Bonaparte la haïssait, croyant qu'elle avait aidé Necker dans ses

derniers ouvrages, fort contraires à sa politique. Il n'a pas trouvé de

meilleur moyen de la dénigrer que de dire qu'elle lui avait fait je ne

sais quelle déclaration d'amour; chose infiniment peu probable à

l'époque où elle était toute livrée à Benjamin Constant, qu'elle lança

dans l'opposition contre Bonaparte. On sait les persécutions ridicules

du maître de l'Europe, l'exil de madame de Staël, la saisie de son

_Allemagne_, et les étranges propositions qu'on lui fit porter plusieurs

fois. Bonaparte, consul, lui avait offert de lui rembourser deux

millions, prêtés en 89 par M. Necker, et, plus tard, il lui fit demander

d'écrire pour le roi de Rome.

En 1812, il lui fallut fuir en Autriche, en Russie, en Suède. La terre

lui manquait lorsqu'elle écrivit ses _Dix ans d'exil_. Elle avait

épousé, en 1810, un jeune officier, malade et blessé, M. de Rocca, plus

jeune de vingt et un ans. Elle est morte en 1817.

Au total, femme excellente, d'un bon coeur et d'un grand talent, qui,

peut-être, sans les salons, sans les amitiés médiocres, sans les misères

du monde parleur, du monde scribe, eût eu du génie.

X

LES SALONS.--MADAME DE CONDORCET.

Presque en face des Tuileries, sur l'autre rive, en vue du pavillon de

Flore et du salon royaliste de madame de Lamballe, est le palais de la

Monnaie. Là fut un autre salon, celui de M. de Condorcet, qu'un

contemporain appelle le foyer de la République.

Ce salon européen de l'illustre secrétaire de l'Académie des sciences

vit en effet se concentrer, de tous les points du monde, la pensée

républicaine du temps. Elle y fermenta, y prit corps et figure, y trouva

ses formules. Pour l'initiative et l'idée première, elle appartenait,

nous l'avons vu, dès 89, à Camille Desmoulins. En juin 91, Bonneville

et les Cordeliers ont poussé le premier cri.

Le dernier des philosophes du grand dix-huitième siècle, celui qui

survivait à tous pour voir leurs théories lancées dans le champ des

réalités, était M. de Condorcet, secrétaire de l'Académie des sciences,

le successeur de d'Alembert, le dernier correspondant de Voltaire, l'ami

de Turgot. Son salon était le centre naturel de l'Europe pensante. Toute

nation, comme toute science, y avait sa place. Tous les étrangers

distingués, après avoir reçu les théories de la France, venaient là en

chercher, en discuter l'application. C'étaient l'Américain Thomas Payne,

l'Anglais Williams, l'Écossais Mackintosh, le Genévois Dumont,

l'Allemand Anacharsis Clootz; ce dernier, nullement en rapport avec un

tel salon, mais en 91 tous y venaient, tous y étaient confondus. Dans un

coin immuablement était l'ami assidu, le médecin Cabanis, maladif et

mélancolique, qui avait transporté à cette maison le tendre, le profond

attachement qu'il avait eu pour Mirabeau.

Parmi ces illustres penseurs planait la noble et virginale figure de

madame de Condorcet, que Raphaël aurait prise pour type de la

métaphysique. Elle était toute lumière; tout semblait s'éclairer,

s'épurer sous son regard. Elle avait été chanoinesse, et paraissait

moins encore une dame qu'une noble demoiselle. Elle avait alors

vingt-sept ans (vingt-deux de moins que son mari). Elle venait d'écrire

_ses Lettres sur la Sympathie_, livre d'analyse fine et délicate, où,

sous le voile d'une extrême réserve, on sent néanmoins souvent la

mélancolie d'un jeune coeur auquel quelque chose a manqué[4]. On a

supposé vainement qu'elle eût ambitionné les honneurs, la faveur de la

cour, et que son dépit la jeta dans la Révolution. Rien de plus loin

d'un tel caractère.

[Note 4: Le touchant petit livre écrit avant la Révolution a été

publié après, en 98; il participe des deux époques. Les lettres sont

adressées à Cabanis, le beau-frère de l'aimable auteur, l'ami

inconsolable, le confident de la blessure profonde. Elles sont achevées

dans ce pâle Élysée d'Auteuil, plein de regrets, d'ombres aimées. Elles

parlent bas, ces lettres; la sourdine est mise aux cordes sensibles.

Dans une si grande réserve, néanmoins, on ne distingue pas toujours,

parmi les allusions, ce qui est des premiers chagrins de la jeune fille

ou des regrets de la veuve. Est-ce à Condorcet, est-ce à Cabanis que

s'adresse ce passage délicat, ému, qui allait être éloquent, mais elle

s'arrête à temps: «Le réparateur et le guide de notre bonheur...»]

Ce qui est moins invraisemblable, c'est ce qu'on a dit aussi: qu'avant

d'épouser Condorcet elle lui aurait déclaré qu'elle n'avait point le

coeur libre; elle aimait, et sans espoir. Le sage accueillit cet aveu

avec une bonté paternelle; il le respecta. Deux ans entiers, selon la

même tradition, ils vécurent comme deux esprits. Ce ne fut qu'en 89, au

beau moment de juillet, que madame de Condorcet vit tout ce qu'il y

avait de passion dans cet homme froid en apparence; elle commença

d'aimer le grand citoyen, l'âme tendre et profonde qui couvait, comme

son propre bonheur, l'espoir du bonheur de l'espèce humaine. Elle le

trouva jeune de l'éternelle jeunesse de cette grande idée, de ce beau

désir. L'unique enfant qu'ils aient eu naquit neuf mois après la prise

de la Bastille, en avril 90.

Condorcet, âgé alors de quarante-neuf ans, se retrouvait jeune, en

effet, de ces grands événements; il commençait une vie nouvelle, la

troisième. Il avait eu celle du mathématicien avec d'Alembert, la vie

critique avec Voltaire, et maintenant il s'embarquait sur l'océan de la

vie politique. Il avait rêvé le progrès; aujourd'hui il allait le faire,

ou du moins s'y dévouer. Toute sa vie avait offert une remarquable

alliance entre deux facultés rarement unies, la ferme raison et la foi

infinie à l'avenir. Ferme contre Voltaire même, quand il le trouva

injuste, ami des Économistes, sans aveuglement pour eux, il se maintint

de même indépendant à l'égard de la Gironde. On lit encore avec

admiration son plaidoyer pour Paris contre le préjugé des provinces, qui

fut celui des Girondins.

Ce grand esprit était toujours présent, éveillé, maître de lui-même. Sa

porte était toujours ouverte, quelque travail abstrait qu'il fit. Dans

un salon, dans une foule, il pensait toujours; il n'avait nulle

distraction. Il parlait peu, entendait tout, profitait de tout; jamais

il n'a rien oublié. Toute personne spéciale qui l'interrogeait le

trouvait plus spécial encore dans la chose qui l'occupait. Les femmes

étaient étonnées, effrayées, de voir qu'il savait jusqu'à l'histoire de

leurs modes, et très-haut en remontant, et dans le plus grand détail. Il

paraissait très-froid, ne s'épanchait jamais. Ses amis ne savaient son

amitié que par l'extrême ardeur qu'il mettait secrètement à leur rendre

des services. «C'est un volcan sous la neige,» disait d'Alembert. Jeune,

dit-on, il avait aimé, et, n'espérant rien, il fut un moment tout près

du suicide. Âgé alors et bien mûr, mais au fond non moins ardent, il

avait pour sa Sophie un amour contenu, immense, de ces passions

profondes d'autant plus qu'elles sont tardives, plus profondes que la

vie même, et qu'on ne peut pas sonder.

Noble époque! et qu'elles furent dignes d'être aimées, ces femmes,

dignes d'être confondues par l'homme avec l'idéal même, la patrie et la

vertu!... Qui ne se rappelle encore ce déjeuner funèbre, où pour la

dernière fois les amis de Camille Desmoulins le prièrent d'arrêter son

_Vieux Cordelier_, d'ajourner sa demande du _Comité de la clémence_? Sa

Lucile, s'oubliant comme épouse et comme mère, lui jette les bras au

cou: «Laissez-le, dit-elle, laissez, qu'il suive sa destinée!»

Ainsi elles ont glorieusement consacré le mariage et l'amour, soulevant

le front fatigué de l'homme en présence de la mort, lui versant la vie

encore, l'introduisant dans l'immortalité...

Elles aussi, elles y seront toujours. Toujours les hommes qui viendront

regretteront de ne point les avoir vues, ces femmes héroïques et

charmantes. Elles restent associées, en nous, aux plus nobles rêves du

coeur, types et regret d'amour éternel!

Il y avait comme une ombre de cette tragique destinée dans les traits et

l'expression de Condorcet. Avec une contenance timide (comme celle du

savant, toujours solitaire au milieu des hommes), il avait quelque chose

de triste, de patient, de résigné. Le haut du visage était beau. Les

yeux, nobles et doux, pleins d'une idéalité sérieuse, semblaient

regarder au fond de l'avenir. Et cependant son front vaste à contenir

toute science semblait un magasin immense, un trésor complet du passé.

L'homme était, il faut le dire, plus vaste que fort. On le pressentait à

sa bouche, un peu molle et faible, un peu retombante. L'universalité,

qui disperse l'esprit sur tout objet, est une cause d'énervation.

Ajoutez qu'il avait passé sa vie dans le dix-huitième siècle, et qu'il

en portait le poids. Il en avait traversé toutes les disputes, les

grandeurs et les petitesses. Il en avait fatalement les contradictions.

Neveu d'un évêque tout jésuite, élevé en partie par ses soins, il devait

beaucoup aussi au patronage des Larochefoucauld. Quoique pauvre, il

était noble, titré, marquis de Condorcet. Naissance, position,

relations, beaucoup de choses le rattachaient à l'ancien régime. Sa

maison, son salon, sa femme, présentaient même contraste.

Madame de Condorcet, née Grouchy, d'abord chanoinesse, élève

enthousiaste de Rousseau et de la Révolution, sortie de sa position

demi-ecclésiastique pour présider un salon qui était, le centre des

libres penseurs, semblait une noble religieuse de la philosophie.

La crise de juin 91 devait décider Condorcet, elle l'appelait à se

prononcer. Il lui fallait choisir entre ses relations, ses précédents

d'une part, et de l'autre ses idées. Quant aux intérêts, ils étaient

nuls avec un tel homme. Le seul peut-être auquel il eût été sensible,

c'est que, la République abaissant toute grandeur de convention et

rehaussant d'autant les supériorités naturelles, sa Sophie se fût

trouvée reine.

M. de Larochefoucauld, son intime ami, ne désespérait pas de neutraliser

son républicanisme, comme celui de Lafayette. Il croyait avoir bon

marché du savant modeste, de l'homme doux et timide, que sa famille

d'ailleurs avait autrefois protégé. On allait jusqu'à affirmer, répandre

dans le public que Condorcet partageait les idées royalistes de Sieyès.

On le compromettait ainsi, et en même temps on lui offrait comme

tentation la perspective d'être nommé gouverneur du Dauphin.

Ces bruits le décidèrent probablement à se déclarer plus tôt qu'il

n'aurait fait peut-être. Le 1er juillet, il fit annoncer par la

_Bouche-de-fer_ qu'il parlerait au Cercle social sur la République. Il

attendit jusqu'au 12, et ne le fit qu'avec certaine réserve. Dans un

discours ingénieux, il réfutait plusieurs des objections banales qu'on

fait à la République, ajoutant toutefois ces paroles, qui étonnèrent

fort: «Si pourtant le peuple se réserve d'appeler une Convention pour

prononcer si l'on conserve le trône, si l'hérédité continue pour un

petit nombre d'années entre deux Conventions, _la royauté, en ce cas,

n'est pas essentiellement contraire aux droits des citoyens_...» Il

faisait allusion au bruit qui courait, qu'on devait le nommer gouverneur

du Dauphin, et disait qu'en ce cas il lui apprendrait surtout à savoir

se passer du trône.

Cette apparence d'indécision ne plut pas beaucoup aux républicains, et

choqua les royalistes. Ceux-ci furent bien plus blessés encore, quand on

répandit dans Paris un pamphlet spirituel, moqueur, écrit d'une main si

grave. Condorcet y fut probablement l'écho et le secrétaire de la jeune

société qui fréquentait son salon. Le pamphlet était une _Lettre d'un

jeune mécanicien_, qui, pour une somme modique, s'engageait à faire un

excellent roi constitutionnel.

«Ce roi, disait-il, s'acquitterait à merveille des fonctions de la

royauté, marcherait aux cérémonies, siégerait convenablement, irait à la

messe, et même, au moyen de certain ressort, prendrait des mains du

président de l'Assemblée la liste des ministres que désignerait la

majorité... Mon roi ne serait pas dangereux pour la liberté; et

cependant, en le réparant avec soin, il serait éternel, ce qui est

encore plus beau que d'être héréditaire. On pourrait même le déclarer

inviolable sans injustice, et le dire infaillible sans absurdité.»

Chose remarquable. Cet homme mûr et grave, qui s'embarquait par une

plaisanterie sur l'océan de la Révolution, ne se dissimulait nullement

les chances qu'il allait courir. Plein de foi dans l'avenir lointain de

l'espèce humaine, il en avait moins pour le présent, ne se faisait nulle

illusion sur la situation, en voyait très-bien les dangers. Il les

craignait, non pour lui-même (il donnait volontiers sa vie), mais pour

cette femme adorée, pour ce jeune enfant né à peine du moment sacré de

Juillet. Depuis plusieurs mois, il s'était secrètement informé du port

par lequel il pourrait, au besoin, faire échapper sa famille, et il

s'était arrêté à celui de Saint-Valery.

Tout fut ajourné, et, de proche en proche, l'événement arriva. Il arriva

par Condorcet lui-même; cet homme si prudent devint hardi en pleine

Terreur. Rédacteur du projet de Constitution en 92, il attaqua

violemment la Constitution de 93, et fut obligé de chercher un asile

contre la proscription.

XI

SUITE.--MADAME DE CONDORCET (94).

«L'amour est fort comme la mort.»--Et ce sont ces temps de mort qui sont

ses triomphes peut-être; car la mort verse à l'amour je ne sais quoi

d'âcre et de brûlant, d'amères et divines saveurs qui ne sont point

d'ici-bas.

En lisant l'audacieux voyage de Louvet à travers toute la France pour

retrouver ce qu'il aimait, en assistant à ces moments où, réunis par le

sort dans la cachette de Paris ou la caverne du Jura, ils tombent dans

les bras l'un de l'autre, défaillants, anéantis, qui n'a dit cent fois:

«Ô mort, si tu as cette puissance de centupler, transfigurer à ce point

les joies de la vie, tu tiens vraiment les clefs du ciel!»

L'amour a sauvé Louvet. Il avait perdu Desmoulins en le confirmant dans

son héroïsme. Il n'a pas été étranger à la mort de Condorcet.

Le 6 avril 1794, Louvet entrait dans Paris pour revoir sa Lodoïska;

Condorcet en sortait, pour diminuer les dangers de sa Sophie.

C'est du moins la seule explication qu'on puisse trouver à cette fuite

du proscrit qui lui fit quitter son asile.

Dire, comme on a fait, que Condorcet sortit de Paris uniquement pour

voir la campagne et séduit par le printemps, c'est une étrange

explication, invraisemblable et peu sérieuse.

Pour comprendre, il faut voir la situation de cette famille.

Madame de Condorcet, belle, jeune et vertueuse, épouse de l'illustre

proscrit, qui eût pu être son père, s'était trouvée, au moment de la

proscription et du séquestre des biens, dans un complet dénûment. Ni

l'un ni l'autre n'avait les moyens de fuir. Cabanis, leur ami, s'adressa

à deux élèves en médecine, célèbres depuis, Pinel et Boyer. Condorcet

fut mis par eux dans un lieu quasi-public, chez une dame Vernet, près du

Luxembourg, qui prenait quelques pensionnaires pour le logis et la

table. Cette dame fut admirable. Un Montagnard qui logeait dans la

maison se montra bon et discret, rencontrant Condorcet tous les jours,

sans vouloir le reconnaître. Madame de Condorcet logeait à Auteuil, et

chaque jour venait à Paris à pied. Chargée d'une soeur malade, de sa

vieille gouvernante, embarrassée d'un jeune enfant, il lui fallait

pourtant vivre, faire vivre les siens. Un jeune frère du secrétaire de

Condorcet tenait pour elle, rue Saint-Honoré, n° 352 (à deux pas de

Robespierre) une petite boutique de lingerie. Dans l'entre-sol au-dessus

de la boutique, elle faisait des portraits. Plusieurs des puissants du

moment venaient se faire peindre. Nulle industrie ne prospéra davantage

sous la Terreur; on se hâtait de fixer sur la toile une ombre de cette

vie si peu sûre. L'attrait singulier de pureté, de dignité, qui était en

cette jeune femme, amenait là les violents, les ennemis de son mari. Que

ne dut-elle pas entendre? Quelles dures et cruelles paroles! Elle en est

restée atteinte, languissante, maladive pour toujours. Le soir, parfois,

quand elle osait, tremblante et le coeur brisé, elle se glissait dans

l'ombre jusqu'à la rue Servandoni, sombre, humide ruelle, cachée sous

les tours de Saint-Sulpice. Frémissant d'être rencontrée, elle montait

d'un pas léger au pauvre réduit du grand homme; l'amour et l'amour

filial donnaient à Condorcet quelques heures de joie, de bonheur.

Inutile de dire ici combien elle cachait les épreuves du jour, les

humiliations, les duretés, les légèretés barbares, ces supplices d'une

âme blessée, au prix desquels elle soutenait son mari, sa famille,

diminuant les haines par sa patience, charmant les colères, peut-être

retenant le fer suspendu. Mais Condorcet était trop pénétrant pour ne

pas deviner toute chose; il lisait tout, sous ce pâle sourire dont elle

déguisait sa mort intérieure. Si mal caché, pouvant à tout moment se

perdre et la perdre, comprenant parfaitement tout ce qu'elle souffrait

et risquait pour lui, il ressentait le plus puissant aiguillon de la

Terreur. Peu expansif, il gardait tout, mais haïssait de plus en plus

une vie qui compromettait ce qu'il aimait plus que la vie.

Qu'avait-il fait pour mériter ce supplice? Nulle des fautes des

Girondins. Loin d'être fédéraliste, il avait, dans un livre ingénieux,

défendu le droit de Paris, démontré l'avantage d'une telle capitale,

comme instrument de centralisation. Le nom de la République, le premier

manifeste républicain, avait été écrit chez lui et lancé par ses amis,

quand Robespierre, Danton, Vergniaud, tous enfin hésitaient encore. Il

avait écrit, il est vrai, ce premier projet de constitution,

impraticable, inapplicable, dont on n'eût jamais pu mettre la machine en

mouvement, tant elle est chargée, surchargée, de garanties, de

barrières, d'entraves pour le pouvoir, d'assurances pour l'individu. Le

mot terrible de Chabot, que la constitution préférée, celle de 93, n'est

qu'un piège, un moyen habile d'organiser la dictature, Condorcet ne

l'avait pas dit, mais il l'avait démontré dans une brochure violente.

Chabot, effrayé de sa propre audace, crut se concilier Robespierre en

faisant proscrire Condorcet.

Celui-ci, qui avait fait cette chose hardie le lendemain du 31 mai,

savait bien qu'il jouait sa vie. Il s'était fait donner un poison sûr

par Cabanis. Fort de cette arme, et pouvant toujours disposer de lui, il

voulait, de son asile, continuer la polémique, le duel de la logique

contre le couteau, terrifier la Terreur des traits vainqueurs de la

Raison. Telle était sa foi profonde dans ce dieu du dix-huitième siècle,

dans son infaillible victoire par le bon sens du genre humain.

Une douce puissance l'arrêta, invincible et souveraine, la voix de cette

femme aimée, souffrante fleur, laissée là en otage aux violences du

monde, tellement exposée par lui, qui pour lui vivait, mourait. Madame

de Condorcet lui demanda le sacrifice le plus fort, celui de sa passion,

de son combat engagé, c'est-à-dire celui de son coeur. Elle lui dit de

laisser là ses ennemis d'un jour, tout ce monde de furieux qui allait

passer, et de s'établir hors du temps, de prendre déjà possession de son

immortalité, de réaliser l'idée qu'il avait nourrie d'écrire un

_Tableau des progrès de l'esprit humain_.

Grand fut l'effort. Il y paraît à l'absence apparente de passion, à la

froideur austère et triste que l'auteur s'est imposée. Bien des choses

sont élevées, beaucoup sèchement indiquées[5]. Le temps pressait.

Comment savoir s'il y avait un lendemain? Le solitaire, sous son toit

glacé, ne voyant de sa lucarne que le sommet dépouillé des arbres du

Luxembourg, dans l'hiver de 93, précipitait l'âpre travail, les jours

sur les jours, les nuits sur les nuits, heureux de dire à chaque

feuille, à chaque siècle de son histoire: «Encore un âge du monde

soustrait à la mort.»

[Note 5: Cette sécheresse n'est qu'extérieure. On le sent bien en

lisant, dans ses dernières paroles à sa fille, la longue et tendre

recommandation qu'il lui fait d'aimer et ménager les animaux, la

tristesse qu'il exprime sur la dure loi qui les oblige à se servir

mutuellement de nourriture.]

Il avait, à la fin de mars, revécu, sauvé, consacré tous les siècles et

tous les âges; la vitalité des sciences, leur puissance d'éternité,

semblait dans son livre et dans lui. Qu'est-ce que l'histoire et la

science? la lutte contre la mort. La véhémente aspiration d'une grande

âme immortelle pour communiquer l'immortalité emporta alors le sage

jusqu'à élever son voeu à cette forme prophétique: «La science aura

vaincu la mort. Et alors, on ne mourra plus.»

Défi sublime au règne de la mort, dont il était environné. Noble et

touchante vengeance!... Ayant réfugié son âme dans le bonheur à venir du

genre humain, dans ses espérances infinies, sauvé par le salut futur,

Condorcet, le 6 avril, la dernière ligne achevée, enfonça son bonnet de

laine, et, dans sa veste d'ouvrier, franchit au matin le seuil de la

bonne madame Vernet. Elle avait deviné son projet, et le surveillait; il

n'échappa que par ruse. Dans une poche il avait son ami fidèle, son

libérateur; dans l'autre, le poëte romain qui a écrit les hymnes

funèbres de la liberté mourante[6].

[Note 6:

Altera jam teritur bellis civilibus ætas;

...

Justum et tenacem propositi virum

...

Et euncta terrarum subacta

Præter atrocem animum Catonis.

]

Il erra tout le jour dans la campagne. Le soir, il entra dans le

charmant village de Fontenay-aux-Roses, fort peuplé de gens de lettres,

beau lieu où lui-même, secrétaire de l'Académie des sciences, associé

pour ainsi dire à la royauté de Voltaire, il avait eu tant d'amis, et

presque des courtisans; tous en fuite ou écartés. Restait la maison du

_Petit-Ménage_, on nommait ainsi M. et madame Suard. Véritable miniature

de taille et d'esprit. Suard, joli petit homme, madame, vive et

gentille, étaient tous deux gens de lettres, sans faire de livres

pourtant, seulement de courts articles, quelques travaux pour les

ministres, des nouvelles sentimentales (en cela excellait madame).

Jamais il n'y eut personne pour mieux arranger sa vie. Tous deux aimés,

influents et considérés jusqu'au dernier jour. Suard est mort censeur

royal.

Ils se tenaient tapis là, sous la terre, attendant que passât l'orage et

se faisant tout petits. Quand ce proscrit fatigué, à mine hâve, à barbe

sale, dans son triste déguisement, leur tomba à l'improviste, le joli

petit ménage en fut cruellement dérangé. Que se passa-t-il? on l'ignore.

Ce qui est sûr, c'est que Condorcet ressortit immédiatement par une

porte du jardin. Il devait revenir, dit-on; la porte devait rester

ouverte; il la retrouva fermée. L'égoïsme connu des Suard ne me paraît

pas suffisant pour autoriser cette tradition. Ils affirment, et je les

crois, que Condorcet, qui quittait Paris pour ne compromettre personne,

ne voulut point les compromettre; il aura demandé, reçu des aliments:

voilà tout.

Il passa la nuit dans les bois, et le jour encore. Mais la marche

l'épuisait. Un homme, assis depuis un an, tout à coup marchant sans

repos, fût bientôt mort de fatigue. Force donc lui fut, avec sa barbe

longue, ses yeux égarés, d'entrer, pauvre famélique, dans un cabaret de

Clamart. Il mangea avidement, et, en même temps, pour soutenir son

coeur, il ouvrit le poëte romain. Cet air, ce livre, ces mains

blanches, tout le dénonçait. Des paysans qui buvaient là (c'était le

comité révolutionnaire de Clamart) virent bientôt tout de suite que

c'était un ennemi de la République. Ils le traînèrent au district. La

difficulté était qu'il ne pouvait plus faire un pas. Ses pieds étaient

déchirés. On le hissa sur une misérable haridelle d'un vigneron qui

passait. Ce fut dans cet équipage que cet illustre représentant du

dix-huitième siècle fut solennellement conduit à la prison de

Bourg-la-Reine. Il épargna à la République la honte du parricide, le

crime de frapper le dernier des philosophes sans qui elle n'eût point

existé.

XII

SOCIÉTÉS DE FEMMES.--OLYMPE DE GOUGES, ROSE LACOMBE.

Les Femmes de la Révolution · 第 4 / 16 段