deuxième voyage en Afrique. Le 22 décembre 1879 j’avais quitté
les côtes de la Méditerranée à Tanger, et, exactement onze
mois après, le 23 novembre 1880, j’apercevais de Saint-Louis
les flots de l’océan Atlantique. Pendant ce séjour en Afrique
j’ai parcouru près de 5000 kilomètres, pour me rendre des rivages
tempérés de la Méditerranée, par-dessus les montagnes neigeuses
de l’Atlas, dans les plaines brûlantes du Sahara. Et de là
il m’était réservé d’atteindre la ville du Niger si souvent
désirée et si rarement aperçue, Timbouctou, à laquelle on a donné
les noms d’« Athènes africaine », de « Reine des déserts »,
et d’autres encore. Reçu amicalement, hébergé d’une façon
très gracieuse dans cette ville, j’en partis après les adieux
les plus cordiaux, et pus réussir à traverser les grandes plaines,
ayant à demi le caractère de déserts, situées entre le Sahara et
le Soudan. Après avoir surmonté beaucoup de difficultés sérieuses,
j’atteignis la vallée du Sénégal et pénétrai ainsi dans la
partie tropicale de l’Afrique. J’ai certainement été très
heureux dans mon entreprise, et je dois beaucoup à une destinée
amie, qui m’a permis d’exécuter un voyage devant lequel les
meilleurs et les plus forts ont souvent échoué. Ce fut donc avec
une satisfaction légitime et une joie évidente que je saluai la
large surface de l’Atlantique, les grandes maisons blanches de
Saint-Louis et les tours de la cathédrale.
Je donnerai dans les chapitres suivants quelques considérations
sur Saint-Louis et la colonie française du Sénégal en général,
ainsi que sur les tentatives d’expansion qui s’y produisent
aujourd’hui ; ici je me bornerai à raconter en peu de mots mon
retour en Europe et la rentrée de mes Marocains dans leur pays.
Nous dûmes passer à Saint-Louis près de six semaines, attendant
une occasion pour notre voyage de retour. La fièvre jaune empêchait
le bateau-poste de toucher à Dakar, de sorte qu’il ne nous aurait
même pas été possible d’atteindre ce point. J’acceptai donc
volontiers la proposition, qui me fut faite par les représentants
de la maison Maurel et Prom, de Bordeaux, de m’embarquer sur
l’un de leurs vapeurs. Le plus convenable me parut être le
_Richelieu_, qui devait quitter Saint-Louis le 1er janvier. Je pris
de bonne heure mes billets de passage, craignant de voir le bateau
fortement assiégé, ce qui fut le cas en effet. Le prix du transport
s’éleva pour moi, Hadj Ali et Benitez à 1200 francs, et à 200
pour Kaddour. J’avais formé le plan de descendre à Ténériffe
et d’y attendre un vapeur allant à Mogador, pour m’en retourner
à Tanger sur le même navire ; si cette combinaison ne réussissait
pas, je pourrais aller de Ténériffe à Cadix avec le bateau-poste,
qui fait ce trajet deux fois par mois.
Le port de Saint-Louis offre un accès difficile : il est séparé de
la mer proprement dite par une barre de sable, aussi des bâtiments
d’un faible tirant d’eau peuvent seuls y pénétrer ; les
bateaux-poste anglais et français font escale à Dakar, d’où
de petits bâtiments portent à Saint-Louis les passagers et le
courrier ; et quand cela n’est pas possible, comme il arrive
quelquefois, passagers et courrier sont transportés à dos de
chameau par le Cayor.
Notre _Richelieu_ n’était qu’à demi chargé : aussi
passâmes-nous assez bien la barre et ses brisants, grâce au secours
de pilotes lamaneurs, mais avec un fort roulis et en talonnant un
peu dans le sable. En même temps que nous, sortaient deux petits
bâtiments, le _Tamesi_ et le schooner la _Perdrix_, dont notre
navire devait prendre le chargement (de la gomme et des arachides)
en dehors de la barre. Cette manœuvre dura six jours !
A bord nous sommes onze passagers, dont un médecin de la marine,
malade, et qui retourne en Europe, un ingénieur des ponts et
chaussées, un ingénieur des mines, qui dirige, au nom de la
société française dont j’ai parlé, les laveries d’or de la
Falémé, puis une femme avec un petit enfant. Parmi les passagers
du pont sont une vingtaine de soldats français, d’infanterie
de marine ou de spahis, qui ont dû être également renvoyés en
France pour raisons de santé. On dit qu’à Bordeaux nous aurons
à subir une quarantaine de quinze jours, déduction faite du trajet.
Mon Marocain Kaddour est un peu malade, et Benitez, qui s’était
parfaitement remis à Saint-Louis, souffre légèrement de la
fièvre. Les passagers jouent aux cartes ou pêchent ; un canot
arrive le 6 janvier de Saint-Louis et m’apporte des lettres et des
journaux ; parmi ces derniers se trouve la _Illustrirte Zeitung_ de
Leipzig, avec un article sur mon voyage. Vers midi un des soldats
du bord meurt d’un accès pernicieux ; je ne crois pas que ce
soit la fièvre jaune. On dit qu’il a été atteint à la suite
d’une insolation contractée en dormant au soleil. Ce cas éveille
à bord quelques inquiétudes, car on y redoute l’apparition de
la fièvre jaune, qui règne encore à Saint-Louis. Le soir même,
nous en avons fini avec le chargement de la cargaison, et nous
partons enfin, en route pour la patrie !
L’air frais de la mer remet bien vite mes deux malades ; au
contraire le médecin de la marine est très mal. Le 10 janvier
à midi nous jetons l’ancre devant Santa-Cruz de Ténériffe ;
la mer est fort agitée, le temps froid et désagréable. Le pic
et une grande partie de l’île sont enveloppés de brouillards,
de sorte que nous n’en pouvons rien voir. Quand la barque de
la Santé arrive, on nous met immédiatement en quarantaine, et
personne ne peut quitter le navire. J’envoyai par le premier bateau
charbonnier qui nous quitta une lettre au consul d’Allemagne en le
priant d’obtenir mon débarquement. Je pouvais évidemment subir
une quarantaine à terre. Le consul arriva bientôt dans une petite
barque et, se tenant à portée de voix, déclara que mon désir
était impossible à réaliser. « Les Espagnols sont fort stricts
en pareil cas », dit-il ; comme nous venions d’un endroit où la
fièvre jaune est endémique, on avait repoussé catégoriquement
ma demande. « Du reste, aux îles Canaries il n’y a, ajouta-t-il,
aucun lazaret pour recevoir les gens en quarantaine. » Il me restait
donc à aller à Bordeaux, au lieu de Mogador, et à me rendre ensuite
avec mes gens à Tanger, à travers toute l’Espagne, pour les y
payer définitivement. Cela augmentait les frais de voyage dans de
très grandes proportions.
Après avoir pris du charbon, des vivres et de l’eau, nous quittions
Ténériffe le 11 janvier, vers trois heures. La mer était encore
très mauvaise, et les jours suivants elle le devint de plus en plus,
de sorte que le bâtiment roulait effroyablement. Le 14, à midi,
nous passions au large de Lisbonne ; le vent, que nous avions debout,
rendait la marche très lente. Le 15 et le 16 janvier le temps fut un
peu plus calme, mais nous eûmes beaucoup de pluie ; le lendemain,
et surtout le 18 janvier, la mer redevint extrêmement mauvaise. La
direction du bâtiment dut être changée (il fut mis sous le vent),
et nous demeurâmes en place le jour et la nuit. Cette manœuvre
avait été dangereuse et ne se fit qu’avec des oscillations
effrayantes. Nous nous trouvions alors à quelques milles seulement de
la barre qui est à l’entrée de la Gironde, et nous avions espéré
de nous trouver déjà dans le fleuve dès le 18 janvier. La nuit
suivante, qui fut effroyable, vers quatre heures, le capitaine risqua
de continuer la route. Le temps s’améliora un peu vers midi ;
nous pûmes distinguer la ligne des côtes. A trois heures arriva
un pilote, qui nous fit franchir la barre, de sorte que nous nous
trouvâmes dans des eaux tranquilles. Bientôt nous atteignions la
gracieuse petite ville de Pauillac ; mais nous ne pûmes continuer
jusqu’à Bordeaux, et il fallut nous arrêter dans le lazaret,
pour y subir la quarantaine. Cet établissement consiste en un
certain nombre de bâtiments séparés par des murs et placés au
milieu d’un grand parc. Tous les passagers furent complètement
isolés dans une maison où quelques employés demeurèrent avec
nous. Le prix de la pension s’élève à neuf francs par tête et
par jour ; la nourriture y est excellente, ainsi que la tenue des
chambres. Avant d’y pénétrer, nous avions eu à supporter une
fumigation pour nous et nos effets dans un bâtiment particulier.
Le temps était très froid, et la neige couvrait les célèbres
coteaux à vignes du Médoc, de sorte qu’il fallut faire grand
feu dans nos chambres. Dès le 22 janvier nous étions libérés ;
nous nous rendions à la station du chemin de fer de Pauillac et de
là à Bordeaux, où j’étais reçu le même soir par le consul
d’Allemagne, Winter, et par quelques membres de la Société de
Géographie bordelaise.
Je renvoyai à Tanger Benitez et Kaddour par Marseille et la mer ;
pour mon compte je me rendis au même point avec Hadj Ali par
l’Espagne jusqu’à Cadix et ensuite par bateau ; nous arrivâmes
à peu près en même temps. A Cadix il me fallut demeurer quelques
jours par suite d’un fort refroidissement ; Séville étant inondée
pendant notre voyage en Espagne, nous dûmes y passer une journée
dans notre compartiment de chemin de fer.
Un accueil extrêmement cordial nous était réservé à Tanger, de
la part des représentants de toutes les puissances européennes,
et surtout du ministre résident d’Allemagne et du consul
d’Autriche ; les quelques semaines que je passai là dans la maison
hospitalière du ministre sont parmi mes plus agréables souvenirs.
Il fallut enfin me séparer de mes amis de Tanger, et je repris
lentement mon voyage de retour par l’Espagne et la France ; à
Madrid, Bordeaux, Marseille, Montpellier, Lyon et Paris eurent lieu
des séances extraordinaires des sociétés de Géographie, où
il me fut donné de pouvoir faire un compte rendu succinct de mon
voyage. En avril 1881 j’arrivai à Berlin, et en mai je rentrais
à Vienne, après une absence de vingt mois.
CHAPITRE X
LES COLONIES FRANÇAISES DU SÉNÉGAL.
Séjour à Saint-Louis. — Mauvais port. — Fièvre jaune. — La
ville de Saint-Louis. — Conduites d’eau. — Fête de Noël. —
La colonie du Sénégal. — Son étendue. — Les rivières. —
Le climat. — La population. — Historique. — Traités avec les
indigènes. — Agriculture, commerce et industrie. — Les chemins
de fer du Soudan et le Transsaharien.
Mon séjour à Saint-Louis, chef-lieu du Sénégal, que nous avions
atteint le 22 novembre 1880, se prolongea, contre ma volonté,
pendant près de six semaines. Le gouverneur d’alors, Brière
de l’Isle, avait mis à ma disposition une jolie maison, tandis
que mes trois compagnons étaient hébergés dans un hôtel. Nous
nous y réunissions pour prendre nos repas en commun. Je fis entrer
plus tard Benitez à l’hôpital, pour qu’il y reçût les soins
convenables ; il y passa douze journées et se sentit rétabli. On
y paye 10 francs par jour, et l’installation intérieure,
l’alimentation, etc., répondent à ce prix.
J’eus moi-même, pendant mon séjour à Saint-Louis, quelques
accès de fièvre, mais qui disparurent bientôt. La réception que me
réservaient le gouverneur et les habitants fut très honorifique. La
« population civile » organisa un banquet, auquel prirent part
une grande partie des notables de l’endroit ; j’y donnai un
court résumé de mon voyage. De même je communiquai au gouverneur
Brière de l’Isle un rapport sur ses résultats ; ils éveillaient
un intérêt d’autant plus grand que l’expédition de Galliéni
se trouvait encore à ce moment dans l’intérieur, et que depuis
longtemps il n’était parvenu aucune nouvelle la concernant. Il
est vrai que je ne pouvais donner rien de nouveau à son sujet, car
pendant mon voyage il n’avait circulé à ma portée que des bruits
très vagues sur son séjour à Ségou. Mais, durant mon séjour,
des lettres et des cartes de lui parvinrent à Saint-Louis, et,
peu de mois après, toute sa mission était de retour.
Je reçus également en avance, du gouverneur, de la manière la
plus obligeante, les sommes nécessaires pour faire honneur à mes
engagements et payer les frais de mon séjour et du retour dans
mon pays.
Comme je l’ai dit, je ne pus quitter Saint-Louis suivant mon
désir, parce que la fièvre jaune avait éclaté parmi les
troupes. Les communications ordinaires entre l’Europe et le
Sénégal s’établissent au moyen de la ligne de l’Amérique du
Sud des Messageries maritimes, dont les bâtiments vont de Bordeaux
à Dakar ; ou au moyen des bateaux-poste de Liverpool, qui desservent
régulièrement les places de l’Afrique occidentale ; et touchent
également à Dakar. Il est très fâcheux que ces navires ne puissent
arriver directement à Saint-Louis, car les passagers sont forcés
de faire, à partir de Dakar, un voyage de vingt-quatre heures dans
un petit vapeur côtier. Il arrive également que la mer est si
mauvaise que ce bâtiment ne peut naviguer : alors les voyageurs
doivent entreprendre un voyage de trois jours à dos de chameau,
à travers le Cayor, pour atteindre Saint-Louis. L’embouchure du
Sénégal, sur ce dernier point, est fermée par une barre de sable,
traversée de canaux étroits, changeant fréquemment de position
et qui ne permettent le passage qu’aux bâtiments d’un faible
tirant d’eau. Cette barre ne peut pas toujours être franchie,
et il arrive assez souvent qu’un grand nombre de navires doivent
attendre des jours et même des semaines, en deçà comme au delà
de l’embouchure, avant de pouvoir continuer leur route. La mer
est très mauvaise dans ces parages et le ressac très violent ;
les chenaux se déplacent souvent, de sorte que seuls des pilotes
qui les sondent constamment, et sont placés là spécialement à
cet effet, peuvent faire entrer et sortir les bâtiments. Le tirant
d’eau de ceux-ci doit être faible ; aussi ne charge-t-on qu’à
moitié les navires sortants, avant de leur faire passer la barre,
tandis que les grands bâtiments à voile, qui arrivent à pleine
cargaison, sont allégés au dehors.
[Illustration : Rue Nationale à Saint-Louis.]
Sur le palais du gouvernement est hissé chaque matin un pavillon
qui indique l’état de la barre. Le rouge annonce : barre bonne
et franchissable ; le bleu : mauvaise barre, chenal ensablé et
ressac violent. Les guetteurs de la tour du palais observent avec
des longues-vues les signaux faits par les pilotes.
Il est incompréhensible qu’un centre commercial de l’importance
de Saint-Louis puisse résister à des circonstances aussi
défavorables, et se maintienne dans la situation acquise.
Le Sénégal, ce grand fleuve, qui offre un chemin commode pour gagner
les riches pays de l’intérieur, est du plus haut intérêt au
point de vue du commerce, de sorte que les négociants supportent les
incommodités et les frais qu’entraîne le séjour de Saint-Louis,
plutôt que de se fixer à Gorée ou à Dakar, beaucoup mieux
partagées comme ports. D’après cela, on comprendra combien une
voie ferrée de Dakar à Saint-Louis aurait d’importance pour
transporter rapidement dans cette dernière ville les passagers,
marchandises et lettres.
Quand la fièvre jaune éclate à Saint-Louis, les vapeurs anglais
et français cessent de prendre des passagers à Dakar, pour ne pas
être mis plus tard en quarantaine ; dans les derniers temps je ne
pus même pas quitter Saint-Louis, car on isole la ville du monde
extérieur, afin d’empêcher la contagion.
Pendant mon séjour dans la capitale du Sénégal, la fièvre jaune
y éclata, uniquement parmi les troupes, qui évacuèrent bientôt
la ville et furent dispersées sous des tentes à une certaine
distance. La maladie avait pris naissance dans une caserne située au
milieu de la ville, et qui est considérée depuis longtemps comme
un foyer épidémique ; le mal apparut d’abord chez les spahis
sénégalais, qui vivent avec très peu de régularité et sont
fort enclins aux excès de tout genre. La population a demandé à
plusieurs reprises, mais en vain, que les casernes fussent bâties
en dehors de la ville. Du reste, l’épidémie de 1880 ne fut pas
de beaucoup aussi grave que celle survenue deux années auparavant. A
cette époque elle fut extrêmement meurtrière pour la population de
Saint-Louis, comme pour celle de Dakar, de Gorée et de Rufisque ;
en 1878, au Sénégal, il mourut de la fièvre jaune vingt-deux
médecins militaires : c’est un nombre tout à fait extraordinaire,
si l’on tient compte de celui des médecins répartis dans les
divers postes et qui ne devait pas dépasser de beaucoup trente. En
ce moment on élève dans le cimetière de Saint-Louis un monument à
ceux qui sont tombés victimes de leur devoir en cette circonstance.
Parmi les habitants qui résistent le mieux à la fièvre jaune sont
les mulâtres et les métis immigrés des Indes occidentales.
Saint-Louis est situé sur une île de sable, entre deux bras du
Sénégal, et n’est séparé de la mer que par une longue et
étroite lisière, nommée Langue de Barbarie.
La ville est bâtie régulièrement ; elle possède de larges rues
et des maisons à toit plat, à galeries et à terrasse. Sa position
militaire est favorable en ce que des navires ennemis pourraient
difficilement franchir la barre ; par contre, elle serait aisément
bombardée du dehors. Sa situation insulaire la met d’ailleurs
à l’abri des attaques des indigènes. Deux ponts de pilotis
réunissent la ville à la Langue de Barbarie, et un beau pont de
bateaux, long de 600 mètres, la met en communication avec la rive
gauche du Sénégal.
Le centre de Saint-Louis est occupé par le palais du gouvernement,
élevé sur l’emplacement du fort primitif : c’est un très beau
bâtiment, avec de grands corridors bien aérés, par où l’on
arrive dans les bureaux auxquels se relie la jolie installation
privée du gouverneur. Autour de ce bâtiment se groupent les
quartiers européens, tandis que les indigènes sont établis à
l’extérieur. La ville compte environ 16000 habitants. Les monuments
remarquables sont : l’église catholique, la grande mosquée, le
palais de justice, les casernes d’infanterie et d’artillerie,
les quartiers de la cavalerie et du train, les hôpitaux militaire
et civil et le bâtiment de la direction d’artillerie.
Sur la Langue de Barbarie se trouvent deux villages, Guet N’dar et
N’dar-Toute (N’dar est le nom de Saint-Louis pour les indigènes ;
chez les Arabes et même à Timbouctou on parle de N’dar, et les
noms de Saint-Louis et du Sénégal sont inconnus) ; la première
localité, très importante, est habitée presque exclusivement par
des pêcheurs, qui pourvoient la ville d’excellents poissons de
mer ; dans N’dar-Toute se trouvent des jardins et de petites villas
européennes, où l’on va, pendant la saison chaude, chercher la
fraîcheur et prendre des bains.
Les deux villages de Bouëtville et de Sor, sur l’île de Sor,
sont habités par des négociants indigènes, en relations avec
les nombreuses caravanes arrivant de l’intérieur. Sur les
dunes, et partout où cela est possible, se trouvent des jardins
ou des plantations d’arbres fruitiers, qui prouvent que l’on
pourrait faire quelque chose des environs sablonneux de la capitale,
en apparence si stériles. A Saint-Louis même un jardin, petit
il est vrai, mais charmant, est disposé en promenade publique ;
on y trouve une foule de plantes des tropiques. La longue allée
de palmiers qui conduit au delà des ponts jusqu’à la mer est
très aimée également : les flots s’y brisent sur la plage
sablonneuse avec un bruit de tonnerre. De tous côtés se trouvent
diverses allées de dattiers, dont quelques-unes remontent au temps
du général Faidherbe.
Saint-Louis possède aussi peu de puits que les villes de Dakar
et de Gorée. Pendant la saison sèche on s’y alimente au
moyen de citernes qui contiennent de l’eau de pluie, ou de
bateaux-citernes, qui remontent le fleuve et sont remplis en des
points où l’influence de la salicité de la mer ne se fait plus
sentir. On a également creusé des puits sur les rives sablonneuses
du fleuve, d’où l’on tire de l’eau filtrée par les sables
et presque sans saveur salée. Pendant la saison des pluies celle
du fleuve est douce jusqu’à son embouchure.
[Illustration : Pont sur le Sénégal à Saint-Louis.]
Pour suppléer à ce manque d’eau, on a déjà étudié divers
projets. A la pointe nord de l’île on a même creusé un puits
artésien, mais qui n’a donné que de l’eau saumâtre. Un
des gouverneurs précédents, Pinet-Laprade, avait fait étudier
l’établissement d’un aqueduc, mais c’est d’aujourd’hui
seulement que ce projet semble entrer dans la réalité. Le
conseil général a voté en 1879 une somme de 1600000 francs pour
l’alimentation de la ville en eau potable. On la puisera à environ
12 kilomètres de Saint-Louis, au moyen de machines à vapeur, qui la
conduiront dans un château d’eau situé à 90 mètres d’altitude,
et de là, par des conduites en fonte, jusqu’à la ville.
[Illustration : Arabe de Saint-Louis.]
La majorité de la population indigène est mahométane ; la mosquée
est assez vaste. Les Arabes qui se trouvent dans la ville ont coutume
de donner des fantasias sur une grande place. Tout près de là sont
les paillotes de la petite colonie bambara, tandis que les Ouolof
habitent exclusivement des maisons en pierre.
Saint-Louis possède une imprimerie du gouvernement, qui publie le
_Moniteur du Sénégal_, journal officiel paraissant deux fois par
semaine, et l’_Annuaire du Sénégal et des dépendances_.
Peu avant mon arrivée, le Cercle (Casino) avait été ouvert de
nouveau, après avoir été dissous deux fois par le gouverneur. Il
a été fondé par une réunion de négociants, de fonctionnaires et
d’officiers, qui ont organisé un restaurant et des salles de jeu ;
tout étranger respectable y peut être aisément admis. L’harmonie
entre la population civile et le gouverneur ne paraissait pas très
grande pendant mon séjour.
Les négociants établis à Saint-Louis sont exclusivement Français :
il n’y a ni Anglais ni Allemands à la tête d’une affaire
indépendante. Quelques Allemands vivent ici comme employés ou
représentants de maisons françaises.
La fête de Noël fut très intéressante. La population noire
chrétienne a l’habitude de faire de grandes processions à cette
époque ; elle fabrique toutes sortes d’objets en papier coloré,
bâtiments, maisons, etc., que l’on éclaire à l’intérieur
et que l’on promène au milieu des chants et de la musique. On
stationne d’abord devant le palais du gouverneur, puis on parcourt
toutes les rues en s’arrêtant à chaque maison ; de chaque côté
de la procession suivent des gens avec de grandes bourses, où l’on
jette de l’argent. Les objets promenés, éclairés magnifiquement,
sont souvent faits avec une grande habileté ; je vis des navires
de quelques mètres de long, avec tout leur attirail, de grandes
maisons, ou des églises hautes de deux mètres, éclairées à
l’intérieur et que ces gens promenaient avec précaution dans
les rues. C’est un spectacle bienvenu pour la jeunesse noire, et,
pendant les soirées où l’on fait ces processions, les rues sont
remplies de gens qui arrêtent la circulation. La somme recueillie,
généralement assez importante, est divisée entre les membres de
la cérémonie ; le gouverneur a l’habitude d’y contribuer pour
une forte part.
Dans la jolie maison qui m’avait été donnée se trouvait à
cette époque un prisonnier, un marabout fouta. Il habitait une
des pièces du rez-de-chaussée, et y était laissé en liberté,
mais ne devait pas la quitter ; un agent de police noir y logeait
également avec sa famille. Les Fouta d’entre Matam et Saldé
créent constamment toutes sortes de difficultés aux Français,
qui envoient souvent contre eux des bâtiments de guerre. Auprès de
l’un de leurs villages, on avait attiré sur un navire cet homme
influent et l’on était reparti avec lui.
Il est très important de pousser les lignes télégraphiques plus
loin dans l’intérieur : tandis que tous les autres postes étaient,
lors de mon passage, reliés entre eux par cette voie, l’intervalle
situé entre Matam et Saldé demeurait encore sans communication de
ce genre, de sorte que les dépêches devaient y être portées par
des messagers.
Les Fouta se sont déclarés jusqu’ici opposés à la pose des
fils télégraphiques, et l’on n’a pu rien faire pour vaincre
cette résistance. Cette difficulté aura certainement été levée
depuis l’envoi de tant de troupes dans le haut Sénégal : les
relations des forts entre eux et avec le gouverneur de Saint-Louis
auront paru d’une nécessité plus urgente.