homme si incertain; le nom du roi était son arme pour commencer la
guerre civile. Saint-Priest, vers sept heures, apprit que M. de la
Fayette, entraîné par la garde nationale, marchait sur Versailles. «Il
faut partir sur-le-champ, dit-il. Le roi, en tête des troupes, passera
sans difficulté.» Mais il était impossible de le décider à rien. Il
croyait (et bien à tort) que, lui parti, l'Assemblée ferait roi le duc
d'Orléans. Il répugnait aussi à fuir, il se promenait à grands pas,
répétant de temps en temps: «Un roi fugitif! un roi fugitif!» La reine
cependant insistant sur le départ, l'ordre fut donné pour les voitures.
Déjà il n'était plus temps.
Un milicien de Paris, qu'une troupe de femmes avait pris, malgré lui,
pour chef, et qui, exalté par la route, s'était trouvé à Versailles plus
ardent que tous les autres, se hasarda à passer derrière les gardes du
corps; là, voyant la grille fermée, il aboyait après le factionnaire
placé au dedans, et le menaçait de sa baïonnette. Un lieutenant des
gardes et deux autres tirent le sabre, se mettent au galop, commencent à
lui donner la chasse. L'homme fuit à toutes jambes, veut gagner une
baraque, heurte un tonneau, tombe, toujours criant au secours. Le
cavalier l'atteignait, quand les gardes nationaux de Versailles ne
purent plus se contenir; l'un d'eux, un marchand de vin, sort des rangs,
le couche en joue, le tire, et l'arrête net; il avait cassé le bras qui
tenait le sabre levé.
D'Estaing, le commandant de cette garde nationale, était au château,
croyant partir avec le roi. Lecointre, le lieutenant-colonel, restait
sur la place, demandait des ordres à la municipalité, qui n'en donnait
pas. Il craignait avec raison que cette foule affamée ne se mît à courir
la ville, ne se nourrît elle-même. Il alla les trouver, demanda ce qu'il
fallait de vivres, sollicita la municipalité, n'en tira qu'un peu de
riz, qui n'était rien pour tant de monde. Alors il fit chercher
partout, et, par sa louable intelligence, soulagea un peu le peuple.
En même temps, il s'adressait au régiment de Flandre, demandait aux
officiers, aux soldats, s'ils tireraient. Ceux-ci étaient déjà pressés
par une influence bien autrement puissante. Des femmes s'étaient jetées
parmi eux, et les priaient de ne pas faire de mal au peuple. L'une
d'elles apparut alors, que nous reverrons souvent, qui ne semble pas
avoir marché dans la boue avec les autres, mais qui vint plus tard sans
doute, et tout d'abord se jeta au travers des soldats. C'était la jolie
mademoiselle Théroigne de Méricourt, une Liègeoise, vive et emportée,
comme tant de femmes de Liège qui firent les révolutions du quinzième
siècle et combattirent vaillamment contre Charles le Téméraire.
Piquante, originale, étrange, avec son chapeau d'amazone et sa redingote
rouge, le sabre au côté, parlant à la fois, pêle-mêle, avec éloquence
pourtant, le français et le liégeois... On riait, mais on cédait...
Impétueuse, charmante, terrible, elle ne sentait nul obstacle...
Théroigne, ayant envahi ce pauvre régiment de Flandre, lui tourna la
tête, le gagna, le désarma si bien, qu'il donnait fraternellement ses
cartouches aux gardes nationaux de Versailles.
D'Estaing fit dire alors à ceux-ci de se retirer. Quelques-uns partent;
d'autres répondent qu'ils ne s'en iront pas que les gardes du corps ne
soient partis les premiers. Ordre aux gardes de défiler. Il était huit
heures, la soirée fort sombre. Le peuple suivait, pressait les gardes
avec des huées. Ils avaient le sabre à la main, ils se font faire place.
Ceux qui étaient à la queue, plus embarrassés que les autres, tirent des
coups de pistolet; trois gardes nationaux sont touchés, l'un à la joue,
les deux autres reçoivent les balles dans leurs habits. Leurs camarades
répondent, tirent aussi. Les gardes du corps ripostent de leurs
mousquetons.
D'autres gardes nationaux entraient dans la cour, entouraient d'Estaing,
demandaient des munitions. Il fut lui-même étonné de leur élan, de
l'audace qu'ils montraient, tout seuls au milieu des troupes: «Vrais
martyrs de l'enthousiasme,» disait-il plus tard à la reine.
Un lieutenant de Versailles déclara au garde de l'artillerie que, s'il
ne donnait de la poudre, il lui brûlerait la cervelle. Il en livra un
tonneau qu'on défonça sur la place, et l'on chargea des canons qu'on
braqua vis-à-vis la rampe, de manière à prendre en flanc les troupes qui
couvraient encore le château, et les gardes du corps qui revenaient sur
la place.
Les gens de Versailles avaient montré la même fermeté de l'autre côté du
château. Cinq voitures se présentaient à la grille pour sortir; c'était
la reine, disait-on, qui partait pour Trianon. Le suisse ouvre, la
garde ferme. «Il y aurait danger pour Sa Majesté, dit le commandant, à
s'éloigner du château.» Les voitures rentrèrent sous escorte. Il n'y
avait plus de passage. Le roi était prisonnier.
Le même commandant sauva un garde du corps que la foule voulait mettre
en pièces, pour avoir tiré sur le peuple. Il fit si bien, qu'on laissa
l'homme; on se contenta du cheval, qui fut dépecé; on commençait à le
rôtir sur la place d'armes; mais la foule avait trop faim; il fut mangé
presque cru.
La pluie tombait. La foule s'abritait où elle pouvait; les uns
enfoncèrent la grille des Grandes-Écuries, où était le régiment de
Flandre, et s'y mirent pêle-mêle avec les soldats. D'autres, environ
quatre mille, étaient restés dans l'Assemblée. Les hommes étaient assez
tranquilles, mais les femmes supportaient impatiemment cet état
d'inaction; elles parlaient, criaient, remuaient. Maillard seul pouvait
les faire taire, et il n'en venait à bout qu'en haranguant l'Assemblée.
Ce qui n'aidait pas à calmer la foule, c'est que des gardes du corps
vinrent trouver les dragons qui étaient aux portes de l'Assemblée,
demander s'ils voudraient les aider à prendre les pièces qui menaçaient
le château. On allait se jeter sur eux; les dragons les firent
échapper.
À huit heures, autre tentative. On apporta une lettre du roi, où, sans
parler de la Déclaration des droits, il promettait vaguement la libre
circulation des grains. Il est probable qu'à ce moment l'idée de fuite
dominait au château. Sans rien répondre à Mounier, qui restait toujours
à la porte du conseil, on envoyait cette lettre pour occuper la foule
qui attendait.
Une apparition singulière avait ajouté à l'effroi de la cour. Un jeune
homme du peuple entre, mal mis, tout défait... On s'étonne... C'était le
duc de Richelieu, qui, sous cet habit, s'était mêlé à la foule, à ce
nouveau flot de peuple qui était parti de Paris; il les avait quittés à
moitié chemin pour avertir la famille royale; il avait entendu des
propos horribles, des menaces atroces, à faire dresser les cheveux... En
disant cela, il était si pâle, que tout le monde pâlit...
Le coeur du roi commençait à faiblir; il sentait la reine en péril. Quoi
qu'il en coûtât à sa conscience de consacrer l'oeuvre législative du
philosophisme, il signa à dix heures du soir la Déclaration des droits.
Mounier put donc enfin partir. Il avait hâte de reprendre la présidence
avant l'arrivée de cette grande armée de Paris, dont on ne savait pas
les projets. Il rentre, mais plus d'Assemblée; elle avait levé la
séance; la foule, de plus en plus bruyante, exigeante, avait demandé
qu'on diminuât le prix du pain, celui de la viande. Mounier trouva à sa
place, dans le siège du président, une grande femme de bonnes manières,
qui tenait la sonnette, et qui descendit à regret. Il donna ordre qu'on
tâchât de réunir les députés; en attendant, il annonça au peuple que le
foi venait d'accepter les articles constitutionnels. Les femmes, se
serrant alors autour de lui, le priaient d'en donner copie; d'autres
disaient: «Mais, monsieur le président, cela sera-t-il bien avantageux?
cela fera-t-il avoir du pain aux pauvres gens de Paris?»--D'autres:
«Nous avons bien faim. Nous n'avons pas mangé aujourd'hui.» Mounier dit
qu'on allât chercher du pain chez les boulangers. De tous côtés, les
vivres vinrent. Ils se mirent à manger dans la salle avec grand bruit.
Les femmes, tout en mangeant, causaient avec Mounier: «Mais, cher
président, pourquoi donc avez-vous défendu ce vilain _veto_?... Prenez
bien garde à la lanterne!» Mounier leur répondit avec fermeté qu'elles
n'étaient pas en état de juger, qu'on les trompait, que, pour lui, il
aimait mieux exposer sa vie que trahir sa conscience. Cette réponse leur
plut fort; dès lors elles lui témoignèrent beaucoup de respect et
d'amitié.
Mirabeau seul eût pu se faire entendre, couvrir le tumulte. Il ne s'en
souciait pas. Certainement il était inquiet. Le soir, au dire de
plusieurs témoins, il s'était promené parmi le peuple avec un grand
sabre, disant à ceux qu'il rencontrait: «Mes enfants, nous sommes pour
vous.» Puis, il s'était allé coucher. Dumont le Genévois alla le
chercher, le ramena à l'Assemblée. Dès qu'il arriva, il dit de sa voix
tonnante: «Je voudrais bien savoir comment on se donne les airs de venir
troubler nos séances... Monsieur le président, faites respecter
l'Assemblée!» Les femmes crièrent Bravo! Il y eut un peu de calme. Pour
passer le temps, on reprit la discussion des lois criminelles.
J'étais dans une galerie (dit Dumont), où une poissarde agissait avec
une autorité supérieure, et dirigeait une centaine de femmes, déjeunes
filles surtout, qui, à son signal, criaient, se taisaient. Elle appelait
familièrement des députés parleur nom, ou bien demandait: «Qui est-ce
qui parle là-bas? Faites taire ce bavard! il ne s'agit pas de ça!... il
s'agit d'avoir du pain! Qu'on fasse plutôt parler notre petite mère
Mirabeau...» Et toutes les autres criaient: «Notre petite mère
Mirabeau!» Mais il ne voulait point parler.
M. de la Fayette, parti de Paris entre cinq et six heures, n'arriva qu'à
minuit passé. Il faut que nous remontions plus haut, et que nous le
suivions de midi jusqu'à minuit.
Vers onze heures, averti de l'invasion de l'Hôtel de Ville, il s'y
rendit, trouva la foule écoulée, et se mit à dicter une dépêche pour le
roi. La garde nationale, soldée et non soldée, l'emplissait la Grève; de
rang en rang, on disait qu'il fallait aller à Versailles. La Fayette eut
beau faire et dire, il fut entraîné.
Le château attendait dans la plus grande anxiété. On pensait que la
Fayette faisait semblant d'être forcé, mais qu'il profiterait de la
circonstance. On voulut voir encore à onze heures si, la foule étant
dispersée, les voitures passeraient par la grille du Dragon. La garde
nationale de Versailles veillait, et fermait le passage.
La reine, au reste, ne voulait point partir seule. Elle jugeait avec
raison qu'il n'y avait nulle part de sûreté pour elle si elle se
séparait du roi. Deux cents gentilshommes environ, dont plusieurs
étaient députés, s'offrirent à elle, pour la défendre, et lui
demandèrent un ordre pour prendre des chevaux de ses écuries. Elle les
autorisa, pour le cas, disait-elle, où le roi serait en danger.
La Fayette, avant d'entrer dans Versailles, fit renouveler le serment de
fidélité à la loi et au roi. Il l'avertit de son arrivée, et le roi lui
répondit qu'il le verrait avec plaisir, qu'il venait d'accepter sa
Déclaration des droits.
La Fayette entra seul au château, au grand étonnement des gardes et de
tout le monde. Dans l'OEil-de-Boeuf, un homme de cour dit follement:
«Voilà Cromwell. «Et la Fayette très-bien: «Monsieur, Cromwell ne
serait pas entré seul.»
Le roi donna à la garde nationale les postes extérieurs du château; les
gardes du corps conservèrent ceux du dedans. Le dehors même ne fut pas
entièrement confié à la Fayette. Une de ses patrouilles voulant passer
dans le parc, la grille lui fut refusée. Le parc était occupé par des
gardes du corps et autres troupes; jusqu'à deux heures du matin, elles
attendaient le roi, au cas qu'il se décidât enfin à la fuite. À deux
heures seulement, tranquillisé par la Fayette, on leur fit dire qu'ils
pouvaient s'en aller à Rambouillet.
À trois heures, l'Assemblée avait levé la séance. Le peuple s'était
dispersé, couché, comme il avait pu, dans les églises et ailleurs.
Maillard et beaucoup de femmes, entre autres Louison Chabry, étaient
partis pour Paris, peu après l'arrivée de la Fayette, emportant les
décrets sur les grains et la Déclaration des droits.
La Fayette eut beaucoup de peine à loger ses gardes nationaux; mouillés,
recrus, ils cherchaient à se sécher, à manger. Lui-même enfin, croyant
tout tranquille, alla à l'hôtel de Noailles, dormit, comme on dort après
vingt heures d'efforts et d'agitations.
Beaucoup de gens ne dormaient pas. C'étaient surtout ceux qui, partis le
soir de Paris, n'avaient pas eu la fatigue du jour précédent. La
première expédition, où les femmes dominaient; très-spontanée,
très-naïve, pour parler ainsi, déterminée par les besoins, n'avait pas
coûté de sang. Maillard avait eu la gloire d'y conserver quelque ordre
dans le désordre même. Le _crescendo_ naturel qu'on observe toujours
dans de telles agitations ne permettait guère de croire que la seconde
expédition se passât ainsi. Il est vrai qu'elle s'était faite sous les
yeux de la garde nationale et comme de concert avec elle. Néanmoins il y
avait là des hommes décidés à agir sans elle; plusieurs étaient de
furieux fanatiques qui auraient voulu tuer la reine. Vers six heures du
matin, en effet, ces gens de Paris, de Versailles (ceux-ci les plus
acharnés), forcèrent les appartements royaux, malgré les gardes du
corps, qui tuèrent cinq hommes du peuple; sept gardes furent massacrés.
La reine courut un vrai péril, et n'échappa qu'en fuyant dans la chambre
du roi. Elle fut sauvée par la Fayette, qui accourut à temps avec les
gardes françaises.
Le roi, paraissant au balcon, toute la foule criait: «Le roi à Paris!»
La reine fut forcée d'y paraître. La Fayette s'y présenta, et,
s'associant à son péril, lui baisa la main. Le peuple, surpris,
attendri, ne vit plus que la femme et la mère, et il applaudit.
Chose curieuse! les politiques, les fortes têtes, ceux particulièrement
qui voulaient faire le duc d'Orléans lieutenant général, craignaient
extrêmement la translation du roi à Paris. Ils croyaient que c'était
pour Louis XVI une chance de redevenir populaire. Si la reine (tuée ou
en fuite) ne l'eût pas suivi, les Parisiens se seraient
très-probablement repris d'amour pour le roi. Ils avaient eu de tout
temps un faible pour ce gros homme qui n'était nullement méchant, et
qui, dans son embonpoint, avait un air de bonhomie béate et paterne,
tout à fait au gré de la foule. On a vu plus haut que les dames de la
halle l'appelaient un _bon papa_; c'était toute la pensée du peuple.
Le roi avait mandé l'Assemblée au château. Il n'y eut pas quarante
députés qui se rendirent à cet appel. La plupart étaient incertains, et
restaient dans la salle. Le peuple, qui comblait les tribunes, fixa leur
incertitude; au premier mot qui fut dit d'aller siéger au château, il
poussa des cris. Mirabeau se leva alors, et, selon son habitude de
couvrir d'un langage fier son obéissance au peuple, dit «que la liberté
de l'Assemblée serait compromise, si elle délibérait au palais des rois,
qu'il n'était pas de sa dignité de quitter le lieu de ses séances,
qu'une députation suffisait.» Le jeune Barnave appuya. Le président
Mounier contredit en vain.
Enfin, l'on apprend que le roi consent à partir pour Paris; l'Assemblée,
sur la proposition de Mirabeau, décide que, pour la session actuelle,
elle est inséparable du roi.
Le jour avance. Il n'est pas loin d'une heure... Il faut partir, quitter
Versailles... Adieu, vieille monarchie!
Cent députés entourent le roi, toute une armée, tout un peuple. Il
s'éloigne du palais de Louis XIV, pour n'y jamais revenir.
Toute cette foule s'ébranle, elle s'en va à Paris, devant le roi et
derrière. Hommes, femmes, vont, comme ils peuvent, à pied, à cheval, en
fiacre, sur les charrettes qu'on trouve, sur les affûts des canons. On
rencontra avec plaisir un grand convoi de farines, bonne chose pour la
ville affamée. Les femmes portaient aux piques de grosses miches de
pain, d'autres des branches de peuplier, déjà jaunies par octobre. Elles
étaient fort joyeuses, aimables à leur façon, sauf quelques quolibets à
l'adresse de la reine. «Nous amenons, criaient-elles, le boulanger, la
boulangère, le petit mitron.» Toutes pensaient qu'on ne pouvait jamais
mourir de faim, ayant le roi avec soi. Toutes étaient encore royalistes,
en grande joie de mettre enfin ce _bon papa_ en bonnes mains; il n'avait
pas beaucoup de tête, il avait manqué de parole; c'était la faute de sa
femme; mais, une fois à Paris, les bonnes femmes ne manqueraient pas,
qui le conseilleraient mieux.
Tout cela, gai, triste, violent, joyeux et sombre à la fois. On
espérait, mais le ciel n'était pas de la partie. Le temps
malheureusement favorisait peu la fête. Il pleuvait à verse, on marchait
lentement, en pleine boue. De moment en moment, plusieurs, en
réjouissance, ou pour décharger leurs armes, tiraient des coups de
fusil.
La voiture royale, escortée, la Fayette à la portière, avançait comme un
cercueil. La reine était inquiète. Était-il sûr qu'elle arrivât? Elle
demanda à la Fayette ce qu'il en pensait, et lui-même le demanda à
Moreau de Saint-Méry, qui, ayant présidé l'Hôtel de Ville aux fameux
jours de la Bastille, connaissait bien le terrain. Il répondit ces mots
significatifs: «Je doute que la reine arrive seule aux Tuileries; mais,
une fois à l'Hôtel de Ville, elle en reviendra.»
Voilà le roi à Paris, au seul lieu où il devait être, au coeur même de
la France. Espérons qu'il en sera digne.
La révolution du 6 octobre, nécessaire, naturelle et légitime, s'il en
fut jamais, toute spontanée, imprévue, vraiment populaire, appartient
surtout aux femmes, comme celle du 14 juillet aux hommes. Les hommes ont
pris la Bastille, et les femmes ont pris le roi.
Le 1er octobre, tout fut gâté par les dames de Versailles. Le 6, tout
fut réparé par les femmes de Paris.
VI
LES FEMMES À LA FÉDÉRATION (1790).
«Ainsi finit le meilleur jour de notre vie.» Ce mot, que les fédérés
d'un village écrivent le soir de cette grande fête nationale à la fin de
leur procès-verbal, j'ai été tenté de l'écrire moi-même, lorsqu'on 1847
j'achevai le récit des fédérations. Rien de semblable ne reviendra pour
moi. J'ai eu ma part en ce monde, puisque le premier j'ai eu le bonheur
de retrouver dans les actes, de reproduire dans mes récits, ces grandes
communions du peuple.
Les fédérations de provinces, de départements, de villes et villages,
eurent soin de consigner elles-mêmes et de narrer leur histoire. Elles
l'écrivaient à leur mère, l'Assemblée nationale, fidèlement, naïvement,
dans une forme bien souvent grossière, enfantine; elles disaient comme
elles pouvaient; qui savait écrire écrivait. On ne trouvait pas toujours
dans les campagnes le scribe habile qui fût digne de consigner ces
choses à la mémoire. La bonne volonté suppléait... Véritables monuments
de la fraternité naissante, actes informes, mais spontanés, inspirés, de
la France, vous resterez à jamais pour témoigner du coeur de nos pères,
de leurs transports, quand pour la première fois ils virent la face
trois fois aimée de la patrie.
J'ai retrouvé tout cela, entier, brûlant, comme d'hier, au bout de
soixante années, quand j'ai ouvert ces papiers, que peu de gens avaient
lus. À la première ouverture, je fus saisis de respect; je ressentis une
chose singulière, unique, sur laquelle on ne peut pas se méprendre. Ces
récits enthousiastes adressés à la patrie (que représentait
l'Assemblée), ce sont des lettres d'amour.
Rien d'officiel ni de commandé. Visiblement, le coeur parle. Ce qu'on y
peut trouver d'art, de rhétorique, de déclamation, c'est justement
l'absence d'art, c'est l'embarras du jeune homme qui ne sait comment
exprimer les sentiments les plus sincères, qui emploie les mots des
romans, faute d'autres, pour dire un amour vrai. Mais, de moment en
moment, une parole arrachée du coeur proteste contre cette impuissance
de langage, et fait mesurer la profondeur réelle du sentiment... Tout
cela verbeux; eh! dans ces moments, comment finit-on jamais?... Comment
se satisfaire soi-même?... Le détail matériel les a fort préoccupés;
nulle écriture assez belle, nul papier assez magnifique, sans parler des
somptueux petits rubans tricolores pour relier les cahiers... Quand je
les aperçus d'abord, brillants et si peu fanés, je me rappelai ce que
dit Rousseau du soin prodigieux qu'il mit à écrire, embellir, parer les
manuscrits de sa _Julie_... Autres ne furent les pensées de nos pères,
leurs soins, leurs inquiétudes, lorsque, des objets passagers,
imparfaits, l'amour s'éleva en eux à cette beauté éternelle!
Dans ces essais primitifs de la religion nouvelle, toutes les vieilles
choses connues, tous les signes du passé, les symboles vénérés jadis, ou
pâlissent ou disparaissent. Ce qui en reste, par exemple, les cérémonies
du vieux culte, appelé pour consacrer ces fêtes nouvelles, on sent que
c'est un accessoire. Il y a dans ces immenses réunions, où le peuple de
toute classe et de toute communion ne fait plus qu'un même coeur, une
chose plus sacrée qu'un autel. Aucun culte spécial ne prête de sainteté
à la chose sainte entre toutes: l'homme fraternisant devant Dieu.
Tous les vieux emblèmes pâlissent, et les nouveaux qu'on essaye ont peu
de signification. Qu'on jure sur le vieil autel, devant le
Saint-Sacrement, qu'on jure devant la froide image de la Liberté
abstraite, le vrai symbole se trouve ailleurs. C'est la beauté, la
grandeur, le charme éternel de ces fêtes: le symbole y est vivant.
Ce symbole pour l'homme, c'est l'homme. Tout le monde de convention
s'écroulant, un saint respect lui revient pour la vraie image de Dieu.
Il ne se prend pas pour Dieu; nul vain orgueil. Ce n'est point comme
dominateur ou vainqueur, c'est dans des conditions tout autrement graves
et touchantes que l'homme apparaît ici. Les nobles harmonies de la
famille, de la nature, de la patrie, suffisent pour remplir ces fêtes
d'un intérêt religieux, pathétique.
Partout, le vieillard à la tête du peuple, siégeant à la première place,
planant sur la foule. Et autour de lui, les filles, comme une couronne
de fleurs. Dans toutes ces fêtes, l'aimable bataillon marche en robe
blanche, ceinture _à la nation_ (cela voulait dire tricolore). Ici,
l'une d'elles prononce quelques paroles nobles, charmantes, qui feront
des héros demain. Ailleurs (dans la procession civique de Romans en
Dauphiné), une belle fille marchait, tenant à la main une palme, et
cette inscription: _Au meilleur citoyen_!... Beaucoup revinrent bien
rêveurs.
Le Dauphiné, la sérieuse, la vaillante province qui ouvrit la
Révolution, fit des fédérations nombreuses et de la province entière, et
de villes, et de villages. Les communes rurales de la frontière, sous le
vent de la Savoie, à deux pas des émigrés, labourant près de leurs
fusils, n'en firent que plus belles fêtes. Bataillon d'enfants armés,
bataillon de femmes armées, autre de filles armées. À Maubec, elles
défilaient en bon ordre, le drapeau en tête, tenant, maniant l'épée nue,
avec cette vivacité gracieuse qui n'est qu'aux femmes de France.
J'ai dit ailleurs l'héroïque initiative des femmes et filles d'Angers.
Elles voulaient partir, suivre la jeune armée d'Anjou, de Bretagne, qui
se dirigeait sur Rennes, prendre leur part de cette première croisade de
la liberté, nourrir les combattants, soigner les blessés. Elles juraient
de n'épouser jamais que de loyaux citoyens, de n'aimer que les
vaillants, de n'associer leur vie qu'à ceux qui donnaient la leur à la
France.
Elles inspiraient ainsi l'élan dès 88. Et maintenant, dans les
fédérations, de juin, de juillet 90, après tant d'obstacles écartés,
dans ces fêtes de la victoire, nul n'était plus ému qu'elles. La
famille, pendant l'hiver, dans l'abandon complet de toute protection
publique, avait couru tant de dangers!... Elles embrassaient, dans ces
grandes réunions si rassurantes, l'espoir du salut. Le pauvre coeur
était cependant encore bien gros du passé... de l'avenir!... mais elles
ne voulaient d'avenir que le salut de la patrie! Elles montraient, on le
voit dans tous les témoignages écrits, plus d'élan, plus d'ardeur que
les hommes mêmes, plus d'impatience de prêter le serment civique.