été obligée, par l'inconduite de son père, de se réfugier dans un
couvent de la rue Neuve-Saint-Étienne, qui mène au Jardin des Plantes;
petite rue si illustre par le souvenir de Pascal, de Rollin, de
Bernardin de Saint-Pierre. Elle y vivait, non en religieuse, mais dans
sa chambre, entre Plutarque et Rousseau, gaie et courageuse, comme
toujours, mais dans une extrême pauvreté, avec une sobriété plus que
spartiate, et semblant déjà s'exercer aux vertus de la République.]
Roland rédigeait lui-même, et n'employait nullement la plume de sa femme
à cette époque; ce fut plus tard, devenu ministre, au milieu d'embarras,
de soins infinis, qu'il y eut recours. Elle n'avait aucune impatience
d'écrire, et, si la Révolution ne fût venue la tirer de sa retraite,
elle eût enterré ces dons inutiles, le talent, l'éloquence, aussi bien
que la beauté.
Quand les politiques venaient, madame Roland ne se mêlait pas
d'elle-même aux discussions, elle continuait son ouvrage ou écrivait des
lettres; mais si, comme il arrivait, on en appelait à elle, elle parlait
alors avec une vivacité, une propriété d'expressions, une force
gracieuse et pénétrante, dont on était tout saisi. «L'amour-propre
aurait bien voulu trouver de l'apprêt dans ce qu'elle disait; mais il
n'y avait pas moyen; c'était tout simplement une nature trop parfaite.»
Au premier coup d'oeil, on était tenté, de croire qu'on voyait la Julie
de Rousseau[10]; à tort, ce n'était ni la Julie ni la Sophie, c'était
madame Roland, une fille de Rousseau certainement, plus légitime encore
peut-être que celles qui sortirent immédiatement de sa plume. Celle-ci
n'était pas comme les deux autres une noble demoiselle. Manon Phlipon,
c'est son nom de fille (j'en suis fâché pour ceux qui n'aiment pas les
noms plébéiens), eut un graveur pour père, et elle gravait elle-même
dans la maison paternelle. Elle procédait du peuple; on le voyait
aisément à un certain éclat de sang et de carnation qu'on a beaucoup
moins dans les classes élevées; elle avait la main belle, mais non pas
petite, la bouche un peu grande, le menton assez retroussé, la taille
élégante, d'une cambrure marquée fortement, une richesse de hanches et
de sein que les dames ont rarement.
[Note 10: Voyez les portraits de Lémontey, Riouffe et tant d'autres;
comme gravure, le bon et naïf portrait mis par Champagneux en tête de la
première édition des Mémoires (an VIII). Elle est prise peu avant le
temps de sa mort, à trente-neuf ans. Elle est forte, et déjà un peu
_maman_, si on ose le dire, très-sereine, ferme et résolue, avec une
tendance visiblement critique. Ce dernier caractère ne tient pas
seulement à sa polémique révolutionnaire; mais tels sont en général ceux
qui ont lutté, qui ont peu donné au plaisir, qui ont contenu, ajourné la
passion, qui n'ont pas eu enfin leur satisfaction en ce monde.]
Elle différait encore, en un point des héroïnes de Rousseau, c'est
qu'elle n'eut pas leur faiblesse. Madame Roland fut vertueuse, nullement
amollie par l'inaction, la rêverie où languissent les femmes; elle fut
au plus haut degré laborieuse, active, le travail fut pour elle le
gardien de la vertu. Une idée sacrée, le _devoir_, plane sur cette belle
vie, de la naissance à la mort; elle se rend ce témoignage au dernier
moment, à l'heure où l'on ne ment plus: «Personne, dit-elle, moins que
moi n'a connu la volupté.»--Et ailleurs: «J'ai commandé à mes sens.»
Pure dans la maison paternelle, au quai de l'Horloge, comme le bleu
profond du ciel, qu'elle regardait, dit-elle, de là jusqu'aux
Champs-Élysées;--pure à la table de son sérieux époux, travaillant
infatigablement pour lui;--pure au berceau de son enfant, qu'elle
s'obstine à allaiter, malgré de vives douleurs;--elle ne l'est pas moins
dans les lettres qu'elle écrit à ses amis, aux jeunes hommes qui
l'entouraient d'une amitié passionnée[11]; elle les calme et les
console, les élève au-dessus de leur faiblesse. Ils lui restèrent
fidèles jusqu'à la mort, comme à la vertu elle-même.
[Note 11: Voyez la belle lettre à Bosc, alors fort troublé d'elle et
triste de la voir transplantée près de Lyon, si loin de Paris: «Assise
au coin du feu, après une nuit paisible et les soins divers de la
matinée, mon ami à son bureau, ma petite à tricoter, et moi causant avec
l'un, veillant l'ouvrage de l'autre, savourant le bonheur d'être bien
chaudement au sein de ma petite et chère famille, écrivant à un ami,
tandis que la neige tombe sur tant de malheureux, je m'attendris sur
leur sort,» etc.--Doux tableaux d'intérieur, sérieux bonheur de la
vertu, montré au jeune homme pour calmer son coeur, l'épurer,
l'élever... Demain pourtant le vent de la tempête aura emporté ce
nid!...]
L'un d'eux, sans songer au péril, allait en pleine Terreur recevoir
d'elle, à sa prison, les feuilles immortelles où elle a raconté sa vie.
Proscrit lui-même et poursuivi, fuyant sur la neige, sans abri que
l'arbre chargé de givre, il sauvait ces feuilles sacrées; elles le
sauvèrent peut-être, lui gardant sur la poitrine la chaleur et la force
du grand coeur qui les écrivit[12].
[Note 12: Ce fut lui aussi, l'honnête et digne Bosc, qui, au dernier
moment, s'élevant au-dessus de lui-même, pour accomplir en elle l'idéal
suprême qu'il y avait toujours admiré, lui donna le noble conseil de ne
point dérober sa mort aux regards, de ne point s'empoisonner, mais
d'accepter l'échafaud, de mourir publiquement, d'honorer par son courage
la République et l'humanité. Il la suit à l'immortalité, pour ce conseil
héroïque. Madame Roland y marche souriante, la main dans la main de son
austère époux, et elle y mène avec elle ce jeune groupe d'aimables,
d'irréprochables amis (sans parler de la Gironde), Bosc, Champagneux,
Bancal des Issarts. Rien ne les séparera.]
Les hommes qui souffrent à voir une vertu trop parfaite ont cherché
inquiètement s'ils ne trouveraient pas quelque faiblesse en la vie de
cette femme; et, sans preuve, sans le moindre indice[13], ils ont
imaginé qu'au fort du drame où elle devenait acteur, à son moment le
plus viril, parmi les dangers, les horreurs (après Septembre
apparemment? ou la veille du naufrage qui emporta la Gironde?), madame
Roland avait le temps, le coeur d'écouter les galanteries et de faire
l'amour... La seule chose qui les embarrasse, c'est de trouver le nom de
l'amant favorisé.
[Note 13: Si vous cherchez ces indices, on vous renvoie à deux
passages des Mémoires de madame Roland, lesquels ne prouvent rien du
tout. Elle parle des passions, «dont à peine, avec la vigueur d'un
athlète, elle sauve l'âge mûr.» Que conclurez-vous de là?--Elle parle
des «bonnes raisons» qui, vers le 31 mai, la poussaient au départ. Il
est bien extraordinaire et absurdement hardi d'induire que ces bonnes
raisons ne peuvent être qu'un amour pour Barbaroux ou Buzot.]
Encore une fois, il n'y a nul fait qui motive ces suppositions. Madame
Roland, tout l'annonce, fut toujours reine d'elle-même, maîtresse
absolue de ses volontés, de ses actes. N'eut-elle aucune émotion? cette
âme forte, mais passionnée, n'eut-elle pas son orage?... Cette question
est tout autre, et sans hésiter je répondrai: Oui.
Qu'on me permette d'insister.--Ce fait, peu remarqué encore, n'est point
un détail indifférent, purement anecdotique de la vie privée. Il eut sur
madame Roland une grave influence en 91, et la puissante action qu'elle
exerça dès cette époque serait beaucoup moins explicable, si l'on ne
voyait à nu les causes particulières qui passionnaient alors cette âme,
jusque-là calme et forte, mais d'une force tout assise en soi et sans
action au dehors.
Madame Roland menait sa vie obscure, laborieuse, en 89, au triste clos
de la Platière, près de Villefranche, et non loin de Lyon. Elle entend,
avec toute la France, le canon de la Bastille: son sein s'émeut et se
gonfle; le prodigieux événement semble réaliser tous ses rêves, tout ce
qu'elle a lu des anciens, imaginé, espéré; voilà qu'elle a une patrie.
La Révolution s'épand sur la France; Lyon s'éveille, et Villefranche,
la campagne, tous les villages. La fédération de 90 appelle à Lyon une
moitié du royaume, toutes les députations de la garde nationale, de la
Corse à la Lorraine. Dès le matin, madame Roland était en extase sur
l'admirable quai du Rhône, et s'enivrait de tout ce peuple, de cette
fraternité nouvelle, de cette splendide aurore. Elle en écrivit le soir
la relation pour son ami Champagneux, jeune homme de Lyon, qui, sans
profit et par pur patriotisme, faisait un journal. Le numéro, non signé,
fut vendu à soixante mille. Tous ces gardes nationaux, retournant chez
eux, emportèrent, sans le savoir, l'âme de madame Roland.
Elle aussi, elle retourna, elle revint pensive dans son désert, au clos
de la Platière, qui lui parut, plus qu'à l'ordinaire encore, stérile et
aride. Peu propre alors aux travaux techniques dont l'occupait son mari,
elle lisait le _Procès-verbal_, si intéressant, _des électeurs de_ 89,
la révolution du 14 juillet, la prise de la Bastille. Le hasard voulut
justement qu'un de ces électeurs, M. Bancal des Issarts, fût adressé aux
Roland par leurs amis de Lyon, et passât quelques jours chez eux. M.
Bancal, d'une famille de fabricants de Montpellier, mais transplantée à
Clermont, y avait été notaire; il venait de quitter cette position
lucrative pour se livrer tout entier aux études de son choix, aux
recherches politiques et philanthropiques, aux devoirs du citoyen. Il
avait environ quarante ans, rien de brillant, mais beaucoup de douceur
et de sensibilité, un coeur bon et charitable. Il avait eu une éducation
fort religieuse, et, après avoir traversé une période philosophique et
politique, la Convention, une longue captivité en Autriche, il est mort
dans de grands sentiments de piété, dans la lecture de la Bible, qu'il
s'essayait à lire en hébreu.
Il fut amené à la Platière par un jeune médecin, Lanthenas, ami des
Roland, qui vivait beaucoup chez eux, y passant des semaines, des mois,
travaillant avec eux, pour eux, faisant leurs commissions. La douceur de
Lanthenas, la sensibilité de Bancal des Issarts, la bonté austère mais
chaleureuse de Roland, leur amour commun du beau et du bon, leur
attachement à cette femme parfaite qui leur en présentait l'image, cela
formait tout naturellement un groupe, une harmonie complète. Ils se
convinrent si bien, qu'ils se demandèrent s'ils ne pourraient continuer
de vivre ensemble. Auquel des trois vint cette idée, on ne le sait; mais
elle fut saisie par Roland avec vivacité, soutenue avec chaleur. Les
Roland, en réunissant tout ce qu'ils avaient, pouvaient apporter à
l'association soixante mille livres; Lanthenas en avait vingt ou un peu
plus, à quoi Bancal en aurait joint une centaine de mille. Cela faisait
une somme assez ronde, qui leur permettait d'acheter des biens
nationaux, alors à vil prix.
Rien de plus touchant, de plus digne, de plus honnête, que les lettres
où Roland parle de ce projet à Bancal. Cette noble confiance, cette foi
à l'amitié, à la vertu, donne et de Roland et d'eux tous la plus haute
idée: «Venez, mon ami, lui dit-il. Eh! que tardez-vous?... Vous avez vu
notre manière franche et ronde: ce n'est point à mon âge qu'on change,
quand on n'a jamais varié... Nous prêchons le patriotisme, nous élevons
l'âme; le docteur fait son métier; ma femme est l'apothicaire des
malades du canton. Vous et moi, nous ferons les affaires,» etc.
La grande affaire de Roland, c'était de catéchiser les paysans de la
contrée, de leur prêcher le nouvel Évangile. Marcheur admirable malgré
son âge, parfois, le bâton à la main, il s'en allait jusqu'à Lyon avec
son ami Lanthenas, jetant la bonne semence de la liberté sur tout le
chemin. Le digne homme croyait trouver dans Bancal un auxiliaire utile,
un nouveau missionnaire, dont la parole douce et onctueuse ferait des
miracles. Habitué à voir l'assiduité désintéressée du jeune Lanthenas
près de madame Roland, il ne lui venait pas même à l'esprit que Bancal,
plus âgé, plus sérieux, pût apporter dans sa maison autre chose que la
paix. Sa femme, qu'il aimait pourtant si profondément, il avait un peu
oublié qu'elle fût une femme, n'y voyant que l'immuable compagnon de ses
travaux. Laborieuse, sobre, fraîche et pure, le teint transparent,
l'oeil ferme et limpide, madame Roland était la plus rassurante image de
la force et de la vertu. Sa grâce était bien d'une femme, mais son mâle
esprit, son coeur stoïque, étaient d'un homme. On dirait plutôt, à
regarder ses amis, que, près d'elle, ce sont eux qui sont femmes;
Bancal, Lanthenas, Bosc, Champagneux, ont tous des traits assez doux. Et
le plus femme de tous par le coeur peut-être, le plus faible, c'est
celui qu'on croit le plus ferme, c'est l'austère Roland, faible d'une
profonde passion de vieillard, suspendu à la vie de l'autre; il n'y
paraîtra que trop à la mort.
La situation eût été, sinon périlleuse, du moins pleine de combats,
d'orages. C'était Volmar appelant Saint-Preux auprès de Julie, c'était
la barque en péril aux rochers de Meillerie. Il n'y eût pas eu naufrage,
croyons-le, mais il valait mieux ne pas s'embarquer.
C'est ce que madame Roland écrit à Bancal dans une lettre vertueuse,
mais en même temps trop naïve et trop émue. Cette lettre, adorablement
imprudente, est restée par cela même un monument inappréciable de la
pureté de madame Roland, de son inexpérience, de la virginité de coeur
qu'elle conserva toujours... On ne peut lire qu'à genoux.
Rien ne m'a jamais plus surpris, touché... Quoi! ce héros fut donc
vraiment une femme? Voilà donc un moment (l'unique) où ce grand courage
a fléchi. La cuirasse du guerrier s'entr'ouvre, et c'est une femme qu'on
voit, le sein blessé de Clorinde.
Bancal avait écrit aux Roland une lettre affectueuse, tendre, où il
disait de cette union projetée: «Elle fera le charme de notre vie, et
nous ne serons pas inutiles à nos semblables.» Roland, alors à Lyon,
envoya la lettre à sa femme. Elle était seule à la campagne; l'été avait
été très-sec, la chaleur était forte, quoiqu'on fût déjà en octobre. Le
tonnerre grondait, et pendant plusieurs jours il ne cessa point. Orage
au ciel et sur la terre, orage de la passion, orage de la Révolution...
De grands troubles, sans doute, allaient arriver, un flot inconnu
d'événements qui devaient bientôt bouleverser les coeurs et les
destinées; dans ces grands moments d'attente, l'homme croit volontiers
que c'est pour lui que Dieu tonne.
Madame Roland lut à peine, et elle fut inondée de larmes. Elle se mit à
sa table sans savoir ce qu'elle écrirait; elle écrivit son trouble même,
ne cacha point qu'elle pleurait. C'était bien plus qu'un aveu tendre.
Mais, en même temps, cette excellente et courageuse femme, brisant son
espoir, se faisait l'effort d'écrire: «Non, je ne suis point assurée de
votre bonheur, je ne me pardonnerais point de l'avoir troublé. Je crois
vous voir l'attacher à des moyens que je crois faux, à une espérance que
je dois interdire.» Tout le reste est un mélange bien touchant de
vertu, de passion, d'inconséquence; de temps à autre, un accent
mélancolique, et je ne sais quelle sombre prévision du destin: «Quand
est-ce que nous vous reverrons?... Question que je me fais souvent et
que je n'ose résoudre... Mais pourquoi chercher à pénétrer l'avenir que
la nature a voulu nous cacher? Laissons-le donc sous le voile imposant
dont elle le couvre, puisqu'il ne nous est pas donné de le pénétrer;
nous n'avons sur lui qu'une sorte d'influence, elle est grande sans
doute: c'est de préparer son bonheur par le sage emploi du
présent...»--Et plus loin: «Il ne s'est point écoulé vingt-quatre heures
dans la semaine que le tonnerre ne se soit fait entendre. Il vient
encore de gronder. J'aime assez la teinte qu'il prête à nos campagnes,
elle est auguste et sombre, mais elle serait terrible qu'elle ne
m'inspirerait pas plus d'effroi...»
Bancal était sage et honnête. Bien triste, malgré l'hiver, il passa en
Angleterre, et il y resta longtemps. Oserai-je le dire? plus longtemps
peut-être que madame Roland ne l'eût voulu elle-même. Telle est
l'inconséquence du coeur, même le plus vertueux. Ses lettres, lues
attentivement, offrent une fluctuation étrange, elle s'éloigne, elle se
rapproche; par moments elle se défie d'elle-même, et par moments se
rassure.
Qui dira qu'en février, partant pour Paris, où les affaires de la ville
de Lyon amenaient Roland, elle n'ait pas quelque joie secrète de se
retrouver au grand centre où Bancal va nécessairement revenir? Mais
c'est justement Paris qui bientôt donne à ses idées un tout autre cours.
La passion se transforme, elle se tourne entièrement du côté des
affaires publiques. Chose bien intéressante et touchante à observer.
Après la grande émotion de la fédération lyonnaise, ce spectacle
attendrissant de l'union de tout un peuple, elle s'était trouvée faible
et tendre au sentiment individuel. Et maintenant ce sentiment, au
spectacle de Paris, redevient tout général, civique et patriotique;
madame Roland se retrouve elle-même et n'aime plus que la France.
S'il s'agissait d'une autre femme, je dirais qu'elle fut sauvée
d'elle-même par la Révolution, par la République, par le combat et la
mort. Son austère union avec Roland fut confirmée par leur participation
commune aux événements de l'époque. Ce mariage de travail devint un
mariage de luttes communes, de sacrifices, d'efforts héroïques.
Préservée ainsi, elle arriva, pure et victorieuse, à l'échafaud, à la
gloire.
Elle vint à Paris en février 91, à la veille du moment si grave où
devait s'agiter la question de la République; elle y apportait deux
forces, la vertu à la fois et la passion. Réservée jusque là dans son
désert pour les grands événements, elle arrivait avec une jeunesse
d'esprit, une fraîcheur d'idées, de sentiments, d'impressions, à
rajeunir les politiques les plus fatigués. Eux, ils étaient déjà las;
elle, elle naissait de ce jour.
Autre force mystérieuse. Cette personne très-pure, admirablement gardée
par le sort, arrivait pourtant le jour où la femme est bien redoutable,
le jour où le devoir ne suffira plus, le jour où le coeur, longtemps
contenu, s'épandra. Elle arrivait invincible, avec une force d'impulsion
inconnue. Nul scrupule ne la retardait; le bonheur voulait que, le
sentiment personnel s'étant vaincu ou éludé, l'âme se tournait tout
entière vers un noble but, grand, vertueux, glorieux, et, n'y sentant
que l'honneur, se lançait à pleines voiles sur ce nouvel océan de la
révolution et de la patrie.
Voilà pourquoi, en ce moment, elle était irrésistible. Tel fut à peu
près Rousseau, lorsque après sa passion malheureuse pour madame
d'Houdelot, retombé sur lui-même et rentré en lui, il y retrouva un
foyer immense, cette inextinguible flamme où s'embrasa tout le siècle;
le nôtre, à cent ans de distance, en sent encore la chaleur.
Rien de plus sévère que le premier coup d'oeil de madame Roland sur
Paris. L'Assemblée lui fait horreur, ses amis lui font pitié. Assise
dans les tribunes de l'Assemblée ou des Jacobins, elle perce d'un oeil
pénétrant tous les caractères, elle voit à nu les faussetés, les
lâchetés, les bassesses, la comédie des constitutionnels, les
tergiversations, l'indécision des amis de la liberté. Elle ne ménage
nullement ni Brissot, qu'elle aime, mais qu'elle trouve timide et léger,
ni Condorcet, qu'elle croit double, ni Fauchet, dans lequel «elle voit
bien qu'il y a un prêtre.» À peine fait-elle grâce à Pétion et
Robespierre; encore on voit bien que leurs lenteurs, leurs ménagements,
vont peu à son impatience. Jeune, ardente, forte, sévère, elle leur
demande compte à tous, ne veut pas entendre parler de délais,
d'obstacles; elle les somme d'être hommes et d'agir.
Au triste spectacle de la liberté entrevue, espérée, déjà perdue, selon
elle, elle voudrait retourner à Lyon, «elle verse des larmes de sang...
Il nous faudra, dit-elle (le 5 mai), une nouvelle insurrection, ou nous
sommes perdus pour le bonheur ou la liberté; mais je doute qu'il y ait
assez de vigueur dans le peuple... La guerre civile même, tout horrible
qu'elle soit, avancerait la régénération de notre caractère et de nos
moeurs...--Il faut être prêt à tout, même à mourir sans regret.»
La génération dont madame Roland désespère si aisément avait des dons
admirables, la foi au progrès, le désir sincère du bonheur des hommes,
l'amour ardent du bien public; elle a étonné le monde par la grandeur
des sacrifices. Cependant, il faut le dire, à cette époque où la
situation ne commandait pas encore avec une force impérieuse, ces
caractères, formés sous l'ancien régime, ne s'annonçaient pas sous un
aspect mâle et sévère. Le courage d'esprit manquait. L'initiative du
génie ne fut alors chez personne; je n'excepte pas Mirabeau, malgré son
gigantesque talent.
Les hommes d'alors, il faut le dire aussi, avaient déjà immensément
écrit, parlé, combattu. Que de travaux, de discussions, d'événements
entassés! Que de reformes rapides! Quel renouvellement du monde!... La
vie des hommes importants de l'Assemblée, de la presse, avait été si
laborieuse, qu'elle nous semble un problème; deux séances de
l'Assemblée, sans repos que les séances des Jacobins et autres clubs,
jusqu'à onze heures ou minuit; puis les discours à préparer pour le
lendemain, les articles, les affaires et les intrigues, les séances des
comités, les conciliabules politiques... L'élan immense du premier
moment, l'espoir infini, les avaient d'abord mis à même de supporter
tout cela. Mais enfin l'effort durait, le travail sans fin ni bornes;
ils étaient un peu retombés. Cette génération n'était plus entière
d'esprit ni de force; quelque sincères que fussent ses convictions, elle
n'avait pas la jeunesse, la fraîcheur d'esprit, le premier élan de la
foi.
Le 22 juin, au milieu de l'hésitation universelle des politiques,
madame Roland n'hésita point. Elle écrivit, et fit écrire en province,
pour qu'à rencontre de la faible et pâle adresse des Jacobins les
assemblées primaires demandassent une convocation générale: «Pour
délibérer par _oui_ et par _non_ s'il convient de conserver au
gouvernement la forme monarchique.»--Elle prouve très-bien, le 24, «que
toute régence est impossible, qu'il faut suspendre Louis XVI,» etc.
Tous ou presque tous reculaient, hésitaient, flottaient encore. Ils
balançaient les considérations d'intérêts, d'opportunité, s'attendaient
les uns les autres, se comptaient. «Nous n'étions pas douze républicains
en 89,» dit Camille Desmoulins. Ils avaient bien multiplié en 91, grâce
au voyage de Varennes, et le nombre était immense des républicains qui
l'étaient sans le savoir; il fallait le leur apprendre à eux-mêmes.
Ceux-là seuls calculaient bien l'affaire, qui ne voulaient pas calculer.
En tête de cette avant-garde marchait madame Roland; elle jetait le
glaive d'or dans la balance indécise, son courage et l'idée du droit.
XVI
MADAME ROLAND (SUITE).
Madame Roland, à cette époque, à en juger par ses lettres, était
beaucoup plus violente qu'elle ne le parut plus tard. Elle dit en
propres termes: «La chute du trône est arrêtée dans la destinée des
empires... Il faut qu'on juge le Roi... Chose cruelle à penser, nous ne
saurions être régénérés que par le sang.»
Le massacre du Champ de Mars (juillet 91), où ceux qui demandaient la
république furent fusillés sur l'autel, lui parut la mort de la liberté.
Elle montra le plus touchant intérêt pour Robespierre, que l'on croyait
en péril. Elle alla, à onze heures du soir, rue de Saintonge, au
Marais, où il demeurait, pour lui offrir un asile. Mais il était resté
chez le menuisier Duplay, rue Saint-Honoré. De là, M. et madame Roland
allèrent chez Buzot le prier de défendre Robespierre à l'Assemblée.
Buzot refusa; mais Grégoire, qui était présent, s'engagea à le faire.