Peu de femmes de lettres alors qui ne rêvent d'être la Macau

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LES FEMMES DE LA RÉVOLUTION

PAR

J. MICHELET

* * * * *

Deuxième édition revue et corrigée

PARIS

ADOLPHE DELAHAYS, LIBRAIRE-ÉDITEUR

RUE VOLTAIRE, 4-6

* * * * *

1855

L'auteur et l'éditeur de cet ouvrage se réservent le droit de le

traduire ou de le faire traduire en toutes les langues.

Paris.--Imp. Simon Raçon et comp., rue d'Erfurth, 1.

* * * * *

L'espèce de galerie ou musée biographique que le lecteur va parcourir se

compose principalement des portraits de femmes que M. Michelet a tracés

dans son _Histoire de la Révolution_.

Quelques-uns étaient incomplets, l'historien n'ayant dû, dans cette

histoire générale, les esquisser que de profil. Il y a suppléé d'après

les meilleures sources biographiques.

Plusieurs articles sont neufs, comme on le verra; d'autres ont été

refondus ou considérablement développés.

* * * * *

TABLE DES MATIÈRES

I

I. Aux femmes, aux mères, aux filles

II. Influence des femmes au dix-huitième siècle.--Maternité

III. Héroïsme de pitié.--Une femme a détruit la Bastille

IV. L'amour et l'amour de l'idée (89-91)

V. Les femmes du 6 octobre (89)

VI. Les femmes de la fédération (1790)

VII. Les dames jacobines (1790)

VIII. Le Palais-Royal en 90.--Émancipation des femmes.--La cave des Jacobins

II

IX. Les salons.--Madame de Staël

X. Les salons.--Madame de Condorcet

XI. Suite.--Madame de Condorcet (94)

XII. Sociétés de femmes.--Olympe de Gouge, Rose Lacombe

XII. Théroigne de Méricourt (89-93)

XIV. Les Vendéennes en 90 et 91

III

XV. Madame Roland (91-92)

XVI. Madame Roland (suite)

XVII. Mademoiselle Kéralio (madame Robert) (17 juillet 91)

XVIII. Charlotte Corday

XIX. Mort de Charlotte Corday (19 juillet 95)

XX. Le Palais-Royal en 93.--Les salons.--Comment s'énerva la Gironde

XXI. La première Femme de Danton (92-93)

XXII. La seconde femme de Danton.--L'amour en 93

IV

XXIII. La déesse de la Raison (10 novembre 93)

XXIV. Culte des femmes pour Robespierre

XXV. Robespierre chez madame Duplay (91-95)

XXVI. Lucile Desmoulins (avril 94)

XXVII. Exécutions de femmes.--Les femmes peuvent-elles être exécutées?

XXVII. Catherine Théot, Mère de Dieu.--Robespierre messie (juin 94)

XXIX. Les dames Saint-Amaranthe (juin 94)

XXX. Indifférence à la vie.--Amours rapides des prisons (93-94)

XXXI. Chaque parti périt par les femmes

XXXII. La réaction par les femmes dans le demi-siècle qui suit la Révolution

CONCLUSION

FIN DE LA TABLE.

I

AUX FEMMES, AUX MÈRES, AUX FILLES.

(1er mars 1854.)

Ce livre paraît le jour où l'on ferme les livres, où les événements

prennent la parole, où recommence la guerre européenne, interrompue

quarante années.

Et comment liriez-vous? vous regardez là-bas où vont vos fils, vos

frères!--ou plus près, sur la ligne où vos époux peut-être iront demain!

Votre âme est aux nouvelles, votre oreille au canon lointain; vous

écoutez inquiètes son premier coup, solennel et profond, qui tonne pour

la grande guerre religieuse de l'Orient et de l'Occident.

Grande guerre, en vérité, et qu'on ne limitera pas. Pour le lieu, pour

le temps, et pour le caractère, elle ira grandissant. C'est la guerre de

deux dogmes, ô femmes! de deux symboles et de deux fois, la nôtre et

celle du passé. Ce caractère définitif, obscur encore dans les

tâtonnements, les balbutiements de la politique, se révélera de plus en

plus.

Oui, quelles que soient les formes équivoques et bâtardes, hésitantes,

sous lesquelles se produit ce terrible nouveau-né du temps, dont le nom

sonne la mort de tant de cent mille hommes,--la _guerre_,--c'est la

guerre du christianisme barbare de l'Orient contre la jeune foi sociale

de l'Occident civilisé. Lui-même, l'ennemi, l'a dit sans détour du

Kremlin. Et la lutte nouvelle offre l'aspect sinistre de Moloch

défendant Jésus.

Au moment d'apporter notre existence entière, nos fortunes et nos vies à

cette grande circonstance, la plus grave qui fut jamais, chacun doit

serrer sa ceinture, bien ramasser sa force, regarder dans son âme, dans

sa maison, s'il est sûr d'y trouver l'unité qui fait la victoire.

Que serait-ce, dans cette guerre extérieure, si l'homme encore avait la

guerre chez lui, une sourde et énervante guerre de larmes ou de muets

soupirs, de douloureux silences? si la foi du passé, assise à son foyer,

l'enveloppant de résistances, de ces pleurs caressants qui brisent le

coeur, lui tenait le bras gauche, quand il doit frapper des deux

mains...?

«Dis-moi donc, femme aimée! puisque nous sommes encore à cette table de

famille où je ne serai pas toujours, dis-moi, avant ce sauvage duel,

quelque part qu'il me mène, seras-tu de coeur avec moi?... Tu t'étonnes,

tu jures en pleurant... Ne jure pas, je crois tout. Mais je connais ta

discorde intérieure. Que feras-tu dans ces extrémités où la lutte

actuelle nous conduira demain?

«À cette table où nous sommes deux aujourd'hui et où tu seras seule,

élève et fortifie ton coeur. Mets devant toi l'histoire héroïque de nos

mères, lis ce qu'elles ont fait et voulu, leurs dévouements suprêmes,

leur glorieuse foi de 89, qui, dans une si profonde union, dressa

l'autel de l'avenir.

«Age heureux d'actes forts, de grandes souffrances, mais associées,

d'union dans la lutte, de communauté dans la mort!... âge où les coeurs

battirent dans une telle unité d'idée, que l'Amour ne se distingua plus

de la Patrie!

«Plus grande aujourd'hui est la lutte, elle embrasse toute nation,--plus

profonde, elle atteindra demain la plus intime fibre morale. Ce jour-là,

que feras-tu pour moi? Demande à l'histoire de nos mères, à ton coeur, à

la foi nouvelle, pour qui celui que tu aimes veut combattre, vivre et

mourir.

«Qu'elle soit ferme en moi! et que Dieu dispose... Sa cause est avec

moi... La fortune y sera aussi et la félicité, quoi qu'il arrive, si

toi, uniquement aimée, tu me restes entière, et si, unie dans mon effort

et ne faisant qu'un coeur, tu traverses héroïque cette crise suprême

d'où va surgir un monde.»

II

INFLUENCE DES FEMMES AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.--MATERNITÉ.

Tout le monde a remarqué la fécondité singulière des années 1768, 1769

et 1770, si riches en enfants de génie, ces années qui produisent les

Bonaparte, les Fourier, les Saint-Simon, les Chateaubriand, les de

Maistre, les Walter Scott, les Cuvier, les Geoffroy Saint-Hilaire, les

Bichat, les Ampère, un incroyable flot d'inventeurs dans les sciences.

Une autre époque, antérieure de dix ans (vers 1760), n'est pas moins

étonnante. C'est celle qui donna la génération héroïque qui féconda de

son sang le premier sillon de la liberté, celle qui, de ce sang fécond,

a fait et doué la Patrie; c'est la Gironde et la Montagne, les Roland et

les Robespierre, les Vergniaud et les Danton, les Camille Desmoulins;

c'est la génération pure, héroïque et sacrifiée qui forma les armées

invincibles de la République, les Kléber et tant d'autres.

La richesse de ces deux moments, ce luxe singulier de forces qui

surgissent tout à coup, est-ce un hasard? Selon nous, il n'y a nul

hasard en ce monde.

Non, la cause naturelle et très-simple du phénomène, c'est la sève

exubérante dont ce moment déborda.

La première date (1760 environ), c'est l'aube de Rousseau, le

commencement de son influence, au premier et puissant effet du livre

d'_Émile_, la vive émotion des mères qui veulent allaiter et se serrent

au berceau de leur enfant.

La seconde date est le triomphe des idées du siècle, non-seulement par

la connaissance universelle de Rousseau, mais par la victoire prévue de

ses idées dans les lois, par les grands procès de Voltaire, par ses

sublimes défenses de Sirven, Calas et la Barre. Les femmes se turent, se

recueillirent sous ces émotions puissantes, elles couvèrent le salut à

venir. Les enfants à cette heure portent tous un signe au front.

Puissantes générations sorties des hautes pensées d'un amour agrandi,

conçues de la flamme du ciel, nées du moment sacré, trop court, où la

femme, à travers la passion, entrevit, adora l'Idée.

Le commencement fut beau. Elles entrèrent dans les pensées nouvelles par

celle de l'éducation, par les espérances, les voeux de la maternité, par

toutes les questions que l'enfant soulève dès sa naissance en un coeur

de femme, que dis-je? dans un coeur de fille, bien longtemps avant

l'enfant: «Ah! qu'il soit heureux, cet enfant! qu'il soit bon et grand!

qu'il soit libre!... Sainte liberté antique, qui fis les héros, mon fils

vivra-t-il dans ton ombre?...» Voilà les pensées des femmes, et voilà

pourquoi dans ces places, dans ces jardins où l'enfant joue sous les

yeux de sa mère ou de sa soeur, vous les voyez rêver et lire... Quel est

ce livre que la jeune fille, à votre approche, a si vite caché dans son

sein? Quelque roman? l'_Héloïse?_ Non, plutôt les _Vies_ de Plutarque,

ou _le Contrat social_.

La puissance des salons, le charme de la conversation, furent alors,

quoi qu'on ait dit, secondaires dans l'influence des femmes. Elles

avaient eu ces moyens au siècle de Louis XIV. Ce qu'elles eurent de plus

au dix-huitième, et qui les rendit invincibles, fut l'amour

enthousiaste, la rêverie solitaire des grandes idées, et la volonté

d'_être mères_, dans toute l'extension et la gravité de ce mot.

Les spirituels commérages de madame Geoffrin, les monologues éloquents

de madame de Staël, le charme de la société d'Auteuil, de madame

Helvétius ou de madame Récamier, n'auraient pas changé le monde, encore

moins les femmes scribes, la plume infatigable de madame de Genlis.

Ce qui, dès le milieu du siècle, changea toute la situation, c'est qu'en

ces premières lueurs de l'aurore d'une nouvelle foi, au coeur des

femmes, au sein des mères, se rencontrèrent deux étincelles: _humanité,

maternité_.

Et de ces deux étincelles, ne nous en étonnons pas, sortit un flot

brûlant d'amour et de féconde passion, une maternité surhumaine.

III

HÉROÏSME DE PITIÉ.--UNE FEMME A DÉTRUIT LA BASTILLE.

La première apparition des femmes dans la carrière de l'héroïsme (hors

de la sphère de la famille) eut lieu, on devait s'y attendre, par un

élan de pitié.

Cela se fût vu en tout temps, mais, ce qui est vraiment du grand siècle

d'humanité, ce qui est nouveau et original, c'est une persistance

étonnante dans une oeuvre infiniment dangereuse, difficile et

improbable, une humanité intrépide qui brava le péril, surmonta tout

obstacle et dompta le temps.

Et tout cela, pour un être qui peut-être à d'autres époques n'eût

intéressé personne, qui n'avait guère pour lui que d'être homme et

très-malheureux!

Nulle légende plus tragique que celle du prisonnier Latude; nulle plus

sublime que celle de sa libératrice, madame Legros.

Nous ne conterons pas l'histoire de la Bastille, ni celle de Latude, si

connue. Il suffit de dire que, pendant que toutes les prisons s'étaient

adoucies, celle-ci s'était endurcie. Chaque année on aggravait, on

bouchait les fenêtres, on ajoutait des grilles.

Il se trouva qu'en ce Latude, la vieille tyrannie imbécile avait enfermé

l'homme le plus propre à la dénoncer, un homme ardent et terrible, que

rien ne pouvait dompter, dont la voix ébranlait les murs, dont l'esprit,

l'audace, étaient invincibles... Corps de fer indestructible qui devait

user toutes les prisons, et la Bastille, et Vincennes, et Charenton,

enfin l'horreur de Bicêtre, où tout autre aurait péri.

Ce qui rend l'accusation lourde, accablante, sans appel, c'est que cet

homme, tel quel, échappé deux fois, se livra deux fois lui-même. Une

fois, de sa retraite, il écrit à madame de Pompadour, et elle le fait

reprendre! La seconde fois, il va à Versailles, veut parler au roi,

arrive à son antichambre, et elle le fait reprendre... Quoi!

l'appartement du roi n'est donc pas un lieu sacré!...

Je suis malheureusement obligé de dire que dans cette société molle,

faible, caduque, il y eut force philanthropes, ministres, magistrats,

grands seigneurs, pour pleurer sur l'aventure; pas un ne fit rien.

Malesherbes pleura, et Lamoignon, et Rohan, tous pleuraient à chaudes

larmes.

Il était sur son fumier à Bicêtre, mangé des poux =à la lettre=, logé sous

terre, et souvent hurlant de faim. Il avait encore adressé un mémoire à

je ne sais quel philanthrope, par un porte-clef ivre. Celui-ci

heureusement le perd, une femme le rainasse. Elle le lit, elle frémit,

elle ne pleure pas, celle-ci, mais elle agit à l'instant.

Madame Legros était une pauvre petite mercière qui vivait de son

travail, en cousant dans sa boutique; son mari, coureur de cachets,

répétiteur de latin. Elle ne craignit pas de s'embarquer dans cette

terrible affaire. Elle vit, avec un ferme bon sens, ce que les autres ne

voyaient pas, ou bien voulaient ne pas voir: que le malheureux n'était

pas fou, mais victime d'une nécessité affreuse de ce gouvernement,

obligé de cacher, de continuer l'infamie de ses vieilles fautes. Elle le

vit, et elle ne fût point découragée, effrayée. Nul héroïsme plus

complet: elle eut l'audace d'entreprendre, la force de persévérer,

l'obstination du sacrifice de chaque jour et de chaque heure, le courage

de mépriser les menaces, la sagacité et toutes les saintes ruses, pour

écarter, déjouer les calomnies des tyrans.

Trois ans de suite, elle suivit son but avec une opiniâtreté inouïe dans

le bien, mettant à poursuivre le droit, la justice, cette âpreté

singulière du chasseur ou du joueur, que nous ne mettons guère que dans

nos mauvaises passions.

Tous les malheurs sur la route, et elle ne lâche pas prise. Son père

meurt, sa mère meurt; elle perd son petit commerce; elle est blâmée de

ses parents, vilainement soupçonnée. On lui demande si elle est la

maîtresse de ce prisonnier auquel elle s'intéresse tant. La maîtresse de

cette ombre, de ce cadavre dévoré par la gale et la vermine!

La tentation des tentations, le sommet, la pointe aiguë du Calvaire, ce

sont les plaintes, les injustices, les défiances de celui pour qui elle

s'use et se sacrifie!

Grand spectacle de voir cette femme pauvre, mal vêtue, qui s'en va de

porte en porte, faisant la cour aux valets pour entrer dans les hôtels,

plaider sa cause devant les grands, leur demander leur appui.

La police frémit, s'indigne. Madame Legros peut être enlevée d'un moment

à l'autre, enfermée, perdue pour toujours; tout le monde l'en avertit.

Le lieutenant de police la fait venir, la menace. Il la trouve immuable,

ferme; c'est elle qui le fait trembler.

Par bonheur, on lui ménage l'appui de madame Duchesne, femme de chambre

de Mesdames. Elle part pour Versailles, à pied, en plein hiver; elle

était grosse de sept mois... La protectrice est absente; elle court

après, gagne une entorse, et elle n'en court pas moins. Madame Duchesne

pleure beaucoup, mais hélas! que peut-elle faire? Une femme de chambre

contre deux ou trois ministres, la partie est forte! Elle tenait en main

la supplique; un abbé de cour, qui se trouve là, la-lui arrache des

mains, lui dit qu'il s'agit d'un enragé, d'un misérable, qu'il ne faut

pas s'en mêler.

Il suffit d'un mot pareil pour glacer Marie-Antoinette, à qui l'on en

avait parlé. Elle avait la larme à l'oeil. On plaisanta. Tout finit.

Il n'y avait guère en France d'homme meilleur que le roi. On finit par

aller à lui. Le cardinal de Rohan (un polisson, mais, après tout,

charitable) parla trois fois à Louis XVI, qui par trois fois refusa.

Louis XVI était trop bon pour ne pas en croire M. de Sartines, l'ancien

lieutenant de police. Il n'était plus en place, mais ce n'était pas une

raison pour le déshonorer, le livrer à ses ennemis. Sartines à part, il

faut le dire, Louis XVI aimait la Bastille, il ne voulait pas lui faire

tort, la perdre de réputation.

Le roi était très-humain. Il avait supprimé les bas cachots du Châtelet,

supprimé Vincennes, créé la Force pour y mettre les prisonniers pour

dettes les séparer des voleurs.

Mais la Bastille! la Bastille! c'était un vieux serviteur que ne pouvait

maltraiter à la légère la vieille monarchie. C'était un mystère de

terreur, c'était, comme dit Tacite--_instrumentum regni_.

Quand le comte d'Artois et la reine, voulant faire jouer _Figaro_, le

lui lurent, il dit seulement, comme objection sans réponse: «il faudrait

donc alors que l'on supprimât la Bastille?»

Quand la révolution de Paris eut lieu, en juillet 89, le roi, assez

insouciant, parut prendre son parti. Mais, quand on lui dit que la

municipalité parisienne avait ordonné la démolition de la Bastille, ce

fut pour lui comme un coup à la poitrine: «Ah! dit-il, voici qui est

fort!»

Il ne pouvait pas bien recevoir, en 1781 une requête qui compromettait

la Bastille. Il repoussa celle que Rohan lui présentait pour Latude. Des

femmes de haut rang insistèrent. Il fit alors consciencieusement une

étude de l'affaire, lut tous les papiers; il n'y en avait guère d'autres

que ceux de la police, ceux des gens intéressés à garder la victime en

prison jusqu'à la mort. Il répondit définitivement que c'était un homme

dangereux; qu'il ne pouvait lui rendre la liberté _jamais_.

Jamais! tout autre en fût resté là. Eh bien, ce qui ne se fait pas par

le roi se fera malgré le roi. Madame Legros persiste. Elle est

accueillie des Condé, toujours mécontents et grondeurs; accueillie du

jeune duc d'Orléans, de sa sensible épouse, la fille du bon Penthièvre;

accueillie des philosophes, de M. le marquis de Condorcet, secrétaire

perpétuel de l'Académie des sciences, de Dupaty, de Villette,

quasi-gendre de Voltaire, etc., etc.

L'opinion va grondant; le flot, le flot va montant. Necker avait chassé

Sartines; son ami et successeur Lenoir était tombé à son tour... La

persévérance sera couronnée tout à l'heure. Latude s'obstine à vivre, et

madame Legros s'obstine à délivrer Latude.

L'homme de la reine, Breteuil, arrive en 83, qui voudrait la faire

adorer. Il permet à l'Académie de donner le prix de vertu à madame

Legros, de la couronner... à la condition singulière qu'on ne motive pas

la couronne.

Puis, 1784, on arrache à Louis XVI la délivrance de Latude[1]. Et,

quelques semaines après, étrange et bizarre ordonnance qui prescrit aux

intendants de n'enfermer plus personne, à la requête des familles, que

_sur raison bien motivée_, d'indiquer le _temps précis_ de la détention

demandée, etc. C'est-à-dire qu'on dévoilait la profondeur du monstrueux

abîme d'arbitraire où l'on avait tenu la France. Elle en savait déjà

beaucoup, mais le gouvernement en avouait davantage. Madame Legros ne

vit pas la destruction de la Bastille. Elle mourut peu avant. Mais ce

n'en est pas moins elle qui eut la gloire de la détruire. C'est elle qui

saisit l'imagination populaire de haine et d'horreur pour la prison du

_bon plaisir_ qui avait enfermé tant de martyrs de la foi ou de la

pensée. La faible main d'une pauvre femme isolée brisa, en réalité, la

hautaine forteresse, en arracha les fortes pierres, les massives grilles

de fer, en rasa les tours.

[Note 1: Les lettres admirables de Latude sont encore inédites, sauf

le peu qu'a cité Delort. Elles ne réfutent que trop la vaine polémique

de 1787.]

IV

L'AMOUR ET L'AMOUR DE L'IDÉE (80-91).

Le caractère de ce moment unique, c'est que les partis y deviennent des

religions. Deux religions se posent en face, l'idolâtrie dévote et

royaliste, l'idéalité républicaine. Dans l'une, l'âme, irritée par le

sentiment de la pitié même, rejetée violemment vers le passé qu'on lui

dispute, s'acharne aux idoles de chair, aux dieux matériels qu'elle

avait presque oubliés. Dans l'autre, l'âme se dresse et s'exalte au

culte de l'idée pure; plus d'idoles, nul autre objet de religion que

l'idéal, la patrie, la liberté.

Les femmes, moins gâtées que nous par les habitudes sophistiques et

scolastiques, marchent bien loin devant les hommes dans ces deux

religions. C'est une chose noble et touchante, de voir parmi elles,

non-seulement les pures, les irréprochables, mais les moins dignes même,

suivre un noble élan vers le beau désintéressé, prendre la patrie pour

amie de coeur, pour amant le droit éternel.

Les moeurs changent-elles alors? non, mais l'amour a pris son vol vers

les plus hautes pensées. La patrie, la liberté, le bonheur du genre

humain, ont envahi les coeurs des femmes. La vertu des temps romains, si

elle n'est dans les moeurs, est dans l'imagination, dans l'âme, dans les

nobles désirs. Elles regardent autour d'elles où sont les héros de

Plutarque; elles les veulent, elles les feront. Il ne suffit pas, pour

leur plaire, de parler Rousseau et Mably. Vives et sincères, prenant les

idées au sérieux, elles veulent que les paroles deviennent des actes.

Toujours elles ont aimé la force. Elles comparent l'homme moderne à

l'idéal de force antique qu'elles ont devant l'esprit. Rien peut-être

n'a plus contribué que cette comparaison, cette exigence des femmes, à

précipiter les hommes, à hâter le cours rapide de notre révolution.

Cette société était ardente! Il nous semble, en y entrant, sentir une

brûlante haleine.

Nous avons vu, de nos jours, des actes extraordinaires, d'admirables

sacrifices, des foules d'hommes qui donnaient leurs vies; et pourtant,

toutes les fois que je me retire du présent, que je retourne au passé, à

l'histoire de la Révolution, j'y trouve bien plus de chaleur; la

température est tout autre. Quoi! le globe aurait-il donc refroidi

depuis ce temps?

Des hommes de ce temps-là m'avaient dit la différence, et je n'avais pas

compris. À la longue, à mesure que j'entrais dans le détail, n'étudiant

pas seulement la mécanique législative, mais le mouvement des partis,

non-seulement les partis, mais les hommes, les personnes, les

biographies individuelles, j'ai bien senti alors la parole des

vieillards.

La différence des deux temps se résume d'un mot: _On aimait_.

L'intérêt, l'ambition, les passions éternelles de l'homme, étaient en

jeu, comme aujourd'hui; mais la part la plus forte encore était celle de

l'amour. Prenez ce mot dans tous les sens, l'amour de l'idée, l'amour de

la femme, l'amour de la patrie et du genre humain. Ils aimèrent et le

beau qui passe, et le beau qui ne passe point; deux sentiments mêlés

alors, comme l'or et le bronze, fondus dans l'airain de Corinthe[2].

[Note 2: À mesure qu'on entrent dans une analyse plus sérieuse de

l'histoire de ces temps, on découvrira la part souvent secrète, mais

immense, que le coeur a eue dans la destinée des hommes d'alors, quel

que fût leur caractère. Pas un d'eux ne fait exception; depuis Necker

jusqu'à Robespierre. Cette génération raisonneuse atteste toujours les

idées, mais les affections la gouvernent avec tout autant de puissance]

Les femmes règnent alors par le sentiment, par la passion, par la

supériorité aussi, il faut le dire, de leur initiative. Jamais, ni avant

ni après, elles n'eurent tant d'influence. Au dix-huitième siècle, sous

les encyclopédistes, l'esprit a dominé dans la société; plus tard, ce

sera l'action, l'action meurtrière et terrible. En 91, le sentiment

domine, et, par conséquent, la femme.

Le coeur de la France bat fort à cette époque. L'émotion, depuis

Rousseau, a été croissant. Sentimentale d'abord, rêveuse, époque

d'attente inquiète, comme une heure avant l'orage, comme dans un jeune

coeur l'amour vague avant l'amant. Souffle immense, en 89, et tout coeur

palpite... Puis 90, la Fédération, la fraternité, les larmes... En 91,

la crise, le débat, la discussion passionnée.--Mais partout les femmes,

partout la passion individuelle dans la passion publique; le drame

privé, le drame social, vont se mêlant, s'enchevêtrant; les deux fils se

tissent ensemble; hélas! bien souvent, tout à l'heure, ensemble ils

seront tranchés!

Une légende anglaise circulait, qui avait donné à nos Françaises une

grande émulation. Mistress Macaulay, l'éminent historien des Stuarts,

avait inspiré au vieux ministre Williams tant d'admiration pour son

génie et sa vertu, que, dans une église même, il avait consacré sa

statue de marbre comme déesse de la Liberté.

Peu de femmes de lettres alors qui ne rêvent d'être la Macaulay de la

France. La déesse inspiratrice se retrouve dans chaque salon. Elles

dictent, corrigent, refont les discours qui, le lendemain, seront

prononcés aux clubs, à l'Assemblée nationale. Elles les suivent, ces

discours, vont les entendre aux tribunes; elles siègent, juges

passionnées, elles soutiennent de leur présence l'orateur faible ou

timide. Qu'il se relève et regarde... N'est-ce pas là le fin sourire de

madame de Genlis, entre ses séduisantes filles, la princesse et Paméla?

Et cet oeil noir, ardent de vie, n'est-ce pas madame de Staël? Comment

faiblirait l'éloquence?... Et le courage manquera-t-il devant madame

Roland?

V

LES FEMMES DU 6 OCTOBRE (89).

Les hommes ont fait le 14 juillet, les femmes le 6 octobre. Les hommes

ont pris la Bastille royale, et les femmes ont pris la royauté elle

même, l'ont mise aux mains de Paris, c'est-à-dire de la Révolution.

L'occasion fut la famine. Des bruits terribles circulaient sur la guerre

prochaine, sur la ligue de la reine et des princes avec les princes

allemands, sur les uniformes étrangers, verts et rouges, que l'on voyait

dans Paris, sur les farines de Corbeil qui ne venaient plus que de deux

jours l'un, sur la disette qui ne pouvait qu'augmenter, sur l'approche

d'un rude hiver... Il n'y a pas de temps à perdre, disait-on; si l'on

veut prévenir la guerre et la faim, il faut amener le roi ici; sinon,

ils vont l'enlever.

Personne ne sentait tout cela plus vivement que les femmes. Les

souffrances, devenues extrêmes, avaient cruellement atteint la famille

et le foyer. Une dame donna l'alarme, le samedi 3, au soir; voyant que

son mari n'était pas assez écouté, elle courut au café de Foy, y dénonça

les cocardes antinationales, montra le danger public. Le lundi, aux

halles, une jeune fille prit un tambour, battit la générale, entraîna

toutes les femmes du quartier.

Ces choses ne se voient qu'en France; nos femmes font des braves et le

sont. Le pays de Jeanne d'Arc, et de Jeanne de Montfort, et de Jeanne

Hachette, peut citer cent héroïnes. Il y en eut une à la Bastille, qui,

plus tard, partit pour la guerre, fut capitaine d'artillerie; son mari

était soldat. Au 18 juillet, quand le Roi vint à Paris, beaucoup de

femmes étaient armées. Les femmes furent à l'avant-garde de notre

Révolution. Il ne faut pas s'en étonner, elles souffraient davantage.

Les grandes misères sont féroces, elles frappent plutôt les faibles,

elles maltraitent les enfants, les femmes bien plus que les hommes.

Ceux-ci vont, viennent, cherchent hardiment, s'ingénient, finissent par

trouver, au moins pour le jour. Les femmes, les pauvres femmes, vivent,

pour la plupart, renfermées, assises, elles filent, elles cousent;

elles ne sont guère en état, le jour où tout manque, de chercher leur

vie. Chose douloureuse à penser, la femme, l'être relatif qui ne peut

vivre qu'à deux, est plus souvent seule que l'homme. Lui, il trouve

partout la société, se crée des rapports nouveaux. Elle, elle n'est rien

sans la famille. Et la famille l'accable; tout le poids porte sur elle.

Elle reste au froid logis, démeublé et dénué, avec des enfants qui

pleurent, ou malades, mourants, et qui ne pleurent plus... Une chose peu

remarquée, la plus déchirante peut-être au coeur maternel, c'est que

l'enfant est injuste. Habitué à trouver dans la mère une providence

universelle qui suffit à tout, il s'en prend à elle, durement,

cruellement, de tout ce qui manque, crie, s'emporte, ajoute à la douleur

une douleur plus poignante.

Voilà la mère. Comptons aussi beaucoup de filles seules, tristes

créatures sans famille, sans soutien, qui, trop laides, ou vertueuses,

n'ont ni ami, ni amant, ne connaissent aucune des joies de la vie. Que

leur petit métier ne puisse plus les nourrir, elles ne savent point y

suppléer: elles remontent au grenier, attendent; parfois on les trouve

mortes, la voisine s'en aperçoit par hasard.

Ces infortunées n'ont pas même assez d'énergie pour se plaindre, faire

connaître leur situation, protester contre le sort. Celles qui agissent

et remuent, au temps des grandes détresses, ce sont les fortes, les

moins épuisées par la misère, pauvres plutôt qu'indigentes. Le plus

souvent, les intrépides qui se jettent alors en avant sont des femmes

d'un grand coeur, qui souffrent peu pour elles-mêmes, beaucoup pour les

autres; la pitié, inerte, passive chez les hommes, plus résignés aux

maux d'autrui, est chez les femmes un sentiment très-actif,

très-violent, qui devient parfois héroïque, et les pousse impérieusement

aux actes les plus hardis.

Il y avait, au 5 octobre, une foule de malheureuses créatures qui

n'avaient pas mangé depuis trente heures. Ce spectacle douloureux

brisait les coeurs, et personne n'y faisait rien; chacun se renfermait

en déplorant la dureté des temps. Le dimanche 4, au soir, une femme

courageuse, qui ne pouvait voir cela plus longtemps, court du quartier

Saint-Denis au Palais-Royal, elle se fait jour dans la foule bruyante

qui pérorait, elle se fait écouter; c'était une femme de trente-six ans,

bien mise, honnête, mais forte et hardie. Elle veut qu'on aille à

Versailles, elle marchera à la tête. On plaisante, elle applique un

soufflet à l'un des plaisants. Le lendemain, elle partit des premières,

le sabre à la main, prit un canon à la Ville, se mit à cheval dessus, et

le mena à Versailles, la mèche allumée.

Parmi les métiers perdus qui semblaient périr avec l'ancien régime, se

trouvait celui de sculpteur en bois. On travaillait beaucoup en ce

genre, et pour les églises, et pour les appartements. Beaucoup de femmes

sculptaient. L'une d'elles, Madeleine Chabry, ne faisant plus rien,

s'était établie bouquetière au quartier du Palais-Royal, sous le nom de

Louison; c'était une fille de dix-sept ans, jolie et spirituelle. On

peut parier hardiment que ce ne fut pas la faim qui mena celle-ci à

Versailles. Elle suivit l'entraînement général, son bon coeur et son

courage. Les femmes la mirent à la tête, et la firent leur orateur.

Il y en avait bien d'autres que la faim ne menait point. Il y avait des

marchandes, des portières, des filles publiques, compatissantes et

charitables, comme elles le sont souvent. Il y avait un nombre

considérable de femmes de la halle; celles-ci fort royalistes, mais

elles désiraient d'autant plus avoir le roi à Paris. Elles avaient été

le voir quelque temps avant cette époque, je ne sais à quelle occasion;

elles lui avaient parlé avec beaucoup de coeur, une familiarité qui fit

rire, mais touchante, et qui révélait un sens parfait de la situation:

«Pauvre homme! disaient-elles en regardant le roi, cher homme! bon

papa!»--Et plus sérieusement à la reine: «Madame, madame, ouvrez vos

entrailles!... ouvrons-nous!» Ne cachons rien, disons bien franchement

ce que nous avons à dire.

Ces femmes des marchés ne sont pas celles qui souffrent beaucoup de la

misère; leur commerce, portant sur les objets nécessaires à la vie, a

moins de variations. Mais elles voient la misère mieux que personne, et

la ressentent; vivant toujours sur la place, elles n'échappent pas,

comme nous, au spectacle des souffrances. Personne n'y compatit

davantage, n'est meilleur pour les malheureux. Avec des formes

grossières, des paroles rudes et violentes, elles ont souvent un coeur

royal, infini de bonté. Nous avons vu nos Picardes, les femmes du marché

d'Amiens, pauvres vendeuses de légumes, sauver le père de quatre enfants

qu'on allait guillotiner; c'était le moment du sacre de Charles X; elles

laissèrent leur commerce, leur famille, s'en allèrent à Reims, elles

firent pleurer le roi, arrachèrent la grâce, et, au retour, faisant

entre elles une collecte abondante, elles renvoyèrent sauvés, comblés,

le père, la femme et les enfants.

Le 5 octobre, à sept heures, elles entendirent battre la caisse, et

elles ne résistèrent pas. Une petite fille avait pris un tambour au

corps de garde, et battait la générale. C'était lundi; les halles furent

désertées, toutes partirent: «Nous ramènerons, disent-elles, _le

boulanger, la boulangère_... Et nous aurons l'agrément d'entendre _notre

petite mère_ Mirabeau.»

Les halles marchent, et, d'autre part, marchait le faubourg

Saint-Antoine. Sur la route, les femmes entraînaient toutes celles

qu'elles pouvaient rencontrer, menaçant celles qui ne viendraient pas de

leur couper les cheveux. D'abord, elles vont à la Ville. On venait d'y

amener un boulanger qui, sur un pain de deux livres, donnait sept onces

de moins. La lanterne était descendue. Quoique l'homme fût coupable, de

son propre aveu, la garde nationale le fit échapper. Elle présenta la

baïonnette aux quatre ou cinq cents femmes déjà rassemblées. D'autre

part, au fond de la place, se tenait la cavalerie de la garde nationale.

Les femmes ne s'étonnèrent point. Elles chargèrent la cavalerie,

l'infanterie, à coups de pierres; on ne put se décider à tirer sur

elles; elles forcèrent l'Hôtel de Ville, entrèrent dans tous les

bureaux. Beaucoup étaient assez bien mises, elles avaient pris une robe

blanche pour ce grand jour. Elles demandaient curieusement à quoi

servait chaque salle, et priaient les représentants des districts de

bien recevoir celles qu'elles avaient amenées de force, dont plusieurs

étaient enceintes, et malades peut-être de peur. D'autres femmes,

affamées, sauvages, criaient: _Du pain et des armes_! Les hommes étaient

des lâches, elles voulaient leur montrer ce que c'était que le

courage... Tous les gens de l'Hôtel de Ville étaient bons à pendre, il

fallait brûler leurs écritures, leurs paperasses... Et elles allaient le

faire, brûler le bâtiment peut-être... Un homme les arrêta, un homme de

taille très-haute, en habit noir, d'une figure sérieuse et plus triste

que l'habit. Elles voulaient le tuer d'abord, croyant qu'il était de la

Ville, disant qu'il était un traître... Il répondit qu'il n'était pas

traître, mais huissier de son métier, l'un des vainqueurs de la

Bastille. C'était Stanislas Maillard.

Dès le matin, il avait utilement travaillé dans le faubourg

Saint-Antoine. Les volontaires de la Bastille, sous le commandement

d'Hullin, étaient sur la place en armes; les ouvriers, qui démolissaient

la forteresse, crurent qu'on les envoyait contre eux. Maillard

s'interposa, prévint la collision. À la Ville, il fut assez heureux pour

empêcher l'incendie. Les femmes promettaient même de ne point laisser

entrer d'hommes; elles avaient mis leurs sentinelles armées à la grande

porte. À onze heures, les hommes attaquent la petite porte qui donnait

sous l'arcade Saint-Jean. Armés de leviers, de marteaux, de haches et de

piques, ils forcent la porte, forcent les magasins d'armes. Parmi eux,

se trouvait un garde française, qui le matin avait voulu sonner le

tocsin, qu'on avait pris sur le fait; il avait, disait-il, échappé par

miracle; les modérés, aussi furieux que les autres, l'auraient pendu

sans les femmes, il montrait son cou sans cravate, d'où elles avaient

ôté la corde... Par représailles, on prit un homme de la Ville pour le

pendre; c'était le brave Lefebvre, le distributeur des poudres au 14

juillet; des femmes ou des hommes déguisés en femmes, le pendirent

effectivement au petit clocher; l'une ou l'un d'eux coupa la corde, il

tomba, étourdi seulement, dans une salle, vingt-cinq pieds plus bas.

Ni Bailly ni la Fayette n'étaient arrivés. Maillard va trouver

l'aide-major général, et lui dit qu'il n'y a qu'un moyen de finir tout,

c'est que lui, Maillard, mène les femmes à Versailles. Ce voyage donnera

le temps d'assembler des forces. Il descend, bat le tambour, se fait

écouter. La figure froidement tragique du grand homme noir fit bon effet

dans la Grève; il parut homme prudent, propre à mener la chose à bien.

Les femmes, qui déjà partaient avec les canons de la Ville, le

proclament leur capitaine. Il se met en tête avec huit ou dix tambours;

sept ou huit mille femmes suivaient, quelques centaines d'hommes armés,

et enfin, pour arrière-garde, une compagnie des volontaires de la

Bastille.

Arrivés aux Tuileries, Maillard voulait suivre le quai, les femmes

voulaient passer triomphalement sous l'horloge, par le palais et le

jardin. Maillard, observateur des formes, leur dit de bien remarquer que

c'était la maison du roi, le jardin du roi; les traverser sans

permission, c'était insulter le roi. Il s'approcha poliment du suisse,

et lui dit que ces dames voulaient passer seulement, sans faire le

moindre dégât. Le suisse tira l'épée, courut sur Maillard, qui tira la

sienne... Une portière heureusement frappe à propos d'un bâton, le

suisse tombe, un homme lui met la baïonnette à la poitrine. Maillard

l'arrête, désarme froidement les deux hommes, emporte la baïonnette et

les épées.

La matinée avançait, la faim augmentait. À Chaillot, à Auteuil, à

Sèvres, il était bien difficile d'empêcher les pauvres affamées de voler

des aliments. Maillard ne le souffrit pas. La troupe n'en pouvait plus à

Sèvres; il n'y avait rien, même à acheter; toutes les portes étaient

fermées, sauf une, celle d'un malade qui était resté; Maillard se fit

donner par lui, en payant, quelques brocs de vin. Puis il désigna sept

hommes, et les chargea d'amener les boulangers de Sèvres, avec tout ce

qu'ils auraient. Il y avait huit pains en tout, trente-deux livres pour

huit mille personnes... On les partagea, et l'on se traîna plus loin. La

fatigue décida la plupart des femmes à jeter leurs armes. Maillard leur

fit sentir d'ailleurs que, voulant faire visite au roi, à l'Assemblée,

les toucher, les attendrir, il ne fallait pas arriver dans cet équipage

guerrier. Les canons furent mis à la queue, et cachés en quelque sorte.

Le sage huissier voulait un _amener sans scandale_, pour dire comme le

palais. À l'entrée de Versailles, pour bien constater l'intention

pacifique, il donna le signal aux femmes de chanter l'air d'Henri IV.

Les gens de Versailles étaient ravis, criaient: Vivent nos Parisiennes!

Les spectateurs étrangers ne voyaient rien que d'innocent dans cette

foule qui venait demander secours au roi. Un homme, peu favorable à la

Révolution, le Genévois Dumont, qui dînait au palais des

Petites-Écuries, et regardait d'une fenêtre, dit lui-même: «Tout ce

peuple ne demandait que du pain.»

L'Assemblée avait été, ce jour-là, fort orageuse. Le roi, ne voulant

_sanctionner_ ni la Déclaration des droits, ni les arrêtés du 4 août,

répondait qu'on ne pouvait juger des lois constitutives que dans leur

ensemble, qu'il y _accédait_ néanmoins, en considération des

circonstances alarmantes, et à la condition expresse que le pouvoir

exécutif reprendrait toute sa force.

«Si vous acceptez la lettre du roi, dit Robespierre, il n'y a plus de

constitution, aucun droit d'en avoir une.» Duport, Grégoire, d'autres

députés, parlent dans le même sens. Pétion rappelle, accuse l'orgie des

gardes du corps. Un député, qui lui-même avait servi parmi eux, demande,

pour leur honneur, qu'on formule la dénonciation, et que les coupables

soient poursuivis. «Je dénoncerai, dit Mirabeau, et je signerai, si

l'Assemblée déclare que la personne du roi est _la seule_ inviolable.»

C'était désigner la reine. L'Assemblée entière recula: la motion fut

retirée; dans un pareil jour, elle eût provoqué un meurtre.

Mirabeau lui-même n'était pas sans inquiétude pour ses tergiversations.

Il s'approche du président, et lui dit à demi-voix: «Mounier, Paris

marche sur nous... croyez-moi, ne me croyez pas, quarante mille hommes

marchent sur nous... Trouvez-vous mal, montez au château, et donnez-leur

cet avis, il n'y a pas une minute à perdre...--Paris marche? dit

sèchement Mounier (il croyait Mirabeau un des auteurs du mouvement); eh

bien, tant mieux! nous en serons plus tôt république.»

L'Assemblée décide qu'on enverra vers le roi, pour demander

l'acceptation pure et simple de la Déclaration des droits. À trois

heures, Target annonce qu'une foule se présente aux portes sur l'avenue

de Paris.

Tout le monde savait l'événement. Le roi seul ne le savait pas. Il était

parti le matin, comme à l'ordinaire, pour la chasse; il courait les bois

de Meudon. On le cherchait; en attendant, on battait la générale; les

gardes du corps montaient à cheval, sur la place d'armes, et

s'adossaient à la grille; le régiment de Flandre, au-dessous, à leur

droite, près de l'avenue de Sceaux; plus bas encore, les dragons;

derrière la grille, les Suisses.

Cependant Maillard arrivait à l'Assemblée nationale. Toutes les femmes

voulaient entrer. Il eut la plus grande peine à leur persuader de ne

faire entrer que quinze des leurs. Elles se placèrent à la barre, ayant

à leur tête le garde française dont on a parlé, une femme qui au bout

d'une perche portait un tambour de basque, et, au milieu, le gigantesque

huissier, en habit noir déchiré, l'épée à la main. Le soldat, avec

pétulance, prit la parole, dit à l'Assemblée que le matin, personne ne

trouvant de pain chez les boulangers, il avait voulu sonner le tocsin,

qu'on avait failli le pendre, qu'il avait dû son salut aux dames qui

l'accompagnaient. «Nous venons, dit-il, demander du pain et la punition

des gardes du corps qui ont insulté la cocarde... Nous sommes de bons

patriotes; nous avons sur notre route arraché les cocardes noires... Je

vais avoir le plaisir d'en déchirer une sous les yeux de l'Assemblée.»

À quoi l'autre ajouta gravement: «Il faudra bien que tout le monde

prenne la cocarde patriotique.» Quelques murmures s'élevèrent.

«Et pourtant nous sommes tous frères!» dit la sinistre figure.

Maillard faisait allusion à ce que la municipalité de Paris avait

déclaré la veille: Que la cocarde tricolore _ayant été adoptée comme

signe de fraternité_, elle était la seule que dût porter le citoyen.

Les femmes impatientes criaient toutes ensemble: «Du pain! du

pain!»--Maillard commença alors à dire l'horrible situation de Paris,

les convois interceptés par les autres villes, ou par les aristocrates.

«Ils veulent, dit-il, nous faire mourir. Un meunier a reçu deux cents

livres pour ne pas moudre, avec promesse d'en donner autant par

semaine.»--L'Assemblée: «Nommez! nommez!»--C'était dans l'Assemblée même

que Grégoire avait parlé de ce bruit qui courait; Maillard l'avait

appris en route.

«Nommez!» Des femmes crièrent au hasard: «C'est l'archevêque de Paris.»

Robespierre prit une grave initiative. Seul, il appuya Maillard, dit que

l'abbé Grégoire avait parlé du fait, et sans doute donnerait des

renseignements.

D'autres membres de l'Assemblée essayèrent des caresses ou des menaces.

Un député du clergé, abbé ou prélat, vint donner sa main à baiser à

l'une des femmes. Elle se mit en colère, et dit: «Je ne suis pas faite

pour baiser la patte d'un chien.» Un autre député, militaire, décoré de

la croix de Saint-Louis, entendant dire à Maillard que le grand obstacle

à la constitution était le clergé, s'emporta, et lui dit qu'il devrait

subir sur l'heure une punition exemplaire. Maillard, sans s'épouvanter,

répondit qu'il n'inculpait aucun membre de l'Assemblée, que sans doute

le clergé ne savait rien de tout cela, qu'il croyait rendre service en

leur donnant cet avis. Pour la seconde fois, Robespierre soutint

Maillard, calma les femmes. Celles du dehors s'impatientaient,

craignaient pour leur orateur; le bruit courait parmi elles qu'il avait

péri. Il sortit, et se montra un moment.

Maillard, reprenant alors, pria l'Assemblée d'inviter les gardes du

corps à faire réparation pour l'injure à la cocarde.--Des députés

démentaient... Maillard insista en termes peu mesurés:--Le président

Mounier le rappela au respect de l'Assemblée, ajoutant maladroitement

que ceux qui voulaient être citoyens pouvaient l'être de leur plein

gré... C'était donner prise à Maillard; il s'en saisit, répliqua: «Il

n'est personne qui ne doive être fier de ce nom de citoyen. Et, s'il

était, dans cette auguste Assemblée, quelqu'un qui s'en fît déshonneur,

il devrait en être exclu.» L'Assemblée frémit, applaudit: «Oui, nous

sommes tous citoyens.»

À l'instant on apportait une cocarde aux trois couleurs, de la part des

gardes du corps. Les femmes crièrent: «Vive le roi! vivent messieurs les

gardes du corps!» Maillard, qui se contentait plus difficilement,

insista sur la nécessité de renvoyer le régiment de Flandre.

Mounier, espérant alors pouvoir les congédier, dit que l'Assemblée

n'avait rien négligé pour les subsistances, le roi non plus; qu'on

chercherait de nouveaux moyens, qu'ils pouvaient aller en

paix.--Maillard ne bougeait, disant: «Non, cela ne suffit pas.»

Un député proposa alors d'aller représenter au roi la position

malheureuse de Paris. L'Assemblée le décréta, et les femmes, se prenant

vivement à cette espérance, sautaient au cou des députés, embrassaient

le président, quoi qu'il fît. «Mais où donc est Mirabeau? disaient-elles

encore, nous voudrions bien voir notre comte de Mirabeau!»

Mounier, baisé, entouré, étouffé presque, se mit tristement en route

avec la députation et une foule de femmes qui s'obstinaient à le suivre.

«Nous étions à pied dans la boue, dit-il; il pleuvait à verse. Nous

traversions une foule mal vêtue, bruyante, bizarrement armée.» Des

gardes du corps faisaient des patrouilles, et passaient au grand galop.

Ces gardes, voyant Mounier et les députés, avec l'étrange cortége qu'on

leur faisait par honneur, crurent apparemment voir là les chefs de

l'insurrection, voulurent dissiper cette masse, et coururent tout au

travers. Les inviolables échappèrent comme ils purent, et se sauvèrent

dans la boue. Qu'on juge de la rage du peuple, qui se figurait qu'avec

eux il était sûr d'être respecté!

Deux femmes furent blessées, et même de coups de sabre, selon quelques

témoins[3]. Cependant le peuple ne fit rien encore. De trois heures à

huit heures du soir, il fut patient, immobile, sauf des cris, des huées,

quand passait l'uniforme odieux des gardes du corps. Un enfant jeta des

pierres.

[Note 3: Si le roi défendit d'agir, comme on l'affirme, ce fut plus

tard et trop tard.]

On avait trouvé le roi; il était revenu de Meudon sans se presser.

Mounier, enfin reconnu, fut reçu avec douze femmes. Il parla au roi de

la misère de Paris, aux ministres de la demande de l'Assemblée, qui

attendait l'acceptation pure et simple de la Déclaration des droits et

autres articles constitutionnels. Le roi cependant écoutait les femmes

avec bonté. La jeune Louison Chabry avait été chargée de porter la

parole; mais, devant le roi, son émotion fut si forte, qu'elle put à

peine dire: «Du pain!» et elle tomba évanouie. Le roi, fort touché, la

fit secourir, et, lorsqu'au départ elle voulut lui baiser la main, il

l'embrassa comme un père.

Elle sortit royaliste, et criant: Vive le roi! Celles qui attendaient

sur la place, furieuses, se mirent à dire qu'on l'avait payée; elle eut

beau retourner ses poches, montrer qu'elle était sans argent; les femmes

lui passaient au cou leurs jarretières pour l'étrangler. On l'en tira,

non sans peine. Il fallut qu'elle remontât au château, qu'elle obtînt du

roi un ordre écrit pour faire venir des blés, pour lever tout obstacle à

l'approvisionnement de Paris.

Aux demandes du président, le roi avait dit tranquillement: «Revenez

sur les neuf heures.» Mounier n'en était pas moins resté au château, à

la porte du conseil, insistant pour une réponse, frappant d'heure en

heure, jusqu'à dix du soir. Mais rien ne se décidait.

Le ministre de Paris, M. de Saint-Priest, avait appris la nouvelle fort

tard (ce qui prouve combien le départ pour Versailles fut imprévu,

spontané). Il proposa que la reine partît pour Rambouillet, que le roi

restât, résistât, et, au besoin, combattît; le seul départ de la reine

eût tranquillisé le peuple et dispensé de combattre. M. Necker voulait

que le roi allât à Paris, qu'il se confiât au peuple, c'est-à-dire qu'il

fût franc, sincère, acceptât la révolution. Louis XVI, sans rien

résoudre, ajourna le conseil, afin de consulter la reine.

Les Femmes de la Révolution · 第 1 / 16 段