De ce qui précède il résulte qu’au Sénégal les conditions

politiques, techniques, aussi bien qu’économiques, des projets

de voies ferrées ne sont pas défavorables. Il est vrai que ces

considérations optimistes sont soumises à un facteur, qui n’a pas

été pesé jusqu’ici, et n’a même rien à faire directement avec

les voies ferrées elles-mêmes, mais qui intéresse au contraire ceux

appelés à les bâtir et à les utiliser : c’est le climat. Les

pays des bassins du Sénégal et de la Gambie font partie des régions

les plus malsaines de l’Afrique. Non seulement les Européens qui y

vivent ont à souffrir des fièvres de malaria, mais la fièvre jaune

elle-même y a pris droit de cité, quoiqu’on ne la connaisse pas

dans la majeure partie des régions de l’Afrique occidentale. Mais

on sait par expérience que le pire climat du monde n’est pas à

même de faire déserter une place favorablement située pour des

entreprises commerciales ; de nouveaux Européens arriveront toujours

pour mettre à profit les avantages qu’elle présente ; on peut

s’en assurer dans un très grand nombre de villes de l’Afrique

et de l’Asie. L’esprit commercial, le goût de la spéculation,

le besoin d’acquérir, sont trop puissants chez l’homme pour

qu’il se laisse effrayer par un danger qui est en somme le plus

grand de tous. Au Sénégal, en particulier, on s’assurera la

coopération d’une population qui n’est pas inintelligente, et

les voies ferrées en construction, celles du Cayor et du Sénégal

au Niger, donneront des résultats dont on ne peut encore mesurer

l’importance. On doit souhaiter que les Français consacrent leur

ambition et leurs forces à ces œuvres civilisatrices au plus haut

point ; il ne faut pas juger uniquement de semblables entreprises

au point de vue de leur revenu éventuel, quoique des avantages

sérieux en doivent résulter sûrement tôt ou tard.

Le chemin de fer que l’on a nommé le Transsaharien a certains

rapports avec ce railway du Soudan. D’après les projets en

discussion, cette voie ferrée partirait du sud de l’Algérie,

toucherait probablement les groupes d’oasis, importants et

fortement peuplés, de Figuig et du Tafilalet[22] ainsi que ceux du

Touat, et se dirigerait vers Timbouctou à travers tout le Sahara

occidental. A Timbouctou, ou dans le port de Kabara, les vapeurs

du Niger prendraient les produits européens et les apporteraient

dans l’intérieur de l’Afrique. Comme le Niger entre Timbouctou,

Kabara et Ségou est, suivant toute vraisemblance, navigable pour

les petits vapeurs au moins, on obtiendrait de cette façon, en se

servant de la voie ferrée du Soudan, une circulation directe entre

l’Algérie et le Sénégal. C’est certainement une grande idée,

mais dont l’exécution est encore exposée à rencontrer de très

sérieux obstacles.

Les postes français d’Algérie s’avancent, il est vrai, déjà

assez loin vers le sud, mais l’influence du gouvernement est

très limitée dans ces régions ; il existe même dans le nord de

l’Algérie, où habitent de nombreux Européens, un grand parti

mécontent de l’administration française, comme les derniers

soulèvements l’ont démontré. Quand même il serait loisible

d’établir les travaux préliminaires de la voie ferrée future

en Algérie jusqu’à la latitude d’el-Goléa, cette possibilité

s’arrêterait là. Vers le sud se trouve l’important groupe des

oasis du Touat, et vers l’ouest celui, aussi considérable, du

Tafilalet ; deux régions dont il faudra certainement tenir compte,

pour l’établissement d’un chemin de fer, à cause de leur

nombreuse population et de leur commerce actif. Mais ces deux groupes

d’oasis ont été visités jusqu’ici par un très petit nombre

d’Européens, et un voyage dans leur direction est encore parmi

les entreprises les plus dangereuses. Le Tafilalet, qui appartient du

reste nominalement au Maroc, est le séjour de beaucoup de chourafa

fanatiques, toujours disposés à exciter la population contre les

Infidèles. Quoique Fez, si facile à atteindre, soit uni à ces oasis

par une route relativement bonne et souvent suivie des caravanes,

jusqu’ici un seul voyageur, que ses connaissances scientifiques

y rendaient propre, Gerhard Rohlfs, a pu y arriver par cette voie.

Le Touat, ce vaste groupe d’oasis qui est habité surtout par

une famille de Touareg[23], toujours particulièrement hostile

aux Chrétiens, est pour ainsi dire encore plus dangereux pour les

Français. De même que pour le Tafilalet, peu d’Européens l’ont

visité et ils y ont supporté des jours difficiles. A diverses

reprises les Français ont, il est vrai, conclu des traités avec

les habitants de ces contrées, mais que valent ces conventions

pour des hommes sans foi ni loi, surtout avec des gens d’autres

croyances ! La célèbre Mlle Tinné, entre autres, a été victime

de leur fanatisme, alors qu’elle avait résolu d’exécuter

son entreprise sur la foi d’un traité entre les Français et

les Touareg. Si donc il est déjà extrêmement difficile pour des

voyageurs isolés d’atteindre le Touat, combien plus d’obstacles

trouverait une colonne d’ingénieurs européens, de soldats, etc.,

chargée d’entreprendre les études du terrain et d’obtenir

les mesures exactes, indispensables pour l’établissement des

voies ferrées ! La première condition à réaliser serait donc

que les Français se rendissent complètement les maîtres du sud

algérien et du Touat ; mais, comme on le voit maintenant, les Arabes

d’Algérie saisissant toute occasion favorable de se révolter, il

sera probablement nécessaire, pour des travaux de colonisation de ce

genre, de procéder autrement que jusqu’ici. Si l’on réussissait

à incorporer le Touat dans les possessions françaises, cela ne

suffirait en aucun cas pour faire de la traversée du Sahara une

entreprise sûre, même jusqu’à un certain point. De tous côtés

menacent des difficultés : à l’ouest, dans les groupes d’oasis

de Figuig et du Tafilalet, se trouvent les Arabes et les Berbères

fanatiques du Maroc méridional ; à l’est le Fezzan, placé sous la

domination turque et renfermant d’importantes places de commerce ;

c’est là du reste qu’un arrangement favorable aux Français

serait le plus aisément conclu. Au sud se dresse le pays montagneux,

presque complètement inconnu, du Ahaggar, dont les habitants, à

peu près exclusivement Touareg, se sont jusqu’ici gardés avec

le plus grand succès des intrus européens et qui prépareraient

aux entreprises françaises la résistance la plus sérieuse. Ces

gens sont en effet les instigateurs et les complices du massacre,

si profondément regrettable, de l’expédition Flatters. Soumettre

ces divers groupes de Touareg, qui circulent dans le Sahara ou qui

s’y sont plus ou moins fixés, constituerait déjà une tâche

difficile pour les Français : les Turcs seraient plus à même

d’accomplir quelque chose de semblable.

D’après cela on reconnaît que l’état politique du nord de

l’Afrique est de telle nature qu’il doit faire regarder le

projet d’un Transsaharien tout au moins comme prématuré. Si

les Français ou quelque autre nation européenne réussissaient

à soumettre ce mélange de peuples qui habitent le nord et le

nord-ouest de l’Afrique, ou à s’en faire des amis, la question

serait alors résolue au point de vue politique.

Lorsqu’on demanda aux Chambres françaises, et qu’on en obtint,

des sommes assez importantes pour les travaux préliminaires du chemin

de fer du désert, on n’était certainement pas assez au courant

des rapports des Français avec la population mahométane du nord

de l’Afrique, ou bien on saisit l’idée du Transsaharien avec

un optimisme incompréhensible. De France même, on a déjà dirigé

de nombreuses tentatives pour atteindre Timbouctou : maint vaillant

explorateur, enthousiasmé pour sa tentative, y perdit la vie, ou

dut y renoncer le cœur gros ; mais sa qualité même de Français

lui avait certainement été plus nuisible qu’utile. Les indigènes

de ces pays savent parfaitement qu’ils ont surtout à craindre de

la part des Français des empiétements sur leur indépendance. Il

faudrait que l’on fût bien convaincu en France que la population du

Nord-Africain est encore aujourd’hui complètement hostile à ses

nouveaux maîtres et qu’elle ne se courbe qu’impatiemment sous

leur joug. Cette disposition est fort à regretter, car, d’après

moi, on ne peut que souhaiter, dans l’intérêt de la civilisation,

de voir les beaux pays riverains de la Méditerranée, si négligés

sous la domination de l’Islam, prospérer entre les mains d’une

puissance européenne. Espérons qu’après les révoltes sans

nombre, les massacres de Chrétiens, etc., les Français sauront

prendre maintenant une voie plus sûre pour se faire des amis de

la population arabe, ou, s’ils ne le peuvent la rendre du moins

incapable de nuire.

Les questions techniques soulevées par le Transsaharien me paraissent

aussi défavorables que les circonstances politiques.

Quoique en général on soit maintenant mieux au courant qu’il

y a dix ans de la constitution du sol dans le Sahara, bien qu’on

sache aussi qu’il ne forme pas du tout une plaine uniforme, mais

un plateau d’une structure très variée, les études spéciales

du terrain offriraient encore des difficultés considérables

pour le tracé d’une voie ferrée. Le manque d’eau, ou

plus exactement sa répartition défavorable, les nombreux oueds

profondément découpés, et surtout les immenses régions de dunes

constitueraient des obstacles, qui, en somme, s’ils ne sont pas

absolument invincibles dans l’état actuel de nos connaissances

techniques, seraient pourtant extrêmement difficiles à vaincre.

Bien que les grands massifs de dunes (areg, iguidi) soient fixes

en général, il y a à l’intérieur de ces chaînes de montagnes

de sable, souvent très longues et très larges, des modifications

dans la configuration des crêtes et dans la position des collines

isolées, qui permettraient à peine d’établir une voie solide. On

serait donc obligé d’éviter les masses de sable mouvant et

de chercher à utiliser uniquement le sous-sol fixe, sans pouvoir

empêcher les dunes de changer fréquemment de position, de grandeur

et de forme sous l’action des vents. Ces deux facteurs, le temps

et l’argent, suffiraient peut-être à écarter cet obstacle,

mais on doit être à peu près certain que, si l’on voulait en

venir réellement à la construction d’une voie, on trouverait

encore de nombreuses difficultés, qu’on ne peut ni prévoir ni

contrôler à l’avance.

Si les circonstances politiques et les questions techniques ne

sont pas particulièrement à souhait pour la construction d’un

Transsaharien, le problème économique qu’elle soulève ne

paraît pas non plus très encourageant. Il pourrait bien se faire

que pendant des années il ne doive pas être question d’une

rémunération de l’énorme capital de premier établissement :

dans les conditions actuelles du commerce au Sahara et à Timbouctou,

les frais annuels d’entretien de la voie seraient même bien loin

de pouvoir être couverts. En traitant du commerce à Timbouctou,

nous avons vu qu’en général l’exportation y est minime et

que le commerce des esclaves forme une des branches principales de

recettes. Tout ce qui s’en exporte annuellement en or, en ivoire,

en gomme et en plumes d’autruche tiendrait aisément sans doute

dans quelques trains de chemin de fer. D’un autre côté, on sait

par expérience que, partout où sont construites des voies ferrées,

le commerce et la circulation augmentent, souvent dans des proportions

importantes. L’importation s’accroîtrait de même sûrement,

car il y a au Soudan des produits naturels qu’on abandonne sur

place comme sans valeur, parce qu’ils ne compensent pas le prix

du transport à dos de chameau (il suffit de citer les peaux) ; en

tout cas, il s’écoulera bien du temps avant qu’une modification

heureuse soit apportée à cet état de choses.

Les conditions de l’importation des marchandises par un chemin

de fer saharien seraient un peu plus favorables que celles de

l’exportation. Si l’on admet, suivant une appréciation très

optimiste, qu’annuellement il arrive à Timbouctou 50000 charges

de chameaux, mais dont la moitié seulement viennent du nord,

c’est-à-dire de la direction du chemin de fer projeté, et si

l’on tient compte que chaque chameau porte trois cents livres,

on peut calculer combien de trains de chemins de fer seraient

nécessaires pour le transport de ces marchandises. Il ne faudrait

pas compter sur une circulation de voyageurs un peu active ; de même

qu’on ne pourrait transporter par voie ferrée les esclaves venant

du Soudan et se rendant dans les pays du Nord-Africain.

On voit donc par ce court exposé qu’autant tout le projet du

Transsaharien est encore incertain et nuageux, autant les chemins de

fer commencés déjà au Sénégal paraissent sainement conçus et

pleins d’avenir. Nos idées sur les grandes entreprises que nous

venons de nommer peuvent se résumer ainsi qu’il suit :

Pour ce qui concerne le chemin de fer du Sahara : 1o les difficultés

techniques ne sont pas invincibles avec l’aide du temps et

de l’argent ; 2o il ne pourrait être question pendant bien

des années d’une rémunération du capital de construction ;

3o l’état politique du nord de l’Afrique est tel, qu’en ce

moment on ne pourrait même pas procéder aux travaux préliminaires

les plus sommaires pour l’établissement d’une voie ferrée à

travers le désert.

En ce qui concerne les chemins de fer du Soudan : 1o les difficultés

techniques ne paraissent pas considérables, abstraction faite du

climat malsain ; 2o les relations des côtes avec l’intérieur

pourraient augmenter à tel point, que les frais, d’ailleurs assez

peu importants, de l’installation d’une voie ferrée ne devraient

certainement point être considérés comme un capital perdu ; 3o

les circonstances politiques ne sont pas défavorables aux Français

et seraient complètement rassurantes s’ils arrivaient à briser

d’une façon quelconque l’influence fâcheuse du sultan de Ségou

et de sa bande fouta.

CHAPITRE XI

LE SAHARA ÉTAIT JADIS HABITABLE.

Nature du Sahara. — Hamada. — Es-sérir. — Dunes. —

El-Eglab. — El-Meraïa. — El-Azaouad. — Zone de transition. —

Anciens écrivains au sujet du Nord-Africain. — Nombreux lits

de rivière. — Grands mammifères du nord de l’Afrique. —

Les étangs à crocodiles de Bary. — Chameaux et chevaux. —

Constructions égyptiennes. — Pétroglyphes. — Age de pierre dans

le Nord-Africain. — Cause de la formation des déserts. — Humboldt

et Peschel. — Vents régnants. — Changement de climat. — Effets

du déboisement. — Production des sables. — La mer Saharienne.

Les derniers voyageurs qui ont parcouru le nord de l’Afrique

ont fait connaître de nombreux détails sur la constitution du

Sahara, et pourtant on rencontre très fréquemment les idées

anciennement répandues d’après lesquelles ce désert doit être

considéré comme une plaine immense couverte de sables. On parle

encore de la prétendue mer desséchée du Sahara, et l’on se

figure probablement toute cette énorme surface comme un ancien lit

d’océan, quoique l’on sache bien qu’une mer, ou un bras de

mer, qui serait desséchée par des moyens naturels ou artificiels,

ne pourrait mettre au jour un terrain exclusivement sablonneux. Dans

les chapitres précédents j’ai déjà fait remarquer à diverses

reprises, et l’on peut s’en assurer en étudiant les altitudes de

tous les itinéraires que je donne, que le Sahara occidental est non

une plaine, mais un plateau situé en moyenne à plus de 200 mètres

au-dessus du niveau de la Méditerranée ; on a souvent établi ce

fait pour les autres parties du Sahara. De même, sa prétendue

uniformité n’existe pas, comme on doit l’avoir remarqué en

lisant le récit de mon voyage. Lorsqu’on a franchi la puissante

chaîne de l’Atlas qui s’étend du sud-ouest au nord-est, on

arrive d’abord sur la Hamada (désert de pierres), répartie sur

une large zone dans la direction de l’ouest à l’est. Le versant

sud de l’Atlas est très escarpé, et la transition de la région

des montagnes au plateau tout à fait subite. Cette Hamada, qui a

environ 400 mètres d’altitude, consiste en une plaine uniforme

constituée surtout par du calcaire bleu foncé ; la surface presque

horizontale de ses couches est sans végétation et sans eau, et

l’on ne trouve les végétaux ligneux et de petite taille qui

servent à la nourriture des chameaux, que là où apparaît le

sable, ou bien dans les lits de rivières desséchés. Les masses

rocheuses du Sahara appartiennent pour la plus grande partie aux

formations du calcaire carbonifère, comme le prouvent beaucoup de

fossiles laissés à nu par les intempéries, et appartenant surtout

aux genres des Producti et des Spirifères, ou des Encrinides. Par

places le voyageur rencontre une région nommée _es-sérir_ par les

Arabes : plaine horizontale, couverte de millions de petites pierres,

cailloux roulés pour la plupart et appartenant aux différentes

variétés de quartz : silex, agate, jaspe, roche cornée, etc.,

et de rognons de minerai de fer. Ces cailloux roulés, ainsi que les

fossiles couvrant la plaine, ont une surface remarquablement polie ;

c’est un effet du frottement des petits grains de quartz constituant

le sable du désert, qui sont mis en mouvement par le vent.

Une marche de quatre à cinq jours dans la Hamada mène le voyageur

dans une petite oasis, celle de Tendouf, bourgade qui ne date

que de vingt ans environ, mais qui a déjà atteint une certaine

importance. De jolies maisons, des jardins et de l’eau en abondance

font de cette oasis un agréable lieu de repos, surtout parce que la

population, qui appartient aux tribus des Maribda et des Tazzerkant,

n’est pas mal disposée pour les étrangers. De là partent

annuellement plusieurs grandes caravanes ; les habitants possèdent

beaucoup de chameaux, qu’ils louent aux négociants, ou qui leur

servent à transporter vers le sud des marchandises pour le compte

de ces derniers. La véritable Hamada ne s’étend que peu au sud

de Tendouf et se perd alors dans une masse colossale de dunes, la

région de l’Iguidi (en arabe, Areg). Cette Iguidi consiste en une

série de longues chaînes de montagnes, avec des pics de quelques

centaines de pieds, et formées uniquement de fin sable mouvant de

quartz. De loin on croit avoir devant soi des hauteurs étendues,

aux formes pittoresques.

Les dunes vont en général du sud-ouest au nord-est, s’élèvent

lentement en venant du nord-ouest et tombent presque à pic du

côté opposé à la direction dominante des vents. Leur passage est

pénible pour les caravanes, car les animaux chargés s’enfoncent

de plusieurs pieds dans le sable pur et fluide ; la chaleur est

également très forte dans cette région d’Areg, qui est au nombre

des plus désagréables du désert, d’autant plus que ces chaînes

de collines changent constamment de contours et souvent même de

place, de sorte que les guides s’y trompent fréquemment. Au

contraire, l’eau n’y est pas rare sous le sable, et il existe

par suite un peu de végétation, quoiqu’elle soit chétive. Le

monde animal y est lui-même représenté, et de petits troupeaux

de gazelles et d’antilopes courent çà et là.

Après avoir passé cette région de dunes, on traverse de nouveau

un terrain tantôt rocheux, tantôt sablonneux, jusqu’à ce

qu’on atteigne, au bout de peu de jours, le pays d’el-Eglab,

où se dressent des montagnes et des chaînes de granit et de roche

porphyrique. Ces hauteurs apparaissent à la limite sud des grands

plateaux paléozoïques (carbonifères et dévoniens) qui constituent

la partie nord du Sahara occidental ; plus au sud je rencontrai de

nouveau ces couches, riches en pétrifications.

Le pays change alors fréquemment d’aspect : on franchit une plaine

de sable, puis une région pierreuse ; de temps en temps se montrent

de petites étendues d’areg : on passe beaucoup de lits de rivières

desséchées, dont quelques-unes sont considérables, et qui toutes

se dirigent de l’est à l’ouest : le caractère de cet ensemble

n’est pas du tout aussi uniforme qu’on s’y attendrait.

On arrive alors dans la large vallée de l’oued Teli et auprès de

la petite ville de Taoudeni, célèbre et importante pour ses vastes

salines, qui sont exploitées de temps immémorial. Des milliers de

charges de chameaux en partent tous les ans pour Timbouctou.

La région de Taoudeni est intéressante ; tandis que le Sahara

formait jusque-là un plateau de 250 à 300 mètres d’altitude,

il s’abaisse à 150 mètres, mais en demeurant toujours au-dessus

du niveau de la mer, de sorte qu’il ne peut être question

d’une dépression absolue dans cette partie du désert. Au sud

de Taoudeni, à partir de l’oued Teli et de l’oued Djouf, le

terrain se relève ; les plaines de pierre et de sable alternent

avec de petites régions d’areg, et même des chaînes de collines

en quartzite. Après avoir franchi une étendue stérile, garnie

de blocs de pierre, et nommée el-Djmia, on arrive à une autre

grande plaine, entièrement couverte d’alfa, et qui porte le nom

d’el-Meraïa (le Miroir). Ce pays va jusqu’à la grande région

d’Areg, qui commence peu avant la ville d’Araouan et s’étend

encore à un jour de marche vers le sud. La situation de cette ville

est affreuse ; elle est placée au milieu d’une masse gigantesque

de dunes, où l’on ne voit pas la moindre trace de végétation,

quoique l’eau y soit abondante ; car les vents chauds du sud, qui

règnent dans cette région, ne laissent croître aucun végétal,

et les nombreux chameaux qui s’y rencontrent doivent être menés

à des milles de distance, avant de trouver du fourrage. A un jour

au sud d’Araouan commence la grande forêt de mimosas, el-Azaouad,

qui s’étend encore bien au delà de Timbouctou.

Cette forêt va également au loin vers l’est, car d’autres

voyageurs en citent une pareille au sud de Mourzouq, sous la même

latitude ; elle établit la jonction du désert, pauvre en animaux et

en végétaux, avec le Soudan. A mesure qu’on avance dans cette

direction, apparaissent, parmi les mimosas résineux isolés,

d’autres plantes plus vigoureuses ; le monde animal devient

plus riche ; çà et là se trouvent ce que l’on nomme des dayas,

c’est-à-dire des étangs : on rencontre de nombreux Arabes nomades,

avec de grands troupeaux, jusqu’à ce qu’on atteigne le bourg de

Bassikounnou, la première localité fixe, qui se trouve déjà dans

le Soudan, comme le démontrent l’apparition du puissant baobab,

des luxuriantes Euphorbiacées, etc., de même que celle de la

latérite, formation ferrugineuse caractéristique des tropiques.

Nous avons vu dans les pages précédentes que le Sahara n’est

pas du tout une grande plaine couverte de sable, mais un plateau

de structure très variée, parcouru de nombreux lits de rivières

desséchées, et sillonné de beaucoup de montagnes, avec des régions

de dunes et des plaines d’alfa, de la hamada et des déserts de

sable : bref, nous avons traité la question : Qu’est-ce que le

Sahara ? et nous arrivons maintenant à la discussion de celle-ci :

Qu’était-ce que le Sahara ?

Il a été déjà dit plusieurs fois, dans le cours de ce récit, que

nous possédons une foule de témoignages historiques et physiques

prouvant que la constitution du désert était jadis tout autre,

et que l’espace de temps pendant lequel des modifications aussi

profondes ont eu lieu est, selon toute vraisemblance, relativement

très court. Nous tirons d’abord ces témoignages des anciens

auteurs qui ont décrit les pays du nord de l’Afrique, et, en outre,

de la conformation actuelle du Sahara ou de l’absence des êtres

organisés, qui y ont sûrement vécu autrefois.

On doit d’abord faire ressortir ce fait, que le désert est

parcouru de nombreux lits de rivières, dont la plus grande partie

sont aujourd’hui desséchées. Avec leurs berges à pic, ces oueds

se découpent partout très nettement dans le terrain, de sorte

qu’on en peut établir sûrement la largeur et la direction. Ce

sont exclusivement des vallées creusées par des eaux courantes :

ce qui prouve que le Sahara doit avoir été jadis un pays abondamment

arrosé. L’origine de ces nombreux cours d’eau, souvent larges et

profonds, doit être ancienne, et remonte peut-être à une période

contemporaine des temps diluviens ; mais leur desséchement complet

et leur ensablement paraissent dater à peine de quelques milliers

d’années.

Les oueds mêmes prennent surtout leur source dans les pays de

montagnes et de hauts plateaux du Sahara central, d’où les eaux

s’écoulaient au nord et au nord-est vers la Méditerranée, au

sud dans le Niger (et le lac Tchad), et à l’ouest vers l’océan

Atlantique ; sur la rive gauche du Nil on voit également des oueds

desséchés : ce puissant fleuve, qui se distingue par le petit

nombre de ses affluents, devait autrefois en avoir du côté des

déserts libyens.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 2 (de 2) · 第 25 / 29 段