cet être charmant et bon, il y eut cette sinistre puissance, le _démon
de la solitude_. D'abord, elle n'eut pas de mère. La sienne mourut de
bonne heure; elle ne connut point les caresses maternelles; elle n'eut
point dans ses premières années ce doux lait de femme que rien ne
supplée.
Elle n'eut pas de père, à vrai dire. Le sien, pauvre noble de campagne,
tête utopique et romanesque, qui écrivait contre les abus dont la
noblesse vivait, s'occupait beaucoup de ses livres, peu de ses enfants.
On peut dire même qu'elle n'eut pas de frère. Du moins, les deux qu'elle
avait étaient, en 92, si parfaitement éloignés des opinions de leur
soeur, qu'ils allèrent rejoindre l'armée de Condé.
Admise à treize ans au couvent de l'Abbaye-aux-Dames de Caen, où l'on
recevait les filles de la pauvre noblesse, n'y fut-elle pas seule
encore? On peut le croire, quand on sait combien, dans ces asiles
religieux qui sembleraient devoir être les sanctuaires de l'égalité
chrétienne, les riches méprisent les pauvres. Nul lieu, plus que
l'Abbaye-aux-Dames, ne semble propre à conserver les traditions de
l'orgueil. Fondée par Mathilde, la femme de Guillaume le Conquérant,
elle domine la ville, et, dans l'effort de ses voûtes romanes, haussées
et surexhaussées, elle porte encore écrite l'insolence féodale.
L'âme de la jeune Charlotte chercha son premier asile dans la dévotion,
dans les douces amitiés de cloître. Elle aima surtout deux demoiselles,
nobles et pauvres comme elle. Elle entrevit aussi le monde. Une société
fort mondaine des jeunes gens de la noblesse était admise au parloir du
couvent et dans les salons de l'abbesse. Leur futilité dut contribuer à
fortifier le coeur viril de la jeune fille dans l'éloignement du monde
et le goût de la solitude.
Ses vrais amis étaient ses livres. La philosophie du siècle envahissait
les couvents. Lectures fortuites et peu choisies, Raynal pêle-mêle avec
Rousseau. «Sa tête, dit un journaliste, était une furie de lectures de
toutes sortes.»
Elle était de celles qui peuvent traverser impunément les livres et les
opinions sans que leur pureté en soit altérée. Elle garda, dans la
science du bien et du mal, un don singulier de virginité morale et comme
d'enfance. Cela apparaissait surtout dans les intonations d'une voix
presque enfantine, d'un timbre argentin, où l'on sentait parfaitement
que la personne était entière, que rien encore n'avait fléchi. On
pouvait oublier peut-être les traits de mademoiselle Corday, mais sa
voix jamais. Une personne qui l'entendit une fois à Caen, dans une
occasion sans importance, dix ans après, avait encore dans l'oreille
cette voix unique, et l'eût pu noter.
Cette prolongation d'enfance fut une singularité de Jeanne d'Arc, qui
resta une petite fille et ne fut jamais une femme.
Ce qui plus qu'aucune chose rendait mademoiselle Corday très-frappante,
impossible à oublier, c'est que cette voix enfantine était unie à une
beauté sérieuse, virile par l'expression, quoique délicate par les
traits. Ce contraste avait l'effet double et de séduire et d'imposer. On
regardait, on approchait; mais, dans cette fleur du temps, quelque chose
intimidait qui n'était nullement du temps, mais de l'immortalité. Elle y
allait et la voulait. Elle vivait déjà entre les héros dans l'Élysée de
Plutarque, parmi ceux qui donnèrent leur vie pour vivre éternellement.
Les Girondins n'eurent sur elle aucune influence. La plupart, nous
l'avons vu, avaient cessé d'être eux-mêmes. Elle vit deux fois
Barbaroux[15], comme député de Provence, pour avoir de lui une lettre
et solliciter l'affaire d'une de ses amies de famille provençale.
[Note 15: Les historiens romanesques ne tiennent jamais quitte leur
héroïne, sans essayer de prouver qu'elle a dû être amoureuse. Celle-ci
probablement, disent-ils, l'aura été de Barbaroux. D'autres, sur un mot
d'une vieille servante, ont imaginé un certain Franquelin, jeune homme
sensible et bien tourné, qui aurait eu l'insigne honneur d'être aimé de
mademoiselle Corday et de lui coûter des larmes. C'est peu connaître la
nature humaine. De tels actes supposent l'austère virginité du coeur. Si
la prêtresse de Tauride savait enfoncer le couteau, c'est que nul amour
humain n'avait amolli son coeur.--Le plus absurde de tous, c'est
Wimpfen, qui la fait d'abord royaliste! amoureuse du royaliste Belzunce!
La haine de Wimpfen pour les Girondins, qui repoussèrent ses
propositions d'appeler l'Anglais, semble lui faire perdre l'esprit. Il
va jusqu'à supposer que le pauvre homme Pétion, à moitié mort, qui
n'avait plus qu'une idée, ses enfants, sa femme, voulait...
(devinez!...) _brûler Caen_, pour imputer ensuite ce crime à la
Montagne! Tout le reste est de cette force.]
Elle avait vu aussi Fauchet, l'évoque du Calvados; elle l'aimait peu,
l'estimait peu, comme prêtre, et comme prêtre immoral. Il est inutile de
dire que mademoiselle Corday n'était en rapport avec aucun prêtre, et ne
se confessait jamais.
À la suppression des couvents, trouvant son père remarié, elle s'était
réfugiée à Caen chez une vieille tante, madame de Breteville. Et c'est
là qu'elle prit sa résolution.
La prit-elle sans hésitation? non; elle fut retenue un moment par la
pensée de sa tante, de cette bonne vieille dame qui la recueillait, et
qu'en récompense elle allait cruellement compromettre... Sa tante, un
jour, surprit dans ses yeux une larme: «Je pleure, dit-elle, sur la
France, sur mes parents et sur vous... Tant que Marat vit, qui est sûr
de vivre?»
Elle distribua ses livres, sauf un volume de Plutarque, qu'elle emporta
avec elle. Elle rencontra dans la cour l'enfant d'un ouvrier qui logeait
dans la maison; elle lui donna son carton de dessin, l'embrassa, et
laissa tomber une larme encore sur sa joue... Deux larmes! assez pour la
nature.
Charlotte Corday ne crut pouvoir quitter la vie sans d'abord aller
saluer son père encore une fois. Elle le vit à Argentan, et reçut sa
bénédiction. De là, elle alla à Paris dans une voiture publique, en
compagnie de quelques Montagnards, grands admirateurs de Marat, qui
commencèrent tout d'abord par être amoureux d'elle et lui demander sa
main. Elle faisait semblant de dormir, souriait, et jouait avec un
enfant.
Elle arriva à Paris le jeudi 11, vers midi, et alla descendre dans la
rue des Vieux-Augustins, n°17, à l'hôtel de la Providence. Elle se
coucha à cinq heures du soir, et, fatiguée, dormit jusqu'au lendemain du
sommeil de la jeunesse et d'une conscience paisible. Son sacrifice était
fait, son acte accompli en pensée; elle n'avait ni trouble ni doute.
Elle était si fixe dans son projet, qu'elle ne sentait pas le besoin de
précipiter l'exécution. Elle s'occupa tranquillement de remplir
préalablement un devoir d'amitié, qui avait été le prétexte de son
voyage à Paris. Elle avait obtenu à Caen une lettre de Barbaroux pour
son collègue Duperret, voulant, disait-elle, par son entremise, retirer
du ministère de l'intérieur des pièces utiles à son amie, mademoiselle
Forbin, émigrée.
Le matin elle ne trouva pas Duperret, qui était à la Convention. Elle
rentra chez elle, et passa le jour à lire tranquillement les _Vies_ de
Plutarque, la bible des forts. Le soir, elle retourna chez le député, le
trouva à table, avec sa famille, ses filles inquiètes. Il lui promit
obligeamment de la conduire le lendemain. Elle s'émut en voyant cette
famille qu'elle allait compromettre, et dit à Duperret d'une voix
presque suppliante; «Croyez-moi, partez pour Caen; fuyez avant demain
soir.» La nuit même, et peut-être pendant que Charlotte parlait,
Duperret était déjà proscrit ou du moins bien près de l'être. Il ne lui
tint pas moins parole, la mena le lendemain matin chez le ministre, qui
ne recevait point, et lui fit enfin comprendre que, suspects tous deux,
ils ne pouvaient guère servir la demoiselle émigrée.
Elle ne rentra chez elle que pour éconduire Duperret, qui
l'accompagnait, sortit sur-le-champ, et se fit indiquer le Palais-Royal.
Dans ce jardin plein de soleil, égayé, d'une foule riante, et parmi les
jeux des enfants, elle chercha, trouva un coutelier, et acheta quarante
sous un couteau, frais émoulu, à manche d'ébène, qu'elle cacha sous son
fichu.
La voilà en possession de son arme; comment s'en servira-t-elle? Elle
eût voulu donner une grande solennité à l'exécution du jugement qu'elle
avait porté sur Marat. Sa première idée, celle qu'elle conçut à Caen,
qu'elle couva, qu'elle apporta à Paris, eût été d'une mise en scène
saisissante et dramatique. Elle voulait le frapper au Champ de Mars,
par-devant le peuple, par-devant le ciel, à la solennité du 14 juillet,
punir, au jour anniversaire de la défaite de la royauté, ce roi de
l'anarchie. Elle eût accompli à la lettre, en vraie nièce de Corneille,
les fameux vers de Cinna:
Demain, au Capitole, il fait un sacrifice...
Qu'il en soit la victime, et taisons en ces lieux
Justice au monde entier, à la face des dieux.
La fête étant ajournée, elle adoptait une autre idée, celle de punir
Marat au lieu même de son crime, au lieu où, brisant la représentation
nationale, il avait dicté le vote de la Convention, désigné ceux-ci pour
la vie, ceux-là pour la mort. Elle l'aurait frappé au sommet de la
Montagne. Mais Marat était malade; il n'allait plus à l'Assemblée.
Il fallait donc aller chez lui, le chercher à son foyer, y pénétrer à
travers la surveillance inquiète de ceux qui l'entouraient; il fallait,
chose pénible, entrer en rapport avec lui, le tromper. C'est la seule
chose qui lui ait coûté, qui lui ait laissé un scrupule et un remords.
Le premier billet qu'elle écrivit à Marat resta sans réponse. Elle en
écrivit alors un second, où se marque une sorte d'impatience, le progrès
de la passion. Elle va jusqu'à dire «qu'elle lui révélera des secrets;
qu'elle est persécutée, qu'elle est malheureuse...,» ne craignant point
d'abuser de la pitié pour tromper celui qu'elle condamnait à mort comme
impitoyable, comme ennemi de l'humanité.
Elle n'eut pas besoin, du reste, de commettre cette faute; elle ne remit
point le billet.
Le soir du 13 juillet, à sept heures, elle sortit de chez elle, prit une
voiture publique à la place des Victoires, et, traversant le pont neuf,
descendit à la porte de Marat, rue des Cordeliers, n° 20 (aujourd'hui
rue de l'École-de-Médecine, n° 18). C'est la grande et triste maison
avant celle de la tourelle qui fait le coin de la rue.
Marat demeurait à l'étage le plus sombre de cette sombre maison, au
premier étage, commode pour le mouvement du journaliste et du tribun
populaire, dont la maison est publique autant que la rue, pour
l'affluence des porteurs, afficheurs, le va-et-vient des épreuves, un
monde d'allants et venants. L'intérieur, l'ameublement, présentaient un
bizarre contraste, fidèle image des dissonances qui caractérisaient
Marat et sa destinée. Les pièces fort obscures qui étaient sur la cour,
garnies de vieux meubles, de tables sales où l'on pliait les journaux,
donnaient l'idée d'un triste logement d'ouvrier. Si vous pénétriez plus
loin, vous trouviez avec surprise un petit salon sur la rue, meublé en
damas bleu et blanc, couleurs délicates et galantes, avec de beaux
rideaux de soie et des vases de porcelaine, ordinairement, garnis de
fleurs. C'était visiblement le logis d'une femme, d'une femme bonne,
attentive et tendre, qui, soigneuse, parait pour l'homme voué à ce
mortel travail le lieu du repos. C'était là le mystère de la vie de
Marat, qui fut plus tard dévoilé par sa soeur; il n'était pas chez lui,
il n'avait pas de _chez lui_ en ce monde. «Marat ne faisait point ses
frais (c'est sa soeur Albertine qui parle); une femme divine, touchée de
sa situation, lorsqu'il fuyait de cave en cave, avait pris et caché chez
elle l'Ami du peuple, lui avait voué sa fortune, immolé son repos.»
On trouva dans les papiers de Marat une promesse de mariage à Catherine
Évrard. Déjà il l'avait épousée _devant le soleil, devant la nature_.
Cette créature infortunée et vieillie avant l'âge se consumait
d'inquiétude. Elle sentait la mort autour de Marat; elle veillait aux
portes, elle arrêtait au seuil tout visage suspect.
Celui de mademoiselle Corday était loin de l'être; sa mise décente de
demoiselle de province prévenait pour elle. Dans ce temps où toute chose
était extrême, où la tenue des femmes était ou négligée ou cynique, la
jeune fille semblait bien de bonne vieille roche normande, n'abusant
point de sa beauté, contenant par un ruban vert sa chevelure superbe
sous le bonnet connu des femmes du Calvados, coiffure modeste, moins
triomphale que celle des dames de Caux. Contre l'usage du temps, malgré
une chaleur de juillet, son sein était sévèrement recouvert d'un fichu
de soie qui se renouait solidement derrière la taille. Elle avait une
robe blanche, nul autre luxe que celui qui recommande la femme, les
dentelles du bonnet flottantes autour de ses joues. Du reste, aucune
pâleur, des joues roses, une voix assurée, nul signe d'émotion.
Elle franchit d'un pas ferme la première barrière, ne s'arrêtant pas à
la consigne de la portière, qui la rappelait en vain. Elle subit
l'inspection peu bienveillante de Catherine, qui, au bruit, avait
entr'ouvert la porte et voulait l'empêcher d'entrer. Ce débat fut
entendu de Marat, et les sons de cette voix vibrante, argentine,
arrivèrent à lui. Il n'avait nulle horreur des femmes, et, quoique au
bain, il ordonna impérieusement qu'on la fît entrer.
La pièce était petite, obscure. Marat au bain, recouvert d'un drap sale
et d'une planche sur laquelle il écrivait, ne laissait passer que la
tête, les épaules et le bras droit. Ses cheveux gras, entourés d'un
mouchoir ou d'une serviette, sa peau jaune et ses membres grêles, sa
grande bouche batracienne, ne rappelaient pas beaucoup que cet être fût
un homme. Du reste, la jeune fille, on peut bien le croire, n'y regarda
pas. Elle avait promis des nouvelles de la Normandie; il les demanda,
les noms surtout des députés réfugiés à Caen; elle les nomma, et il
écrivait à mesure. Puis, ayant fini: «C'est bon! dans huit jours ils
iront à la guillotine.»
Charlotte, ayant dans ces mots trouvé un surcroît de force, une raison
pour frapper, tira de son sein le couteau, et le plongea tout entier
jusqu'au manche au coeur de Marat. Le coup, tombant ainsi d'en haut, et
frappé avec une assurance extraordinaire, passa près de la clavicule,
traversa tout le poumon, ouvrit le tronc des carotides et tout un fleuve
de sang.
«À moi! ma chère amie!» C'est tout ce qu'il put dire; et il expira.
XIX
MORT DE CHARLOTTE CORDAY (19 JUILLET 93).
La femme entre, le commissionnaire... Ils trouvent Charlotte, debout et
comme pétrifiée, près de la fenêtre... L'homme lui lance un coup de
chaise à la tête, barre la porte pour qu'elle ne sorte. Mais elle ne
bougeait pas. Aux cris, les voisins accourent, les quartiers, tous les
passants. On appelle le chirurgien, qui ne trouve plus qu'un mort.
Cependant la garde nationale avait empêché qu'on ne mît Charlotte en
pièces; on lui tenait les deux mains. Elle ne songeait guère à s'en
servir. Immobile, elle regardait d'un oeil terne et froid. Un perruquier
du quartier, qui avait pris le couteau, le brandissait en criant. Elle
n'y prenait pas garde. La seule chose qui semblait l'étonner, et qui
(elle l'a dit elle-même) la faisait souffrir, c'étaient les cris de
Catherine Marat. Elle lui donnait la première et pénible idée «qu'après
tout Marat était homme.» Elle avait l'air de se dire: «Quoi donc! il
était aimé!»
Le commissaire de police arriva bientôt, à sept heures trois quarts,
puis les administrateurs de police, Louvet et Marino, enfin les députés
Maure, Chabot, Drouet et Legendre, accourus de la Convention pour voir
le _monstre_. Ils furent bien étonnés de trouver entre les soldats, qui
tenaient ses mains, une belle jeune demoiselle, fort calme, qui
répondait à tout avec fermeté et simplicité, sans timidité, sans
emphase; elle avouait même _qu'elle eût échappé si elle l'eût pu_.
Telles sont les contradictions de la nature. Dans une adresse aux
Français qu'elle avait écrite d'avance, et qu'elle avait sur elle, elle
disait qu'elle _voulait périr_, pour que sa tête, portée dans Paris,
servît de signe de ralliement aux amis des Lois.
Autre contradiction. Elle dit et écrivit qu'elle espérait _mourir
inconnue_. Et cependant on trouva sur elle son extrait de baptême et son
passe-port, qui devaient la faire reconnaître.
Les autres objets qu'on lui trouva faisaient connaître parfaitement
toute sa tranquillité d'esprit; c'étaient ceux qu'emporte une femme
soigneuse, qui a des habitudes d'ordre. Outre sa clef et sa montre, son
argent, elle avait un dé et du fil, pour réparer dans la prison le
désordre assez probable qu'une arrestation violente pouvait faire dans
ses habits.
Le trajet n'était pas long jusqu'à l'Abbaye, deux minutes à peine. Mais
il était dangereux. La rue était pleine d'amis de Marat, des Cordeliers
furieux, qui pleuraient, hurlaient qu'on leur livrât l'assassin.
Charlotte avait prévu, accepté d'avance tous les genres de mort, excepté
d'être déchirée. Elle faiblit, dit-on, un instant, crut se trouver mal.
On atteignit l'Abbaye.
Interrogée de nouveau, dans la nuit, par les membres du Comité de sûreté
générale et par d'autres députés, elle montra non-seulement de la
fermeté, mais de l'enjouement. Legendre, tout gonflé de son importance,
et se croyant naïvement digne du martyre, lui dit: «N'était-ce pas vous
qui étiez venue hier chez moi en habit de religieuse?--Le citoyen se
trompe, dit-elle avec un sourire. Je n'estimais pas que sa vie ou sa
mort importât au salut de la République.»
Chabot tenait toujours sa montre et ne s'en dessaisissait pas...
«J'avais cru, dit-elle, que les capucins faisaient voeu de pauvreté.»
Le grand chagrin de Chabot et de ceux qui l'interrogèrent, c'était de ne
trouver rien, ni sur elle, ni dans ses réponses, qui pût faire croire
qu'elle était envoyée par les Girondins de Caen. Dans l'interrogatoire
de nuit, cet impudent Chabot soutint qu'elle avait encore un papier
caché dans son sein, et, profitant lâchement de ce qu'elle avait les
mains garrottées, il mettait la main sur elle; il eût trouvé sans nul
doute ce qui n'y était pas, le manifeste de la Gironde. Toute liée
qu'elle était, elle le repoussa vivement; elle se jeta en arrière avec
tant de violence, que ses cordons en rompirent, et qu'on put voir un
moment ce chaste et héroïque sein. Tous furent attendris. On la délia
pour qu'elle pût se rajuster. On lui permit aussi de rabattre ses
manches et de mettre des gants sous ses chaînes.
Transférée, le 16 au matin, de l'Abbaye à la Conciergerie, elle y
écrivit le soir une longue lettre à Barbaroux, lettre évidemment
calculée pour montrer par son enjouement (qui attriste et qui fait mal)
une parfaite tranquillité d'âme. Dans cette lettre, qui ne pouvait
manquer d'être lue, répandue dans Paris le lendemain, et qui, malgré sa
forme familière, à la portée d'un manifeste, elle fait croire que les
volontaires de Caen étaient ardents et nombreux. Elle ignorait encore la
déroute de Vernon.
Ce qui semblerait indiquer qu'elle était moins calme qu'elle n'affectait
de l'être, c'est que par quatre fois elle revient sur ce qui motive et
excuse son acte: la Paix, le désir de la Paix. La lettre est datée: Du
second jour de la préparation de la Paix. Et elle dit vers le milieu:
«Puisse la Paix s'établir aussitôt que je le désire!... Je jouis de la
Paix depuis deux jours. Le bonheur de mon pays fait le mien.»
Elle écrivit à son père pour lui demander pardon d'avoir disposé de sa
vie, et elle lui cita ce vers:
Le crime fait la honte, et non pas l'échafaud.
Elle avait écrit aussi à un jeune député, neveu de l'abbesse de Caen,
Doulcet de Pontécoulant, un Girondin prudent qui, dit Charlotte Corday,
siégeait sur la Montagne. Elle le prenait pour défenseur. Doulcet ne
couchait pas chez lui, et la lettre ne le trouva pas.
Si j'en crois une note précieuse, transmise par la famille du peintre
qui la peignit en prison, elle avait fait faire un bonnet exprès pour
son jugement. C'est ce qui explique pourquoi elle dépensa trente-six
francs dans sa captivité si courte.
Quel serait le système de l'accusation? les autorités de Paris, dans une
proclamation, attribuaient le crime _aux fédéralistes_, et en même temps
disaient: «Que cette furie était sortie de la maison du ci-devant comte
Dorset.» Fouquier-Tinville écrivait au Comité de sûreté: «_Qu'il venait
d'être informé_ qu'elle était amie de Belzunce, qu'elle avait voulu
venger Belzunce et son parent Biron, récemment dénoncé par Marat, que
Barbaroux l'avait poussé,» etc. Roman absurde, dont il n'osa pas même
parler dans son réquisitoire.
Le public ne s'y trompait pas. Tout le monde comprit qu'elle était
seule, qu'elle n'avait eu de conseils que celui de son courage, de son
dévouement, de son fanatisme. Les prisonniers de l'Abbaye, de la
Conciergerie, le peuple même des rues (sauf les cris du premier moment),
tous la regardaient dans le silence d'une respectueuse admiration.
«Quand elle apparut dans l'auditoire, dit son défenseur officieux,
Chauveau-Lagarde, tous, juges, jurés et spectateurs, _ils avaient l'air
de la prendre pour un juge qui les aurait appelés au tribunal
suprême_... On a pu peindre ses traits, dit-il encore, reproduire ses
paroles; mais nul art n'eût peint sa grande âme, respirant tout entière
dans sa physionomie... l'effet moral des débats et de ces choses qu'on
sent, mais qu'il est impossible d'exprimer.»
Il rectifie ensuite ses réponses, habilement défigurées, mutilées,
pâlies dans le _Moniteur_. Il n'y en a pas qui ne soit frappée au coin
des répliques qu'on lit dans les dialogues serrés de Corneille.
«Qui vous inspira tant de haine?--Je n'avais pas besoin de la haine des
autres, j'avais assez de la mienne.»
«Cet acte a dû vous être suggéré?--On exécute mal ce qu'on n'a pas conçu
soi-même.»
«Que haïssiez-vous en lui?--Ses crimes.»
«Qu'entendez-vous par là?--Les ravages de la France.»
«Qu'espériez-vous en le tuant?--Rendre la paix à mon pays.»
«Croyez-vous donc avoir tué tous les Marat?--Celui-là mort, les autres
auront peur, peut-être.»
«Depuis quand aviez-vous formé ce dessein?--Depuis le 31 mai, où l'on
arrêta ici les représentants du peuple.»
Le président, après une déposition qui la charge:
«Que répondez-vous à cela?--Rien, sinon que j'ai réussi.»
Sa véracité ne se démentit qu'en un point. Elle soutint qu'à la revue de
Caen il y avait trente mille hommes. Elle voulait faire peur à Paris.
Plusieurs réponses montrèrent que ce coeur si résolu n'était pourtant
nullement étranger à la nature. Elle ne put entendre jusqu'au bout la
déposition que la femme Marat faisait à travers les sanglots; elle se
hâta de dire: «Oui, c'est moi qui l'ai tué.»
Elle eut aussi un mouvement quand on lui montra le couteau. Elle
détourna la vue, et, l'éloignant de la main, elle dit d'une voix
entrecoupée: «Oui, je le reconnais, je le reconnais...»
Fouquier-Tinville fit observer qu'elle avait frappé d'en haut, pour ne
pas manquer son coup; autrement elle eût pu rencontrer une côte et ne
pas tuer; et il ajouta: «Apparemment, vous vous étiez d'avance bien
exercée?...--Oh! le monstre! s'écria-t-elle. Il me prend pour un
assassin!»
Ce mot, dit Chauveau-Lagarde, fut comme un coup de foudre. Les débats
furent clos. Ils avaient duré en tout une demi-heure.
Le président Montané aurait voulu la sauver. Il changea la question
qu'il devait poser aux jurés, se contentant de demander: «L'a-t-elle
fait avec préméditation?» et supprimant la seconde moitié de la formule:
«avec dessein criminel et contre-révolutionnaire?» Ce qui lui valut à
lui-même son arrestation quelques jours après.