande. Il exposa cette
année un portrait de Marat, peut-être pour s'excuser d'avoir peint
Charlotte Corday. Mais son nom ne paraît plus dans aucune exposition. Il
semble n'avoir plus peint depuis cette oeuvre fatale.
L'effet de cette mort fut terrible: ce fut de faire aimer la mort.
Son exemple, cette calme intrépidité d'une fille charmante, eut un effet
d'attraction. Plus d'un qui l'avait entrevue mit une volupté sombre à la
suivre, à la chercher dans les mondes inconnus. Un jeune Allemand, Adam
Lux, envoyé à Paris pour demander la réunion de Mayence à la France,
imprima une brochure où il demande à mourir pour rejoindre Charlotte
Corday. Cet infortuné, venu ici le coeur plein d'enthousiasme, croyant
contempler face à face dans la Révolution française le pur idéal de la
régénération humaine, ne pouvait supporter l'obscurcissement précoce de
cet idéal; il ne comprenait pas les trop cruelles épreuves qu'entraîne
un tel enfantement. Dans ses pensées mélancoliques, quand la liberté lui
semble perdue, il la voit, c'est Charlotte Corday. Il la voit au
tribunal, touchante, admirable d'intrépidité; il la voit majestueuse et
reine sur l'échafaud... Elle lui apparut deux fois... Assez! il a bu la
mort.
«Je croyais bien à son courage, dit-il, mais que devins-je quand je vis
toute sa douceur parmi les hurlements barbares, ce regard pénétrant, ces
vives et humides étincelles jaillissant de ces beaux yeux, où parlait
une âme tendre autant qu'intrépide!... Ô souvenir immortel! émotions
douces et amères que je n'avais jamais connues!... Elles soutiennent en
moi l'amour de cette Patrie pour laquelle elle voulut mourir, et dont,
par adoption, moi aussi je suis le fils. Qu'ils m'honorent maintenant de
leur guillotine, elle n'est plus qu'un autel!»
Ame pure et sainte, coeur mystique, il adore Charlotte Corday, et il
n'adore point le meurtre.
«On a droit sans doute, dit-il, de tuer l'usurpateur et le tyran, mais
tel n'était point Marat.»
Remarquable douceur d'âme. Elle contraste fortement avec la violence
d'un grand peuple qui devint amoureux de l'assassinat. Je parle du
peuple girondin et même des royalistes. Leur fureur avait besoin d'un
saint et d'une légende. Charlotte était un bien autre souvenir, d'une
tout autre poésie, que celui de Louis XVI, vulgaire martyr, qui n'eut
d'intéressant que son malheur.
Une religion se fonde dans le sang de Charlotte Corday: la religion du
poignard.
André Chénier écrit un hymne à la divinité nouvelle:
Ô vertu! le poignard, seul espoir de la terre,
Est ton arme sacrée!
Cet hymne, incessamment refait en tout âge et dans tout pays, reparaît
au bout de l'Europe dans l'_Hymne au poignard_, de Puschkine.
Le vieux patron des meurtres héroïques, Brutus, pâle souvenir d'une
lointaine antiquité, se trouve transformé désormais dans une divinité
nouvelle plus puissante et plus séduisante. Le jeune homme qui rêve un
grand coup, qu'il s'appelle Alibaud ou Sand, de qui rêve-t-il
maintenant? Qui voit-il dans ses songes? est-ce le fantôme de Brutus?
non, la ravissante Charlotte, telle qu'elle fut dans la splendeur
sinistre du manteau rouge, dans l'auréole sanglante du soleil de juillet
et dans la pourpre du soir.
XX
LE PALAIS-ROYAL EN 93. LES SALONS.--COMMENT S'ÉNERVA LA GIRONDE.
Les émotions trop vives, les violentes alternatives, les chutes et
rechutes n'avaient pas seulement brisé le nerf moral; elles avaient
émoussé, ce semble, chez beaucoup d'hommes, le sentiment qui survit à
tous les autres, celui de la vie; on l'eût cru très-fort dans ces hommes
qui se ruaient au plaisir si aveuglément, c'était souvent le contraire.
Beaucoup, ennuyés, dégoûtés, très-peu curieux de vivre, prenaient le
plaisir pour suicide. On avait pu l'observer dès le commencement de la
Révolution. À mesure qu'un parti politique faiblissait, devenait
malade, tournait à la mort, les hommes qui l'avaient composé ne
songeaient plus qu'à jouir: on l'avait vu pour Mirabeau, Chapelier,
Talleyrand, Clermont-Tonnerre, pour le club de 89, réuni chez le premier
restaurateur du Palais-Royal, à côté des jeux; la brillante coterie ne
fut plus qu'une compagnie de joueurs. Le centre aussi de la Législative
et de la Convention, tant d'hommes précipités au cours de la fatalité,
allaient se consoler, s'oublier dans ces maisons de ruine. Ce
Palais-Royal, si vivant, tout éblouissant de lumière, de luxe et d'or,
de belles femmes qui allaient à vous, vous priaient d'être heureux, de
vivre, qu'était-ce, en réalité, sinon la maison de la mort?
Elle était là, sous toutes ses formes, et les plus rapides. Au perron,
les marchands d'or; aux galeries de bois, les filles. Les premiers,
embusqués au coin des marchands de vin, des petits cafés, vous
offraient, à bon compte, les moyens de vous ruiner. Votre portefeuille,
réalisé sur-le-champ, en monnaie courante, laissait bonne part au
Perron, une autre aux cafés, puis aux jeux du premier étage, le reste au
second. Au comble, on était à sec; tout s'était évaporé.
Ce n'étaient plus ces premiers temps du Palais-Royal, où ses cafés
furent les églises de la Révolution naissante, où Camille, au café de
Foy, prêcha la croisade. Ce n'était plus cet âge d'innocence
révolutionnaire où le bon Fauchet professait au Cirque la doctrine des
_Amis_, et l'association philanthropique du _Cercle de la Vérité_. Les
cafés, les restaurateurs, étaient très-fréquentes, mais sombres. Telles
de ces boutiques fameuses allaient devenir funèbres. Le restaurateur
Février vit tuer chez lui Saint-Fargeau. Tout près, au café Corraza, fut
tramée la mort de la Gironde.
La vie, la mort, le plaisir rapide, grossier, violent, le plaisir
exterminateur, voilà le Palais-Royal de 93.
Il fallait des jeux, et qu'on pût sur une carte se jouer en une fois,
d'un seul coup se perdre.
Il fallait des filles; non point cette race chétive que nous voyons dans
les rues, propre à confirmer les hommes dans la continence. Les filles
qu'on promenait alors étaient choisies, s'il faut le dire, comme on
choisit dans les pâturages normands les gigantesques animaux,
florissants de chair et de vie, qu'on montre au carnaval. Le sein nu,
les épaules, les bras nus, en plein hiver, la tête empanachée d'énormes
bouquets de fleurs, elles dominaient de haut toute la foule des hommes.
Les vieillards se rappellent, de la Terreur au Consulat, avoir vu au
Palais-Royal quatre blondes colossales, énormes, véritables atlas de la
prostitution, qui, plus que nulle autre, ont porté le poids de l'orgie
révolutionnaire. De quel mépris elles voyaient s'agiter aux galeries de
bois l'essaim des marchandes de modes, dont la mine spirituelle et les
piquantes oeillades rachetaient peu la maigreur!
Voilà les côtés visibles du Palais-Royal. Mais qui aurait parcouru les
deux vallées de Gomorrhe qui circulent tout autour, qui eût monté les
neuf étages du passage Radziwil, véritable tour de Sodome, eût trouvé
bien autre chose. Beaucoup aimaient mieux ces antres obscurs, ces trous
ténébreux, petits tripots, bouges, culs-de-sac, caves éclairées le jour
par des lampes, le tout assaisonné de cette odeur fade de vieille maison
qui, à Versailles même, au milieu de toutes ses pompes, saisissait
l'odorat dès le bas de l'escalier. La vieille duchesse de D... rentrant
aux Tuileries en 1814, lorsqu'on la félicitait, qu'on lui montrait que
le bon temps était tout à fait revenu: «Oui, dit-elle tristement, mais
ce n'est pas là l'odeur de Versailles.»
Voilà le monde sale, infect, obscur, de jouissances honteuses, où
s'était réfugiée une foule d'hommes, les uns contre-révolutionnaires,
les autres désormais sans parti, dégoûtés, ennuyés, brisés par les
événements, n'ayant plus ni coeur ni idée. Ceux-là étaient déterminés à
se créer un alibi dans le jeu et dans les femmes, pendant tout ce temps
d'orage. Ils s'enveloppaient là dedans, bien décidés à ne penser plus.
Le peuple mourait de faim et l'armée de froid; que leur importait?
Ennemis de la Révolution qui les appelait au sacrifice, ils avaient
l'air de lui dire: «Nous sommes dans ta caverne; tu peux nous manger un
à un, moi demain, lui aujourd'hui... Pour cela, d'accord; mais pour
faire de nous des hommes, pour réveiller notre coeur, pour nous rendre
généreux, sensibles aux souffrances infinies du monde... pour cela, nous
t'en défions.»
Nous avons plongé ici au plus bas de l'égoïsme, ouvert la sentine,
regardé l'égout... Assez, détournons la tête.
Et sachons bien, toutefois, que nous n'en sommes pas quittes. Si nous
nous élevons au-dessus, c'est par transitions insensibles. Des maisons
de filles aux maisons de jeux, alors innombrables, peu de différence,
les jeux étant tenus généralement par des dames équivoques. Les salons
d'actrices arrivent au-dessus, et, de niveau, tout à côté, ceux de
telles femmes de lettres, telles intrigantes politiques. Triste échelle
où l'élévation n'est pas amélioration. Le plus bas peut-être encore
était le moins dangereux. Les filles, c'est l'abrutissement et le chemin
de la mort. Les dames ici, le plus souvent, c'est une autre mort, et
pire, celle des croyances et des principes, l'énervation des opinions,
un art fatal pour amollir, détremper les caractères.
Qu'on se représente des hommes nouveaux sur le terrain de Paris jetés
dans un monde pareil, où tout se trouvait d'accord pour les affaiblir et
les amoindrir, leur ôter le nerf civique, l'enthousiasme et
l'austérité. La plupart des Girondins perdirent, sous cette influence,
non pas l'ardeur du combat, non pas le courage, non la force de mourir,
mais plutôt celle de vaincre, la fixe et forte résolution de l'emporter
à tout prix. Ils s'adoucirent, n'eurent plus «cette âcreté dans le sang
qui fait gagner des batailles.» Le plaisir aidant la philosophie, ils se
résignèrent. Dès qu'un homme politique se résigne, il est perdu.
Ces hommes, la plupart très-jeunes, jusque-là ensevelis dans l'obscurité
des provinces, se voyaient transportés tout à coup en pleine lumière, en
présence d'un luxe tout nouveau pour eux, enveloppés des paroles
flatteuses, des caresses du monde élégant. Flatteries, caresses,
d'autant plus puissantes qu'elles étaient souvent sincères; on admirait
leur énergie, et l'on avait tant besoin d'eux! Les femmes surtout, les
femmes les meilleures, ont en pareil cas une influence dangereuse, à
laquelle nul ne résiste. Elles agissent par leurs grâces, souvent plus
encore par l'intérêt touchant qu'elles inspirent, par leurs frayeurs
qu'on veut calmer, par le bonheur qu'elles ont réellement à se rassurer
près de vous. Tel arrivait bien en garde, armé, cuirassé, ferme à toute
séduction; la beauté n'y eût rien gagné. Mais que faire contre une femme
qui a peur, et qui le dit, qui vous prend les mains, qui se serre à
vous?... «Ah! monsieur! ah! mon ami, vous pouvez encore nous sauver....
Parlez pour nous, je vous prie; rassurez-moi, faites pour moi telle
démarche, tel discours... Vous ne le feriez pas pour d'autres, je le
sais, mais vous le ferez pour moi... Voyez comme bat mon coeur!»
Ces dames étaient fort habiles. Elles se gardaient bien d'abord de
montrer l'arrière-pensée. Au premier jour, vous n'auriez vu dans leurs
salons que de bons républicains, modérés, honnêtes. Au second déjà, l'on
vous présentait des Feuillants, des Fayétistes. Et pour quelque temps
encore, on ne montrait pas davantage. Enfin, sûre de son pouvoir, ayant
acquis le faible coeur, ayant habitué les yeux, les oreilles, à ces
nuances de sociétés peu républicaines, on démasquait le vrai fonds, les
vieux amis royalistes pour qui l'on avait travaillé. Heureux, si le
pauvre jeune homme, arrivé très-pur à Paris, ne se trouvait pas à son
insu mêlé aux gentilshommes espions, aux intrigants de Coblentz.
La Gironde tomba ainsi presque entière aux filets de la société de
Paris. On ne demandait pas aux Girondins de se faire royalistes; on se
faisait Girondin. Ce parti devenait peu à peu l'asile du royalisme, le
masque protecteur sous lequel la contre-révolution put se maintenir à
Paris, en présence de la Révolution même. Les hommes d'argent, de
banque, s'étaient divisés: les uns Girondins, d'autres Jacobins.
Cependant la transition de leurs premières opinions, trop connues, aux
opinions républicaines, leur semblait plus aisée du côté de la Gironde.
Les salons d'artistes surtout, de femmes à la mode, étaient un terrain
neutre où les hommes de banque rencontraient, comme par hasard, les
hommes politiques, causaient avec eux, s'abouchaient, sans autre
présentation, finissaient par se lier.
Mais les relations les plus pures, les plus éloignées de l'intrigue,
celles du véritable amour, n'en contribuèrent pas moins à briser le nerf
de la Gironde. L'amour de mademoiselle Candeille ne fut nullement
étranger à la perte de Vergniaud. Cette préoccupation de coeur augmenta
son indécision, son indolence naturelle. On disait que son âme semblait
souvent errer ailleurs. Ce n'était pas sans raison. Cette âme, dans le
temps où la patrie l'eût réclamée tout entière, elle habitait dans une
autre âme. Un coeur de femme, faible et charmant, tenait comme enfermé
ce coeur de lion de Vergniaud. La voix et la harpe de mademoiselle
Candeille, la belle, la bonne, l'adorable, l'avaient fasciné. Pauvre, il
fut aimé, préféré de celle que la foule suivait. La vanité n'y eut point
part, ni les succès de l'orateur, ni ceux de la jeune muse, dont une
pièce obtenait cent cinquante représentations.
Cette femme belle et ravissante, pleine de grâce morale, touchante par
son talent, par ses vertus d'intérieur, par sa tendre piété filiale,
avait recherché, aimé ce paresseux génie, qui dormait sur les hauteurs;
elle que la foule suivait, elle s'était écartée de tous pour monter à
lui. Vergniaud s'était laissé aimer; il avait enveloppé sa vie dans cet
amour, et il y continuait ses rêves. Trop clairvoyant toutefois pour ne
pas voir que tous deux suivaient les bords d'un abîme, où sans doute il
faudrait tomber. Autre tristesse: cette femme accomplie qui s'était
donnée à lui, il ne pouvait la protéger. Elle appartenait, hélas! au
public; sa piété, le besoin de soutenir ses parents, l'avaient menée sur
le théâtre, exposée aux caprices d'un monde si orageux. Celle qui
voulait plaire à un seul, il lui fallait plaire à tous, partager entre
cette foule avide de sensations, hardie, immorale, le trésor de sa
beauté, auquel un seul avait droit. Chose humiliante et douloureuse!
terrible aussi, à faire trembler, en présence des factions, quand
l'immolation d'une femme pouvait être, à chaque instant, un jeu cruel
des partis, un barbare amusement.
Là était bien vulnérable le grand orateur. Là, craignait celui qui ne
craignait rien. Là, il n'y avait plus ni cuirasse, ni habit, rien qui
garantît son coeur.
Ce temps aimait le danger. Ce fut justement au milieu du procès de Louis
XVI, sous les regards meurtriers des partis qui se marquaient pour la
mort, qu'ils dévoilèrent au public l'endroit qu'on pouvait frapper.
Vergniaud venait d'avoir le plus grand de ses triomphes, le triomphe de
l'humanité. Mademoiselle Candeille elle-même, descendant sur le théâtre,
joua sa propre pièce, la _Belle Fermière_. Elle transporta le public
ravi à cent lieues, à mille de tous les événements, dans un monde doux
et paisible, où l'on avait tout oublié, même le danger de la patrie.
L'expérience réussit. La _Belle Fermière_ eut un succès immense; les
jacobins eux-mêmes épargnèrent cette femme charmante, qui versait à tous
l'opium d'amour, les eaux du Léthé. L'impression n'en fut pas moins peu
favorable à la Gironde. La pièce de l'amie de Vergniaud révélait trop
que son parti était celui de l'humanité et de la nature plus encore que
de la patrie, qu'il serait l'abri des vaincus, qu'enfin ce parti n'avait
pas l'inflexible austérité dont le temps avait besoin.
XXI
LA PREMIÈRE FEMME DE DANTON (92-93).
La collection du colonel Maurin, malheureusement vendue et dispersée
aujourd'hui, contenait, entre autres choses précieuses, un fort beau
plâtre de la première femme de Danton, tiré, je crois, sur le mort. Le
caractère en était la bonté, le calme et la force. On ne s'étonnait
nullement qu'elle eût exercé beaucoup d'empire sur le coeur de son mari,
et laissé tant de regrets.
Comment en eût-il été autrement? celle-ci fut la femme de sa jeunesse et
de sa pauvreté, de son premier temps obscur. Danton, alors avocat au
conseil, avocat sans cause, ne possédant guère que des dettes, était
nourri par son beau-père, le limonadier du coin du pont Neuf, qui,
dit-on, leur donnait quelques louis par mois. Il vivait royalement sur
le pavé de Paris, sans souci ni inquiétude, gagnant peu, ne désirant
rien. Quand les vivres manquaient absolument au ménage, on s'en allait
pour quelque temps au bois, à Fontenai près Vincennes, où le beau-père
avait une petite maison.
Danton, avec une nature riche en éléments de vices, n'avait guère de
vices coûteux. Il n'était ni joueur ni buveur. Il aimait les femmes, il
est vrai, néanmoins surtout la sienne. Les femmes, c'était l'endroit
sensible par où les partis l'attaquaient, cherchaient à acquérir quelque
prise sur lui. Ainsi le parti d'Orléans essaya de l'ensorceler par la
maîtresse du prince, la belle madame de Buffon. Danton, par imagination,
par l'exigence de son tempérament orageux, était fort mobile. Cependant
son besoin d'amour réel et d'attachement le ramenait invariablement
chaque soir au lit conjugal, à la bonne et chère femme de sa jeunesse,
au foyer obscur de l'ancien Danton.
Le malheur de la pauvre femme fut d'être transportée brusquement, en 92,
au ministère de la Justice, au terrible moment de l'invasion et des
massacres de Paris. Elle tomba malade, au grand chagrin de son mari.
Nous ne doutons nullement que ce fut en grande partie à cause d'elle
que Danton fit, en novembre ou décembre, une dernière démarche, pénible,
humiliante, pour se rapprocher de la Gironde, enrayer, s'il était
possible, sur la pente de l'abîme qui allait tout dévorer.
L'écrasante rapidité d'une telle révolution qui lui jetait sur le coeur
événement sur événement, avait brisé madame Danton. La réputation
terrible de son mari, sa forfanterie épouvantable d'avoir fait
Septembre, l'avait tuée. Elle était entrée tremblante dans ce fatal
hôtel du ministère de la Justice, et elle en sortit morte, je veux dire
frappée à mort. Ce fut une ombre qui revint au petit appartement du
passage du Commerce, dans la triste maison qui fait arcade et voûte
entre le passage et la rue (triste elle-même) des Cordeliers; c'est
aujourd'hui la rue de l'École-de-Médecine.
Le coup était fort pour Danton. Il arrivait au point fatal où, l'homme
ayant accompli par la concentration de ses puissances l'oeuvre
principale de sa vie, son unité diminue, sa dualité reparaît. Le ressort
de la volonté étant moins tendu, reviennent avec force la nature et le
coeur, ce qui fut primitif en l'homme. Cela, dans le cours ordinaire des
choses, arrive en deux âges distincts, divisés par le temps. Mais alors,
nous l'avons dit, il n'y avait plus de temps; la Révolution l'avait tué,
avec bien d'autres choses.