Cette chose tragique et douloureuse apparut vers 92. Soit amour du

passé, force des habitudes, soit faiblesse de coeur et pitié trop

naturelle pour les victimes de la Révolution, soit enfin dévotion et

dépendance des prêtres, la femme devenait l'avocat de la

contre-révolution.

C'était sur le terrain matériel de l'acquisition des biens nationaux que

se posait généralement la dispute morale entre l'homme et la femme.

Question _matérielle_? On peut dire oui et non.

D'abord, c'était la question de vie et de mort pour la Révolution.

L'impôt, ne rentrant pas, elle n'avait de ressource que dans la vente

des biens nationaux. Si elle ne réalisait cette vente, elle était

désarmée, livrée à l'invasion. Le salut de la révolution morale, la

victoire des principes, tenait à la révolution financière.

Acheter, c'était un acte civique qui servait très-directement le salut

du pays. Acte de foi et d'espérance. C'était dire qu'on s'embarquait

décidément sur le vaisseau de l'État en péril, qu'avec lui on voulait

aborder ou périr. Le bon citoyen achetait, le mauvais citoyen empêchait

d'acheter.

Empêcher, d'une part, la rentrée de l'impôt, de l'autre, la vente des

biens nationaux, couper les vivres à la Révolution, la faire mourir de

faim: voilà le plan très-simple, très-bien conçu, du parti

ecclésiastique.

Le noble amenait l'étranger, et le prêtre empêchait qu'on ne pût se

défendre. L'un poignardait la France, l'autre la désarmait.

Par quoi le prêtre arrêtait-il le mouvement de la Révolution? En la

mettant dans la famille, en opposant la femme au mari, en fermant par

elle la bourse de chaque ménage aux besoins de l'État.

Quarante mille chaires, cent mille confessionnaux travaillaient en ce

sens. Machine immense, d'incalculable force, qui lutta sans difficulté

contre la machine révolutionnaire de la presse et des clubs, et

contraignit ceux-ci, s'ils voulaient vaincre, à organiser la Terreur.

Mais déjà en 89, 90, 91, 92 encore, la Terreur ecclésiastique sévissait

dans les sermons, dans la confession. La femme n'en revenait chez elle

que tête basse, courbée d'effroi, brisée. Elle ne voyait de toutes parts

qu'enfer et flammes éternelles. On ne pouvait plus rien faire sans se

damner. On n'obéissait plus aux lois qu'en se damnant. On ne payait

l'impôt qu'en se damnant. Mais le fond de l'abîme, l'horreur des

tourments sans remède, la griffe la plus aiguë du Diable, étaient pour

l'acquéreur des biens nationaux... Comment eût-elle osé continuer de

manger avec lui? son pain n'était que cendre. Comment coucher avec un

réprouvé? être sa femme, sa moitié, même chair, n'était-ce pas brûler

déjà, entrer vivante dans la damnation?

Qui peut dire de combien de sortes le mari était poursuivi, assailli,

tourmenté, pour qu'il n'achetât point! Jamais un général habile, un rusé

capitaine, tournant et retournant sous les murs d'une place où il

voudrait entrer, n'employa moyens plus divers. Ces biens ne rapportaient

rien; c'étaient des biens maudits, on l'avait déjà vu par le sort de tel

acquéreur. Jean, qui a acheté, n'a-t-il pas été grêlé tout d'abord,

Jacques inondé? Pierre, c'est encore pis, il est tombé du toit. Paul,

c'est son enfant qui est mort. M. le curé l'a très-bien dit: «Ainsi

périrent les premiers-nés d'Égypte...»

Généralement le mari ne répondait rien, tournait le dos, faisait

semblant de dormir. Il n'avait pas de quoi répondre à ce flot de

paroles. La femme l'embarrassait, par la vivacité du sentiment, par

l'éloquence naïve et pathétique, au moins par les pleurs. Il ne

répondait point, ou ne répondait qu'un mot que nous dirons tout à

l'heure. Il n'était nullement rendu, cependant. Il ne lui était pas

facile de devenir l'ennemi de la Révolution, sa bienfaitrice, sa mère,

qui prenait son parti, jugeait pour lui, l'affranchissait, le faisait

homme, le tirait du néant. N'y eût-il rien gagné, pouvait-il aisément ne

pas se réjouir de l'affranchissement général? Pouvait-il méconnaître ce

triomphe de la Justice, fermer les yeux au spectacle sublime de cette

création immense: tout un monde naissant à la vie!

--Il résistait donc en lui-même. «Non, disait-il en lui, non, tout ceci

est juste, quoi qu'ils disent; et je ne serais pas l'homme qui y

profite, que je le croirais juste encore.»

Voilà comment les choses se passèrent dans presque toute la France. Le

mari résista, l'homme resta fidèle à la Révolution.

Dans la Vendée, dans une grande partie de l'Anjou, du Maine et de la

Bretagne, la femme l'emporta, la femme et le prêtre, étroitement unis.

Tout l'effort de la femme était d'empêcher son mari d'acheter des biens

nationaux. Cette terre tant désirée du paysan, si ardemment convoitée de

lui, depuis des siècles, au moment où la loi la lui livrait pour ainsi

dire, la femme se jetait devant, l'en écartait au nom de Dieu. Et c'eût

été en présence de ce désintéressement (aveugle, mais honorable) de la

femme que le prêtre aurait profité des avantages matériels que lui

offrait la Révolution? Il eût déchu certainement dans l'opinion de ses

paroissiennes, se fût fermé leur confiance, eût descendu du haut idéal

où leur coeur prévenu aimait à le placer.

On a beaucoup parlé de l'influence des prêtres sur les femmes, mais pas

assez de celle des femmes sur les prêtres.

Notre conviction est qu'elles furent et plus sincèrement et plus

violemment fanatiques que les prêtres eux-mêmes; que leur ardente

sensibilité, leur pitié douloureuse pour les victimes, coupables ou non,

de la Révolution, l'exaltation où les jeta la tragique légende du roi au

Temple, de la reine, du petit Dauphin, de madame de Lamballe, en un mot

la profonde réaction de la pitié et de la nature au coeur des femmes,

fit la force réelle de la contre-révolution. Elles entraînèrent,

dominèrent ceux qui paraissaient les conduire, poussèrent leurs

confesseurs dans la voie du martyre, leurs maris dans la guerre civile.

Le dix-huitième siècle connaissait peu l'âme du prêtre. Il savait bien

que la femme avait influence sur lui; mais il croyait, d'après la

vieille tradition des noëls et des fabliaux, d'après les plaisanteries

de village, que la femme qui gouverne le prêtre, c'était la gouvernante,

celle qui couche sous son toit, la servante-maîtresse, la darne du

presbytère. En cela, il se trompait.

Nul doute que, si la gouvernante eût été la femme du coeur, celle qui

influe profondément, le prêtre n'eût reçu, saisi avec bonheur, les

bienfaits de la Révolution. Fonctionnaire à traitement fixe et suffisant

pour la famille, il eût trouvé bientôt, dans le progrès naturel du

nouvel ordre de choses, son affranchissement véritable, la faculté de

faire du concubinat un mariage. La gouvernante n'en était pas indigne.

Malheureusement, quel que soit son mérite, elle est généralement plus

âgée que le prêtre, ou de figure laide et vulgaire. Fût-elle jeune et

belle, le coeur du prêtre ne lui resterait pas. Son coeur, qu'on le

sache bien, n'est pas au presbytère; il est au confessionnal[7]. La

gouvernante est sa vie quotidienne et vulgaire, sa prose. La pénitente

est sa poésie; c'est avec elle qu'il a ses rapports de coeur, intimes et

profonds.

[Note 7: Cette religion, née du coeur de la femme (ce fut le charme

de son berceau), va, en sa décadence, s'absorbant dans la femme. Ses

docteurs sont insatiables dans les recherches sur le mystère du sexe.

Cette année même (1849), quelle matière le concile de Paris a-t-il

fouillée, approfondie? Une seule, la Conception.--Ne cherchez point le

prêtre dans les sciences ou les lettres; il est au confessionnal, et il

s'y est perdu. Que voulez-vous que devienne un pauvre homme à qui tous

les jours cent femmes viennent raconter leur coeur, leur lit, tous leurs

secrets? Les saints mystères de la nature, qui, vus de face, au jour de

Dieu, de l'oeil austère de la science, agrandiraient l'esprit,

l'affaiblissent et l'énervent quand on les surprend ainsi au demi-jour

des confidences sensuelles. L'agitation fiévreuse, les jouissances

commencées, plus ou moins éludées, recommencées sans cesse, stérilisent

l'homme sans retour (je recommande cet important sujet au philosophe et

au médecin). Il peut garder les petites facultés d'intrigue et de

manège, mais les grandes facultés viriles, surtout l'invention, ne se

développent jamais dans cet état maladif; elles veulent l'état sain,

naturel, légitime et loyal. Depuis cent cinquante ans surtout, depuis

que le _Sacré-Coeur_, sous son voile d'équivoques, a rendu si aisé ce

jeu fatal, le prêtre s'y est énervé et n'a plus rien produit; il est

resté eunuque dans les sciences.]

Et ces rapports ne sont nulle part plus forts que dans l'Ouest.

Sur nos frontières du Nord, dans toutes ces contrées de passage où vont

et viennent les troupes, et qui respirent un souffle de guerre, l'idéal

de la femme, c'est le militaire, l'officier. L'épaulette est presque

invincible.

Dans le Midi et surtout dans l'Ouest, l'idéal de la femme, de la

paysanne du moins, c'est le prêtre.

Le prêtre de Bretagne, spécialement, dut plaire et gouverner. Fils de

paysan, il est au niveau de la paysanne par la condition, il est avec

elle en rapport de langue et de pensée: il est au-dessus d'elle par la

culture, mais pas trop au-dessus. S'il était plus lettré, plus distingué

qu'il n'est, il aurait moins de prise. Le voisinage, la famille parfois,

aident aussi à créer des rapports entre eux. Elle l'a vu enfant, ce

curé, elle a joué avec lui: elle l'a vu grandir. C'est comme un jeune

frère à qui elle aime à raconter ses peines, la plus grande peine

surtout pour la femme: combien le mariage n'est pas toujours un mariage,

combien la plus heureuse a besoin de consolation, la plus aimée d'amour.

Si le mariage est l'union des âmes, le vrai mari c'était le confesseur.

Ce mariage spirituel était très-fort, là surtout où il était pur. Le

prêtre était souvent aimé de passion, avec un abandon, un entraînement,

une jalousie qu'on dissimulait peu. Ces sentiments éclatèrent avec une

extrême force, en juin 91, lorsque, le roi étant ramené de Varennes, on

crut à l'existence d'une grande conspiration dans l'Ouest, et que

plusieurs directoires de départements prirent sur eux d'incarcérer des

prêtres. Ils furent relâchés en septembre, lorsque le roi jura la

Constitution. Mais, en novembre, une mesure générale fut prise contre

ceux qui refusaient le serment. L'Assemblée autorisa les directoires à

éloigner les prêtres réfractaires de toute commune où il surviendrait

des troubles religieux.

Cette mesure fut motivée non-seulement par les violences dont les

prêtres constitutionnels étaient partout l'objet, mais aussi par une

nécessité politique et financière. Le mot d'ordre que tous ces prêtres

avaient reçu de leurs supérieurs ecclésiastiques, et qu'ils suivaient

fidèlement, c'était, nous l'avons dit, d'affamer la Révolution. Ils

rendaient impossible la levée de l'impôt. Elle devenait une chose si

dangereuse, en Bretagne, que personne ne voulait s'en charger. Les

huissiers, les officiers municipaux, étaient en danger de mort.

L'Assemblée fut obligée de lancer ce décret du 27 novembre 91, qui

envoyait au chef-lieu les prêtres réfractaires, les éloignait de leur

commune, de leur centre d'activité, du foyer de fanatisme et de

rébellion où ils soufflaient le feu. Elle les transportait dans la

grande ville, sous l'oeil, sous l'inquiète surveillance des sociétés

patriotiques.

Il est impossible de dire tout ce que ce décret suscita de clameurs. Les

femmes percèrent l'air de leurs cris. La loi avait cru au célibat du

prêtre; elle l'avait traité comme un individu isolé, qui peut se

déplacer plus aisément qu'un chef de famille. Le prêtre, l'homme de

l'esprit, tient-il donc aux lieux, aux personnes? n'est-il pas

essentiellement mobile, comme l'esprit dont il est le ministre? À toutes

ces questions, voilà qu'ils répondaient négativement, ils s'accusaient

eux-mêmes. Au moment où la loi l'enlevait de terre, ce prêtre, on

s'apercevait des racines vivantes qu'il avait dans la terre; elles

saignaient, criaient.

«Hélas! mené si loin, traîné au chef-lieu, à douze, à quinze, à vingt

lieues du village!...» On pleurait ce lointain exil. Dans l'extrême

lenteur des voyages d'alors, lorsqu'on mettait deux jours pour franchir

une telle distance, elle affligeait bien plus. Le chef-lieu, c'était le

bout du monde. Pour faire un tel voyage, on faisait son testament, on

mettait ordre à sa conscience.

Qui peut dire les scènes douloureuses de ces départs forcés? Tout le

village assemblé, les femmes agenouillées pour recevoir encore la

bénédiction, noyées de larmes, suffoquées de sanglots?... Telle pleurait

jour et nuit. Si le mari s'en étonnait un peu, ce n'était pas pour

l'exil du curé qu'elle pleurait, c'était pour telle église qu'on allait

vendre, tel couvent qu'on allait fermer... Au printemps de 92, les

nécessités financières de la Révolution firent décider enfin la vente

des églises qui n'étaient pas indispensables au culte, celles des

couvents d'hommes et de femmes. Une lettre d'un évêque émigré, datée de

Salisbury, adressée aux Ursulines de Landerneau, fut interceptée, et

constata de manière authentique que le centre et le foyer de toute

l'intrigue royaliste étaient dans ces couvents. Les religieuses ne

négligèrent rien pour donner à leur expulsion un éclat dramatique; elles

s'attachèrent aux grilles, ne voulurent point sortir que les officiers

municipaux, forcés eux-mêmes d'obéir à la loi et responsables de son

exécution, n'eussent arraché les grilles de leurs mains.

De telles scènes, racontées, répétées, surchargées d'ornements

pathétiques, troublaient tous les esprits. Les hommes commençaient à

s'émouvoir presque autant que les femmes. Étonnant changement, et bien

rapide! Le paysan, en 88, était en guerre avec l'Église pour la dîme,

toujours tenté de disputer contre elle. Qui donc l'avait si bien, si

vite réconcilié avec le prêtre? La Révolution elle-même, en abolissant

la dîme. Par cette mesure plus généreuse que politique, elle rendit au

prêtre son influence sur les campagnes. Si la dîme eût duré, jamais le

paysan n'eût cédé à sa femme, n'eût pris les armes contre la Révolution.

Les prêtres réfractaires, réunis au chef-lieu, connaissaient

parfaitement cet état des campagnes, la profonde douleur des femmes, la

sombre indignation des hommes. Ils en tirèrent un grand espoir, et

entreprirent de le communiquer au roi. Dans une foule de lettres qu'ils

lui écrivent, ou lui font écrire au printemps de 92, ils l'encouragent à

tenir ferme, à n'avoir pas peur de la Révolution, à la paralyser par

l'obstacle constitutionnel, le _veto_. On lui prêche la résistance sur

tous les tons, par des arguments variés, et sous des noms de personnes

diverses. Tantôt ce sont des lettres d'évêques, écrites en phrases de

Bossuet: «Sire, vous êtes le roi très-chrétien... Rappelez-vous vos

ancêtres... Qu'aurait fait saint Louis?» etc. Tantôt, des lettres

écrites par des religieuses, ou en leur nom, des lettres gémissantes.

Ces plaintives colombes, arrachées de leur nid, demandent au roi la

faculté d'y rester, d'y mourir. Autrement dit, elles veulent que le roi

arrête l'exécution des lois relatives à la vente des biens

ecclésiastiques. Celles de Rennes avouent que la municipalité leur offre

une autre maison; mais ce n'est point la leur, et elles n'en voudront

jamais d'autre.

Les lettres les plus hardies, les plus curieuses, sont celles des

prêtres: «Sire, vous êtes un homme pieux, nous ne l'ignorons pas. Vous

ferez ce que vous pourrez... Mais enfin, sachez-le, le peuple est las de

la Révolution. Son esprit est changé, la ferveur lui est revenue; les

sacrements sont fréquentés. Aux chansons ont succédé les cantiques...

Le peuple est avec nous.»

Une lettre terrible en ce genre, qui dut tromper le roi[8], l'enhardir,

le pousser à sa perte, est celle des prêtres réfractaires réunis à

Angers (9 février 92). Elle peut passer pour l'acte originaire de la

Vendée, elle l'annonce, la prédit audacieusement. On y parle haut et

ferme, comme ayant sous la main, pour arme disponible, une jacquerie de

paysans. Cette page sanglante semble écrite de la main, du poignard de

Bernier, un jeune curé d'Angers, qui, plus que nul autre, fomenta la

Vendée, la souilla par des crimes, la divisa par son ambition,

l'exploita dans son intérêt.

[Note 8: Ces lettres (conservées aux _Archives nationales_, armoire

de fer, c. 37, pièces du procès de Louis XVI) fournissent une

circonstance atténuante en faveur de l'homme incertain, timoré, dont

elles durent torturer l'esprit.]

«On dit que nous excitons les populations?... Mais c'est tout le

contraire. Que deviendrait le royaume si nous ne retenions le peuple?

Votre trône ne s'appuierait plus que sur un monceau de cadavres et de

ruines...--Vous savez, sire, vous ne savez que trop ce que peut faire un

peuple qui se croit patriote. Mais vous ne savez pas de quoi sera

capable un peuple qui se voit enlever son culte, ses temples et ses

autels.»

Il y a, dans cette lettre hardie, un remarquable aveu. C'est le

_va-tout_ du prêtre, on le voit, son dernier cri avant la guerre civile.

Il n'hésite point à révéler la cause, intime et profonde, de son

désespoir, à savoir la douleur d'être séparé de celles qu'il dirige:

«_On ose rompre ces communications_ que l'Église non-seulement permet,

mais autorise,» etc.

Ces prophètes de guerre civile étaient sûrs de leur fait, ils risquaient

peu de se tromper, en prédisant ce qu'ils faisaient eux-mêmes. Les

femmes de prêtres, gouvernantes de curés et autres, éclatèrent les

premières, avec une violence plus que conjugale, contre les curés

citoyens. À Saint-Servan, près Saint-Malo, il y eut comme une émeute de

femmes. En Alsace, ce fut la gouvernante d'un curé qui, la première,

sonna le tocsin pour courir sus aux prêtres qui avaient prêté le

serment. Les Bretonnes ne sonnaient point, elles frappaient; elles

envahissaient l'église, armées de leurs balais, et battaient le prêtre à

l'autel. Des coups plus sûrs encore étaient portés par les religieuses.

Les Ursulines, dans leurs innocentes écoles de jeunes filles,

arrangeaient la guerre des chouans. Les _Filles de la sagesse_, dont la

maison mère était à Saint-Laurent, près Montaigu, allaient soufflant le

feu; ces bonnes soeurs infirmières, en soignant les malades, inoculaient

la rage.

«Laissez-les faire, disaient les philosophes, les amis de la tolérance;

laissez-les pleurer et crier, chanter leurs vieux cantiques. Quel mal à

tout cela?...» Oui, mais entrez le soir dans cette église de village, où

le peuple se précipite en foule. Entendez-vous ces chants? Ne

frémissez-vous pas?... Les litanies, les hymnes, sur les vieilles

paroles, deviennent par l'accent une autre Marseillaise. Et ce _Dies

iræ_, hurlé avec fureur, est-ce rien autre chose qu'une prière de

meurtre, un appel aux feux éternels?

«Laissez faire, disait-on, ils chantent, n'agissent pas.» Cependant on

voyait déjà s'ébranler de grandes foules. En Alsace, huit mille paysans

s'assemblèrent pour empêcher de mettre les scellés sur un bien

ecclésiastique. Ces bonnes gens, à la vérité, disait-on, n'avaient

d'armes que leur chapelet. Mais le soir ils en avaient d'autres, quand

le curé constitutionnel, rentré chez lui, recevait des pierres dans ses

vitres, et que parfois la balle perçait ses contrevents.

Ce n'était pas par de petits ressorts d'intrigues timidement ménagés,

indirects, qu'on poussait les masses à la guerre civile. On employait

hardiment les plus grossiers moyens pour leur brouiller l'esprit, les

enivrer de fanatisme; on leur versait l'erreur et le meurtre à pleins

bords. La bonne vierge Marie apparaissait, et voulait qu'on tuât. À Apt,

à Avignon, elle se remua, fit des miracles, déclara qu'elle ne voulait

plus rester dans les mains des constitutionnels, et les réfractaires

l'enlevèrent, au prix d'un violent combat. Mais il y a trop de soleil en

Provence; la Vierge aimait bien mieux apparaître en Vendée, dans les

brumes, les épais fourrés, les haies impénétrables. Elle profita des

vieilles superstitions locales; elle se montra dans trois lieux

différents, et toujours près d'un vieux chêne druidique. Son lieu chéri

était ce Saint-Laurent, d'où les Filles de la sagesse colportaient les

miracles, l'appel au sang.

Cette violente et directe préparation de la guerre civile, cette entente

profonde des femmes avec les prêtres, des prêtres avec le roi, celle du

roi (soupçonnée alors, prouvée depuis) avec les ennemis de la France,

dont il appela les armées dès 1791, tout cela, dis-je, eut son effet.

Les royalistes constitutionnels, qui avaient cru pouvoir concilier la

liberté et la royauté, ménager l'ancien culte, se trouvèrent cruellement

démentis par le roi même et le clergé; ils furent brisés, firent place

aux Girondins, qui tuèrent la royauté, aux Montagnards, qui tuèrent le

roi, mais qui, par cela même, créèrent dans la sensibilité populaire et

dans le coeur des femmes la plus redoutable machine de la

contre-révolution: la légende de Louis XVI.

III

XV

MADAME ROLAND (91-92).

Pour vouloir la République, l'inspirer, la faire, ce n'était pas assez

d'un noble coeur et d'un grand esprit. Il fallait encore une chose... Et

quelle? Être jeune, avoir cette jeunesse d'âme, cette chaleur de sang,

cet aveuglement fécond qui voit déjà dans le monde ce qui n'est encore

qu'en l'âme, et qui, le voyant, le crée... Il fallait avoir la foi.

Il fallait une certaine harmonie, non-seulement de volonté et d'idées,

mais d'habitudes et de moeurs républicaines; avoir en soi la république

intérieure, la république morale, la seule qui légitime et fonde la

république politique; je veux dire posséder le gouvernement de soi-même,

sa propre démocratie, trouver sa liberté dans l'obéissance au devoir...

Et il fallait encore, chose qui semble contradictoire, qu'une telle âme,

vertueuse et forte, eût un moment passionné qui la fit sortir

d'elle-même, la lançât dans l'action.

Dans les mauvais jours d'affaissement, de fatigue, quand la foi

révolutionnaire défaillait en eux, plusieurs des députés et journalistes

principaux de l'époque allaient prendre force et courage dans une maison

où ces deux choses ne manquaient jamais: maison modeste, le petit hôtel

Britannique de la rue Guénégaud, près le pont Neuf. Cette rue, assez

sombre, qui mène à la rue Mazarine, plus sombre encore, n'a, comme on

sait, d'autre vue que les longues murailles de la Monnaie. Ils montaient

au troisième étage, et là, invariablement, trouvaient deux personnes

travaillant ensemble, M. et madame Roland, venus récemment de Lyon. Le

petit salon n'offrait qu'une table où les deux époux écrivaient; la

chambre à coucher, entr'ouverte, laissait voir deux lits. Roland avait

près de soixante ans, elle trente-six, et paraissait beaucoup moins; il

semblait le père de sa femme. C'était un homme assez grand et maigre,

l'air austère et passionné. Cet homme, qu'on a trop sacrifié à la

gloire de sa femme[9], était un ardent citoyen qui avait la France dans

le coeur, un de ces vieux Français de la race des Vauban et des

Boisguilbert, qui, sous la royauté, n'en poursuivaient pas moins, dans

les seules voies ouvertes alors, la sainte idée du bien public.

Inspecteur des manufactures, il avait passé toute sa vie dans les

travaux, les voyages, à rechercher les améliorations dont notre

industrie était susceptible. Il avait publié plusieurs de ces voyages,

et divers traités ou mémoires, relatifs à certains métiers. Sa belle et

courageuse femme, sans se rébuter de l'aridité des sujets, copiait,

traduisait, compilait pour lui. L'_Art du tourbier_, l'_Art du fabricant

de laine rase et sèche_, le _Dictionnaire des manufactures_, avaient

occupé la belle main de madame Roland, absorbé ses meilleures années,

sans autre distraction que la naissance et l'allaitement du seul enfant

qu'elle ait eu. Étroitement associée aux travaux, aux idées de son mari,

elle avait pour lui une sorte de culte filial, jusqu'à lui préparer

souvent ses aliments elle-même; une préparation toute spéciale était

nécessaire, l'estomac du vieillard était délicat, fatigué par le

travail.

Les Femmes de la Révolution · 第 6 / 16 段