Traité de paix consacrant : 1o des cessions de territoires de la

part des chefs noirs du haut pays, entre autres de la rive gauche du

fleuve, depuis Bakel jusqu’à la Falémé ; 2o le droit de créer

des établissements sur tout le parcours de cette dernière rivière.

1859. Construction du fort de Saldé (Tébékou). — Occupation de

Rufisque, Joal et Kaolakh. Démembrement du Fouta en trois États

indépendants : Damga, Fouta et Toro. — Annexion du Dimar à

la colonie.

1860. Soumission à la France de la Basse-Casamance jusqu’à

Zighinchor. Voyages d’exploration dans les contrées voisines

par Vincent, Mage, Pascal, Lambert, Bourel, Azan, Alioun Sal, Bou

el-Moghdad, Braouézec.

Le Toro et le Damga sont mis sous la protection de la France.

Traité de paix avec el-Hadj Omar, déterminant les limites entre

ses États et les pays placés sous la sauvegarde de la France ;

ces derniers sont : moitié (nord) du Bambouk, moitié (rive gauche)

du Khasso, Bondou, Kaméra, Guoy, Guidi-Makha, Damga, Fouta, Toro,

Dimar, Oualo, Cayor, Djolof, Baol, Siné, Saloum et les possessions

dépendant de Gorée.

1861. Traité de paix avec le Cayor, consacrant la cession à la

France du Diander, de Gandiole, du Gangouné et de toute la côte.

1862. Établissement d’une ligne de télégraphie électrique

entre Saint-Louis et Gorée.

1863. Création d’un port à Dakar.

1864. Annexion à la colonie du N’diambour et du Saniokhor. —

Établissement d’un phare de première classe au Cap-Vert.

1865. Construction d’un pont de bateaux sur le grand bras du fleuve,

entre Saint-Louis et Bouëtville. — Annexion à la colonie des

provinces centrales du Cayor. — Traités passés avec les chefs du

rio Nuñez plaçant cette rivière sous le protectorat de la France.

1866. Construction des postes de Boké, N’diagne et d’Aéré. —

Traités passés avec les chefs du rio Pongo et de la Mellacorée,

plaçant ces rivières sous le protectorat de la France. —

Établissement de deux feux de quatrième ordre, l’un sur le cap

Manuel, l’autre sur la pointe des Almadies.

1867. Construction des postes de Talem, Khaoulou,

Keur-Mandoumbé-Khary ; de Benty, dans la Mellacorée ; d’une

geôle, de la direction et des ateliers du port, et des ateliers de

la direction d’artillerie à Dakar.

Construction d’une ligne télégraphique entre Saint-Louis et

N’diagne.

1868. Construction d’une ligne télégraphique entre Saint-Louis

et Dagana ; du pont de Diaoudoun ; des camps de Lampsar, de Gandiole

et du cap Manuel ; d’une caserne de cavalerie et du magasin de la

marine à Dakar[18].

1869. Création d’une direction de l’intérieur au Sénégal.

1870. Création des chambres de commerce à Saint-Louis et à Gorée.

1871. La colonie du Sénégal envoie un représentant à

l’Assemblée nationale. Promulgation au Sénégal du décret

abolissant la contrainte par corps.

1872. Création de conseils municipaux à Saint-Louis et à

Gorée. — Organisation de ces villes en communes.

1873. Suppression du contrôle colonial au Sénégal.

1874. Construction du poste de Mouït, d’une poudrière du commerce

à Saint-Louis et d’un lazaret au cap Manuel.

1875. Transfèrement à Dakar des services publics du deuxième

arrondissement de la colonie.

1876. Entrée de la colonie du Sénégal dans l’Union générale

des postes.

1877. Construction et achèvement de la ligne télégraphique de

Dagana à Podor. — Promulgation du Code pénal.

1878. Gorée et Dakar sont reliés par la télégraphie aérienne. —

Études des projets de conduite d’eau du marigot de Khassak et du

chemin de fer reliant la capitale à Dakar. — Voyage d’exploration

de Soleillet dans les contrées voisines.

1879. Création d’un conseil général au Sénégal. —

Construction d’un poste à Bafoulabé sur le haut Sénégal.

Depuis 1879 jusqu’à ce jour il a été fait des efforts

extraordinaires pour le progrès de la colonie, tant à l’extérieur

qu’à l’intérieur. La mission Galliéni, envoyée à Ségou,

ainsi que les expéditions suivantes, dirigées par le colonel

Derrien, ont exploré exactement le pays situé entre le Niger et le

Sénégal ; on a fondé des postes jusqu’au delà de Bafoulabé ; on

a posé des fils télégraphiques, et même commencé la construction

d’une voie ferrée. La politique suivie à l’égard des souverains

du Cayor a été énergique : ils s’opposaient à la construction

absolument urgente d’un chemin de fer de Dakar à Saint-Louis ;

cette voie doit être bientôt livrée à la circulation[19] ;

on a également beaucoup fait pour l’administration intérieure,

et Saint-Louis a considérablement gagné : c’est aujourd’hui

une ville où l’on peut vivre aussi bien que dans une cité

européenne. On y trouve, comme en Europe, hôtels, cafés, clubs,

francs-maçons, hôpitaux, écoles, églises, jardins publics,

et il règne un confort tout moderne dans ses maisons. Quand

l’installation des conduites d’eau sera terminée, l’état

sanitaire s’améliorera sans doute, car on pourra s’occuper

davantage de la propreté des rues ; il est vrai que la fièvre jaune

paraît être devenue endémique à Saint-Louis et qu’il faudra

longtemps pour l’en faire disparaître. La difficulté si gênante

des communications, qui résulte du peu de facilité d’accès du

port, sera tournée par l’établissement du chemin de fer de Dakar ;

plusieurs grands ponts permettent les relations avec les localités

des environs, et pendant la majeure partie de l’année les vapeurs

remontent le fleuve jusque fort avant dans l’intérieur. Dans la

population règne, comme partout en général chez les Français,

une vie politique très active, et l’on croit que la ville ainsi

que la colonie se développeraient encore plus vite si des gouverneurs

civils remplaçaient l’administration militaire. Je ne puis décider

si le Sénégal est mûr pour ce changement ; en tout cas une colonie

voisine d’une population indigène belliqueuse doit être soumise

à une administration militaire, avant de pouvoir être gouvernée

comme la mère patrie.

Le traité qui suit peut donner une idée de la manière dont les

Français concluent des traités avec les indigènes.

TRAITÉ AVEC LE FOUTA[20].

Gloire à Dieu, Maître des Mondes, créateur de tout ce qui existe

dans les cieux et sur la terre !

Au nom du Gouvernement Français,

Entre nous, G. Brière de l’Isle, colonel d’infanterie de marine,

commandeur de la Légion d’honneur, gouverneur du Sénégal et

dépendances, représenté par M. le lieutenant-colonel d’infanterie

de marine Reybaud, chevalier de la Légion d’honneur, commandant

supérieur des troupes, d’une part, et les différents chefs du

Fouta, tous électeurs de l’almamy, d’autre part, a été conclu :

ART. 1er. — Le Fouta, prenant la ferme résolution de vivre en

paix avec les Français, s’engage à observer religieusement les

traités du 15 août 1859, du 10 août 1853 et du 5 novembre 1864,

ainsi que les modifications qui vont y être apportées par la

stipulation suivante :

ART. 2. — Le pays du Lao, commandé actuellement par Ibra-Almamy,

qui s’étend depuis Ouandé et Koïlel dans l’ouest, jusqu’à

M’boumba dans l’est, ainsi que le pays des Irlabés, commandé

actuellement par Ismaïla, comprenant les villages de Oualla,

Vacétaki, N’gouye, Saldé, Peté, désirant rester, à l’avenir,

en dehors de toutes les agitations politiques, si nombreuses dans

le Fouta, les chefs du Fouta reconnaissant solennellement un fait

déjà accompli en réalité depuis plusieurs années, celui de la

séparation de ces deux pays du reste du Fouta.

ART. 3. — Le Lao et l’Irlabé, formant chacun un État

indépendant, se placent sous la protection de la France, dans les

mêmes conditions que le Toro.

ART. 4. — Les chefs du Fouta s’engagent solennellement à ne plus

élever désormais aucune prétention sur les pays placés sous la

protection de la France, tant par le présent traité que par les

traités antérieurs, ces prétentions ne pouvant avoir d’autre

résultat que de troubler les relations amicales avec les Français

et de nuire à la prospérité du pays.

ART. 5. — Les chefs du Fouta s’engagent à empêcher toute

incursion de leurs sujets et des gens auxquels ils donnent

hospitalité dans le Djoloff, pays placé sous le protectorat de

la France. De son côté, le Bourba-Djoloff s’engage à ne rien

entreprendre contre le Fouta et à ne pas permettre le passage dans

son pays aux Peul venant du Cayor ou d’autres lieux pour aller faire

(_sic_) des villages dans le Fouta.

Fait et signé en double expédition, à Galoya, le 24 octobre 1877.

Signé : P. REYBAUD.

(Suivent les signatures d’Abdoul-Boubakar et des autres chefs

du Fouta.)

Ont signé comme témoins :

MM. J. GAILLARD, lieutenant de vaisseau, commandant l’_Archimède_.

RÉMY, capitaine d’infanterie de marine, directeur des affaires

politiques, _p. i._

HAMAT-N’DIAYE-AN, cadi à Saint-Louis.

HOURY, lieutenant d’infanterie de marine.

_Agriculture, commerce et industrie._ — A mesure que cessent les

guerres entre les peuples du Sénégal, ainsi qu’entre eux et les

Français, les terres cultivées gagnent en étendue. Partant du point

de vue, très juste, que les produits naturels, comme l’ivoire, la

gomme, etc., viendront peu à peu en moindre quantité sur le marché,

le gouvernement voit dans la culture du sol et dans les plantations

l’un des facteurs les plus importants du développement de la

colonie. Il a donc fondé à Saint-Louis, le 29 décembre 1874, une

société d’exploitation, destinée à servir d’intermédiaire

pour la culture des terrains par les indigènes. On a réparti

des semences variées, qui paraissent de nature à prospérer

dans ces pays, et une école d’arboriculture vient d’être

fondée. Le coton et les arachides sont déjà cultivés, en même

temps que le maïs et le sorgho, dans les pays du haut Sénégal, le

Kaarta, etc., et de nombreuses plantes utiles pourraient l’être

également. Dans le cours inférieur du Sénégal, l’agriculture

est insignifiante ; on lui préfère le commerce, plus aisé, mais

moins solide, et les indigènes achètent même leurs aliments

contre de l’argent monnayé. La culture de l’arachide serait

particulièrement importante ; on la récolte déjà en grandes

masses, mais cette plante utile demande si peu de peine et son

produit est si considérable qu’elle ne peut être assez cultivée.

Le mouvement industriel n’est pas considérable parmi les habitants

de la vallée du Sénégal ; il semble qu’ils aient une sorte de

mépris pour tous les travaux manuels et qu’ils tiennent pour la

seule occupation digne d’un homme, de prendre part à des querelles

ou de perdre leur temps à des débats sans but. L’institution de

l’esclavage, telle qu’elle est autorisée chez les Mahométans,

et la coutume qu’ont les femmes de faire tous les travaux concernant

le ménage, entraînent cette conséquence, que les hommes se sont

habitués à une vie oisive et qu’ils regardent tout travail

comme humiliant.

Les seules fabriques, si l’on peut s’exprimer ainsi, de tout le

pays sont les tuileries et les fours à chaux dans le voisinage de

Saint-Louis et de Dakar : le sol argileux et la masse de coquilles

d’huîtres que l’on trouve aux environs de Saint-Louis permettent

une production facile de tuiles et de chaux.

Comme gens de métier, il y a dans les villes des menuisiers, des

maçons, des calfats, des tisserands et des forgerons. On y trouve

également des orfèvres fort habiles, et leurs produits, fabriqués

avec des outils très primitifs, ont une certaine originalité et

indiquent un goût fin.

Le tissage est exclusivement pratiqué par les Noirs : ils sont assis,

à quinze ou vingt, sous des nattes et travaillent à des bandes

étroites de cotonnade, ayant environ deux mètres de long et que

l’on coud ensemble pour faire les tobas bleues en usage là-bas.

Le Sénégal possède, dans les pays de Bambouk et de Tambaoura,

des terrains aurifères, jadis exploités par le gouvernement et

abandonnés ensuite à cause du climat très malsain des environs

du poste de Kéniéba, qui y avait été élevé. L’or se trouve

disséminé à l’état de pépites dans des sables d’alluvion,

ainsi qu’en filons dans le quartz et l’argile schisteuse. Pendant

la saison sèche les Noirs creusent des trous profonds de 7 à 8

mètres, et les femmes lavent la terre qui en est retirée, d’une

façon très simple, avec des calebasses, ce qui rend le produit

très minime et fait perdre beaucoup d’or. Comme je l’ai déjà

remarqué, Saint-Louis possède une industrie d’orfèvrerie très

développée ; les Noirs ont des modèles pleins d’originalité ;

des anneaux, des papillons, des croix, des étoiles, des élytres

d’insecte enchâssés, des pendants d’oreilles, des amulettes,

etc., traités généralement à la manière du filigrane, peuvent

être achetés là en grandes quantités. Ces objets sont vendus

au poids ; on compte le gramme d’or à 14 ou 15 francs, et l’on

ajoute comme prix de façon 25 pour 100 de la valeur du métal.

On dit qu’aux environs de Bakel il existe du mercure à l’état

natif, en gouttelettes ; les indigènes les rassemblent dans de petits

trous coniques, à parois fortement inclinées ; on trouve de même,

dans les montagnes du haut Sénégal, des minerais d’argent et de

plomb ; mais il ne faut pas songer à une exploitation minière de

ces produits du sol. Les ouvriers européens ne peuvent absolument

faire aucun travail pénible sous ce climat, et les indigènes sont

trop maladroits et trop paresseux pour se livrer à des travaux

aussi difficiles ; il faudrait introduire des Chinois dans ces pays,

mais on ne peut y penser non plus, parce que l’influence française

est encore très faible en beaucoup d’endroits.

La principale richesse du Sénégal est et restera le commerce ;

en effet les chiffres de l’exportation et de l’importation sont

déjà très favorables.

J’emprunte à l’article dont j’ai parlé plus haut quelques

données qui montrent de la façon la plus évidente l’essor de

la colonie.

Le commerce avec la mère patrie seule s’est élevé :

Importation. Exportation.

En 1855 à 7870349 francs et à 6564409 francs.

1859 — 12639497 — — 9527867 —

1863 — 18643897 — — 14499793 —

1869 — 18135563 — — 17209364 —

1876 — 12759479 — — 14121349 —

1878 — 12463030 — — 15959940 —

1880 — 16487870 — — 25319398 —

1881 — 20291630 — — 19161292 —

En 1881 l’ensemble du commerce entre le Sénégal et la France seule

représentait donc une valeur de 39452922 francs ; si l’on y ajoute

la valeur des échanges avec les autres pays, qui montait les années

précédentes à environ 8 millions, on peut dire qu’en ce moment

le mouvement commercial du Sénégal représente, en chiffres ronds,

un déplacement annuel de 48 millions de francs.

Quant à ce qui concerne les produits naturels exportés du Sénégal,

les deux plus importants sont la gomme produite par différents genres

d’acacias, ainsi que les noix de terre (en français _arachide_,

en anglais _ground-nuts_, _Arachis hypogæa_). Le premier produit

était encore le principal il y a quelques années, mais aujourd’hui

c’est l’arachide qui atteint la plus grande valeur et qui en

atteindra une plus considérable.

L’exportation de la gomme a été :

En 1863 de 1676378 kilogr valant 2346929 francs.

1876 — 2486395 — — 3141997 —

1880 — 3969035 — — 5278816 —

1881 — 2359296 — — 2700937 —

Au contraire, le commerce de l’arachide, ce produit végétal à peine

connu des botanistes il y a quarante ans, s’est rapidement accru.

L’exportation de l’arachide a été :

En 1851 de (?) kilogr valant 2489470 francs.

1855 — (?) — — 1997216 —

1859 — 8629661 — — 2243712 —

1863 — 9037349 — — 6778012 —

1876 — 23984941 — — 6503037 —

1880 — 52816040 — — 13204010 —

1881 — 59970115 — — 14991034 —

On voit par ces tableaux que cet article a subi une dépréciation

en rapport avec l’augmentation des quantités exportées.

L’arachide va presque exclusivement dans de grandes fabriques

de Bordeaux et de Marseille, où l’on en fait de l’« huile

d’olive ». Ce fruit est très oléagineux ; son produit a un

bon goût, et, quand il est bien préparé, il est difficile de

le distinguer de la véritable huile d’olive ; on sait que cette

dernière n’est fabriquée qu’en quantités fort insuffisantes,

et, comme on en fait usage partout où habitent des Européens,

on admettra facilement qu’une proportion considérable provienne

de l’arachide.

Les deux petits noyaux qui la renferment se trouvent dans une

écorce jaune sale, un peu oléagineuse et qui est employée pour la

nourriture des bestiaux ; à Saint-Louis on me dit que la valeur de

ces écorces couvrait déjà les frais de transport de l’arachide.

Parmi les autres articles d’exportation, il faut citer : le

caoutchouc (exporté en 1880 pour la valeur de 138000 fr.) ; les

plumes d’ornement (en 1880, 288000 francs) ; l’or (1880, 36000

francs) ; la graine de lin (1880, 27000 francs) ; les peaux (1881,

135000 francs) ; les poissons conservés (1881, 171000 francs). On

exporte peu de grains, et le commerce du riz, du coton, de l’indigo,

du cacao, du café, du bois de construction, de l’ébène, des bois

de teinture, etc., est sans importance jusqu’ici : ce sont là des

articles qui proviennent tous des riches pays de l’intérieur, ou

qui pourraient y être cultivés. Le commerce d’oiseaux vivants,

et surtout d’une petite espèce de pinson qu’on trouve souvent

chez nous comme oiseau d’appartement, est également assez productif

pour Saint-Louis.

Il est évident qu’avec un état politique tranquille, et

après l’installation de voies de communication convenables, ces

diverses branches de commerce seront susceptibles d’une extension

considérable.

En ce qui concerne l’importation, presque tous les articles

européens y sont représentés, mais en première ligne l’étoffe

dite « guinée », cotonnade bleue qui est importée en masses tout

à fait énormes. A l’origine elle venait des colonies françaises

de l’Inde ; aujourd’hui elle est surtout fabriquée en Belgique

ou en Angleterre, de qualités très différentes, plus mauvaises les

unes que les autres, et dont l’apprêt très fort doit dissimuler

la transparence. Les étoffes fabriquées par les indigènes sont

infiniment meilleures, mais plus chères. Cette guinée sert de

monnaie au Sénégal et dans une partie du Soudan ; une pièce

représente une certaine valeur, qui varie selon l’éloignement

de la côte.

Dans les villes du Sénégal, les monnaies françaises servent

naturellement à la circulation monétaire ; à l’intérieur,

en même temps que la guinée, le sel, les coquilles de cauris et

l’or non monnayé sont employés comme moyen de payement.

Le commerce du Sénégal prendra un essor imprévu si les Français

réussissent à exécuter les deux voies ferrées projetées. C’est

d’abord la ligne de Dakar à Saint-Louis par le Cayor, puis le

chemin de fer du Sénégal au Niger, de Bafoulabé à Kita et à

Bamakou. Comme le Sénégal est navigable au moins pendant une

grande partie de l’année, les marchandises pourraient ainsi

être transportées du navire, par chemin de fer, par le fleuve,

puis de nouveau par voie ferrée jusqu’à Ségou sur le Niger,

d’où des vapeurs les répandraient au loin dans le Soudan ; et,

inversement, les produits de l’Afrique intérieure parviendraient

rapidement et à bas prix jusqu’à la mer.

Les questions qu’il faut examiner à propos de la construction

de ces voies ferrées se rattachent à l’état politique des

régions intéressées, aux difficultés techniques à vaincre, et

enfin aux produits éventuels de la ligne considérée. D’après

mon impression, toutes ces questions peuvent être résolues au

Sénégal d’une manière favorable à l’entreprise.

Quoique la domination française ne s’étende pas, pour le moment,

beaucoup au delà des postes militaires, la majorité des peuplades du

pays est déjà trop habituée aux Français et trop bien convaincue

des avantages à retirer de relations commerciales directes avec

les Européens, pour opposer des difficultés sérieuses aux projets

de voie ferrée. L’esprit de lucre, fortement enraciné chez les

peuples du Sénégal, leur fera rapidement comprendre les avantages

infinis de relations plus promptes, d’autant plus que le gain à

en retirer sera surtout pour eux et que les Français ne peuvent en

aucune manière pressurer la population indigène. Des reproches

semblables à ceux que l’on a adressés aux Anglais pour leur

manière de traiter les Hindous ne pourraient être justifiés

vis-à-vis des Français, en raison de la pauvreté de la population

du Sénégal par elle-même. Il est naturel que le commerce français

profite des nouvelles voies ferrées en première ligne, mais la

population indigène prendrait également sa part des avantages

précieux résultant de communications régulières et rapides. Cette

considération l’éclairerait bientôt.

Il est vrai qu’il faudra encore combattre, surtout avec les

gens du Fouta et avec les partisans bambara d’Ahmadou-Ségou,

chez lesquels interviennent, en même temps que des convoitises

de domination, d’autres motifs se rapportant à la religion ;

mais, à la fin, la grande masse du peuple se débarrassera d’un

autocrate, qui a si peu fait pour le développement des pays placés

sous sa domination et qui ne peut maintenir son autorité que par

sa cruauté et des brigandages de toute nature. Ce serait un grand

avantage pour les Français si l’un de leurs gouverneurs, ou de

leurs chefs d’expédition, parvenait à conclure une alliance

avec les Bambara et à mettre fin à la mauvaise administration du

traître Ahmadou et de sa bande fanatique de Fouta.

Si les circonstances politiques ne sont pas défavorables à

l’établissement de nouvelles routes de commerce, et spécialement

d’une voie ferrée, les difficultés techniques ne paraissent pas

non plus devoir être trop grandes. La navigation du Sénégal est

assez active et le deviendrait davantage si l’on parvenait, par

quelques travaux de régularisation, à obtenir la possibilité de

naviguer toute l’année jusqu’à Médine ; cela ne semble être

également qu’une question d’argent : le pays situé entre le

Sénégal et le Niger, spécialement de Médine à Bafoulabé, à

Kita et à Bamakou, était jusqu’ici peu connu. L’expédition

Desbordes a emmené avec elle un détachement topographique, pour

faire des études exactes du terrain. Leurs résultats paraissent

avoir été favorables, car on a commencé la construction de la voie

ferrée, et la locomotive circule déjà sur une portion de railway

qui n’est pas insignifiante[21]. La ligne de partage des eaux entre

les deux fleuves n’est pas formée de hautes montagnes, mais de

collines aisées à franchir. Au contraire, la région paraît peu

habitée et semble même être déserte par places, à la suite des

dévastations de Hadj Omar. Mon itinéraire me conduisit au nord de

cette route à travers des régions peuplées et bien cultivées ;

la construction d’un chemin de fer y provoquerait certainement

bien vite la formation de nouveaux centres habités.

Les difficultés de terrain pour le chemin de fer de Dakar à

Saint-Louis par le Cayor paraissent être encore moindres. Cette

voie ferrée est déjà fort avancée dans sa construction et

ne tardera pas à être entièrement ouverte. Le député du

Sénégal obtiendra, il faut l’espérer, malgré les mauvaises

dispositions de la Chambre, les crédits encore nécessaires pour

terminer d’une manière satisfaisante cet important travail de

civilisation. Naturellement il faudra renoncer pendant des années

à obtenir des revenus des chemins de fer du Soudan, mais cet état

de choses est également destiné à s’améliorer si le commerce

gagne considérablement en activité, ce qui est inévitable. En ce

moment les maisons de commerce françaises envoient leurs agents

passer plusieurs mois sur le fleuve afin d’acheter les produits

apportés par les Arabes ou les Nègres, qui viennent souvent de fort

loin. Mais les circonstances seraient tout autres si les articles

européens pouvaient être transportés rapidement et sûrement à

Ségou. Les traitants y entreraient en contact immédiat avec les

habitants du Soudan central, dont la richesse est grande, avec les

gens du Haoussa et des autres contrées voisines. Un grand pas serait

fait ainsi pour la pénétration d’une partie très étendue de

l’Afrique intérieure.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 2 (de 2) · 第 24 / 29 段