ténèbres, voulut avoir un camarade, et choisit un brave, un vieux soldat
invalide, non moins royaliste, non moins libertin. Ils prennent des
vivres, un baril d'eau, vont la nuit au Champ de Mars, lèvent une
planche et descendent, la remettent adroitement. Puis, au moyen d'une
vrille, ils se mettent à percer des trous. Les nuits sont courtes en
juillet, il faisait déjà bien clair, et ils travaillaient encore.
L'attente du grand jour éveillait beaucoup de gens, la misère aussi,
l'espoir de vendre quelque chose à la foule; une marchande de gâteaux ou
de limonade, prenant le devant sur les autres, rôdait, déjà, en
attendant, sur l'autel de la patrie. Elle sent la vrille sous le pied,
elle a peur, elle s'écrie. Il y avait là un apprenti, qui était venu
studieusement copier les inscriptions patriotiques. Il court appeler la
garde du Gros-Caillou, qui ne veut bouger; il va, tout courant à
l'Hôtel de Ville, ramène des hommes, des outils, on ouvre les planches,
on trouve les deux coupables, bien penauds, et qui font semblant de
dormir. Leur affaire était mauvaise; on ne plaisantait pas alors sur
l'autel de la patrie: un officier périt à Brest pour le crime de s'en
être moqué. Ici, circonstance aggravante, ils avouent leur vilaine
envie. La population du Gros-Caillou est toute de blanchisseuses, une
rude population de femmes, armées de battoirs, qui ont eu parfois dans
la Révolution leurs jours d'émeutes et de révoltes. Ces dames reçurent
fort mal l'aveu d'un outrage aux femmes. D'autre part, parmi la foule,
d'autres bruits couraient, ils avaient, disait-on, reçu, pour tenter un
coup, promesse de rentes viagères; le baril d'eau, en passant de bouche
en bouche, devint un baril de poudre; puis, la conséquence: «Ils
voulaient faire sauter le peuple...» La garde ne peut plus les
défendre, on les arrache, on les égorge; puis, pour terrifier les
aristocrates, on coupe les deux têtes, on les porte dans Paris. À huit
heures et demie ou neuf heures, elles étaient au Palais-Royal.
Un moment après, l'Assemblée, émue, indignée, mais fort habilement
dirigée par les royalistes contre la pétition républicaine qu'on
prévoyait et redoutait, déclara «Que ceux qui, _par écrits_ individuels
ou collectifs, porteraient le peuple à résister, étaient criminels de
lèse-nation.» La pétition se trouvait ainsi identifiée à l'assassinat du
matin et tout rassemblement menacé comme une réunion d'assassins. De
moment en moment, le président Charles de Lameth écrivait à la
municipalité pour qu'elle déployât le drapeau rouge et lançât la garde
nationale contre les pétitionnaires du Champ de Mars.
Le rassemblement, en réalité, était fort inoffensif. Il comptait plus de
femmes encore que d'hommes, dit un témoin oculaire. Parmi les
signatures, on en voit, en très-grand nombre, de femmes et de filles.
Sans doute, ce jour de dimanche, elles étaient au bras de leurs pères,
de leurs frères ou de leurs maris. Croyantes d'une foi docile, elles ont
voulu témoigner avec eux, communier avec eux, dans ce grand acte dont
plusieurs d'entre elles ne comprenaient pas toute la portée. N'importe,
elles restaient courageuses et fidèles, et plus d'une bientôt a témoigné
aussi de son sang.
Le nombre des signatures dut être véritablement immense. Les feuilles
qui subsistent en contiennent plusieurs milliers. Mais il est visible
que beaucoup ont été perdues. La dernière est cotée 50. Ce prodigieux
empressement du peuple à signer un acte si hostile au roi, si sévère
pour l'Assemblée, dut effrayer celle-ci. On lui porta, sans nul doute,
une des copies qui circulaient, et elle vit avec terreur, cette
Assemblée souveraine, jusqu'ici juge et arbitre entre le roi et le
peuple, qu'elle passait au rang d'accusée. Il fallait dès lors, à tout
prix, dissoudre le rassemblement, déchirer la pétition.
Telle fut certainement la pensée, je ne dis pas de l'Assemblée entière,
qui se laissait conduire, mais la pensée des meneurs. Ils prétendirent
avoir avis que la foule du Champ de Mars voulait marcher sur
l'Assemblée, chose inexacte certainement, et positivement démentie par
tout ce que les témoins oculaires vivants encore racontent de l'attitude
du peuple. Qu'il y ait eu, dans le nombre, quelque fou pour proposer
l'expédition, cela n'est pas impossible; mais personne n'avait la
moindre action sur la foule. Elle était devenue immense, mêlée de mille
éléments divers, d'autant moins facile à entraîner, d'autant moins
offensive. Les villages de la banlieue, ne sachant rien des derniers
événements, s'étaient mis en marche, spécialement la banlieue de
l'ouest, Vaugirard, Issy, Sèvres, Saint-Cloud, Boulogne, etc. Ils
venaient comme à une fête; mais, une fois au Champ de Mars, ils
n'avaient aucune idée d'aller au delà; ils cherchaient plutôt, dans ce
jour d'extrême chaleur, un peu d'ombre pour se reposer sous les arbres
qui sont autour, ou bien au centre, sous la large pyramide de l'autel de
la patrie.
Cependant un dernier, un foudroyant message de l'Assemblée arrive, vers
quatre heures, à l'Hôtel de Ville; et en même temps un bruit venu de la
même source se répand à la Grève, dans tout ce qu'il y avait là de garde
soldée: «Une troupe de cinquante mille brigands se sont postés au Champ
de Mars, ils vont marcher sur l'Assemblée.»
La municipalité ne résista plus. Elle déploya le drapeau rouge. Le maire
Bailly, fort pâle, descendit à la Grève, et marcha à la tête d'une
colonne de la garde nationale. Lafayette suivit un autre chemin.
Voici le récit inédit d'un témoin, très-croyable, qui était garde
national et alla au Champ de Mars avec le faubourg Saint-Antoine.
«L'aspect que présentait alors cette place immense nous frappa
d'étonnement. Nous nous attendions à la voir occupée par une populace en
furie; nous n'y trouvâmes que la population pacifique des promeneurs du
dimanche, rassemblée par groupes, en familles, et composée en grande
majorité de femmes et d'enfants, au milieu desquels circulaient des
marchands de coco, de pain d'épices et de gâteaux de Nanterre, qui
avaient alors la vogue de la nouveauté. Il n'y avait dans cette foule
personne qui fût armé, excepté quelques gardes nationaux parés de leur
uniforme et de leur sabre; mais la plupart accompagnaient leurs femmes
et n'avaient rien de menaçant ni de suspect. La sécurité était si
grande, que plusieurs de nos compagnies mirent leurs fusils en
faisceaux, et que, poussés par la curiosité, quelques-uns d'entre nous
allèrent jusqu'au milieu du Champ de Mars. Interrogés à leur retour, ils
dirent qu'il n'y avait rien de nouveau, sinon qu'on signait une pétition
sur les marches de l'autel de la Patrie.
«Cet autel était une immense construction, haute de cent pieds; elle
s'appuyait sur quatre massifs qui occupaient les angles de son vaste
quadrilatère et qui supportaient des trépieds de grandeur colossale. Ces
massifs étaient liés entre eux par des escaliers dont la largeur était
telle, qu'un bataillon entier pouvait monter de front chacun d'eux. De
la plate-forme sur laquelle ils conduisaient, s'élevait pyramidalement,
par une multitude de degrés, un terre-plein que couronnait l'autel de la
Patrie, ombragé d'un palmier.
«Les marches pratiquées sur les quatre faces, depuis la base jusqu'au
sommet, avaient offert des sièges à la foule fatiguée par une longue
promenade et par la chaleur du soleil de juillet. Aussi, quand nous
arrivâmes, ce grand monument ressemblait-il à une montagne animée,
formée d'êtres humains superposés. Nul de nous ne prévoyait que cet
édifice élevé pour une fête allait être changé en un échafaud sanglant.»
Ni Bailly, ni Lafayette, n'étaient des hommes sanguinaires. Ils
n'avaient donné qu'un ordre général d'employer la force _en cas de
résistance_. Les événements entraînèrent tout: la garde nationale soldée
(espèce de gendarmerie) entrait par le milieu du Champ de Mars (du côté
du Gros-Caillou) quand _on lui dit_ qu'à l'autre bout on avait tiré sur
le maire. Et, en effet, d'un groupe d'enfants et d'hommes exaltés, un
coup de feu était parti, qui, derrière le maire, blessa un dragon.
_On dit_, mais qui était cet _on_? les royalistes, sans nul doute,
peut-être les perruquiers, qui étaient venus en nombre, armés jusqu'aux
dents, pour venger le perruquier tué le matin.
La garde soldée n'attendit rien, et, sans vérifier cet _on dit_, elle
avança à la course dans le Champ de Mars, et déchargea toutes ses armes
sur l'autel de la Patrie, couvert de femmes et d'enfants. Robert et sa
femme ne furent point atteints. Ce sont eux ou leurs amis, les
Cordeliers, qui, sous le feu, ramassèrent les feuillets épars de la
pétition que nous possédons encore en partie.
Le soir, ils se réfugièrent chez madame Roland. Il faut lire le récit de
celle-ci, qui, par son aigreur, ne témoigne que trop de l'excessive
timidité de la politique girondine: «En revenant des Jacobins chez moi,
à onze heures du soir, je trouvai M. et madame Robert. «Nous venons, me
dit la femme avec l'air de confiance d'une ancienne amie, vous demander
un asile; il ne faut pas vous avoir beaucoup vue, pour croire à la
franchise de votre caractère et de votre patriotisme. Mon mari rédigeait
la pétition sur l'autel de la Patrie; j'étais à ses côtés; nous
échappons à la boucherie, sans oser nous retirer, ni chez nous, ni chez
des amis connus, où l'on pourrait nous venir chercher.--Je vous sais bon
gré, lui répliquai-je, d'avoir songé à moi dans une aussi triste
circonstance, et je m'honore d'accueillir les persécutés; mais vous
serez mal cachés ici (j'étais à l'hôtel Britannique, rue Guénégaud);
cette maison est fréquentée, et l'hôte est fort partisan de
Lafayette.--Il n'est question que de cette nuit; demain nous aviserons à
notre retraite.» Je fis dire à la maîtresse de l'hôtel qu'une femme de
mes parentes, arrivant à Paris dans ce moment de tumulte, avait laissé
ses bagages à la diligence, et passerait la nuit avec moi; que je la
priais de faire dresser deux lits de camp dans mon appartement. Ils
furent disposés dans un salon où se tinrent les hommes, et madame Robert
coucha dans le lit de mon mari, auprès du mien, dans ma chambre. Le
lendemain au matin, levée d'assez bonne heure, je n'eus rien de plus
pressé que de faire des lettres pour instruire mes amis éloignés de ce
qui s'était passé la veille. M. et madame Robert, que je supposais
devoir être bien actifs, et avoir des correspondances plus étendues,
comme journalistes, s'habillèrent doucement, causèrent après le déjeuner
que je leur fis servir, et se mirent au balcon sur la rue; ils allèrent
même jusqu'à appeler par la fenêtre et faire monter près d'eux un
passant de leur connaissance.
«Je trouvais cette conduite bien inconséquente de la part de gens qui se
cachaient. Le personnage qu'ils avaient fait monter les entretint avec
chaleur des événements de la veille, se vanta d'avoir passé son sabre au
travers du corps d'un garde national; il parlait très-haut, dans la
pièce voisine d'une grande antichambre commune avec un autre appartement
que le mien. J'appelai madame Robert: «Je vous ai accueillie, madame,
avec l'intérêt de la justice et de l'humanité pour d'honnêtes gens en
danger; mais je ne puis donner asile à toutes vos connaissances: vous
vous exposez à entretenir, comme vous le faites dans une maison telle
que celle-ci, quelqu'un d'aussi peu discret; je reçois habituellement
des députés, qui risqueraient d'être compromis, si on les voyait entrer
ici au moment où s'y trouve une personne qui se glorifie d'avoir commis
hier des voies de fait; je vous prie de l'inviter à se retirer.» Madame
Robert appela son mari, je réitérai mes observations avec un accent plus
élevé, parce que le personnage, plus épais, me semblait avoir besoin
d'une impression forte; on congédia l'homme. J'appris qu'il s'appelait
Vachard, qu'il était président d'une société dite des Indigents: on
célébra beaucoup ses excellentes qualités et son ardent patriotisme. Je
gémis en moi-même du prix qu'il fallait attacher au patriotisme d'un
individu qui avait toute l'encolure de ce qu'on appelle une mauvaise
tête, et que j'aurais pris pour un mauvais sujet. J'ai su depuis que
c'était un colporteur de la feuille de Marat, qui ne savait pas lire, et
qui est aujourd'hui administrateur du département de Paris, où il figure
très-bien avec ses pareils.
«Il était midi; M. et madame Robert parlèrent d'aller chez eux, où tout
devait être en désordre: je leur dis que, par cette raison, s'ils
voulaient accepter ma soupe avant de partir, je la leur ferais servir de
bonne heure; ils me répliquèrent qu'ils aimaient mieux revenir, et
s'engagèrent ainsi en sortant. Je les revis effectivement avant trois
heures; ils avaient fait toilette; la femme avait de grandes plumes et
beaucoup de rouge; le mari s'était revêtu d'un habit de soie, bleu
céleste, sur lequel ses cheveux noirs, tombant en grosses boucles,
tranchaient singulièrement. Une longue épée à son côté ajoutait à son
costume tout ce qui pouvait le faire remarquer. Mais, bon Dieu! ces gens
sont-ils fous? me demandai-je à moi-même? Et je les regardais parler,
pour m'assurer qu'ils n'eussent point perdu l'esprit. Le gros Robert
mangeait à merveille, et sa femme jasait à plaisir. Ils me quittèrent
enfin, et je ne les revis plus, ni ne parlai d'eux à personne.
«De retour à Paris, l'hiver suivant, Robert, rencontrant Roland aux
Jacobins, lui fit d'honnêtes reproches, ou des plaintes de politesse, de
n'avoir plus eu aucune espèce de relation avec nous; sa femme vint me
visiter plusieurs fois, m'inviter, de la manière la plus pressante, à
aller chez elle deux jours de la semaine, où elle tenait assemblée, et
où se trouvaient des hommes de mérite de la Législature: je m'y rendis
une fois; je vis Antoine, dont je connaissais toute la médiocrité, petit
homme, bon à mettre sur une toilette, faisant de jolis vers, écrivant
agréablement la bagatelle, mais sans consistance et sans caractère. Je
vis des députés patriotes à la toise, décents comme Chabot; quelques
femmes ardentes en civisme et d'honorables membres de la Société
fraternelle achevaient la composition d'un cercle qui ne me convenait
guère, et dans lequel je ne retournai pas. À quelques mois de là, Roland
fut appelé au ministère; vingt-quatre heures étaient à peine écoulées
depuis sa nomination que je vis arriver chez moi madame Robert: «Ah çà!
voilà votre mari en place; les patriotes doivent se servir
réciproquement, j'espère que vous n'oublierez pas le mien.--Je serais,
madame, enchantée de vous être utile; mais j'ignore ce que je pourrais
pour cela, et certainement M. Roland ne négligera rien pour l'intérêt
public, par l'emploi des personnes capables.» Quatre jours se passent;
madame Robert revient me faire une visite du matin; autre visite encore
peu de jours après, et toujours grande instance sur la nécessité de
placer son mari, sur ses droits à l'obtenir par son patriotisme.
J'appris à madame Robert que le ministre de l'intérieur n'avait aucune
espèce de place à sa nomination, autres que celles de ses bureaux;
qu'elles étaient toutes remplies; que, malgré l'utilité dont il pouvait
être de changer quelques agents, il convenait à l'homme prudent
d'étudier les choses et les personnes avant d'opérer des
renouvellements, pour ne pas entraver la marche des affaires; et
qu'enfin, d'après ce qu'elle m'annonçait elle-même, sans doute que son
mari ne voudrait pas d'une place de commis. «Véritablement Robert est
fait pour mieux que cela.--Dans ce cas, le ministre de l'intérieur ne
peut vous servir de rien.--Mais il faut qu'il parle à celui des affaires
étrangères, et qu'il fasse donner quelque mission à Robert.--Je crois
qu'il est dans l'austérité de M. Roland de ne solliciter personne, et de
ne se point mêler du département de ses collègues; mais, comme vous
n'entendez probablement qu'un témoignage à rendre du civisme de votre
mari, je le dirai au mien.»
«Madame Robert se mit aux trousses de Dumouriez, à celles de Brissot, et
elle revint, après trois semaines, me dire qu'elle avait la parole du
premier, et qu'elle me priait de lui rappeler sa promesse quand je le
verrais.
«Il vint dîner chez moi dans la semaine; Brissot et d'autres y étaient:
«N'avez-vous pas, dis-je au premier, promis à certaine dame, fort
pressante, de placer incessamment son mari? Elle m'a priée de vous en
faire souvenir; et son activité est si grande, que je suis bien aise de
pouvoir la calmer à mon égard, en lui disant que j'ai fait ce qu'elle
désirait.--N'est-ce pas de Robert dont il est question? demanda aussitôt
Brissot.--Justement.--Ah! reprit-il avec cette bonhomie qui le
caractérise, vous devez (en s'adressant à Dumouriez) placer cet
homme-là: c'est un sincère ami de la Révolution, un chaud patriote; il
n'est point heureux; il faut que le règne de la liberté soit utile à
ceux qui l'aiment.--Quoi! interrompit Dumouriez avec autant de vivacité
que de gaieté, vous me parlez de ce petit homme à tête noire, aussi
large qu'il a de hauteur! mais, par ma foi, je n'ai pas envie de me
déshonorer. Je n'enverrai nulle part une telle caboche.--Mais, répliqua
Brissot, parmi les agents que vous êtes dans le cas d'employer, tous
n'ont pas besoin d'une égale capacité.--Eh! connaissez-vous bien Robert?
demanda Dumouriez.--Je connais beaucoup Kéralio, le père de sa femme;
homme infiniment respectable: j'ai vu chez lui Robert; je sais qu'on lui
reproche quelques travers; mais je le crois honnête, ayant un excellent
coeur, pénétré d'un vrai civisme, et ayant besoin d'être employé.--Je
n'emploie pas un fou semblable.--Mais vous avez promis à sa femme.--Sans
doute; une place inférieure de mille écus d'appointement, dont il n'a
pas voulu. Savez-vous ce qu'il me demande? l'ambassade de
Constantinople!--L'ambassade de Constantinople! s'écria Brissot en
riant; cela n'est pas possible.--Cela est ainsi.--Je n'ai plus rien à
dire.--Ni moi, ajoute Dumouriez, sinon que je fais rouler ce tonneau
jusqu'à la rue s'il se représente chez moi, et que j'interdis ma porte à
sa femme.»
«Madame Robert revint encore chez moi; je voulais m'en défaire
absolument, mais sans éclat; et je ne pouvais employer qu'une manière
conforme à ma franchise. Elle se plaignit beaucoup de Dumouriez, de ses
lenteurs; je lui dis que je lui avais parlé, mais que je ne devais pas
lui dissimuler qu'elle avait des ennemis, qui répandaient de mauvais
bruits sur son compte; que je l'engageais à remonter à la source pour
les détruire, afin qu'un homme public ne s'exposât point aux reproches
des malveillants en employant une personne qu'environnaient des préjugés
défavorables; qu'elle ne devait avoir besoin sur cela que d'explications
que je l'invitais à donner. Madame Robert alla chez Brissot, qui, dans
son ingénuité, lui dit qu'elle avait fait une folie de demander une
ambassade, et qu'avec de pareilles prétentions l'on devait finir par ne
rien obtenir. Nous ne la revîmes plus; mais son mari fit une brochure
contre Brissot pour le dénoncer comme un distributeur de places et un
faussaire qui lui avait promis l'ambassade de Constantinople, et s'était
dédit. Il se jeta aux Cordeliers, se lia avec Danton, s'offrit d'être
son commis lorsqu'au 10 août Danton fut ministre, fut poussé par lui au
corps électoral et dans la députation de Paris à la Convention; paya ses
dettes, fit de la dépense, recevait chez lui, à manger, d'Orléans et
mille autres; est riche aujourd'hui; calomnie Roland et déchire sa
femme: tout cela se conçoit; il fait son métier, et gagne son argent.»
Ce portrait amer, injuste, et qui prouve que madame Roland, que les plus
grands caractères ont leurs misères et leurs faiblesses, est
matériellement inexact en plus d'un point, en un très-certainement.
Robert _ne se jeta point aux Cordeliers_ à la lin de 92, puisqu'il leur
appartenait dès le commencement de 91, et qu'en juillet 91 il avait fait
avec sa femme l'acte le plus hardi qui signale les Cordeliers à
l'histoire, l'acte originel de la République.
Robert était un bon homme, d'un coeur chaleureux. Il paraît avoir été
l'un de ceux qui, dans l'été de 93 (en août ou septembre), firent, avec
Garat, quelques tentatives près de Robespierre pour sauver les
Girondins, dès lors perdus sans ressource, et que personne ne pouvait
sauver.
Un minime accident lui fut très-fatal. La Convention avait porté une loi
très-sévère contre les accaparements. On dénonça Robert comme ayant chez
lui un tonneau de rhum. Il eut beau protester que ce très-petit baril
était pour sa consommation. On n'en déblatéra pas moins aux Jacobins
contre Robert l'_accapareur_, charmé qu'on était de couler à fond les
vieux Cordeliers.
Quoi qu'en dise madame Roland, ni Robert ni sa femme ne s'étaient
enrichis. La pauvre femme, après la Révolution, vécut de sa plume, comme
auparavant, écrivant pour les libraires force traductions de l'anglais
et de temps en temps des romans: _Amélia et Caroline, ou l'Amour et
l'Amitié_; _Alphonse et Mathilde, ou la Famille espagnole_; _Rose et
Albert, ou le Tombeau d'Emma_ (1810). C'est le dernier de ses ouvrages,
et probablement la fin de sa vie.
Tout cela est oublié, même son _Histoire d'Élisabeth_. Mais ce qui ne le
sera pas, c'est la grande initiative qu'elle prit pour la République le
17 juillet 1791.
XVIII
CHARLOTTE CORDAY.
Le dimanche 7 juillet, on avait battu la générale et réuni sur l'immense
tapis vert de la prairie de Caen les volontaires qui partaient pour
Paris, _pour la guerre de Marat_. Il en vint trente. Les belles dames
qui se trouvaient là avec les députés étaient surprises et mal édifiées
de ce petit nombre. Une demoiselle, entre autres, paraissait
profondément triste: c'était mademoiselle Marie-Charlotte Corday
d'Armont, jeune et belle personne, républicaine, de famille noble et
pauvre, qui vivait à Caen avec sa tante. Pétion, qui l'avait vue
quelquefois, supposa qu'elle avait là sans doute quelque amant dont le
départ l'attristait. Il l'en plaisanta lourdement, disant: «Vous auriez
bien du chagrin, n'est-il pas vrai, s'ils ne partaient pas?»
Le Girondin blasé après tant d'événements ne devinait pas le sentiment
neuf et vierge, la flamme ardente qui possédait ce jeune coeur. Il ne
savait pas que ses discours et ceux de ses amis, qui, dans la bouche
d'hommes finis, n'étaient que des discours, dans le coeur de
mademoiselle Corday étaient la destinée, la vie, la mort. Sur cette
prairie de Caen, qui peut recevoir cent mille hommes et qui n'en avait
que trente, elle avait vu une chose que personne ne voyait: la _Patrie
abandonnée_.
Les hommes faisant si peu, elle entra en cette pensée qu'il fallait la
main d'une femme.
Mademoiselle Corday se trouvait être d'une bien grande noblesse; la
très-proche parente des héroïnes de Corneille, de Chimène, de Pauline et
de la soeur d'Horace. Elle était l'arrière-petite nièce de l'auteur de
_Cinna_. Le sublime en elle était la nature.
Dans sa dernière lettre de mort, elle fait assez entendre tout ce qui
fut dans son esprit: elle dit tout d'un mot, qu'elle répète sans cesse
«_La paix, la paix!_»
Sublime et raisonneuse, comme son oncle, à la normande, elle lit ce
raisonnement: La Loi est la Paix même. Qui a tué la Loi au 2 juin? Marat
surtout. Le meurtrier de la Loi tué, la Paix va refleurir. La mort d'un
seul sera la vie de tous.
Telle fut toute sa pensée. Pour sa vie, à elle-même, qu'elle donnait,
elle n'y songea point.
Pensée étroite, autant que haute. Elle vit tout en un homme; dans le fil
d'une vie, elle crut couper celui de nos mauvaises destinées, nettement,
simplement, comme elle coupait, fille laborieuse, celui de son fuseau.
Qu'on ne croie pas voir en mademoiselle Corday une virago farouche qui
ne comptait pour rien le sang. Tout au contraire, ce fut pour l'épargner
qu'elle se décida à frapper ce coup. Elle crut sauver tout un monde en
exterminant l'exterminateur. Elle avait un coeur de femme, tendre et
doux. L'acte qu'elle s'imposa fut un acte de pitié.
Dans l'unique portrait qui reste d'elle, et qu'on a fait au moment de sa
mort, on sent son extrême douceur. Rien qui soit moins en rapport avec
le sanglant souvenir que rappelle son nom. C'est la figure d'une jeune
demoiselle normande, figure vierge, s'il en fut, l'éclat doux du pommier
en fleur. Elle paraît beaucoup plus jeune que son âge de vingt-cinq ans.
On croit entendre sa voix un peu enfantine, les mots mêmes qu'elle
écrivit à son père, dans l'orthographe qui représente la prononciation
traînante de Normandie: «Pardonnais-moi, mon papa...»
Dans ce tragique portrait, elle paraît infiniment sensée, raisonnable,
sérieuse, comme sont les femmes de son pays. Prend-elle légèrement son
sort? point du tout, il n'y a rien là du faux héroïsme. Il faut songer
qu'elle était à une demi-heure de la terrible épreuve. N'a-t-elle pas un
peu de l'enfant boudeur? Je le croirais; en regardant bien, l'on
surprend, sur sa lèvre un léger mouvement, à peine une petite moue...
Quoi! si peu d'irritation contre la mort!... contre l'ennemi barbare qui
va trancher cette charmante vie, tant d'amours et de romans possibles.
On est renversé, de la voir si douce; le coeur échappe, les yeux
s'obscurcissent; il faut regarder ailleurs.
Le peintre a créé pour les hommes un désespoir, un regret éternel. Nul
qui puisse la voir sans dire en son coeur: «Oh! que je sois né si
tard!... Oh! combien je l'aurais aimée!»
Elle a les cheveux cendrés du plus doux reflet: bonnet blanc et robe
blanche. Est-ce en signe de son innocence et comme justification
visible? je ne sais. Il y a dans ses yeux du doute et de la tristesse.
Triste de son sort, je ne le crois pas; mais de son acte, peut-être...
Le plus ferme qui frappe un tel coup, quelle que soit sa foi, voit
souvent, au dernier moment, s'élever d'étranges doutes.
En regardant bien dans ses yeux tristes et doux, on sent encore une
chose, qui peut-être explique toute sa destinée: _Elle avait toujours
été seule_.