obtenu ce qu'ils voulaient, ils retournèrent dans leur solitude.
Immédiatement (27 septembre 91), madame Roland écrivit à Robespierre une
fort belle lettre, à la fois spartiate et sentimentale, lettre digne,
mais flatteuse. Cette lettre, un peu tendue, sent peut-être le calcul et
l'intention politique. Elle était visiblement frappée de l'élasticité
prodigieuse avec laquelle la machine jacobine, loin d'être brisée, se
relevait alors dans toute la France, et du grand rôle politique de
l'homme qui se trouvait le centre de la société. J'y remarque les
passages qui suivent:
«Lors même que j'aurais suivi la marche du Corps législatif dans les
papiers publics, j'aurais distingué le petit nombre d'hommes courageux,
fidèles aux principes, et parmi ces hommes, celui dont l'énergie n'a
cessé de... etc. J'aurais voué à ces élus l'attachement et la
reconnaissance.--(Suivent des choses très-hautes: Faire le bien comme
Dieu, sans vouloir de reconnaissance.) Le peu d'âmes élevées qui
seraient capables de grandes choses, dispersées sur la surface de la
terre, et commandées par les circonstances, ne peuvent jamais se réunir
pour agir de concert...--(Elle s'encadre gracieusement de son enfant, de
la nature, nature triste toutefois. Elle esquisse le paysage pierreux,
la sécheresse extraordinaire.--Lyon aristocrate.--À la campagne, on
croit Roland aristocrate; on a crié: À la lanterne! etc.)--Vous avez
beaucoup fait, monsieur, pour démontrer et répandre ces principes; il
est beau, il est consolant de pouvoir se rendre ce témoignage, à un âge
où tant d'autres ne savent point quelle carrière leur est réservée... Si
je n'avais considéré que ce que je pouvais vous mander, je me serais
abstenue de vous écrire; mais sans avoir rien à vous apprendre, j'ai eu
foi à l'intérêt avec lequel vous recevriez des nouvelles de deux êtres
dont l'âme est faite pour vous sentir, et qui aiment à vous exprimer une
estime qu'ils accordent à peu de personnes, un attachement qu'ils n'ont
voué qu'à ceux qui placent au-dessus de tout la gloire d'être justes et
le bonheur d'être sensibles. M. Roland vient de me rejoindre, fatigué,
attristé...» etc.
Nous ne voyons pas qu'il ait répondu à ces avances. Du Girondin au
Jacobin, il y avait différence, non fortuite, mais naturelle, innée,
différence d'espèce, haine instinctive, comme du loup au chien. Madame
Roland, en particulier, par ses qualités brillantes et viriles,
effarouchait Robespierre. Tous deux avaient ce qui semblerait pouvoir
rapprocher les hommes, et qui, au contraire, crée entre eux les plus
vives antipathies: _avoir un même défaut_. Sous l'héroïsme de l'une,
sous la persévérance admirable de l'autre, il y avait un défaut commun,
disons-le, un ridicule. Tous deux, ils écrivaient toujours, _ils étaient
nés scribes_. Préoccupés, on le verra, du style autant que des affaires,
ils ont écrit la nuit, le jour, vivant, mourant; dans les plus terribles
crises et presque sous le couteau, la plume et le style furent pour eux
une pensée obstinée. Vrais fils du dix-huitième siècle, du siècle
éminemment littéraire et _bellétriste_, pour dire comme les Allemands,
ils gardèrent ce caractère dans les tragédies d'un autre âge. Madame
Roland, d'un coeur tranquille, écrit, soigne, caresse ses admirables
portraits, pendant que les crieurs publics lui chantent sous ses
fenêtres: «La mort de la femme Roland» Robespierre, la veille du 9
thermidor, entre la pensée de l'assassinat et celle de l'échafaud,
arrondit sa période, moins soucieux de vivre, ce semble, que de rester
bon écrivain.
Comme politiques et gens de lettres, dès cette époque, ils s'aimaient
peu. Robespierre, d'ailleurs, avait un sens trop juste, une trop
parfaite entente de l'unité de vie nécessaire aux grands travailleurs,
pour se rapprocher aisément de cette femme, de cette reine. Près de
madame Roland, qu'eût été la vie d'un ami? ou l'obéissance, ou l'orage.
M. et madame Roland ne revinrent à Paris qu'en 92, lorsque la force des
choses, la chute imminente du trône, porta la Gironde aux affaires.
Madame Roland fut, dans les salons dorés du ministère de l'intérieur, ce
qu'elle avait été dans sa solitude rustique. Seulement ce qu'il y avait
naturellement en elle de sérieux, de fort, de viril, de tendu, y parut
souvent hauteur et lui fit beaucoup d'ennemis. Il est faux qu'elle
donnât les places, plus vrai qu'au contraire elle notait les pétitions
de mots sévères qui écartaient les solliciteurs.
Les deux ministères de Roland appartiennent à l'histoire plus qu'à la
biographie. Un mot seulement sur la fameuse lettre au roi, à propos de
laquelle on a inculpé, certes à tort, la loyauté du ministre et de sa
femme.
Roland, ministre républicain d'un roi, se sentant chaque jour plus
déplacé aux Tuileries, n'avait mis le pied dans ce lieu fatal qu'à la
condition positive qu'un secrétaire, nommé _ad hoc_ expressément,
écrirait chaque jour tout au long les délibérations, les avis, pour
qu'il en restât témoignage, et qu'en cas de perfidie on pût, dans chaque
mesure, diviser et distinguer, faire la part précise de responsabilité
qui revenait à chacun.
La promesse ne fut pas tenue; le roi ne le voulut point. Roland alors
adopta deux moyens qui le couvraient. Convaincu que la publicité est
l'âme d'un État libre, il publia chaque jour dans un journal, le
_Thermomètre_, tout ce qui pouvait se donner utilement des décisions du
conseil; d'autre part, il minuta, par la plume de sa femme, une lettre
franche, vive et forte, pour donner au roi, et plus tard peut-être au
public, si le roi se moquait de lui.
Cette lettre n'était point confidentielle; elle ne promettait nullement
le secret, quoi qu'on ait dit. Elle s'adressait visiblement à la France
autant qu'au roi, et disait, en propres termes, que Roland n'avait
recouru à ce moyen qu'au défaut du secrétaire et du registre qui eussent
pu témoigner pour lui.
Elle fut remise par Roland le 10 juin, le même jour où la cour faisait
jouer contre l'Assemblée une nouvelle machine, une pétition menaçante,
où l'on disait perfidement, au nom de huit mille prétendus gardes
nationaux, que l'appel des vingt mille fédérés des départements était un
outrage à la garde nationale de Paris.
Le 11 ou 12, le roi ne parlant pas de la lettre, Roland prit le parti de
la lire tout haut en conseil. Cette pièce, vraiment éloquente, est la
suprême protestation d'une loyauté républicaine, qui pourtant montre
encore au roi la dernière porte de salut. Il y a des paroles dures, de
nobles et tendres aussi, celle-ci qui est sublime: «Non, la patrie n'est
pas un mot; c'est un être auquel on a fait des sacrifices, à qui l'on
s'attache chaque jour par les sollicitudes qu'il cause, qu'on a créé par
de grands efforts, qui s'élève au milieu des inquiétudes et qu'on aime
autant par ce qu'il coûte que par ce qu'on en espère...» Suivent de
graves avertissements, de trop véridiques prophéties sur les chances
terribles de la résistance, qui forcera la Révolution de s'achever dans
le sang.
Cette lettre eut le meilleur succès que pût espérer l'auteur. Elle le
fit renvoyer.
Nous avons noté ailleurs les fautes du second ministère de Roland,
l'hésitation pour rester à Paris ou le quitter à l'approche de
l'invasion, la maladresse avec laquelle on fit attaquer Robespierre par
un homme aussi léger que Louvet, la sévérité impolitique avec laquelle
on repoussa les avances de Danton. Quant nu reproche de n'avoir point
accéléré la vente des biens nationaux, d'avoir laissé la France sans
argent dans un tel péril, Roland fit de grands efforts pour ne pas le
mériter; mais les administrations girondines de départements restèrent
sourdes aux injonctions, aux sommations les plus pressantes.
Dès septembre 92, M. et madame Roland coururent les plus grands périls
pour la vie et pour l'honneur. On n'osa user du poignard; on employa
les armes plus cruelles de la calomnie. En décembre 92, un intrigant,
nommé Viard, alla trouver Chabot et Marat, se fit fort de leur faire
saisir les fils d'un grand complot girondin; Roland en était, et sa
femme. Marat tomba sur l'hameçon avec l'âpreté du requin; quand on jette
au poisson vorace du bois, des pierres ou du fer, il avale
indifféremment. Chabot était fort léger, gobe-mouche, s'il en fut, avec
de l'esprit, peu de sens, encore moins de délicatesse; il se dépêcha de
croire, se garda bien d'examiner. La Convention perdit tout un jour à
examiner elle-même, à se disputer, s'injurier. On fit au Viard l'honneur
de le faire venir, et l'on entrevit fort bien que ce respectable témoin,
produit par Chabot et Marat, était un espion qui probablement
travaillait pour tous les partis. On appela, on écouta madame Roland,
qui toucha toute l'Assemblée par sa grâce et sa raison, ses paroles
pleines de sens, de modestie et de tact. Chabot était accablé. Marat,
furieux, écrivit le soir dans sa feuille que le tout avait été arrangé
par les rolandistes pour mystifier les patriotes et les rendre
ridicules.
Au 2 juin, quand la plupart des Girondins s'éloignèrent ou se cachèrent,
les plus braves, sans comparaison, ce furent les Roland, qui jamais ne
daignèrent découcher ni changer d'asile. Madame Roland ne craignait ni
la prison ni la mort; elle ne redoutait rien qu'un outrage personnel,
et, pour rester toujours maîtresse de son sort, elle ne s'endormait pas
sans mettre un pistolet sous son chevet. Sur l'avis que la Commune avait
lancé contre Roland un décret d'arrestation, elle courut aux Tuileries,
dans l'idée héroïque (plus que raisonnable) d'écraser les accusateurs,
de foudroyer la Montagne de son éloquence et de son courage, d'arracher
à l'Assemblée la liberté de son époux. Elle fut elle-même arrêtée dans
la nuit. Il faut lire toute la scène dans ses Mémoires admirables, qu'on
croirait souvent moins écrits d'une plume de femme que du poignard de
Caton. Mais tel mot, arraché des entrailles maternelles, telle allusion
touchante à l'irréprochable amitié, font trop sentir, par moments, que
ce grand homme est une femme, que cette âme, pour être si forte, hélas!
n'en était pas moins tendre.
Elle ne fit rien pour se soustraire à l'arrestation, et vint à son tour
loger à la Conciergerie près du cachot de la reine, sous ces voûtes
veuves à peine de Vergniaud, de Brissot, et pleines de leurs ombres.
Elle y vint royalement, héroïquement, ayant, comme Vergniaud, jeté le
poison qu'elle avait, et voulu mourir au grand jour. Elle croyait
honorer la République par son courage au tribunal et la fermeté de sa
mort. Ceux qui la virent à la Conciergerie disent qu'elle était toujours
belle, pleine de charme, jeune à trente-neuf ans; une jeunesse entière
et puissante, un trésor de vie réservé jaillissait de ses beaux yeux.
Sa force paraissait surtout dans sa douceur raisonneuse, dans
l'irréprochable harmonie de sa personne et de sa parole. Elle s'était
amusée en prison à écrire à Robespierre, non pour lui demander rien,
mais pour lui faire la leçon. Elle la faisait au tribunal, lorsqu'on lui
ferma la bouche. Le 8, où elle mourut, était un jour froid de novembre.
La nature dépouillée et morne exprimait l'état des coeurs; la Révolution
aussi s'enfonçait dans son hiver, dans la mort des illusions. Entre les
deux jardins sans feuilles, la nuit tombant (cinq heures et demie du
soir), elle arriva au pied de la Liberté colossale, assise près de
l'échafaud, à la place où est l'obélisque, monta légèrement les degrés,
et, se tournant vers la statue, lui dit, avec une grave douceur, sans
reproche: «Ô Liberté! que de crimes commis en ton nom!»
Elle avait fait la gloire de son parti, de son époux, et n'avait pas peu
contribué à les perdre. Elle a involontairement obscurci Roland dans
l'avenir. Mais elle lui rendait justice, elle avait pour cette âme
antique, enthousiaste et austère, une sorte de religion. Lorsqu'elle eut
un moment l'idée de s'empoisonner, elle lui écrivit pour s'excuser près
de lui de disposer de sa vie sans son aveu. Elle savait que Roland
n'avait qu'une unique faiblesse, son violent amour pour elle, d'autant
plus profond qu'il le contenait.
Quand on la jugea, elle dit: «Roland se tuera.» On ne put lui cacher sa
mort. Retiré près de Rouen, chez des dames, amies très-sûres, il se
déroba, et pour faire perdre sa trace, voulut s'éloigner. Le vieillard,
par cette saison, n'aurait pas été bien loin. Il trouva une mauvaise
diligence qui allait au pas; les routes de 93 n'étaient que fondrières.
Il n'arriva que le soir aux confins de l'Eure. Dans l'anéantissement de
toute police, les voleurs couraient les routes, attaquaient les fermes;
des gendarmes les poursuivaient. Cela inquiéta Roland, il ne remit pas
plus loin ce qu'il avait résolu. Il descendit, quitta la route, suivit
une allée qui tourne pour conduire à un château; il s'arrêta au pied
d'un chêne, tira sa canne à dard et se perça d'outre en outre. On trouva
sur lui son nom, et ce mot: «Respectez les restes d'un homme vertueux.»
L'avenir ne l'a pas démenti. Il a emporté avec lui l'estime de ses
adversaires, spécialement de Robert Lindet[14].
[Note 14: Nous ne résistons pas au plaisir de copier le portrait que
Lémontey fait de madame Roland:
«J'ai vu quelquefois, dit-il, madame Roland avant 1789: ses yeux, sa
taille et sa chevelure étaient d'une beauté remarquable, et son teint
délicat avait une fraîcheur et un coloris qui, joints à son air de
réserve et de candeur, la rajeunissaient singulièrement. Je ne lui
trouvai point l'élégance aisée d'une Parisienne, qu'elle s'attribue dans
ses Mémoires; je ne veux point dire qu'elle eût de la gaucherie, parce
que ce qui est simple et naturel ne saurait jamais manquer de grâce. Je
me souviens que, la première fois que je la vis, elle réalisa l'idée que
je m'étais faite de la petite-fille de Vevay, qui a tourné tant de
têtes, de la Julie de J.-J. Rousseau; et, quand je l'entendis,
l'illusion fut encore plus complète. Madame Roland parlait bien, trop
bien. L'amour-propre aurait bien voulu trouver de l'apprêt dans ce
qu'elle disait; mais il n'y avait pas moyen: c'était simplement une
nature trop parfaite. Esprit, bon sens, propriété d'expressions, raison
piquante, grâce naïve, tout cela coulait sans étude entre des dents
d'ivoire et des lèvres rosées; force était de s'y résigner. Dans le
cours de la Révolution, je n'ai revu qu'une seule fois madame Roland;
c'était au commencement du premier ministère de son mari. Elle n'avait
rien perdu de son air de fraîcheur, d'adolescence et de simplicité; son
mari ressemblait à un quaker dont elle eût été la fille, et son enfant
voltigeait autour d'elle avec de beaux cheveux flottant jusqu'à la
ceinture; on croyait voir des habitants de la Pensylvanie transplantés
dans le salon de M. de Calonne. Madame Roland ne parlait plus que des
affaires publiques, et je pus reconnaître que ma modération lui
inspirait quelque pitié. Son âme était exaltée, mais son coeur restait
doux et inoffensif. Quoique les grands déchirements de la monarchie
n'eussent point encore eu lieu, elle ne se dissimulait pas que des
symptômes d'anarchie commençaient à poindre, et elle promettait de la
combattre jusqu'à la mort. Je me rappelle le ton calme et résolu dont
elle m'annonça qu'elle porterait, quand il le faudrait, sa tête sur
l'échafaud; et j'avoue que l'image de cette tête charmante abandonnée au
glaive du bourreau me fit une impression qui ne s'est point effacée, car
la fureur des partis ne nous avait pas encore accoutumés à ces
effroyables idées. Aussi, dans la suite, les prodiges de la fermeté de
madame Roland et l'héroïsme de sa mort ne me surprirent point. Tout
était d'accord et rien n'était joué dans cette femme célèbre; ce ne fut
pas seulement le caractère le plus fort, mais encore le plus vrai de
notre Révolution; l'histoire ne la dédaignera pas, et d'autres nations
nous l'envieront.»]
XVII
MADEMOISELLE KÉRALIO (MADAME ROBERT) (17 JUILLET 91).
L'acte primitif de la République, la fameuse pétition du Champ de Mars
pour ne reconnaître _Ni Louis XVI ni aucun autre roi_, cet acte
improvisé au milieu de la foule sur l'autel de la patrie (16 juillet
91), existe encore aux archives du département de la Seine. Il fut écrit
par le cordelier Robert.
Sa femme, madame Robert (mademoiselle Kéralio), le dit le soir à madame
Roland. Et l'acte en témoigne lui-même. Il est visiblement de l'écriture
de Robert, qui l'a signé l'un des premiers.
Robert était un gros homme, qui avait plus de patriotisme que de
talent, aucune facilité. Sa femme, au contraire, écrivain connu,
journaliste infatigable, esprit vif, rapide, ardent, dut
très-probablement dicter.
Cette pièce est fort remarquable. Elle fut très-réellement improvisée.
Les Jacobins y étaient contraires. Même le girondin Brissot, qui voulait
la chute du roi, avait rédigé un projet de pétition timide, que les
Cordeliers écartèrent. Des meneurs des Cordeliers, les uns furent
arrêtés le matin, les autres se cachèrent pour ne pas l'être. Il se
trouva un moment que, Danton, Desmoulins, Fréron, Legendre, ne
paraissant pas, des Cordeliers fort secondaires, comme était Robert, se
trouvèrent là en première ligne, et à même de prendre l'initiative.
La petite madame Robert, adroite, spirituelle et fière (c'est le
portrait qu'en fait madame Roland), ambitieuse surtout, impatiente de
traîner depuis longtemps dans l'obscur labeur d'une femme qui écrit pour
vivre, saisit l'occasion aux cheveux. Elle dicta, je n'en fais nul
doute, et le gros Robert écrivit.
Le style semble trahir l'auteur. Le discours est coupé, coupé, comme
d'une personne haletante. Plusieurs négligences heureuses, de petits
élans dardés (comme la colère d'une femme, ou celle du colibri),
dénoncent assez clairement la main féminine. «Mais, messieurs, mais,
représentants d'un peuple généreux et confiant, rappelez-vous,» etc.,
etc.
Madame Roland avait été le matin au Champ de Mars pour pressentir le
tour que prendraient les choses. Elle revint, croyant sans doute qu'il
n'y aurait rien à faire. La veille au soir, elle avait vu la salle des
Jacobins envahie par une foule étrange qu'on croyait, non sans
vraisemblance, payée par les orléanistes, qui voulaient détourner à leur
profit le mouvement républicain.
Donc, ce furent les Cordeliers seuls, M. et madame Robert en tête, qui,
restés au Champ de Mars, au milieu du peuple, écrivant pour lui, eurent
réellement cette audacieuse initiative, dont les Girondins, puis les
Jacobins, devaient bientôt profiter.
Qu'était-ce que madame Robert (mademoiselle Kéralio)?
Bretonne par son père, mais née à Paris en 1758, elle avait alors
trente-trois ans. C'était une femme de lettres, on pourrait dire une
savante, élevée par son père, membre de l'Académie des inscriptions.
Guinement de Kéralio, chevalier de Saint-Louis, avait été appelé avec
Condillac à l'éducation du prince de Parme. Professeur de tactique à
l'École militaire, inspecteur d'une école militaire de province, il
avait eu parmi ses élèves le jeune Corse Bonaparte. Son traitement ne
suffisant pas à soutenir sa famille, il écrivait au _Mercure_, au
_Journal des savants_, et faisait de plus une foule de traductions. La
petite Kéralio n'avait pas dix-sept ans qu'elle traduisait et
compilait. À dix-huit ans, elle fit un roman (_Adélaïde_) dont personne
ne s'aperçut. Alors, elle mit dix ans à faire un ouvrage sérieux, une
longue _Histoire d'Élisabeth_, pleine d'études et de recherches. Par
malheur ce grand ouvrage ne fut achevé qu'en 89; c'était trop tard; on
faisait l'histoire au lieu de la lire. Vite le père et la fille se
tournèrent aux choses du temps. Mademoiselle Kéralio se fit journaliste,
rédigea le _Journal de l'État et du citoyen_. Le vieux Kéralio fut, sous
la Fayette, instructeur de la garde nationale. On ne voit pas que ni lui
ni elle y aient beaucoup profité. Il avait perdu la place qui le faisait
vivre, lorsque sa fille, fort à point, trouva un mari.
Ce mari, très-opposé au parti de la Fayette, était le Cordelier Robert,
qui, dès la fin de 90, suivant hardiment la voie de Camille Desmoulins,
avait écrit le _Républicanisme adapté à la France_. Mademoiselle
Kéralio, née noble, élevée dans le monde de l'ancien régime, se jeta
avec ardeur dans le mouvement. Son mariage la transportait au plus
brûlant foyer de l'agitation parisienne, au club des Cordeliers. Le jour
où les chefs Cordeliers, arrêtés ou en fuite, manquèrent au dangereux
poste de l'autel de la patrie, elle y fut, elle y agit, et, de la main
de son mari, fit l'acte décisif.
La chose n'était pas sans péril. Quoiqu'on ne prévît pas le massacre
que firent le soir les royalistes et les soldats de la Fayette, le Champ
de Mars avait été témoin, dès le matin, d'une scène fort tragique, d'une
plaisanterie fatale qui aboutit à un acte sanglant. Quelque triste et
honteux que soit le détail, nous ne pouvons le supprimer; il tient trop
à notre sujet.
Les gentilshommes royalistes étaient rieurs. Dans leurs _Actes des
apôtres_ et ailleurs, ils faisaient de leurs ennemis d'intarissables
gorges chaudes. Ils s'amusèrent spécialement de l'éclipsé des chefs
Cordeliers, des coups de bâton que tels d'entre eux reçurent de la main
des Fayettistes. Les royalistes de bas étage, ex-laquais, portiers,
perruquiers, avaient leurs farces aussi; ils jouaient, quand ils
l'osaient, des tours aux révolutionnaires. Les perruquiers spécialement,
ruinés par la Révolution, étaient de furieux royalistes. Agents,
messagers de plaisir, sous l'ancien régime, témoins nécessaires du
lever, des plus libres scènes d'alcôve, ils étaient aussi généralement
libertins pour leur propre compte. L'un deux, le samedi soir, la veille
du 17 juillet, eut une idée qui ne pouvait guère tomber que dans la tête
d'un libertin désoeuvré; ce fut d'aller s'établir sous les planches de
l'autel de la patrie, et de regarder sous les jupes des femmes. On ne
portait plus de paniers alors, mais des jupes fort bouffantes par
derrière. Les altières républicaines, tribuns en bonnet, orateurs des
clubs, les romaines, les dames de lettres, allaient monter là
fièrement. Le perruquier trouvait bouffon de voir (ou d'imaginer), puis
d'en faire des gorges chaudes. Fausse ou vraie, la chose, sans nul
doute, eût été vivement saisie dans les salons royalistes; le ton y
était très-libre, celui même des plus grandes dames. On voit avec
étonnement, dans les mémoires de Lauzun, ce qu'on osait dire en présence
de la reine. Les lectrices de Faublas et d'autres livres bien pires
auraient sans nul doute reçu avidement ces descriptions effrontées.