Le président pour la sauver, les jurés pour l'humilier, auraient voulu

que le défenseur la présentât comme folle. Il la regarda et lut dans ses

yeux; il la servit comme elle voulait l'être, établissant la _longue

préméditation_, et que pour toute défense elle ne voulait pas être

défendue. Jeune et mis au-dessus de lui-même par l'aspect de ce grand

courage, il hasarda cette parole (qui touchait de si près l'échafaud):

«Ce calme et cette abnégation, _sublimes_ sous un rapport...»

Après la condamnation, elle se fit conduire au jeune avocat, et lui dit,

avec beaucoup de grâce, qu'elle le remerciait de cette défense délicate

et généreuse, qu'elle voulait lui donner une preuve de son estime. «Ces

messieurs viennent de m'apprendre que mes biens sont confisqués; je dois

quelque chose à la prison, je vous charge d'acquitter ma dette.»

Redescendue de la salle par le sombre escalier tournant dans les cachots

qui sont dessous, elle sourit à ses compagnons de prison qui la

regardaient passer, et s'excusa près du concierge Richard et de sa

femme, avec qui elle avait promis de déjeuner. Elle reçut la visite d'un

prêtre qui lui offrait son ministère, et l'éconduisit poliment:

«Remerciez pour moi, dit-elle, les personnes qui vous ont envoyé.»

Elle avait remarqué pendant l'audience qu'un peintre essayait de saisir

ses traits, et la regardait avec un vif intérêt. Elle s'était tournée

vers lui. Elle le fit appeler, après le jugement, et lui donna les

derniers moments qui lui restaient avant l'exécution. Le peintre, M.

Hauer, était commandant en second du bataillon des Cordeliers. Il dut à

ce titre peut-être la faveur qu'on lui fit de le laisser près d'elle,

sans autre témoin qu'un gendarme. Elle causa fort tranquillement avec

lui de choses indifférentes, et aussi de l'événement du jour, de la

paix morale qu'elle sentait en elle-même. Elle pria M. Hauer de copier

le portrait en petit, et de l'envoyer à sa famille.

Au bout d'une heure et demie, on frappa doucement à une petite porte qui

était derrière elle. On ouvrit, le bourreau entra. Charlotte, se

retournant, vit les ciseaux et la chemise rouge qu'il portait. Elle ne

put se défendre d'une légère émotion, et dit involontairement: «Quoi!

déjà!» Elle se remit aussitôt, et, s'adressant à M. Hauer: «Monsieur,

dit-elle, je ne sais comment vous remercier du soin que vous avez pris;

je n'ai que ceci à vous offrir, gardez-le en mémoire de moi.» En même

temps, elle prit les ciseaux, coupa une belle boucle de ses longs

cheveux blond-cendré, qui s'échappaient de son bonnet, et la remit à M.

Hauer. Les gendarmes et le bourreau étaient très-émus.

Au moment où elle monta sur la charrette, où la foule, animée de deux

fanatismes contraires de fureur ou d'admiration, vit sortir de la basse

arcade de la Conciergerie la belle et splendide victime dans son manteau

rouge, la nature sembla s'associer à la passion humaine, un violent

orage éclata sur Paris. Il dura peu, sembla fuir devant elle, quand elle

apparut au pont Neuf et qu'elle avançait lentement par la rue

Saint-Honoré. Le soleil revint haut et fort; il n'était pas sept heures

du soir (19 juillet). Les reflets de l'étoffe rouge relevaient d'une

manière étrange et toute fantastique l'effet de son teint, de ses yeux.

On assure que Robespierre, Danton, Camille Desmoulins, se placèrent sur

son passage et la regardèrent. Paisible image, mais d'autant plus

terrible, de la Némésis révolutionnaire, elle troublait les coeurs, les

laissait pleins d'étonnement.

Les observateurs sérieux qui la suivirent jusqu'aux derniers moments,

gens de lettres, médecins, furent frappés d'une chose rare; les

condamnés les plus fermes se soutenaient par l'animation, soit par des

chants patriotiques, soit par un appel redoutable qu'ils lançaient à

leurs ennemis. Elle montra un calme parfait parmi les cris de la foule,

une sérénité grave et simple; elle arriva à la place dans une majesté

singulière, et comme transfigurée dans l'auréole du couchant.

Un médecin qui ne la perdait pas de vue dit qu'elle lui sembla un moment

pâle, quand, elle aperçut le couteau. Mais ses couleurs revinrent, elle

monta d'un pas ferme. La jeune fille reparut en elle au moment où le

bourreau lui arracha son fichu; sa pudeur en souffrit, elle abrégea,

avançant d'elle-même au devant de la mort.

Au moment où la tête tomba, un charpentier maratiste qui servait d'aide

au bourreau l'empoigna brutalement, et, l'a montrant au peuple, eut la

férocité indigne de la souffleter. Un frisson d'horreur, un murmure

parcourut la place. On crut voir la tête rougir. Simple effet d'optique

peut-être: la foule troublée à ce moment avait dans les yeux les rouges

rayons du soleil qui perçait les arbres des Champs-Élysées.

La commune de Paris et le tribunal donnèrent satisfaction au sentiment

public en mettant l'homme en prison.

Parmi les cris des maratistes, infiniment peu nombreux, l'impression

générale avait été violente d'admiration et de douleur. On peut en juger

par l'audace qu'eut la _Chronique de Paris_, dans cette grande servitude

de la presse, d'imprimer un éloge, presque sans restriction, de

Charlotte Corday.

Beaucoup d'hommes restèrent frappés au coeur, et n'en sont jamais

revenus. On a vu l'émotion du président, son effort pour la sauver,

l'émotion de l'avocat, jeune homme timide qui cette fois fut au-dessus

de lui-même. Celle du peintre ne fut pas moins grande. Il exposa cette

année un portrait de Marat, peut-être pour s'excuser d'avoir peint

Charlotte Corday. Mais son nom ne paraît plus dans aucune exposition. Il

semble n'avoir plus peint depuis cette oeuvre fatale.

L'effet de cette mort fut terrible: ce fut de faire aimer la mort.

Son exemple, cette calme intrépidité d'une fille charmante, eut un effet

d'attraction. Plus d'un qui l'avait entrevue mit une volupté sombre à la

suivre, à la chercher dans les mondes inconnus. Un jeune Allemand, Adam

Lux, envoyé à Paris pour demander la réunion de Mayence à la France,

imprima une brochure où il demande à mourir pour rejoindre Charlotte

Corday. Cet infortuné, venu ici le coeur plein d'enthousiasme, croyant

contempler face à face dans la Révolution française le pur idéal de la

régénération humaine, ne pouvait supporter l'obscurcissement précoce de

cet idéal; il ne comprenait pas les trop cruelles épreuves qu'entraîne

un tel enfantement. Dans ses pensées mélancoliques, quand la liberté lui

semble perdue, il la voit, c'est Charlotte Corday. Il la voit au

tribunal, touchante, admirable d'intrépidité; il la voit majestueuse et

reine sur l'échafaud... Elle lui apparut deux fois... Assez! il a bu la

mort.

«Je croyais bien à son courage, dit-il, mais que devins-je quand je vis

toute sa douceur parmi les hurlements barbares, ce regard pénétrant, ces

vives et humides étincelles jaillissant de ces beaux yeux, où parlait

une âme tendre autant qu'intrépide!... Ô souvenir immortel! émotions

douces et amères que je n'avais jamais connues!... Elles soutiennent en

moi l'amour de cette Patrie pour laquelle elle voulut mourir, et dont,

par adoption, moi aussi je suis le fils. Qu'ils m'honorent maintenant de

leur guillotine, elle n'est plus qu'un autel!»

Ame pure et sainte, coeur mystique, il adore Charlotte Corday, et il

n'adore point le meurtre.

«On a droit sans doute, dit-il, de tuer l'usurpateur et le tyran, mais

tel n'était point Marat.»

Remarquable douceur d'âme. Elle contraste fortement avec la violence

d'un grand peuple qui devint amoureux de l'assassinat. Je parle du

peuple girondin et même des royalistes. Leur fureur avait besoin d'un

saint et d'une légende. Charlotte était un bien autre souvenir, d'une

tout autre poésie, que celui de Louis XVI, vulgaire martyr, qui n'eut

d'intéressant que son malheur.

Une religion se fonde dans le sang de Charlotte Corday: la religion du

poignard.

André Chénier écrit un hymne à la divinité nouvelle:

Ô vertu! le poignard, seul espoir de la terre,

Est ton arme sacrée!

Cet hymne, incessamment refait en tout âge et dans tout pays, reparaît

au bout de l'Europe dans l'_Hymne au poignard_, de Puschkine.

Le vieux patron des meurtres héroïques, Brutus, pâle souvenir d'une

lointaine antiquité, se trouve transformé désormais dans une divinité

nouvelle plus puissante et plus séduisante. Le jeune homme qui rêve un

grand coup, qu'il s'appelle Alibaud ou Sand, de qui rêve-t-il

maintenant? Qui voit-il dans ses songes? est-ce le fantôme de Brutus?

non, la ravissante Charlotte, telle qu'elle fut dans la splendeur

sinistre du manteau rouge, dans l'auréole sanglante du soleil de juillet

et dans la pourpre du soir.

XX

LE PALAIS-ROYAL EN 93. LES SALONS.--COMMENT S'ÉNERVA LA GIRONDE.

Les émotions trop vives, les violentes alternatives, les chutes et

rechutes n'avaient pas seulement brisé le nerf moral; elles avaient

émoussé, ce semble, chez beaucoup d'hommes, le sentiment qui survit à

tous les autres, celui de la vie; on l'eût cru très-fort dans ces hommes

qui se ruaient au plaisir si aveuglément, c'était souvent le contraire.

Beaucoup, ennuyés, dégoûtés, très-peu curieux de vivre, prenaient le

plaisir pour suicide. On avait pu l'observer dès le commencement de la

Révolution. À mesure qu'un parti politique faiblissait, devenait

malade, tournait à la mort, les hommes qui l'avaient composé ne

songeaient plus qu'à jouir: on l'avait vu pour Mirabeau, Chapelier,

Talleyrand, Clermont-Tonnerre, pour le club de 89, réuni chez le premier

restaurateur du Palais-Royal, à côté des jeux; la brillante coterie ne

fut plus qu'une compagnie de joueurs. Le centre aussi de la Législative

et de la Convention, tant d'hommes précipités au cours de la fatalité,

allaient se consoler, s'oublier dans ces maisons de ruine. Ce

Palais-Royal, si vivant, tout éblouissant de lumière, de luxe et d'or,

de belles femmes qui allaient à vous, vous priaient d'être heureux, de

vivre, qu'était-ce, en réalité, sinon la maison de la mort?

Elle était là, sous toutes ses formes, et les plus rapides. Au perron,

les marchands d'or; aux galeries de bois, les filles. Les premiers,

embusqués au coin des marchands de vin, des petits cafés, vous

offraient, à bon compte, les moyens de vous ruiner. Votre portefeuille,

réalisé sur-le-champ, en monnaie courante, laissait bonne part au

Perron, une autre aux cafés, puis aux jeux du premier étage, le reste au

second. Au comble, on était à sec; tout s'était évaporé.

Ce n'étaient plus ces premiers temps du Palais-Royal, où ses cafés

furent les églises de la Révolution naissante, où Camille, au café de

Foy, prêcha la croisade. Ce n'était plus cet âge d'innocence

révolutionnaire où le bon Fauchet professait au Cirque la doctrine des

_Amis_, et l'association philanthropique du _Cercle de la Vérité_. Les

cafés, les restaurateurs, étaient très-fréquentes, mais sombres. Telles

de ces boutiques fameuses allaient devenir funèbres. Le restaurateur

Février vit tuer chez lui Saint-Fargeau. Tout près, au café Corraza, fut

tramée la mort de la Gironde.

La vie, la mort, le plaisir rapide, grossier, violent, le plaisir

exterminateur, voilà le Palais-Royal de 93.

Il fallait des jeux, et qu'on pût sur une carte se jouer en une fois,

d'un seul coup se perdre.

Il fallait des filles; non point cette race chétive que nous voyons dans

les rues, propre à confirmer les hommes dans la continence. Les filles

qu'on promenait alors étaient choisies, s'il faut le dire, comme on

choisit dans les pâturages normands les gigantesques animaux,

florissants de chair et de vie, qu'on montre au carnaval. Le sein nu,

les épaules, les bras nus, en plein hiver, la tête empanachée d'énormes

bouquets de fleurs, elles dominaient de haut toute la foule des hommes.

Les vieillards se rappellent, de la Terreur au Consulat, avoir vu au

Palais-Royal quatre blondes colossales, énormes, véritables atlas de la

prostitution, qui, plus que nulle autre, ont porté le poids de l'orgie

révolutionnaire. De quel mépris elles voyaient s'agiter aux galeries de

bois l'essaim des marchandes de modes, dont la mine spirituelle et les

piquantes oeillades rachetaient peu la maigreur!

Voilà les côtés visibles du Palais-Royal. Mais qui aurait parcouru les

deux vallées de Gomorrhe qui circulent tout autour, qui eût monté les

neuf étages du passage Radziwil, véritable tour de Sodome, eût trouvé

bien autre chose. Beaucoup aimaient mieux ces antres obscurs, ces trous

ténébreux, petits tripots, bouges, culs-de-sac, caves éclairées le jour

par des lampes, le tout assaisonné de cette odeur fade de vieille maison

qui, à Versailles même, au milieu de toutes ses pompes, saisissait

l'odorat dès le bas de l'escalier. La vieille duchesse de D... rentrant

aux Tuileries en 1814, lorsqu'on la félicitait, qu'on lui montrait que

le bon temps était tout à fait revenu: «Oui, dit-elle tristement, mais

ce n'est pas là l'odeur de Versailles.»

Voilà le monde sale, infect, obscur, de jouissances honteuses, où

s'était réfugiée une foule d'hommes, les uns contre-révolutionnaires,

les autres désormais sans parti, dégoûtés, ennuyés, brisés par les

événements, n'ayant plus ni coeur ni idée. Ceux-là étaient déterminés à

se créer un alibi dans le jeu et dans les femmes, pendant tout ce temps

d'orage. Ils s'enveloppaient là dedans, bien décidés à ne penser plus.

Le peuple mourait de faim et l'armée de froid; que leur importait?

Ennemis de la Révolution qui les appelait au sacrifice, ils avaient

l'air de lui dire: «Nous sommes dans ta caverne; tu peux nous manger un

à un, moi demain, lui aujourd'hui... Pour cela, d'accord; mais pour

faire de nous des hommes, pour réveiller notre coeur, pour nous rendre

généreux, sensibles aux souffrances infinies du monde... pour cela, nous

t'en défions.»

Nous avons plongé ici au plus bas de l'égoïsme, ouvert la sentine,

regardé l'égout... Assez, détournons la tête.

Et sachons bien, toutefois, que nous n'en sommes pas quittes. Si nous

nous élevons au-dessus, c'est par transitions insensibles. Des maisons

de filles aux maisons de jeux, alors innombrables, peu de différence,

les jeux étant tenus généralement par des dames équivoques. Les salons

d'actrices arrivent au-dessus, et, de niveau, tout à côté, ceux de

telles femmes de lettres, telles intrigantes politiques. Triste échelle

où l'élévation n'est pas amélioration. Le plus bas peut-être encore

était le moins dangereux. Les filles, c'est l'abrutissement et le chemin

de la mort. Les dames ici, le plus souvent, c'est une autre mort, et

pire, celle des croyances et des principes, l'énervation des opinions,

un art fatal pour amollir, détremper les caractères.

Qu'on se représente des hommes nouveaux sur le terrain de Paris jetés

dans un monde pareil, où tout se trouvait d'accord pour les affaiblir et

les amoindrir, leur ôter le nerf civique, l'enthousiasme et

l'austérité. La plupart des Girondins perdirent, sous cette influence,

non pas l'ardeur du combat, non pas le courage, non la force de mourir,

mais plutôt celle de vaincre, la fixe et forte résolution de l'emporter

à tout prix. Ils s'adoucirent, n'eurent plus «cette âcreté dans le sang

qui fait gagner des batailles.» Le plaisir aidant la philosophie, ils se

résignèrent. Dès qu'un homme politique se résigne, il est perdu.

Ces hommes, la plupart très-jeunes, jusque-là ensevelis dans l'obscurité

des provinces, se voyaient transportés tout à coup en pleine lumière, en

présence d'un luxe tout nouveau pour eux, enveloppés des paroles

flatteuses, des caresses du monde élégant. Flatteries, caresses,

d'autant plus puissantes qu'elles étaient souvent sincères; on admirait

leur énergie, et l'on avait tant besoin d'eux! Les femmes surtout, les

femmes les meilleures, ont en pareil cas une influence dangereuse, à

laquelle nul ne résiste. Elles agissent par leurs grâces, souvent plus

encore par l'intérêt touchant qu'elles inspirent, par leurs frayeurs

qu'on veut calmer, par le bonheur qu'elles ont réellement à se rassurer

près de vous. Tel arrivait bien en garde, armé, cuirassé, ferme à toute

séduction; la beauté n'y eût rien gagné. Mais que faire contre une femme

qui a peur, et qui le dit, qui vous prend les mains, qui se serre à

vous?... «Ah! monsieur! ah! mon ami, vous pouvez encore nous sauver....

Parlez pour nous, je vous prie; rassurez-moi, faites pour moi telle

démarche, tel discours... Vous ne le feriez pas pour d'autres, je le

sais, mais vous le ferez pour moi... Voyez comme bat mon coeur!»

Ces dames étaient fort habiles. Elles se gardaient bien d'abord de

montrer l'arrière-pensée. Au premier jour, vous n'auriez vu dans leurs

salons que de bons républicains, modérés, honnêtes. Au second déjà, l'on

vous présentait des Feuillants, des Fayétistes. Et pour quelque temps

encore, on ne montrait pas davantage. Enfin, sûre de son pouvoir, ayant

acquis le faible coeur, ayant habitué les yeux, les oreilles, à ces

nuances de sociétés peu républicaines, on démasquait le vrai fonds, les

vieux amis royalistes pour qui l'on avait travaillé. Heureux, si le

pauvre jeune homme, arrivé très-pur à Paris, ne se trouvait pas à son

insu mêlé aux gentilshommes espions, aux intrigants de Coblentz.

La Gironde tomba ainsi presque entière aux filets de la société de

Paris. On ne demandait pas aux Girondins de se faire royalistes; on se

faisait Girondin. Ce parti devenait peu à peu l'asile du royalisme, le

masque protecteur sous lequel la contre-révolution put se maintenir à

Paris, en présence de la Révolution même. Les hommes d'argent, de

banque, s'étaient divisés: les uns Girondins, d'autres Jacobins.

Cependant la transition de leurs premières opinions, trop connues, aux

opinions républicaines, leur semblait plus aisée du côté de la Gironde.

Les salons d'artistes surtout, de femmes à la mode, étaient un terrain

neutre où les hommes de banque rencontraient, comme par hasard, les

hommes politiques, causaient avec eux, s'abouchaient, sans autre

présentation, finissaient par se lier.

Mais les relations les plus pures, les plus éloignées de l'intrigue,

celles du véritable amour, n'en contribuèrent pas moins à briser le nerf

de la Gironde. L'amour de mademoiselle Candeille ne fut nullement

étranger à la perte de Vergniaud. Cette préoccupation de coeur augmenta

son indécision, son indolence naturelle. On disait que son âme semblait

souvent errer ailleurs. Ce n'était pas sans raison. Cette âme, dans le

temps où la patrie l'eût réclamée tout entière, elle habitait dans une

autre âme. Un coeur de femme, faible et charmant, tenait comme enfermé

ce coeur de lion de Vergniaud. La voix et la harpe de mademoiselle

Candeille, la belle, la bonne, l'adorable, l'avaient fasciné. Pauvre, il

fut aimé, préféré de celle que la foule suivait. La vanité n'y eut point

part, ni les succès de l'orateur, ni ceux de la jeune muse, dont une

pièce obtenait cent cinquante représentations.

Cette femme belle et ravissante, pleine de grâce morale, touchante par

son talent, par ses vertus d'intérieur, par sa tendre piété filiale,

avait recherché, aimé ce paresseux génie, qui dormait sur les hauteurs;

elle que la foule suivait, elle s'était écartée de tous pour monter à

lui. Vergniaud s'était laissé aimer; il avait enveloppé sa vie dans cet

amour, et il y continuait ses rêves. Trop clairvoyant toutefois pour ne

pas voir que tous deux suivaient les bords d'un abîme, où sans doute il

faudrait tomber. Autre tristesse: cette femme accomplie qui s'était

donnée à lui, il ne pouvait la protéger. Elle appartenait, hélas! au

public; sa piété, le besoin de soutenir ses parents, l'avaient menée sur

le théâtre, exposée aux caprices d'un monde si orageux. Celle qui

voulait plaire à un seul, il lui fallait plaire à tous, partager entre

cette foule avide de sensations, hardie, immorale, le trésor de sa

beauté, auquel un seul avait droit. Chose humiliante et douloureuse!

terrible aussi, à faire trembler, en présence des factions, quand

l'immolation d'une femme pouvait être, à chaque instant, un jeu cruel

des partis, un barbare amusement.

Là était bien vulnérable le grand orateur. Là, craignait celui qui ne

craignait rien. Là, il n'y avait plus ni cuirasse, ni habit, rien qui

garantît son coeur.

Ce temps aimait le danger. Ce fut justement au milieu du procès de Louis

XVI, sous les regards meurtriers des partis qui se marquaient pour la

mort, qu'ils dévoilèrent au public l'endroit qu'on pouvait frapper.

Vergniaud venait d'avoir le plus grand de ses triomphes, le triomphe de

l'humanité. Mademoiselle Candeille elle-même, descendant sur le théâtre,

joua sa propre pièce, la _Belle Fermière_. Elle transporta le public

ravi à cent lieues, à mille de tous les événements, dans un monde doux

et paisible, où l'on avait tout oublié, même le danger de la patrie.

L'expérience réussit. La _Belle Fermière_ eut un succès immense; les

jacobins eux-mêmes épargnèrent cette femme charmante, qui versait à tous

l'opium d'amour, les eaux du Léthé. L'impression n'en fut pas moins peu

favorable à la Gironde. La pièce de l'amie de Vergniaud révélait trop

que son parti était celui de l'humanité et de la nature plus encore que

de la patrie, qu'il serait l'abri des vaincus, qu'enfin ce parti n'avait

pas l'inflexible austérité dont le temps avait besoin.

XXI

LA PREMIÈRE FEMME DE DANTON (92-93).

La collection du colonel Maurin, malheureusement vendue et dispersée

aujourd'hui, contenait, entre autres choses précieuses, un fort beau

plâtre de la première femme de Danton, tiré, je crois, sur le mort. Le

caractère en était la bonté, le calme et la force. On ne s'étonnait

nullement qu'elle eût exercé beaucoup d'empire sur le coeur de son mari,

et laissé tant de regrets.

Comment en eût-il été autrement? celle-ci fut la femme de sa jeunesse et

de sa pauvreté, de son premier temps obscur. Danton, alors avocat au

conseil, avocat sans cause, ne possédant guère que des dettes, était

nourri par son beau-père, le limonadier du coin du pont Neuf, qui,

dit-on, leur donnait quelques louis par mois. Il vivait royalement sur

le pavé de Paris, sans souci ni inquiétude, gagnant peu, ne désirant

rien. Quand les vivres manquaient absolument au ménage, on s'en allait

pour quelque temps au bois, à Fontenai près Vincennes, où le beau-père

avait une petite maison.

Danton, avec une nature riche en éléments de vices, n'avait guère de

vices coûteux. Il n'était ni joueur ni buveur. Il aimait les femmes, il

est vrai, néanmoins surtout la sienne. Les femmes, c'était l'endroit

sensible par où les partis l'attaquaient, cherchaient à acquérir quelque

prise sur lui. Ainsi le parti d'Orléans essaya de l'ensorceler par la

maîtresse du prince, la belle madame de Buffon. Danton, par imagination,

par l'exigence de son tempérament orageux, était fort mobile. Cependant

son besoin d'amour réel et d'attachement le ramenait invariablement

chaque soir au lit conjugal, à la bonne et chère femme de sa jeunesse,

au foyer obscur de l'ancien Danton.

Le malheur de la pauvre femme fut d'être transportée brusquement, en 92,

au ministère de la Justice, au terrible moment de l'invasion et des

massacres de Paris. Elle tomba malade, au grand chagrin de son mari.

Nous ne doutons nullement que ce fut en grande partie à cause d'elle

que Danton fit, en novembre ou décembre, une dernière démarche, pénible,

humiliante, pour se rapprocher de la Gironde, enrayer, s'il était

possible, sur la pente de l'abîme qui allait tout dévorer.

L'écrasante rapidité d'une telle révolution qui lui jetait sur le coeur

événement sur événement, avait brisé madame Danton. La réputation

terrible de son mari, sa forfanterie épouvantable d'avoir fait

Septembre, l'avait tuée. Elle était entrée tremblante dans ce fatal

hôtel du ministère de la Justice, et elle en sortit morte, je veux dire

frappée à mort. Ce fut une ombre qui revint au petit appartement du

passage du Commerce, dans la triste maison qui fait arcade et voûte

entre le passage et la rue (triste elle-même) des Cordeliers; c'est

aujourd'hui la rue de l'École-de-Médecine.

Le coup était fort pour Danton. Il arrivait au point fatal où, l'homme

ayant accompli par la concentration de ses puissances l'oeuvre

principale de sa vie, son unité diminue, sa dualité reparaît. Le ressort

de la volonté étant moins tendu, reviennent avec force la nature et le

coeur, ce qui fut primitif en l'homme. Cela, dans le cours ordinaire des

choses, arrive en deux âges distincts, divisés par le temps. Mais alors,

nous l'avons dit, il n'y avait plus de temps; la Révolution l'avait tué,

avec bien d'autres choses.

Les Femmes de la Révolution · 第 11 / 16 段