passé, force des habitudes, soit faiblesse de coeur et pitié trop
naturelle pour les victimes de la Révolution, soit enfin dévotion et
dépendance des prêtres, la femme devenait l'avocat de la
contre-révolution.
C'était sur le terrain matériel de l'acquisition des biens nationaux que
se posait généralement la dispute morale entre l'homme et la femme.
Question _matérielle_? On peut dire oui et non.
D'abord, c'était la question de vie et de mort pour la Révolution.
L'impôt, ne rentrant pas, elle n'avait de ressource que dans la vente
des biens nationaux. Si elle ne réalisait cette vente, elle était
désarmée, livrée à l'invasion. Le salut de la révolution morale, la
victoire des principes, tenait à la révolution financière.
Acheter, c'était un acte civique qui servait très-directement le salut
du pays. Acte de foi et d'espérance. C'était dire qu'on s'embarquait
décidément sur le vaisseau de l'État en péril, qu'avec lui on voulait
aborder ou périr. Le bon citoyen achetait, le mauvais citoyen empêchait
d'acheter.
Empêcher, d'une part, la rentrée de l'impôt, de l'autre, la vente des
biens nationaux, couper les vivres à la Révolution, la faire mourir de
faim: voilà le plan très-simple, très-bien conçu, du parti
ecclésiastique.
Le noble amenait l'étranger, et le prêtre empêchait qu'on ne pût se
défendre. L'un poignardait la France, l'autre la désarmait.
Par quoi le prêtre arrêtait-il le mouvement de la Révolution? En la
mettant dans la famille, en opposant la femme au mari, en fermant par
elle la bourse de chaque ménage aux besoins de l'État.
Quarante mille chaires, cent mille confessionnaux travaillaient en ce
sens. Machine immense, d'incalculable force, qui lutta sans difficulté
contre la machine révolutionnaire de la presse et des clubs, et
contraignit ceux-ci, s'ils voulaient vaincre, à organiser la Terreur.
Mais déjà en 89, 90, 91, 92 encore, la Terreur ecclésiastique sévissait
dans les sermons, dans la confession. La femme n'en revenait chez elle
que tête basse, courbée d'effroi, brisée. Elle ne voyait de toutes parts
qu'enfer et flammes éternelles. On ne pouvait plus rien faire sans se
damner. On n'obéissait plus aux lois qu'en se damnant. On ne payait
l'impôt qu'en se damnant. Mais le fond de l'abîme, l'horreur des
tourments sans remède, la griffe la plus aiguë du Diable, étaient pour
l'acquéreur des biens nationaux... Comment eût-elle osé continuer de
manger avec lui? son pain n'était que cendre. Comment coucher avec un
réprouvé? être sa femme, sa moitié, même chair, n'était-ce pas brûler
déjà, entrer vivante dans la damnation?
Qui peut dire de combien de sortes le mari était poursuivi, assailli,
tourmenté, pour qu'il n'achetât point! Jamais un général habile, un rusé
capitaine, tournant et retournant sous les murs d'une place où il
voudrait entrer, n'employa moyens plus divers. Ces biens ne rapportaient
rien; c'étaient des biens maudits, on l'avait déjà vu par le sort de tel
acquéreur. Jean, qui a acheté, n'a-t-il pas été grêlé tout d'abord,
Jacques inondé? Pierre, c'est encore pis, il est tombé du toit. Paul,
c'est son enfant qui est mort. M. le curé l'a très-bien dit: «Ainsi
périrent les premiers-nés d'Égypte...»
Généralement le mari ne répondait rien, tournait le dos, faisait
semblant de dormir. Il n'avait pas de quoi répondre à ce flot de
paroles. La femme l'embarrassait, par la vivacité du sentiment, par
l'éloquence naïve et pathétique, au moins par les pleurs. Il ne
répondait point, ou ne répondait qu'un mot que nous dirons tout à
l'heure. Il n'était nullement rendu, cependant. Il ne lui était pas
facile de devenir l'ennemi de la Révolution, sa bienfaitrice, sa mère,
qui prenait son parti, jugeait pour lui, l'affranchissait, le faisait
homme, le tirait du néant. N'y eût-il rien gagné, pouvait-il aisément ne
pas se réjouir de l'affranchissement général? Pouvait-il méconnaître ce
triomphe de la Justice, fermer les yeux au spectacle sublime de cette
création immense: tout un monde naissant à la vie!
--Il résistait donc en lui-même. «Non, disait-il en lui, non, tout ceci
est juste, quoi qu'ils disent; et je ne serais pas l'homme qui y
profite, que je le croirais juste encore.»
Voilà comment les choses se passèrent dans presque toute la France. Le
mari résista, l'homme resta fidèle à la Révolution.
Dans la Vendée, dans une grande partie de l'Anjou, du Maine et de la
Bretagne, la femme l'emporta, la femme et le prêtre, étroitement unis.
Tout l'effort de la femme était d'empêcher son mari d'acheter des biens
nationaux. Cette terre tant désirée du paysan, si ardemment convoitée de
lui, depuis des siècles, au moment où la loi la lui livrait pour ainsi
dire, la femme se jetait devant, l'en écartait au nom de Dieu. Et c'eût
été en présence de ce désintéressement (aveugle, mais honorable) de la
femme que le prêtre aurait profité des avantages matériels que lui
offrait la Révolution? Il eût déchu certainement dans l'opinion de ses
paroissiennes, se fût fermé leur confiance, eût descendu du haut idéal
où leur coeur prévenu aimait à le placer.
On a beaucoup parlé de l'influence des prêtres sur les femmes, mais pas
assez de celle des femmes sur les prêtres.
Notre conviction est qu'elles furent et plus sincèrement et plus
violemment fanatiques que les prêtres eux-mêmes; que leur ardente
sensibilité, leur pitié douloureuse pour les victimes, coupables ou non,
de la Révolution, l'exaltation où les jeta la tragique légende du roi au
Temple, de la reine, du petit Dauphin, de madame de Lamballe, en un mot
la profonde réaction de la pitié et de la nature au coeur des femmes,
fit la force réelle de la contre-révolution. Elles entraînèrent,
dominèrent ceux qui paraissaient les conduire, poussèrent leurs
confesseurs dans la voie du martyre, leurs maris dans la guerre civile.
Le dix-huitième siècle connaissait peu l'âme du prêtre. Il savait bien
que la femme avait influence sur lui; mais il croyait, d'après la
vieille tradition des noëls et des fabliaux, d'après les plaisanteries
de village, que la femme qui gouverne le prêtre, c'était la gouvernante,
celle qui couche sous son toit, la servante-maîtresse, la darne du
presbytère. En cela, il se trompait.
Nul doute que, si la gouvernante eût été la femme du coeur, celle qui
influe profondément, le prêtre n'eût reçu, saisi avec bonheur, les
bienfaits de la Révolution. Fonctionnaire à traitement fixe et suffisant
pour la famille, il eût trouvé bientôt, dans le progrès naturel du
nouvel ordre de choses, son affranchissement véritable, la faculté de
faire du concubinat un mariage. La gouvernante n'en était pas indigne.
Malheureusement, quel que soit son mérite, elle est généralement plus
âgée que le prêtre, ou de figure laide et vulgaire. Fût-elle jeune et
belle, le coeur du prêtre ne lui resterait pas. Son coeur, qu'on le
sache bien, n'est pas au presbytère; il est au confessionnal[7]. La
gouvernante est sa vie quotidienne et vulgaire, sa prose. La pénitente
est sa poésie; c'est avec elle qu'il a ses rapports de coeur, intimes et
profonds.
[Note 7: Cette religion, née du coeur de la femme (ce fut le charme
de son berceau), va, en sa décadence, s'absorbant dans la femme. Ses
docteurs sont insatiables dans les recherches sur le mystère du sexe.
Cette année même (1849), quelle matière le concile de Paris a-t-il
fouillée, approfondie? Une seule, la Conception.--Ne cherchez point le
prêtre dans les sciences ou les lettres; il est au confessionnal, et il
s'y est perdu. Que voulez-vous que devienne un pauvre homme à qui tous
les jours cent femmes viennent raconter leur coeur, leur lit, tous leurs
secrets? Les saints mystères de la nature, qui, vus de face, au jour de
Dieu, de l'oeil austère de la science, agrandiraient l'esprit,
l'affaiblissent et l'énervent quand on les surprend ainsi au demi-jour
des confidences sensuelles. L'agitation fiévreuse, les jouissances
commencées, plus ou moins éludées, recommencées sans cesse, stérilisent
l'homme sans retour (je recommande cet important sujet au philosophe et
au médecin). Il peut garder les petites facultés d'intrigue et de
manège, mais les grandes facultés viriles, surtout l'invention, ne se
développent jamais dans cet état maladif; elles veulent l'état sain,
naturel, légitime et loyal. Depuis cent cinquante ans surtout, depuis
que le _Sacré-Coeur_, sous son voile d'équivoques, a rendu si aisé ce
jeu fatal, le prêtre s'y est énervé et n'a plus rien produit; il est
resté eunuque dans les sciences.]
Et ces rapports ne sont nulle part plus forts que dans l'Ouest.
Sur nos frontières du Nord, dans toutes ces contrées de passage où vont
et viennent les troupes, et qui respirent un souffle de guerre, l'idéal
de la femme, c'est le militaire, l'officier. L'épaulette est presque
invincible.
Dans le Midi et surtout dans l'Ouest, l'idéal de la femme, de la
paysanne du moins, c'est le prêtre.
Le prêtre de Bretagne, spécialement, dut plaire et gouverner. Fils de
paysan, il est au niveau de la paysanne par la condition, il est avec
elle en rapport de langue et de pensée: il est au-dessus d'elle par la
culture, mais pas trop au-dessus. S'il était plus lettré, plus distingué
qu'il n'est, il aurait moins de prise. Le voisinage, la famille parfois,
aident aussi à créer des rapports entre eux. Elle l'a vu enfant, ce
curé, elle a joué avec lui: elle l'a vu grandir. C'est comme un jeune
frère à qui elle aime à raconter ses peines, la plus grande peine
surtout pour la femme: combien le mariage n'est pas toujours un mariage,
combien la plus heureuse a besoin de consolation, la plus aimée d'amour.
Si le mariage est l'union des âmes, le vrai mari c'était le confesseur.
Ce mariage spirituel était très-fort, là surtout où il était pur. Le
prêtre était souvent aimé de passion, avec un abandon, un entraînement,
une jalousie qu'on dissimulait peu. Ces sentiments éclatèrent avec une
extrême force, en juin 91, lorsque, le roi étant ramené de Varennes, on
crut à l'existence d'une grande conspiration dans l'Ouest, et que
plusieurs directoires de départements prirent sur eux d'incarcérer des
prêtres. Ils furent relâchés en septembre, lorsque le roi jura la
Constitution. Mais, en novembre, une mesure générale fut prise contre
ceux qui refusaient le serment. L'Assemblée autorisa les directoires à
éloigner les prêtres réfractaires de toute commune où il surviendrait
des troubles religieux.
Cette mesure fut motivée non-seulement par les violences dont les
prêtres constitutionnels étaient partout l'objet, mais aussi par une
nécessité politique et financière. Le mot d'ordre que tous ces prêtres
avaient reçu de leurs supérieurs ecclésiastiques, et qu'ils suivaient
fidèlement, c'était, nous l'avons dit, d'affamer la Révolution. Ils
rendaient impossible la levée de l'impôt. Elle devenait une chose si
dangereuse, en Bretagne, que personne ne voulait s'en charger. Les
huissiers, les officiers municipaux, étaient en danger de mort.
L'Assemblée fut obligée de lancer ce décret du 27 novembre 91, qui
envoyait au chef-lieu les prêtres réfractaires, les éloignait de leur
commune, de leur centre d'activité, du foyer de fanatisme et de
rébellion où ils soufflaient le feu. Elle les transportait dans la
grande ville, sous l'oeil, sous l'inquiète surveillance des sociétés
patriotiques.
Il est impossible de dire tout ce que ce décret suscita de clameurs. Les
femmes percèrent l'air de leurs cris. La loi avait cru au célibat du
prêtre; elle l'avait traité comme un individu isolé, qui peut se
déplacer plus aisément qu'un chef de famille. Le prêtre, l'homme de
l'esprit, tient-il donc aux lieux, aux personnes? n'est-il pas
essentiellement mobile, comme l'esprit dont il est le ministre? À toutes
ces questions, voilà qu'ils répondaient négativement, ils s'accusaient
eux-mêmes. Au moment où la loi l'enlevait de terre, ce prêtre, on
s'apercevait des racines vivantes qu'il avait dans la terre; elles
saignaient, criaient.
«Hélas! mené si loin, traîné au chef-lieu, à douze, à quinze, à vingt
lieues du village!...» On pleurait ce lointain exil. Dans l'extrême
lenteur des voyages d'alors, lorsqu'on mettait deux jours pour franchir
une telle distance, elle affligeait bien plus. Le chef-lieu, c'était le
bout du monde. Pour faire un tel voyage, on faisait son testament, on
mettait ordre à sa conscience.
Qui peut dire les scènes douloureuses de ces départs forcés? Tout le
village assemblé, les femmes agenouillées pour recevoir encore la
bénédiction, noyées de larmes, suffoquées de sanglots?... Telle pleurait
jour et nuit. Si le mari s'en étonnait un peu, ce n'était pas pour
l'exil du curé qu'elle pleurait, c'était pour telle église qu'on allait
vendre, tel couvent qu'on allait fermer... Au printemps de 92, les
nécessités financières de la Révolution firent décider enfin la vente
des églises qui n'étaient pas indispensables au culte, celles des
couvents d'hommes et de femmes. Une lettre d'un évêque émigré, datée de
Salisbury, adressée aux Ursulines de Landerneau, fut interceptée, et
constata de manière authentique que le centre et le foyer de toute
l'intrigue royaliste étaient dans ces couvents. Les religieuses ne
négligèrent rien pour donner à leur expulsion un éclat dramatique; elles
s'attachèrent aux grilles, ne voulurent point sortir que les officiers
municipaux, forcés eux-mêmes d'obéir à la loi et responsables de son
exécution, n'eussent arraché les grilles de leurs mains.
De telles scènes, racontées, répétées, surchargées d'ornements
pathétiques, troublaient tous les esprits. Les hommes commençaient à
s'émouvoir presque autant que les femmes. Étonnant changement, et bien
rapide! Le paysan, en 88, était en guerre avec l'Église pour la dîme,
toujours tenté de disputer contre elle. Qui donc l'avait si bien, si
vite réconcilié avec le prêtre? La Révolution elle-même, en abolissant
la dîme. Par cette mesure plus généreuse que politique, elle rendit au
prêtre son influence sur les campagnes. Si la dîme eût duré, jamais le
paysan n'eût cédé à sa femme, n'eût pris les armes contre la Révolution.
Les prêtres réfractaires, réunis au chef-lieu, connaissaient
parfaitement cet état des campagnes, la profonde douleur des femmes, la
sombre indignation des hommes. Ils en tirèrent un grand espoir, et
entreprirent de le communiquer au roi. Dans une foule de lettres qu'ils
lui écrivent, ou lui font écrire au printemps de 92, ils l'encouragent à
tenir ferme, à n'avoir pas peur de la Révolution, à la paralyser par
l'obstacle constitutionnel, le _veto_. On lui prêche la résistance sur
tous les tons, par des arguments variés, et sous des noms de personnes
diverses. Tantôt ce sont des lettres d'évêques, écrites en phrases de
Bossuet: «Sire, vous êtes le roi très-chrétien... Rappelez-vous vos
ancêtres... Qu'aurait fait saint Louis?» etc. Tantôt, des lettres
écrites par des religieuses, ou en leur nom, des lettres gémissantes.
Ces plaintives colombes, arrachées de leur nid, demandent au roi la
faculté d'y rester, d'y mourir. Autrement dit, elles veulent que le roi
arrête l'exécution des lois relatives à la vente des biens
ecclésiastiques. Celles de Rennes avouent que la municipalité leur offre
une autre maison; mais ce n'est point la leur, et elles n'en voudront
jamais d'autre.
Les lettres les plus hardies, les plus curieuses, sont celles des
prêtres: «Sire, vous êtes un homme pieux, nous ne l'ignorons pas. Vous
ferez ce que vous pourrez... Mais enfin, sachez-le, le peuple est las de
la Révolution. Son esprit est changé, la ferveur lui est revenue; les
sacrements sont fréquentés. Aux chansons ont succédé les cantiques...
Le peuple est avec nous.»
Une lettre terrible en ce genre, qui dut tromper le roi[8], l'enhardir,
le pousser à sa perte, est celle des prêtres réfractaires réunis à
Angers (9 février 92). Elle peut passer pour l'acte originaire de la
Vendée, elle l'annonce, la prédit audacieusement. On y parle haut et
ferme, comme ayant sous la main, pour arme disponible, une jacquerie de
paysans. Cette page sanglante semble écrite de la main, du poignard de
Bernier, un jeune curé d'Angers, qui, plus que nul autre, fomenta la
Vendée, la souilla par des crimes, la divisa par son ambition,
l'exploita dans son intérêt.
[Note 8: Ces lettres (conservées aux _Archives nationales_, armoire
de fer, c. 37, pièces du procès de Louis XVI) fournissent une
circonstance atténuante en faveur de l'homme incertain, timoré, dont
elles durent torturer l'esprit.]
«On dit que nous excitons les populations?... Mais c'est tout le
contraire. Que deviendrait le royaume si nous ne retenions le peuple?
Votre trône ne s'appuierait plus que sur un monceau de cadavres et de
ruines...--Vous savez, sire, vous ne savez que trop ce que peut faire un
peuple qui se croit patriote. Mais vous ne savez pas de quoi sera
capable un peuple qui se voit enlever son culte, ses temples et ses
autels.»
Il y a, dans cette lettre hardie, un remarquable aveu. C'est le
_va-tout_ du prêtre, on le voit, son dernier cri avant la guerre civile.
Il n'hésite point à révéler la cause, intime et profonde, de son
désespoir, à savoir la douleur d'être séparé de celles qu'il dirige:
«_On ose rompre ces communications_ que l'Église non-seulement permet,
mais autorise,» etc.
Ces prophètes de guerre civile étaient sûrs de leur fait, ils risquaient
peu de se tromper, en prédisant ce qu'ils faisaient eux-mêmes. Les
femmes de prêtres, gouvernantes de curés et autres, éclatèrent les
premières, avec une violence plus que conjugale, contre les curés
citoyens. À Saint-Servan, près Saint-Malo, il y eut comme une émeute de
femmes. En Alsace, ce fut la gouvernante d'un curé qui, la première,
sonna le tocsin pour courir sus aux prêtres qui avaient prêté le
serment. Les Bretonnes ne sonnaient point, elles frappaient; elles
envahissaient l'église, armées de leurs balais, et battaient le prêtre à
l'autel. Des coups plus sûrs encore étaient portés par les religieuses.
Les Ursulines, dans leurs innocentes écoles de jeunes filles,
arrangeaient la guerre des chouans. Les _Filles de la sagesse_, dont la
maison mère était à Saint-Laurent, près Montaigu, allaient soufflant le
feu; ces bonnes soeurs infirmières, en soignant les malades, inoculaient
la rage.
«Laissez-les faire, disaient les philosophes, les amis de la tolérance;
laissez-les pleurer et crier, chanter leurs vieux cantiques. Quel mal à
tout cela?...» Oui, mais entrez le soir dans cette église de village, où
le peuple se précipite en foule. Entendez-vous ces chants? Ne
frémissez-vous pas?... Les litanies, les hymnes, sur les vieilles
paroles, deviennent par l'accent une autre Marseillaise. Et ce _Dies
iræ_, hurlé avec fureur, est-ce rien autre chose qu'une prière de
meurtre, un appel aux feux éternels?
«Laissez faire, disait-on, ils chantent, n'agissent pas.» Cependant on
voyait déjà s'ébranler de grandes foules. En Alsace, huit mille paysans
s'assemblèrent pour empêcher de mettre les scellés sur un bien
ecclésiastique. Ces bonnes gens, à la vérité, disait-on, n'avaient
d'armes que leur chapelet. Mais le soir ils en avaient d'autres, quand
le curé constitutionnel, rentré chez lui, recevait des pierres dans ses
vitres, et que parfois la balle perçait ses contrevents.
Ce n'était pas par de petits ressorts d'intrigues timidement ménagés,
indirects, qu'on poussait les masses à la guerre civile. On employait
hardiment les plus grossiers moyens pour leur brouiller l'esprit, les
enivrer de fanatisme; on leur versait l'erreur et le meurtre à pleins
bords. La bonne vierge Marie apparaissait, et voulait qu'on tuât. À Apt,
à Avignon, elle se remua, fit des miracles, déclara qu'elle ne voulait
plus rester dans les mains des constitutionnels, et les réfractaires
l'enlevèrent, au prix d'un violent combat. Mais il y a trop de soleil en
Provence; la Vierge aimait bien mieux apparaître en Vendée, dans les
brumes, les épais fourrés, les haies impénétrables. Elle profita des
vieilles superstitions locales; elle se montra dans trois lieux
différents, et toujours près d'un vieux chêne druidique. Son lieu chéri
était ce Saint-Laurent, d'où les Filles de la sagesse colportaient les
miracles, l'appel au sang.
Cette violente et directe préparation de la guerre civile, cette entente
profonde des femmes avec les prêtres, des prêtres avec le roi, celle du
roi (soupçonnée alors, prouvée depuis) avec les ennemis de la France,
dont il appela les armées dès 1791, tout cela, dis-je, eut son effet.
Les royalistes constitutionnels, qui avaient cru pouvoir concilier la
liberté et la royauté, ménager l'ancien culte, se trouvèrent cruellement
démentis par le roi même et le clergé; ils furent brisés, firent place
aux Girondins, qui tuèrent la royauté, aux Montagnards, qui tuèrent le
roi, mais qui, par cela même, créèrent dans la sensibilité populaire et
dans le coeur des femmes la plus redoutable machine de la
contre-révolution: la légende de Louis XVI.
III
XV
MADAME ROLAND (91-92).
Pour vouloir la République, l'inspirer, la faire, ce n'était pas assez
d'un noble coeur et d'un grand esprit. Il fallait encore une chose... Et
quelle? Être jeune, avoir cette jeunesse d'âme, cette chaleur de sang,
cet aveuglement fécond qui voit déjà dans le monde ce qui n'est encore
qu'en l'âme, et qui, le voyant, le crée... Il fallait avoir la foi.
Il fallait une certaine harmonie, non-seulement de volonté et d'idées,
mais d'habitudes et de moeurs républicaines; avoir en soi la république
intérieure, la république morale, la seule qui légitime et fonde la
république politique; je veux dire posséder le gouvernement de soi-même,
sa propre démocratie, trouver sa liberté dans l'obéissance au devoir...
Et il fallait encore, chose qui semble contradictoire, qu'une telle âme,
vertueuse et forte, eût un moment passionné qui la fit sortir
d'elle-même, la lançât dans l'action.
Dans les mauvais jours d'affaissement, de fatigue, quand la foi
révolutionnaire défaillait en eux, plusieurs des députés et journalistes
principaux de l'époque allaient prendre force et courage dans une maison
où ces deux choses ne manquaient jamais: maison modeste, le petit hôtel
Britannique de la rue Guénégaud, près le pont Neuf. Cette rue, assez
sombre, qui mène à la rue Mazarine, plus sombre encore, n'a, comme on
sait, d'autre vue que les longues murailles de la Monnaie. Ils montaient
au troisième étage, et là, invariablement, trouvaient deux personnes
travaillant ensemble, M. et madame Roland, venus récemment de Lyon. Le
petit salon n'offrait qu'une table où les deux époux écrivaient; la
chambre à coucher, entr'ouverte, laissait voir deux lits. Roland avait
près de soixante ans, elle trente-six, et paraissait beaucoup moins; il
semblait le père de sa femme. C'était un homme assez grand et maigre,
l'air austère et passionné. Cet homme, qu'on a trop sacrifié à la
gloire de sa femme[9], était un ardent citoyen qui avait la France dans
le coeur, un de ces vieux Français de la race des Vauban et des
Boisguilbert, qui, sous la royauté, n'en poursuivaient pas moins, dans
les seules voies ouvertes alors, la sainte idée du bien public.
Inspecteur des manufactures, il avait passé toute sa vie dans les
travaux, les voyages, à rechercher les améliorations dont notre
industrie était susceptible. Il avait publié plusieurs de ces voyages,
et divers traités ou mémoires, relatifs à certains métiers. Sa belle et
courageuse femme, sans se rébuter de l'aridité des sujets, copiait,
traduisait, compilait pour lui. L'_Art du tourbier_, l'_Art du fabricant
de laine rase et sèche_, le _Dictionnaire des manufactures_, avaient
occupé la belle main de madame Roland, absorbé ses meilleures années,
sans autre distraction que la naissance et l'allaitement du seul enfant
qu'elle ait eu. Étroitement associée aux travaux, aux idées de son mari,
elle avait pour lui une sorte de culte filial, jusqu'à lui préparer
souvent ses aliments elle-même; une préparation toute spéciale était
nécessaire, l'estomac du vieillard était délicat, fatigué par le
travail.