réunissait au-dessous de leur salle s'intitulait: Société fraternelle
des patriotes des deux sexes _défenseurs de la Constitution_. Elle avait
pris une forte consistance en mai 91. Dans une grande occasion, où elle
proteste contre les décrets de l'Assemblée constituante, elle tire son
appel à trois mille. Elle reçoit, vers cette époque, un membre illustre,
madame Roland, alors en voyage à Paris.
Nous savons peu, malheureusement, l'histoire des sociétés de femmes.
C'est dans les mentions accidentelles de journaux, dans les
biographies, etc., qu'on en recueille quelques légères traces.
Plusieurs de ces sociétés furent fondées vers 90 et 91 par la brillante
improvisatrice du Midi, Olympe de Gouges, qui, comme Lope de Vega,
dictait une tragédie par jour. Elle était tort illettrée; on a dit même
qu'elle ne savait ni lire ni écrire. Elle était née à Montauban (1755)
d'une revendeuse à la toilette et d'un père marchand, selon les uns,
selon d'autres, homme de lettres. Quelques-uns la croyaient bâtarde de
Louis XV. Cette femme infortunée, pleine d'idées généreuses, fut le
martyr, le jouet de sa mobile sensibilité. Elle a fondé le droit des
femmes par un mot juste et sublime: «Elles ont bien le droit de monter à
la tribune, puisqu'elles ont celui de monter à l'échafaud.»
Révolutionnaire en juillet 89, elle fut royaliste au 6 octobre, quand
elle vit le roi captif à Paris. Républicaine en juin 91, sous
l'impression de la fuite et de la trahison de Louis XVI, elle lui
redevint favorable quand on lui fit son procès. On raillait son
inconséquence, et, dans sa véhémence méridionale, elle proposait aux
railleurs des duels au pistolet.
Le parti de Lafayette contribua surtout à la perdre en la mettant à la
tête d'une fête contre-révolutionnaire. On la fit agir, écrire dans plus
d'une affaire que sa faible tête ne comprenait pas. Mercier et ses
autres amis lui conseillaient en vain de s'arrêter, toujours elle
allait, comptant sur la pureté de ses intentions; elle les expliqua au
public dans un très-noble pamphlet, la _Fierté de l'innocence_. La pitié
lui fut mortelle. Quand elle vit le roi à la barre de la Convention,
républicaine sincère, elle n'offrit pas moins de le défendre. L'offre ne
fut pas acceptée. Mais, dès lors, elle fut perdue.
Les femmes, dans leurs dévouements publics où elles bravent les partis,
risquent bien plus que les hommes. C'était un odieux machiavélisme de ce
temps de mettre la main sur celles dont l'héroïsme pouvait exciter
l'enthousiasme, de les rendre ridicules par ces outrages que la
brutalité inflige aisément à un sexe faible. Un jour, saisie dans un
groupe, Olympe est prise par la tête; un brutal tient cette tête serrée
sous le bras, lui arrache le bonnet; ses cheveux se déroulent... pauvres
cheveux gris, quoiqu'elle n'eût que trente-huit ans; le talent et la
passion l'avaient consumée. «Qui veut la tête d'Olympe pour quinze
sous?» criait le barbare. Elle, doucement, sans se troubler: «Mon ami,
dit-elle, mon ami, j'y mets la pièce de trente.» On rit, et elle
échappa.
Ce ne fut pas pour longtemps. Traduite au tribunal révolutionnaire, elle
eut l'affreuse amertume de voir son fils la renier avec mépris. Là, la
force lui manqua. Par une triste réaction de la nature dont les plus
intrépides ne sont pas toujours exempts, amollie et trempée de larmes,
elle se remit à être femme, faible, tremblante, à avoir peur de la mort.
On lui dit que des femmes enceintes avaient obtenu un ajournement du
supplice. Elle voulut, dit-on, l'être aussi. Un ami lui aurait rendu, en
pleurant, le triste office, dont on prévoyait l'inutilité. Les matrones
et les chirurgiens consultés par le tribunal furent assez cruels pour
dire que, s'il y avait grossesse, elle était trop récente pour qu'on pût
la constater.
Elle reprit tout son courage devant l'échafaud, et mourut en
recommandant à la patrie sa vengeance et sa mémoire.
* * * * *
Les sociétés de femmes, tout à fait changées en 93, influent alors
puissamment. Celle des _Femmes révolutionnaires_ a alors pour chef et
meneur une fille éloquente, hardie; qui, la nuit du 31 mai, dans la
réunion générale de l'Évêché où fut décidée la perte des Girondins, prit
la plus violente initiative et dépassa de beaucoup la fureur des hommes.
Elle avait alors pour amant le jeune Lyonnais Leclerc, disciple, je
crois, de Châlier, et intimement lié avec Jacques Roux, le tribun de la
rue Saint-Martin, dont les prédications répandaient quelques idées
communistes. Leclerc, Roux et d'autres, après la mort de Marat, firent
un journal d'une tendance très-peu maratiste: _Ombre de Marat_.
Ces hardis novateurs, violemment haïs de Robespierre et des Jacobins,
rendirent ceux-ci hostiles aux sociétés de femmes, où leurs nouveautés
étaient bien reçues.
D'autre part, les poissardes ou dames de la halle, royalistes en grande
partie et toutes fort irritées de la diminution de leur commerce, en
voulaient aux sociétés de femmes, que, très-injustement, elles en
rendaient responsables. Plus fortes et mieux nourries que ces femmes
(pauvres ouvrières), elles les battaient souvent. Maintes fois, elles
envahirent une de ces sociétés sous les charniers Saint-Eustache et la
mirent en fuite à force de coups.
D'autre part, les républicaines trouvaient mauvais que les poissardes
négligeassent de porter la cocarde nationale, que tout le monde portait,
conformément à la loi. En octobre 93, époque de la mort des Girondins,
habillées en hommes et armées, elles se promenèrent aux halles et
injurièrent les poissardes. Celles-ci tombèrent sur elles, et, de leurs
robustes mains, leur appliquèrent, au grand amusement des hommes, une
indécente correction. Paris ne parla d'autre chose. La Convention jugea,
mais contre les victimes; elle défendit aux femmes de s'assembler. Cette
grande question sociale se trouva ainsi étranglée par hasard.
Que devint Rose Lacombe? Chose étrange! cette femme violente eut, comme
la plupart des terroristes du temps, un jour de faiblesse et d'humanité
qui faillit la perdre. Elle se compromit fort en essayant de sauver un
suspect. C'est le moment tragique de mars 94. Elle demanda un
passe-port, comme actrice, engagée au théâtre de Dunkerque.
En juin 94, nous la retrouvons assise à la porte des prisons, vendant
aux détenus du vin, du sucre, du pain d'épice, etc., etc., position
lucrative, qui, par la connivence des geôliers, permettait de vendre à
tout prix. On n'eût pu reconnaître la fougueuse bacchante de 93. Elle
était devenue une marchande intéressée; du reste, douce et polie.
XIII
THÉROIGNE DE MÉRICOURT (89-95).
Il existe un fort bon portrait gravé de la belle, vaillante, infortunée
Liègeoise, qui, au 5 octobre, eut la grande initiative de gagner le
régiment de Flandre, de briser l'appui de la royauté, qui, au 10 août,
parmi les premiers combattants, entra au château l'épée à la main, et
reçut une couronne de la main des vainqueurs.--Malheureusement ce
portrait, dessiné à la Salpêtrière, quand elle fut devenue folle,
rappelle bien faiblement l'héroïque beauté qui ravit le coeur de nos
pères et leur fit voir dans une femme l'image même de la Liberté.
La tête ronde et forte (vrai type liégeois), l'oeil noir, un peu gros,
un peu dur, n'a pas perdu sa flamme. La passion y reste encore, et la
trace du violent amour dont cette fille vécut et mourut,--amour d'un
homme? non (quoique la chose semble étrange à dire pour une telle vie),
l'amour de l'idée, l'amour de la Liberté et de la Révolution.
L'oeil de la pauvre fille n'est pourtant point hagard; il est plein
d'amertume, de reproche et de douleur, plein du sentiment d'une si
grande ingratitude!... Du reste, le temps a frappé, non moins que le
malheur. Les traits grossis ont pris quelque chose de matériel. Sauf les
cheveux noirs serrés d'un fichu, tout est abandonné, le sein nu,
dernière beauté qui reste, sein conservé de formes pures, fermes et
virginales, comme pour témoigner que l'infortunée, prodiguée aux
passions des autres, elle-même usa peu de la vie.
Pour comprendre cette femme, il faudrait bien connaître son pays, le
pays wallon, de Tournai jusqu'à Liège, connaître surtout Liège, notre
ardente petite France de Meuse, avant-garde jetée si loin au milieu des
populations allemandes des Pays-Bas. J'ai conté sa glorieuse histoire au
quinzième siècle, quand, brisée tant de fois, jamais vaincue, cette
population héroïque d'une ville combattit un empire, quand trois cents
Liègeois, une nuit, forcèrent un camp de quarante mille hommes pour tuer
Charles le Téméraire. (_Histoire de France_, t. VI.) Dans nos guerres
de 93, j'ai dit comment un ouvrier wallon, un batteur de fer de Tournai,
le ferblantier Meuris, par un dévouement qui rappelle celui de ces trois
cents, sauva la ville de Nantes, comment la Vendée s'y brisa pour le
salut de la France. (_Histoire de la Révolution_.)
Pour comprendre Théroigne, il faudrait connaître encore le sort de la
ville de Liège, ce martyr de la liberté au commencement de la
Révolution. Serve de la pire tyrannie, serve de prêtres, elle
s'affranchit deux ans, et ce fut pour retomber sous son évêque, rétabli
par l'Autriche. Réfugiés en foule chez nous, les Liègeois brillèrent
dans nos armées par leur valeur fougueuse, et marquèrent non moins dans
nos clubs par leur colérique éloquence. C'étaient nos frères ou nos
enfants. La plus touchante fête de la Révolution est peut-être celle où
la Commune, les adoptant solennellement, promena dans Paris les archives
de Liège, avant de les recevoir dans son sein à l'Hôtel de Ville.
Théroigne était la fille d'un fermier aisé, qui lui avait fait donner
quelque éducation, et elle avait une grande vivacité d'esprit, beaucoup
d'éloquence naturelle: cette race du Nord tient beaucoup du Midi.
Séduite par un seigneur allemand, abandonnée, fort admirée en Angleterre
et entourée d'amants, elle leur préférait à tous un chanteur italien, un
castrat, laid et vieux, qui la pillait, vendit ses diamants. Elle se
faisait alors appeler, en mémoire de son pays (la Campine), comtesse de
Campinados. En France, ses passions furent de même pour des hommes
étrangers à l'amour. Elle déclarait détester l'immoralité de Mirabeau;
elle n'aimait que le sec et froid Sicyès, ennemi né des femmes. Elle
distinguait, encore un homme austère, l'un de ceux qui fondèrent plus
tard le culte de la Raison, l'auteur du calendrier républicain, le
mathématicien Romme, aussi laid de visage qu'il était pur et grand de
coeur; il le perça, ce coeur, le jour où il crut la République morte.
Romme, en 89, arrivait de Russie; il était gouverneur du jeune prince
Strogonoff, et ne se faisait aucun scrupule de mener son élève aux
salons de la Liègeoise, fréquentés par des hommes comme Sieyès et
Pétion. C'est dire assez que Théroigne, quelle que fût sa position
douteuse, n'était nullement une fille.
Les jours entiers, elle les passait, à l'Assemblée, ne perdait pas un
mot de ce qui s'y disait. Une des plaisanteries les plus ordinaires des
royalistes qui rédigeaient les _Actes des apôtres_, c'était de marier
Théroigne au député Populus, qui ne la connaissait même pas.
Quand Théroigne n'aurait rien fait, elle serait immortelle par un numéro
admirable de Camille Desmoulins sur une séance des Cordeliers. Voici
l'extrait que j'en ai fait ailleurs:
«L'orateur est interrompu. Un bruit se fait à la porte, un murmure
flatteur, agréable... Une jeune femme entre et veut parler... Comment!
ce n'est pas moins que mademoiselle Théroigne, la belle amazone de
Liège! Voilà bien sa redingote de soie rouge, son grand sabre du 5
octobre. L'enthousiasme est au comble. «C'est la reine de Saba, s'écrie
Desmoulins, qui vient visiter le Salomon des districts.»
«Déjà elle a traversé toute l'Assemblée d'un pas léger de panthère, elle
est montée à la tribune. Sa jolie tête inspirée, lançant des éclairs,
apparaît entre les sombres figures apocalyptiques de Danton et de Marat.
«Si vous êtes vraiment des Salomons, dit Théroigne, eh bien, vous le
prouverez, vous bâtirez le Temple, le temple de la liberté, le palais de
l'Assemblée nationale... Et vous le bâtirez sur la place où fut la
Bastille.
«Comment! tandis que le pouvoir exécutif habite le plus beau palais de
l'univers, le pavillon de Flore et les colonnades du Louvre, le pouvoir
législatif est encore campé sous les tentes, au Jeu de paume, aux Menus,
au Manège... comme la colombe de Noé, qui n'a point où poser le pied!
«Cela ne peut rester ainsi. Il faut que les peuples, en regardant les
édifices qu'habiteront les deux pouvoirs, apprennent, par la vue seule,
où réside le vrai souverain. Qu'est-ce qu'un souverain sans palais? Un
dieu sans autel. Qui reconnaîtra son culte?
«Bâtissons-le, cet autel. Et que tous y contribuent, que tous apportent
leur or, leurs pierreries; moi, voici les miennes. Bâtissons le seul
vrai temple. Nul autre n'est digne de Dieu que celui où fut prononcée la
Déclaration des droits de l'homme. Paris, gardien de ce temple, sera
moins une cité que la patrie commune à toutes, le rendez-vous des
tribus, leur Jérusalem!»
Quand Liège, écrasée par les Autrichiens, fut rendue à son tyran
ecclésiastique, en 1791, Théroigne ne manqua pas à sa patrie. Mais elle
fut suivie de Paris à Liège, arrêtée en arrivant, spécialement comme
coupable de l'attentat du 6 octobre contre la reine de France, soeur de
l'empereur Léopold. Menée à Vienne, et relâchée à la longue, faute de
preuves, elle revint exaspérée, surtout contre les agents de la reine
qui l'auraient suivie, livrée. Elle écrivit son aventure; elle voulait
l'imprimer; elle en avait lu, dit-on, quelques pages aux Jacobins,
lorsque éclata le 10 août.
Un des hommes qu'elle haïssait le plus était le journaliste Suleau, l'un
des plus furieux agents de la contre-révolution. Elle lui en voulait,
non-seulement pour les plaisanteries dont il l'avait criblée, mais pour
avoir publié, à Bruxelles chez les Autrichiens, un des journaux qui
écrasèrent la Révolution à Liège, le _Tocsin des rois_. Suleau était
dangereux, non par sa plume seulement, mais par son courage, par ses
relations infiniment étendues, dans sa province et ailleurs. Montlosier
conte que Suleau, dans un danger, lui disait: «J'enverrai, au besoin,
toute ma Picardie à votre secours.» Suleau, prodigieusement actif, se
multipliait; on le rencontrait souvent déguisé. Lafayette, dès 90, dit
qu'on le trouva ainsi, sortant le soir de l'hôtel de l'archevêque de
Bordeaux. Déguisé cette fois encore, armé, le matin même du 10 août, au
moment de la plus violente fureur populaire, quand la foule, ivre
d'avance du combat qu'elle allait livrer, ne cherchait qu'un ennemi,
Suleau, pris, dès lors était mort. On l'arrêta dans une fausse
patrouille de royalistes, armés d'espingoles, qui faisaient une
reconnaissance autour des Tuileries.
Théroigne se promenait avec un garde-française sur la terrasse des
Feuillants quand on arrêta Suleau. S'il périssait, ce n'était pas elle
du moins qui pouvait le mettre à mort. Les plaisanteries mêmes qu'il
avait lancées contre elle auraient dû le protéger. Au point de vue
chevaleresque, elle devait le défendre; au point de vue qui dominait
alors, l'imitation farouche des républicains de l'antiquité, elle devait
frapper l'ennemi public, quoiqu'il fût son ennemi. Un commissaire, monté
sur un tréteau, essayait de calmer la foule; Théroigne le renversa, le
remplaça, parla contre Suleau. Deux cents hommes de garde nationale
défendaient les prisonniers; on obtint de la section un ordre de cesser
toute résistance. Appelés un à un, ils furent égorgés par la foule.
Suleau montra, dit-on, beaucoup de courage, arracha un sabre aux
égorgeurs, essaya de se faire jour. Pour mieux orner le récit, on
suppose que la virago (petite et fort délicate, malgré son ardente
énergie) aurait sabré de sa main cet homme de grande taille, d'une
vigueur et d'une force décuplées par le désespoir. D'autres disent que
ce fut le garde-française qui donnait le bras à Théroigne qui porta le
premier coup.
Sa participation au 10 août, la couronne que lui décernèrent les
Marseillais vainqueurs, avaient resserré ses liens avec les Girondins
amis de ces Marseillais et qui les avaient fait venir. Elle s'attacha
encore plus à eux par leur horreur commune pour les massacres de
Septembre, qu'elle flétrit énergiquement. Dès avril 92, elle avait
violemment rompu avec Robespierre, disant fièrement dans un café que,
s'il calomniait sans preuves, «elle lui retirait son estime.» La chose,
contée le soir ironiquement par Collot-d'Herbois aux Jacobins, jeta
l'amazone dans un amusant accès de fureur. Elle était dans une tribune,
au milieu des dévotes de Robespierre. Malgré les efforts qu'on faisait
pour la retenir, elle sauta par-dessus la barrière qui séparait les
tribunes de la salle, perça cette foule ennemie, demanda en vain la
parole; on se boucha les oreilles, craignant d'ouïr quelque blasphème
contre le dieu du temple; Théroigne fut chassée sans être entendue.
Elle était encore fort populaire, aimée, admirée de la foule pour son
courage et sa beauté. On imagina un moyen de lui ôter ce prestige, de
l'avilir par une des plus lâches violences qu'un homme puisse exercer
sur une femme. Elle se promenait presque seule sur la terrasse des
Tuileries; ils formèrent un groupe autour d'elle, le fermèrent tout à
coup sur elle, la saisirent, lui levèrent les jupes, et, nue, sous les
risées de la foule, la fouettèrent comme un enfant. Ses prières, ses
cris, ses hurlements de désespoir, ne firent qu'augmenter les rires de
cette foule cynique et cruelle. Lâchée enfin, l'infortunée continua ses
hurlements; tuée par cette injure barbare dans sa dignité et dans son
courage, elle avait perdu l'esprit. De 1795 jusqu'en 1817, pendant cette
longue période de vingt-quatre années (toute une moitié de sa vie!),
elle resta folle furieuse, hurlant comme au premier jour. C'était un
spectacle à briser le coeur de voir cette femme héroïque et charmante,
tombée plus bas que la bête, heurtant ses barreaux, se déchirant
elle-même et mangeant ses excréments. Les royalistes se sont complu à
voir là une vengeance de Dieu sur celle dont la beauté fatale enivra la
Révolution dans ses premiers jours.
XIV
LES VENDÉENNES EN 90 ET 91.
Au moment où les émigrés, amenant l'ennemi par la main, lui ouvrent nos
frontières de l'Est, le 24 et le 25 août, anniversaire de la
Saint-Barthélémy, éclate dans l'Ouest la guerre de la Vendée.
Chose étrange! ce fut le 25 août, le jour où le paysan vendéen attaquait
la Révolution, que la Révolution, dans sa partialité généreuse, jugeait
pour le paysan le long procès des siècles, abolissant les droits féodaux
_sans indemnité_.
À ce moment, toutes les nations, Savoie, Italie, Allemagne, Belgique,
les cités qui en sont les portes, Nice, Chambéry, Mayence, Liège,
Bruxelles, Anvers, recevaient, appelaient le drapeau tricolore; toutes
ambitionnaient de devenir françaises. Et il se trouve un peuple
tellement aveugle, qu'il arme contre la France, sa mère, contre le
peuple qui est lui-même! Ces pauvres gens ignorants, égarés, criaient:
Mort à la nation!
Tout est mystère dans cette guerre de Vendée. C'est une guerre de
ténèbres et d'énigmes, une guerre de fantômes, d'insaisissables esprits.
Les rapports les plus contradictoires circulent dans le public. Les
enquêtes n'apprennent rien. Après quelque fait tragique, les
commissaires envoyés arrivent, inattendus, dans la paroisse, et tout est
paisible; le paysan est au travail, la femme est sur sa porte, au milieu
de ses enfants, assise, et qui file; au cou son grand chapelet. Le
seigneur? on le trouve à table; il invite les commissaires; ceux-ci se
retirent charmés. Les meurtres et les incendies recommencent le
lendemain.
Où donc pouvons-nous saisir le fuyant génie de la guerre civile?
Regardons. Je ne vois rien, sinon là-bas sur la lande, une soeur grise
qui trotte humblement et tête basse.
Je ne vois rien. Seulement j'entrevois entre deux bois une dame à
cheval, qui, suivie d'un domestique, va rapide, sautant les fossés,
quitte la route et prend la traverse. Elle se soucie peu, sans doute,
d'être rencontrée.
Sur la route même chemine, le panier au bras, portant ou des oeufs, ou
des fruits, une honnête paysanne. Elle va vite, et veut arriver à la
ville avant la nuit.
Mais la soeur, mais la dame, mais la paysanne, enfin, où vont-elles?
Elles vont par trois chemins, elles arrivent au même lieu. Elles vont,
toutes les trois, frapper à la porte d'un couvent. Pourquoi pas? La dame
a là sa petite fille qu'on élève; la paysanne y vient vendre; la bonne
soeur y demande abri pour une seule nuit.
Voulez-vous dire qu'elles y viennent prendre les ordres du prêtre? Il
n'y est pas aujourd'hui.--Oui, mais il y fut hier. Il fallait bien qu'il
vint le samedi confesser les religieuses. Confesseur et directeur, il ne
les dirige pas seules, mais par elles bien d'autres encore; il confie à
ces coeurs passionnés, à ces langues infatigables, tel secret qu'on veut
faire savoir, tel faux bruit qu'on veut répandre, tel signal qu'on veut
faire courir. Immobile dans sa retraite, par ces nonnes immobiles, il
remue toute la contrée.
Femme et prêtre, c'est là tout, la Vendée, la guerre civile.
Notez bien que, sans la femme, le prêtre n'aurait rien pu.
«_Ah! brigandes_, disait un soir un commandant républicain, arrivant
dans un village où les femmes seules restaient, lorsque cette guerre
effroyable avait fait périr tant d'hommes, _ce sont les femmes_,
disait-il, _qui sont cause de nos malheurs; sans les femmes, la
République serait déjà établie, et nous serions chez nous
tranquilles_... Allez, vous périrez toutes, nous vous fusillerons
demain. Et, après-demain, les brigands viendront eux-mêmes nous tuer.»
(_Mémoires de madame de Sapinaud_.)
Il ne tua pas les femmes. Mais il avait dit, en réalité, le vrai mot de
la guerre civile. Il le savait mieux que tout autre. Cet officier
républicain était un prêtre qui avait jeté la soutane; il savait
parfaitement que toute l'oeuvre des ténèbres s'était accomplie par
l'intime et profonde entente de la femme et du prêtre.
La femme, c'est la maison; mais c'est tout autant l'église et le
confessionnal. Cette sombre armoire de chêne, où la femme, à genoux,
parmi les larmes et les prières, reçoit, renvoie, plus ardente,
l'étincelle fanatique, est le vrai foyer de la guerre civile.
La femme, qu'est-ce encore? le lit, l'influence toute-puissante des
habitudes conjugales, la force invincible des soupirs et des pleurs sur
l'oreiller... Le mari dort, fatigué. Mais elle, elle ne dort pas. Elle
se tourne, se retourne; elle parvient à l'éveiller. Chaque fois,
profond soupir, parfois un sanglot. «Mais qu'as-tu donc cette
nuit?--Hélas! le pauvre Roi au Temple!... Hélas! ils l'ont souffleté,
comme Notre-Seigneur Jésus-Christ!»--Et, si l'homme s'endort un moment:
«On dit qu'on va vendre l'église! l'église et le presbytère!... Ah!
malheur, malheur à celui qui achètera!...»
Ainsi, dans chaque famille, dans chaque maison, la contre-révolution
avait un prédicateur ardent, zélé, infatigable, nullement suspect,
sincère, naïvement passionné, qui pleurait, souffrait, ne disait pas une
parole qui ne fût ou ne parût un éclat du coeur brisé... Force immense,
vraiment invincible. À mesure que la Révolution, provoquée par les
résistances, était obligée de frapper un coup, elle en recevait un
autre: la réaction des pleurs, le soupir, le sanglot, le cri de la
femme, plus perçant que les poignards.
Peu à peu, ce malheur immense commença à se révéler, ce cruel divorce:
la femme devenait l'obstacle et la contradiction du progrès
révolutionnaire, que demandait le mari.
Ce fait, le plus grave et le plus terrible de l'époque, a été trop peu
remarqué.
Le fer trancha la vie de bien des hommes. Mais voici qui est bien plus:
un invisible fer tranche le noeud de la famille, met l'homme d'un côté,
la femme de l'autre.