elles y ont droit plus que personne. Elles y mettent un enjeu bien autre
que nous; l'homme n'y joue que sa vie, et la femme y met son enfant...
Elle est bien plus intéressée à s'informer, à prévoir. Dans la vie
solitaire et sédentaire que mènent la plupart des femmes, elles suivent
de leurs rêveries inquiètes les crises de la patrie, les mouvements des
armées... Vous croyez celle-ci au foyer?... non, elle est en Algérie,
elle participe aux privations, aux marches de nos jeunes soldats en
Afrique, elle souffre et combat avec eux.
Dans je ne sais quel village, les hommes s'étaient réunis seuls dans un
vaste bâtiment, pour faire ensemble une adresse à l'Assemblée nationale.
Elles approchent, elles écoutent, elles entrent les larmes aux yeux,
elles veulent en être aussi. Alors on leur relit l'adresse; elles s'y
joignent de tout leur coeur. Cette profonde union de la famille et de la
patrie pénétra toutes les âmes d'un sentiment inconnu.
Personne, dans ces grandes fêtes, n'était simple témoin; tous étaient
acteurs, hommes, femmes, vieillards, enfants, tous, depuis le centenaire
jusqu'au nouveau-né; et celui-ci plus qu'un autre.
On l'apportait, fleur vivante, parmi les fleurs de la moisson. Sa mère
l'offrait, le déposait sur l'autel. Mais il n'avait pas seulement le
rôle passif d'une offrande, il était actif aussi, il comptait comme
personne, il faisait son serment civique par la bouche de sa mère, il
réclamait sa dignité d'homme et de Français, il était déjà mis en
possession de la patrie, il entrait dans l'espérance.
Oui, l'enfant, l'avenir, c'était le principal acteur. La commune
elle-même, dans une fête du Dauphiné, est couronnée dans son principal
magistrat par un jeune enfant. Une telle main porte bonheur. Ceux-ci,
que je vois ici, sous l'oeil attendri de leurs mères, déjà armés, pleins
d'élan, donnez-leur deux ans seulement, qu'ils aient quinze ans, seize
ans, ils partent: 92 a sonné; ils suivent leurs aînés à Jemmapes.
Ceux-ci, plus petits encore, dont le bras paraît si faible, ce sont les
soldats d'Austerlitz... Leur main a porté bonheur; ils ont rempli ce
grand augure, ils ont couronné la France!... Aujourd'hui même, faible et
pâle, elle siège sous cette couronne éternelle et impose aux nations.
Grande génération, heureuse, qui naquit dans une telle chose, dont le
premier regard tomba sur cette vue sublime! Enfants apportés, bénis à
l'autel de la patrie, voués par leurs mères en pleurs, mais résignées,
héroïques, donnés par elles à la France... ah! quand on naît ainsi, on
ne peut plus jamais mourir... Vous reçûtes, ce jour-là, le breuvage
d'immortalité. Ceux même d'entre vous que l'histoire n'a pas nommés, ils
n'en remplissent pas moins le monde de leur vivant esprit sans nom, de
la grande pensée commune qu'ils portèrent par toute la terre...
Je ne crois pas qu'à aucune époque le coeur de l'homme ait été plus
large, plus vaste, que les distinctions de classes, de fortunes et de
partis aient été plus oubliées. Dans les villages surtout, il n'y a plus
ni riche, ni pauvre, ni noble, ni roturier; les vivres sont en commun,
les tables communes. Les divisions sociales, les discordes ont disparu;
les ennemis se réconcilient, les sectes opposées fraternisent, les
croyants, les philosophes, les protestants, les catholiques.
À Saint-Jean-du-Gard, près d'Alais, le curé et le pasteur s'embrassèrent
à l'autel. Les catholiques menèrent les protestants à l'église; le
pasteur siégea à la première place du choeur. Mêmes honneurs rendus par
les protestants au curé, qui, placé chez eux au lieu le plus honorable,
écoute le sermon du ministre. Les religions fraternisent au lieu même de
leur combat, à la porte des Cévennes, sur les tombes des aïeux qui se
tuèrent les uns les autres, sur les bûchers encore tièdes... Dieu,
accusé si longtemps, fut enfin justifié... Les coeurs débordèrent; la
prose n'y suffit pas, une éruption poétique put soulager seule un
sentiment si profond; le curé fit, entonna un hymne à la Liberté; le
maire répondit par des stances; sa femme, mère de famille respectable,
au moment où elle mena ses enfants à l'autel, répandit aussi son coeur
dans quelques vers pathétiques.
Ce rôle quasi-pontifical d'une femme, d'une digne mère, ne doit pas nous
étonner. La femme est bien plus que pontife: elle est symbole et
religion.
Ailleurs, ce fut une fille, jeune et pure, qui, de sa main virginale,
tira du soleil, par un verre ardent, le feu qui devait brûler l'encens
sur l'autel de la Patrie.
La Révolution, revenant à la nature, aux heureux et naïfs pressentiments
de l'antiquité, n'hésitait point à confier les fonctions les plus
saintes à celle qui, comme joie suprême du coeur, comme âme de la
famille, comme perpétuité humaine, est elle-même le vivant autel.
VII
LES DAMES JACOBINES (1790).
Le jour même du 6 octobre 89, où Louis XVI, en quittant Versailles,
signa l'acte capital de la Révolution, la Déclaration des droits, il
avait envoyé au roi d'Espagne sa protestation. Il adopta, dès lors,
l'idée de fuir sur terre autrichienne pour revenir à main armée. Ce
projet, recommandé par Breteuil, l'homme de l'Autriche, l'homme de
Marie-Antoinette, fut reproduit par l'évêque de Pamiers, qui le fit
agréer du roi et obtint de lui plein pouvoir pour Breteuil de traiter
avec les puissances étrangères; négociations continuées par M. de
Fersen, un Suédois très-personnellement attaché à la reine depuis
longues années, qu'elle fit revenir exprès de Suède et qui lui fut
très-dévoué.
De quelque côté qu'on regarde en 90, on voit un immense filet tendu du
dedans, du dehors, contre la Révolution. Si elle ne trouve une force
énergique d'association, elle périt. Ce ne sont pas les innocentes
fédérations qui la tireront de ce pas. Il faut des associations tout
autrement fortes. Il faut les jacobins, des associations de surveillance
sur l'autorité et ses agents, sur les menées des prêtres et des nobles.
Ces sociétés se forment d'elles-mêmes par toute la France.
Je vois dans un acte inédit de Rouen que, le 14 juillet 1790, trois amis
de la Constitution (c'est le nom que prenaient alors les jacobins) se
réunissent chez une dame veuve, personne riche et considérable de la
ville; ils prêtent dans ses mains le serment civique. On croit voir
Caton et Marcie dans Lucain:
Junguntur taciti contentique auspice Bruto.
Ils envoient fièrement l'acte de leur fédération à l'Assemblée
nationale, qui recevait en même temps celui de la grande fédération de
Rouen, où parurent les députés de soixante villes et d'un demi-million
d'hommes.
Les trois jacobins sont un prêtre, aumônier de la conciergerie, et deux
chirurgiens. L'un d'eux a amené son frère, imprimeur du roi à Rouen.
Ajoutez deux enfants, neveu et nièce de la dame, et deux femmes,
peut-être de sa clientèle ou de sa maison. Tous les huit jurent dans les
mains de cette Cornélie, qui, seule ensuite, fait serment.
Petite société, mais complète, ce semble. La dame (veuve d'un négociant
ou armateur) représente les grandes fortunes commerciales; l'imprimeur,
c'est l'industrie; les chirurgiens, ce sont les capacités, les talents,
l'expérience; le prêtre, c'est la Révolution même; il ne sera pas
longtemps prêtre: c'est lui qui écrit l'acte, le copie, le notifie à
l'Assemblée nationale. Il est l'agent de l'affaire, comme la dame en est
le centre. Par lui, cette société est complète, quoiqu'on n'y voie pas
le personnage qui est la cheville ouvrière de toute société semblable,
l'avocat, le procureur. Prêtre du Palais de Justice, de la Conciergerie,
aumônier de prisonniers, confesseur de suppliciés, hier dépendant du
Parlement, jacobin aujourd'hui et se notifiant tel à l'Assemblée
nationale, pour l'audace et l'activité, celui-ci vaut trois avocats.
Qu'une dame soit le centre de la petite société, il ne faut pas s'en
étonner. Beaucoup de femmes entraient dans ces associations, des femmes
fort sérieuses, avec toute la ferveur de leurs coeurs de femmes, une
ardeur aveugle, confuse d'affection et d'idées, l'esprit de
prosélytisme, toutes les passions du moyen âge au service de la foi
nouvelle. Celle dont nous parlons ici avait été sérieusement éprouvée;
c'était une dame juive qui vit se convertir toute sa famille, et resta
israélite: ayant perdu son mari, puis son enfant (par un accident
affreux), elle semblait, en place de tout, adopter la Révolution. Riche
et seule, elle a dû être facilement conduite par ses amis, je le
suppose, à donner des gages au nouveau système, à y embarquer sa fortune
par l'acquisition des biens nationaux.
Pourquoi cette petite société fait-elle sa fédération à part? c'est que
Rouen, en général, lui semble trop aristocrate, c'est que la grande
fédération des soixante villes qui s'y réunissent, avec ses chefs, MM.
d'Estouteville, d'Herbouville, de Sévrac, etc., cette fédération, mêlée
de noblesse, ne lui paraît pas assez pure; c'est qu'enfin elle s'est
faite le 6 juillet et non le 14, au jour sacré de la prise de la
Bastille. Donc, au 14, ceux-ci, fièrement isolés chez eux, loin des
profanes et des tièdes, fêtent la sainte journée. Ils ne veulent pas se
confondre; sous des rapports divers, ils sont une élite, comme étaient
la plupart de ces premiers jacobins, une sorte d'aristocratie, ou
d'argent, ou de talent, d'énergie, en concurrence naturelle avec
l'aristocratie de naissance.
VIII
LE PALAIS-ROYAL EN 90--ÉMANCIPATION DES FEMMES LA CAVE DES JACOBINS.
Le droit des femmes à l'égalité, leurs titres à l'influence, au pouvoir
politique, furent réclamés en 90 par deux hommes fort différents: l'un,
parleur éloquent, esprit hasardé, romanesque; l'autre, le plus grave et
le plus autorisé de l'époque. Il faut replacer le lecteur dans le grand
foyer de fermentation où tous deux se faisaient entendre.
Entrons au lieu même d'où la Révolution partit le 12 juillet, au
Palais-Royal, au Cirque qui occupait alors le milieu du jardin. Écartons
cette foule agitée, ces groupes bruyants, ces nuées de femmes vouées
aux libertés de la nature. Traversons les étroites galeries de bois,
encombrées, étouffées; par ce passage obscur, où nous descendons quinze
marches, nous voici au milieu du Cirque.
On prêche! qui s'y serait attendu, dans ce lieu, dans cette réunion, si
mondaine, mêlée de jolies femmes équivoques?... Au premier coup d'oeil,
on dirait d'un sermon au milieu des filles... Mais non, l'assemblée est
plus grave, je reconnais nombre de gens de lettres, d'académiciens: au
pied de la tribune, je vois M. de Condorcet.
L'orateur, est-ce bien un prêtre? De robe, oui; belle figure de quarante
ans environ, parole ardente, sèche parfois et violente, nulle onction,
l'air audacieux, un peu chimérique. Prédicateur, poëte ou prophète,
n'importe, c'est l'abbé Fauchet. Ce saint Paul parle entre deux Thécla,
l'une qui ne le quitte point, qui, bon gré, mal gré, le suit au club, à
l'autel, tant est grande sa ferveur; l'autre dame, une Hollandaise, de
bon coeur et de noble esprit, c'est madame Palm Aelder, l'orateur des
femmes, qui prêche leur émancipation.
Ces vagues aspirations prenaient forme arrêtée, précise, dans les doctes
dissertations de l'illustre secrétaire de l'Académie des sciences.
Condorcet, le 3 juillet 1790, formula nettement la demande de
l'_admission des femmes au droit de cité_. À ce titre, l'ami de
Voltaire, le dernier des philosophes du dix-huitième siècle, peut être
légitimement compté parmi les précurseurs du Socialisme.
Mais, si l'on veut voir les femmes en pleine action politique, il faut,
du Palais-Royal, aller un peu plus loin dans la rue Saint-Honoré. La
brillante association des jacobins de cette époque, qui compte une foule
de nobles et tous les gens de lettres du temps, occupe l'église des
anciens moines, et, sous l'église, dans une sorte de crypte bien
éclairée, donne asile à une société fraternelle d'ouvriers auxquels, à
certaines heures, les jacobins expliquent la Constitution. Dans les
questions de subsistance, de danger public, ces ouvriers ne viennent pas
seuls: les femmes inquiètes, les mères de familles, poussées par les
souffrances domestiques, les besoins de leurs enfants, viennent avec
leurs maris, s'informent de la situation, s'enquièrent des maux, des
remèdes. Plusieurs femmes, ou sans mari, ou dont les maris travaillent à
cette heure, viennent seules et discutent seules. Première et touchante
origine des sociétés de femmes.
Qui souffrait plus qu'elles de la Révolution? Qui trouvait plus longs
les mois, les années? Elles étaient, dès cette époque, plus violentes
que les hommes. Marat est fort satisfait d'elles (30 décembre 90); il se
plaît à mettre en contraste l'énergie de ces femmes du peuple dans leur
souterrain et le bavardage stérile de l'assemblée jacobine qui s'agitait
au-dessus.
II
IX
LES SALONS.--MADAME DE STAËL.
Le génie de madame de Staël a été successivement dominé par deux maîtres
et deux idées: jusqu'en 89 par Rousseau, et, depuis, par Montesquieu.
Elle avait vingt-trois ans en 89. Elle exerçait sur Necker, son père,
qu'elle aimait éperdument et qu'elle gouvernait par l'enthousiasme, une
toute-puissante action. Jamais, sans son ardente fille, le banquier
genevois ne se fût avancé si loin dans la voie révolutionnaire. Elle
était alors pleine d'élan, de confiance; elle croyait fermement au bon
sens du genre humain. Elle n'était pas encore influencée, amoindrie, par
les amants médiocres qui depuis l'ont entourée. Madame de Staël fut
toujours gouvernée par l'amour. Celui qu'elle avait pour son père
exigeait que Necker fût le premier des hommes; et, en réalité, un
moment, il s'éleva très-haut par la foi. Sous l'inspiration de sa fille,
nous n'en faisons aucun doute, il se lança dans l'expérience hardie du
suffrage universel, mesure hasardeuse dans un grand empire, et chez un
peuple si peu avancé! mesure toute contraire à son caractère, très-peu
conforme aux doctrines qu'il exposa avant et depuis.
Le père et la fille, bientôt effrayés de leur audace, ne tardèrent pas à
reculer. Et madame de Staël, entourée de Feuillants, d'anglomanes,
admiratrice de l'Angleterre, qu'elle ne connaissait point du tout,
devint et resta la personne brillante, éloquente, et pourtant, au total,
médiocre, si l'on ose dire, qui a tant occupé la renommée.
Pour nous, nous n'hésitons pas à l'affirmer, sa grande originalité est
dans sa première époque, sa gloire est dans son amour pour son père,
dans l'audace qu'elle lui donna.--Sa médiocrité fut celle de ses
spirituels amants, les Narbonne, les Benjamin Constant, etc., qui, dans
son salon, dominés par elle, n'en réagirent pas moins sur elle dans
l'intimité.
Reprenons, dès les commencements, le père et la fille.
M. Necker, banquier génevois, avait épousé une demoiselle suisse,
jusque-là gouvernante, dont le seul défaut fut l'absolue perfection.--La
jeune Necker était accablée de sa mère, dont la roideur contrastait avec
sa nature facile, expansive et mobile. Son père, qui la consolait,
l'admirait, devint l'objet de son adoration. On conte que M. Necker,
ayant souvent loué le vieux Gibbon, la jeune fille voulait l'épouser.
Cette enfant, déjà confidente et presque femme de son père, en prit les
défauts pêle-mêle et les qualités, l'éloquence, l'enflure, la
sensibilité, le pathos. Quand Necker publia son fameux _Compte rendu_,
si diversement jugé, on lui en montra un jour une éloquente apologie,
tout enthousiaste; le coeur y débordait tellement, que le père ne put
s'y tromper; il reconnut sa fille. Elle avait alors seize ans.
Elle aimait son père comme homme, l'admirait comme écrivain, le vénérait
comme idéal du citoyen, du philosophe, du sage, de l'homme d'État. Elle
ne tolérait personne qui ne tînt Necker pour Dieu: folie vertueuse,
naïve, plus touchante encore que ridicule. Quand Necker, au jour de son
triomphe, rentra dans Paris et parut au balcon de l'Hôtel de Ville,
entre sa femme et sa fille, celle-ci succomba à la plénitude du
sentiment et s'évanouit de bonheur.
Elle avait de grands besoins de coeur, en proportion de son talent.
Après la fuite de son père et la perte de ses premières espérances,
retombée de Rousseau à Montesquieu, aux prudentes théories
constitutionnelles, elle restait romanesque en amour; elle aurait voulu
aimer un héros. Son époux, l'honnête et froid M. de Staël, ambassadeur
de Suède, n'avait rien qui répondît à son idéal. Ne trouvant point de
héros à aimer, elle compta sur le souffle puissant, chaleureux, qui
était en elle, et elle entreprit d'en faire un.
Elle trouva un joli homme, roué, brave, spirituel, M. de Narbonne. Qu'il
y eût peu ou beaucoup d'étoffe, elle crut qu'elle suffirait, étant
doublée de son coeur. Elle l'aimait surtout pour les dons héroïques
qu'elle voulait mettre en lui. Elle l'aimait, il faut le dire aussi (car
elle était une femme), pour son audace, sa fatuité. Il était fort mal
avec la cour, mal avec bien des salons. C'était vraiment un grand
seigneur, d'élégance et de bonne grâce, mais mal vu des siens, d'une
consistance équivoque. Ce qui piquait beaucoup les femmes, c'est qu'on
se disait à l'oreille qu'il était le fruit d'un inceste de Louis XV avec
sa fille. La chose n'était pas invraisemblable. Lorsque le parti jésuite
fit chasser Voltaire et les ministres voltairiens (les d'Argenson,
Machault encore, qui parlait trop des biens du clergé), il fallait
trouver un moyen d'annuler la Pompadour, protectrice de ces novateurs.
Une fille du roi, vive et ardente, Polonaise comme sa mère, se dévoua,
autre Judith, à l'oeuvre héroïque, sanctifiée par le but. Elle était
extraordinairement violente et passionnée, folle de musique, où la
dirigeait le peu scrupuleux Beaumarchais. Elle s'empara de son père, et
le gouverna quelque temps, au nez de la Pompadour. Il en serait résulté,
selon la tradition, ce joli homme, spirituel, un peu effronté, qui
apporta en naissant une aimable scélératesse à troubler toutes les
femmes.
Madame de Staël avait une chose bien cruelle pour une femme; c'est
qu'elle n'était pas belle. Elle avait les traits gros, et le nez
surtout. Elle avait la taille assez forte, la peau d'une qualité
médiocrement attirante. Ses gestes étaient plutôt énergiques que
gracieux; debout, les mains derrière le dos, devant une cheminée, elle
dominait un salon, d'une attitude virile, d'une parole puissante, qui
contrastait fort avec le ton de son sexe, et parfois aurait fait douter
un peu qu'elle fût une femme. Avec tout cela, elle n'avait que
vingt-cinq ans, elle avait de très-beaux bras, un beau cou à la Junon,
de magnifiques cheveux noirs qui, tombant en grosses boucles, donnaient
grand effet au buste, et même relativement faisaient paraître les traits
plus délicats, moins hommasses. Mais ce qui la parait le plus, ce qui
faisait tout oublier, c'étaient ses yeux, des yeux uniques, noirs et
inondés de flammes, rayonnants de génie, de bonté et de toutes les
passions. Son regard était un monde. On y lisait qu'elle était bonne et
généreuse entre toutes. Il n'y avait pas un ennemi qui pût l'entendre un
moment sans dire en sortant, malgré lui: «Oh! la bonne, la noble,
l'excellente femme!»
Retirons le mot de génie, pourtant; réservons ce mot sacré. Madame de
Staël avait, en réalité, un grand, un immense talent, et dont la source
était au coeur. La naïveté profonde, et la grande invention, ces deux
traits saillants du génie, ne se trouvèrent jamais chez elle. Elle
apporta, en naissant, un désaccord primitif d'éléments qui n'allait pas
jusqu'au baroque, comme chez Necker, son père, mais qui neutralisa une
bonne partie de ses forces, l'empêcha de s'élever et la retint dans
l'emphase. Ces Necker étaient des Allemands établis en Suisse. C'étaient
des bourgeois enrichis. Allemande, Suisse et bourgeoise, madame de Staël
avait quelque chose, non pas lourd, mais fort, mais épais, peu délicat.
D'elle à Jean-Jacques, son maître, c'est la différence du fer à l'acier.
Justement parce qu'elle restait bourgeoise, malgré son talent, sa
fortune, son noble entourage, madame de Staël avait la faiblesse
d'adorer les grands seigneurs. Elle ne donnait pas l'essor complet à son
bon et excellent coeur, qui l'aurait mise entièrement du côté du peuple.
Ses jugements, ses opinions, tenaient fort à ce travers. En tout, elle
avait du faux. Elle admirait, entre tous, le peuple qu'elle croyait
éminemment aristocratique, l'Angleterre, révérant la noblesse anglaise,
ignorant qu'elle est très-récente, sachant mal cette histoire dont elle
parlait sans cesse, ne soupçonnant nullement le mécanisme par lequel
l'Angleterre, puisant incessamment d'en bas, fait toujours de la
noblesse. Nul peuple ne sait mieux faire du vieux.
Il ne fallait pas moins que le grand rêveur, le grand fascinateur du
monde, l'amour, pour faire accroire à cette femme passionnée qu'on
pouvait mettre le jeune officier, le roué sans consistance, créature
brillante et légère, à la tête d'un si grand mouvement. La gigantesque
épée de la Révolution eût passé, comme gage d'amour, d'une femme à un
jeune fat! Cela était déjà assez ridicule. Ce qui l'était encore plus,
c'est que cette chose hasardée, elle prétendait la faire dans les
limites prudentes d'une politique bâtarde, d'une liberté quasi-anglaise,
d'une association avec les Feuillants, un parti fini, avec Lafayette, à
peu près fini; de sorte que la folie n'avait pas même ce qui fait
réussir la folie parfois, d'être hardiment folle.
Robespierre et les Jacobins supposaient gratuitement que Narbonne et
madame de Staël étaient étroitement liés avec Brissot et la Gironde, et
que les uns et les autres s'entendaient avec la cour pour précipiter la
France dans la guerre, pour amener, par la guerre, la contre-révolution.
Tout cela était un roman. Ce qui est prouvé aujourd'hui, c'est qu'au
contraire la Gironde détestait madame de Staël, c'est que la cour
haïssait Narbonne et frémissait de ce projet aventureux de la guerre où
on voulait la lancer; elle pensait avec raison que, le lendemain, au
premier échec, accusée de trahison, elle allait se trouver dans un péril
épouvantable, que Narbonne et Lafayette ne tiendraient pas un moment,
que la Gironde leur arracherait l'épée, à peine tirée, pour la tourner
contre le roi.
«Voyez-vous, disait Robespierre, que le plan de cette guerre perfide,
par laquelle on veut nous livrer aux rois de l'Europe, sort justement de
l'ambassade de Suède?» C'était supposer que madame de Staël était
véritablement la femme de son mari, qu'elle agissait pour M. de Staël et
d'après les instructions de sa cour; supposition ridicule, quand on la
voyait si publiquement éperdue d'amour pour Narbonne, impatiente de
l'illustrer. La pauvre Corinne, hélas! avait vingt-cinq ans, elle était
fort imprudente, passionnée, généreuse, à cent lieues de toute idée
d'une trahison politique. Ceux qui savent la nature, et l'âge, et la
passion, mieux que ne les savait le trop subtil logicien, comprendront
parfaitement cette chose, fâcheuse, à coup sûr, immorale, mais enfin
réelle: elle agissait pour son amant, nullement pour son mari. Elle
avait hâte d'illustrer le premier dans la croisade révolutionnaire, et
s'inquiétait médiocrement si les coups ne tomberaient pas sur l'auguste
maître de l'ambassadeur de Suède.
Le 11 janvier, Narbonne, ayant, dans un voyage rapide, parcouru les
frontières, vint rendre compte à l'Assemblée. Vrai compte de courtisan.
Soit précipitation, soit ignorance, il fit un tableau splendide de notre
situation militaire, donna des chiffres énormes de troupes, des
exagérations de toute espèce, qui, plus tard, furent pulvérisées par un
mémoire de Dumouriez.
La chute de M. de Narbonne, renversé par les Girondins, rendit tout à
coup madame de Staël zélée royaliste. Elle rédigea un plan d'évasion
pour la famille royale. Mais elle voulait que Narbonne, son héros, en
eût l'honneur. La cour ne crut pas pouvoir se fier à des mains si
légères. Réfugiée en Suisse pendant la Terreur, après Thermidor,
partisan aveugle de la réaction, elle change brusquement en 96, appuie
le Directoire et participe indirectement au coup d'État qui sauva la
République.