Hadj Omar arriva, chargé de butin, avec ses bandes fanatisées

des pays bambara et du Kaarta, pour établir chez les Fouta le

centre de sa puissance. En route il dut passer près du fort de

Médine. Arrogant comme il l’était, confiant dans son armée, qui

comptait plus de 20000 hommes aussi audacieux et braves qu’avides et

cruels, il résolut de chercher querelle aux Français et d’attaquer

d’abord Médine, que le réorganisateur du Sénégal, le général

Faidherbe, avait fondée peu d’années auparavant.

[Illustration : Négresses du Sénégal.]

La garnison du fort était très faible, mais les Français avaient

de leur côté les habitants des environs immédiats, ainsi qu’une

foule de fugitifs du Kaarta, comptant ensemble près de 6000 âmes,

et qui s’étaient élevé une sorte de camp retranché compris dans

les lignes de défense. Tous ces gens étaient résolus à repousser

avec les Français l’attaque de Hadj Omar et ils choisirent pour

chef le cheikh kassonké Sambala.

[Illustration : Ouolof du Sénégal.]

Hadj Omar avait fanatisé ses bandes farouches, en disant que

les canons si redoutés par eux ne pourraient rien contre de

vrais croyants : la forteresse fut donc attaquée avec une furie

extraordinaire. La garnison de Médine consistait alors en 64 hommes :

22 tirailleurs noirs, 34 laptots (Nègres et surtout Ouolof de

Saint-Louis qui ont servi pendant quelques années comme matelots

sur les navires de guerre français), le secrétaire du commandant,

deux artilleurs blancs, trois hommes et un sergent d’infanterie

de marine.

Le 20 avril 1857 eut lieu la première attaque de Hadj Omar, aussi

bien contre le fort que contre les Nègres de Sambala, protégés par

des retranchements en terre ; malgré de violents assauts répétés,

les canons français réussirent à arrêter les bandes de Hadj Omar,

qui eurent même à supporter des pertes importantes.

Paul Holl avait envoyé, le jour précédent, des exprès aux forts

du voisinage, surtout à Bakel, ainsi qu’au commandant d’un

vapeur qui se trouvait en route pour Médine, car il n’espérait

pas pouvoir résister longtemps contre une telle supériorité

numérique. En effet Hadj Omar renouvela plusieurs fois ses attaques

dans le cours de ce mois, mais toujours sans succès et en éprouvant

de grandes pertes. Il investit alors complètement Médine, pensant

avec raison que l’absence de munitions et de vivres mènerait le

fort plus sûrement à sa chute qu’un assaut.

En effet on éprouva bientôt à Médine le manque de toutes

ressources : les vivres s’épuisèrent, et même l’eau fit

défaut, car l’investissement était si étroit que Hadj Omar

avait coupé la communication entre le fort et le fleuve voisin.

Le manque de poudre était encore plus grave ; Sambala demanda

à diverses reprises des munitions pour ses gens, dans le but

d’entreprendre une sortie ; mais Holl dut refuser sous toutes

sortes de prétextes ; si Sambala avait soupçonné qu’il n’y

avait plus de poudre dans le fort, lui et ses gens, perdant courage,

auraient entrepris des négociations avec Hadj Omar.

La nécessité devenait chaque jour plus grande, et Holl vit que, si

un secours n’arrivait bientôt, le fort succomberait à la première

attaque énergique. La garnison était incapable, par suite de son

épuisement, de faire le service de garde indispensable ; et parmi

les Nègres de Sambala beaucoup mouraient déjà de faim. Holl et

le sergent Deplat résolurent, si le fort tombait aux mains de Hadj

Omar, de se retirer dans le magasin à poudre et d’y mettre le feu,

de façon à ne pas être pris vivants par le fanatique cheikh.

Le fort s’était ainsi défendu jusque vers la seconde moitié de

juillet ; au moment où la famine y était à son plus haut degré,

on entendit tout à coup, le 18 juillet, des coups de canon qui

annonçaient l’approche de renforts. Ceux-ci n’avaient pu arriver

plus tôt à cause du niveau trop bas des eaux, et ils accouraient

maintenant en grande hâte pour sauver ce point important. Cette

délivrance eut lieu avec un succès complet : la sortie de la

garnison et des Nègres auxiliaires de Sambala d’un côté, la

canonnade dirigée de l’autre sur les troupes ennemies par les

navires, produisirent d’excellents résultats, et les bandes,

découragées et désillusionnées, de Hadj Omar se dispersèrent

dans une fuite désordonnée pendant laquelle beaucoup furent tués ;

Hadj Omar lui-même n’échappa qu’avec peine.

Cette vaillante défense de Médine par Paul Holl constitue un

des faits les plus importants de la conquête du Sénégal par

les Français ; il est tout à fait impossible de calculer ce

qui serait advenu de ces pays si Hadj Omar eût pris Médine :

son prestige aurait centuplé, toute la population du bassin du

Sénégal se serait jointe à lui, et il aurait probablement anéanti

tous les autres forts des Français en descendant la rivière. La

possession de la colonie aurait donc été compromise, l’influence

bienfaisante des Européens anéantie, et l’Islam eût pénétré,

avec le fer et le feu, dans des pays où une puissance chrétienne a

déjà fait faire de grands progrès à la civilisation de peuplades

nègres intelligentes.

Après cet échec Hadj Omar ne s’attaqua plus aux Français ; il

dirigea son attention sur les pays du Niger, même sur Timbouctou ;

s’il ne réussit pas à conquérir l’antique royaume du Sonrhay,

il parvint pourtant à une telle puissance, que l’aîné de

ses fils règne encore aujourd’hui à Ségou, et que les autres

résistent énergiquement à toute tentative des Français pour

aller du Sénégal vers Timbouctou. Mais le nom de Holl sera lié

pour toujours à la forteresse de Médine, aussi bien que celui du

général Faidherbe à toute la colonie du Sénégal.

Depuis ce temps Médine a été rendue beaucoup plus forte ;

les relations des postes entre eux et leurs communications avec

Saint-Louis sont bien mieux assurées ; aussi des cas semblables

à celui-là ne pourront se représenter. Les forts sont reliés

par une ligne télégraphique, qui va jusqu’à Saint-Louis ; de

mon temps il y avait d’ailleurs de Matam à Saldé une solution de

continuité, parce que les Fouta de l’endroit mettaient obstacle à

l’installation des poteaux télégraphiques ; mais aujourd’hui

cette interruption est sans doute comblée, et l’on pourrait,

si le câble sous-marin de Dakar au cap Vert existait, communiquer

directement et en peu d’heures de Paris jusque très loin à

l’intérieur du pays.

Malheureusement, pendant mon séjour à Médine, il ne se trouvait

à ma disposition aucun bateau à vapeur, car tous les remorqueurs

étaient employés au transport des troupes. Je fus donc forcé de

descendre dans un petit bateau jusqu’à la première station en

aval, le fort assez considérable de Bakel. Après avoir adressé

des adieux amicaux à nos aimables hôtes, nous quittâmes Médine

le 8 novembre dans une petite chaloupe à quatre rameurs, bien

pourvue de provisions de tout genre. Nous n’étions pas, il est

vrai, très commodément installés ; mais la pensée que nous

allions maintenant vers la mer, que nous étions dans le voisinage

de centres européens, et les progrès constants de l’état de

santé de Benitez ne me laissèrent pas songer aux petits ennuis

de notre navigation dans cette barque, et nous avançâmes avec les

meilleures dispositions. Le soir, à six heures, nous faisons halte

près d’un village, et nous passons la nuit à terre. Les deux

rives et surtout la gauche sont encore accidentées par places ; le

fleuve lui-même est assez large, mais ses eaux ont déjà commencé

fortement à baisser, car nous approchons de la saison sèche. Une

plaie fort désagréable à supporter sur le Sénégal est celle

des moustiques, dont nous avions eu peu à souffrir jusque-là,

mais qui apparurent alors en masses effrayantes. Par bonheur le

commandant Pol m’avait donné une moustiquaire, de sorte que je

pus me protéger un peu, du moins pendant la nuit.

Le jour suivant, nous eûmes encore une descente ennuyeuse dans

notre lourd bateau découvert. Un petit vapeur nous rejoignit, mais

son patron déclara qu’il ne pouvait nous remorquer parce qu’il

avait ordre de rejoindre Bakel aussitôt que possible et que notre

barque le retarderait trop. Nous continuâmes donc très lentement,

et passâmes de nouveau la nuit à terre, fort tourmentés par les

moustiques. Le matin du 10 novembre nous avions à peine ramé pendant

une courte distance, que le même petit vapeur venait au-devant de

nous. Il avait atteint Bakel et annoncé notre arrivée, de sorte

que le commandant du fort l’avait renvoyé à notre rencontre

dès deux heures du matin. A bord se trouvaient le docteur Colin,

médecin de la station, et le télégraphiste de Bakel. C’était

là une grande marque d’attention de la part des Français :

ces messieurs apportaient avec eux des vivres, des boissons et des

cigares, ce qui rendit agréable notre navigation jusqu’à Bakel,

où nous entrions vers midi.

Ce fort, également placé sur une colline assez haute, est le

plus imposant et le plus grand de tous les postes militaires du

Sénégal. Un vaste bâtiment bien aéré, tout en pierre avec des

corridors larges et élevés, de grandes chambres, sert d’habitation

aux fonctionnaires et aux officiers ; des fortifications complètes

l’entourent, et sa garnison est aussi plus importante. Mais,

de même qu’à Médine, il y avait beaucoup de malades parmi les

soldats européens. Le commandant civil du cercle de Bakel, qui était

souffrant lui aussi, me reçut le mieux du monde, et nous passâmes

quelques jours dans le fort. Par suite de la concentration du corps

expéditionnaire, il y régnait une vie très active ; les munitions

et les vivres devaient être tenus prêts, et les animaux de charge

réunis ; le 12 novembre il arriva quelques officiers de la colonne

dans une petite chaloupe à vapeur, que l’on mit ensuite à ma

disposition jusqu’au poste le plus voisin.

A Bakel se trouve toute une ménagerie d’animaux sauvages

indigènes, ainsi que de jolis jardins. Dans le bâtiment principal du

fort se promenait en liberté un jeune lion, qui avait pour compagnon

un singe ; ils se trouvaient provisoirement très bien ensemble. Mais,

le premier étant assez fort, on n’a pas dû le laisser longtemps

dans ces conditions.

Parmi les officiers arrivés se trouve un jeune sous-lieutenant,

très souffrant de la phtisie ; d’après tout ce que j’entends,

il est perdu, car cette maladie suit toujours ici une marche

galopante. Le docteur Colin, qui possède une belle collection

d’oiseaux empaillés, m’en donne un grand nombre ; il me remet

aussi une lettre destinée à la Société de Géographie de Paris, à

laquelle il demande un subside pour un voyage d’exploration sur la

rivière la Falémé. Les Français ont élevé sur ce cours d’eau

des postes militaires, qui ont été ensuite abandonnés ; pourtant

une société française a entrepris aujourd’hui l’exploitation

des sables aurifères.

Nous quittâmes Bakel le soir du 12 novembre, et descendîmes quelque

temps la rivière, avant de passer la nuit auprès d’un village. Le

matin suivant, vers dix heures, nous rencontrions un grand bâtiment

à vapeur chargé de troupes ; une partie de la colonne suivait par

voie de terre. C’était une fraction du corps expéditionnaire,

commandée par le capitaine Comb[16], accompagné de six autres

officiers ; le capitaine Comb était alors destiné au poste de

commandant de Médine. Il me déclara qu’il avait absolument besoin

de mon vapeur et que j’aurais à me faire porter jusqu’au premier

fort par un bateau à rames ! Il mit en revanche quatre laptots à ma

disposition. Par suite je demeurai le jour et la nuit en cet endroit,

où je fis dresser une tente pour attendre une occasion favorable

de continuer ma route.

Les troupes rencontrées par nous étaient composées surtout de

tirailleurs sénégalais ; sur le petit nombre de soldats européens

de la colonne, il y en avait déjà beaucoup de malades. Cette

expédition devait se rendre à Kita, au-dessus du poste fortifié

de Bafoulabé. Il me fut désagréable d’être obligé de renoncer

à mon vapeur, mais je compris parfaitement la nécessité de cette

réquisition dans les circonstances présentes.

La nuit, tandis que nous demeurions en cet endroit, il passa un

deuxième grand vapeur chargé de soldats ; comme je l’appris plus

tard, M. Soleillet, le voyageur bien connu, se trouvait à bord ; il

avait l’intention de se diriger de Médine vers l’intérieur. Ce

voyage n’eut aucun résultat ; des difficultés avec le gouverneur

et les officiers de la colonie allèrent si loin, que M. Soleillet

fut invité officiellement à se retirer.

Nous avons attendu au passage une grande chaloupe à voile, chargée

de gomme et d’arachide, et qui se dirige vers Saint-Louis ; elle

remorque notre petit bateau. Il est vrai que nous avançons très

lentement et que le séjour à bord est désagréable. Le capitaine

Comb m’a donné des provisions, ainsi que des lettres pour

Saint-Louis et une lettre d’introduction pour le poste de Matam.

Le 15 de grand matin nous faisons voile lentement vers l’aval, mais

nous nous arrêtons dès dix heures, et l’équipage demeure dans

un village jusqu’à deux heures. Un grand vapeur nous croise ; il

est plein de soldats et remonte le fleuve ; après avoir débarqué

son chargement, il redescend au bout de quelques heures seulement,

mais sans s’arrêter. Sur notre table frugale apparaît maintenant

presque chaque jour du poisson, aliment dont nous avons été

longtemps privés ; un grand poisson, ressemblant au silure, est très

abondant. D’autres, beaucoup plus petits et à peine longs de trois

pouces, que l’on prend en masses énormes, sont aussi fort bons.

Durant la nuit nous avons avancé à quelque distance, de sorte que

le 16 novembre, à dix heures du matin, nous atteignons le poste de

Matam. Il consiste en un petit bâtiment en pierre, de construction

particulière, mais très solide ; à l’étage supérieur sont

pour les officiers deux chambres, incommodes et manquant absolument

de confort. En ce moment il n’y a ici que quatre Européens et

environ une douzaine de tirailleurs ; un sergent fait fonctions

de commandant de place. Nous sommes bien accueillis et l’on nous

offre l’hospitalité que comportent les circonstances.

Toute l’installation est un peu primitive, et le poste semble

ne pas être considéré comme bien important, puisqu’il n’y a

même pas d’officier.

J’ai remarqué dans chaque fort que les soldats sont bien nourris

et reçoivent surtout un vin rouge tout à fait excellent ; cette

alimentation fort rationnelle concourt à la conservation de leur

santé et de leurs forces.

Le village de Matam consiste en deux quartiers, dont l’un

appartenant aux Français et l’autre indépendant. En général

l’autorité française ne s’étend pas beaucoup au delà du rayon

des postes, qui servent en premier lieu à protéger la navigation

sur le Sénégal et les marchands qui opèrent dans les terres. Il

existe déjà en réalité dans la colonie un courant commercial tout

à fait régulier, et, à l’exception de quelques villages fouta,

personne n’inquiète les négociants européens.

Près du poste de Matam on a planté deux bananiers, les premiers que

j’aie vus dans mon voyage, mais ils n’ont pas encore porté de

fruits. Nous passons la nuit au fort, attendant en vain l’arrivée

du vapeur promis. Il ne nous reste plus qu’à descendre le fleuve

en ramant, le soir du 17 novembre à quatre heures, dans notre petite

chaloupe, qui ne tient pas fort bien l’eau, de manière à atteindre

le poste le plus voisin, celui de Saldé.

J’appris à Matam que le botaniste français Lecard se trouvait

dans l’intérieur du pays, au sud du poste. C’est ce voyageur

qui a découvert la plante nommée _Vigne du Soudan_ ; je ne l’ai

jamais rencontrée. On sait qu’il est mort peu après, au moment où

l’on songeait à faire des essais avec les semences qu’il avait

rapportées ; je ne connais pas leurs résultats. Lecard demanda,

lors de son retour de l’intérieur à Saint-Louis, 20 francs pour

chaque graine ; mais ce prix exagéré amena des difficultés entre

lui et le gouverneur ; c’était en effet aux frais du gouvernement

et en sa qualité d’horticulteur soldé qu’il avait fait son

voyage, de sorte qu’il était tenu de livrer le résultat de ses

recherches sans dédommagement. Ainsi que je l’ai dit, il mourut

sur ces entrefaites, et le reste de ses collections botaniques fut

plus tard vendu à Bordeaux.

Nous quittâmes donc Matam dans le petit bateau que j’avais

depuis Bakel, avec trois laptots comme rameurs, de sorte que

nous n’avancions que lentement : c’est une partie du fleuve

particulièrement désagréable que celle entre Matam et Saldé ;

il n’y habite que des Fouta, qui, en leur qualité de Mahométans

très fanatiques, sont toujours en rébellion contre les Français. Il

m’aurait été agréable d’avoir avec moi dans ces endroits un

vapeur ou au moins quelques Européens. Nous passâmes la nuit dans

un endroit inhabité, mais sans pouvoir dormir, tant les moustiques

étaient insupportables. Même les indigènes, qui sont pourtant

faits à bien des plaies de ce genre, dorment à certaines époques

en dehors de leurs villages, sur de hauts échafaudages au-dessous

desquels brûle un feu lent qui chasse les moustiques. J’avais

déjà trouvé cette coutume en usage dans des villages assouanik,

et tout d’abord le but de ces grands échafaudages m’avait paru

problématique. Je connais différents points des côtes occidentales

de l’Afrique, mais nulle part cette plaie des moustiques ne m’a

paru aussi insupportable qu’ici.

Le 18 novembre nous continuâmes dans notre petit bateau cet ennuyeux

voyage à la rame, à travers le pays fouta. Nous arrivâmes à un

gros village, où j’aurais volontiers fait arrêter pour acheter

un mouton ; mais les laptots avaient peur de cette population, et

ils firent force de rames. J’achetai dans une deuxième localité

quelques poissons, et j’eus de nouveau occasion d’observer

l’importunité et l’insolence de ces Fouta. Ils vinrent en masse

avec des fusils et des piques, insultant les Chrétiens, de sorte

que Hadj Ali trouva nécessaire de rééditer la vieille histoire du

médecin turc. Je fus heureux quand je me trouvai assis dans ma barque

et que j’eus derrière moi cette farouche compagnie. Les Fouta

sont partout les mêmes : une bande fanatique, sauvage, pillarde ;

le principal devoir des Français doit être de les soumettre le

plus tôt possible. Ce sont les brigandages de Hadj Omar qui ont

rendu cette population aussi farouche.

Le 19 novembre nous rencontrâmes le grand vapeur le _Cygne_,

capitaine Martin, ayant à bord l’état-major de la colonne, parmi

lequel était le chef des travaux topographiques, le colonel Derrien,

bien connu depuis. Le vapeur s’arrêta : on demanda qui j’étais,

et, lorsqu’on entendit mon nom, je fus aussitôt invité à me

rendre à bord. Je passai là une demi-heure agréable, dans un cercle

d’aimables officiers, au milieu desquels se trouvait un beau-frère

de M. de Lesseps. J’appris également une bonne nouvelle : c’est

que le gouverneur de Saint-Louis m’avait envoyé un vapeur, qui se

trouvait à Saldé ; on ne s’attendait pas à ce que je descendisse

si vite le fleuve.

Nous continuâmes à ramer lentement tout le jour, en suivant

le fil de l’eau, et, après une nuit passée sans sommeil à

cause des moustiques, nous reprîmes notre descente le matin

du 20 novembre. Nous avions enfin derrière nous les villages

fouta, et devions arriver bientôt à Saldé, où le grand

vapeur nous attendait. Mais nous étions depuis peu en chemin, que

l’_Archimède_ arrivait au-devant de nous. Ce bateau, entièrement

vide, était spécialement destiné à me conduire à Saint-Louis. La

réception qu’on me fit à bord fut excellente.

Nous pûmes nous y installer commodément ; maintenant, nos peines

étaient complètement passées. Il y eut encore, il est vrai, une

scène désagréable au sujet de Hadj Ali ; le commandant du navire,

qui ne pouvait agir que d’après ses ordres, ne considérait que

moi comme le chef de l’expédition, et il avait mission de me

traiter en officier supérieur ; je pris donc seul mes repas avec le

commandant, comme c’est l’habitude sur les vaisseaux de guerre ;

mes gens durent au contraire vivre avec les sergents, les caporaux,

etc. Benitez trouva la chose toute naturelle, mais Hadj Ali s’écria

à diverses reprises : « Je suis prince » et ne put être réduit

au silence que par une injonction fort énergique.

Le commandant me fit alors une communication réjouissante : sur la

demande du ministère des Affaires étrangères de Berlin, transmise

par l’ambassade d’Allemagne à Paris, le gouverneur du Sénégal

avait été informé officiellement de mon arrivée et invité à

me donner tous les secours et tout l’appui nécessaires ; par là

je vis que mes lettres envoyées d’Araouan étaient arrivées en

Europe, car c’est de ce point que j’avais écrit à la Société

Africaine de Berlin, en la priant de faire des démarches pour moi.

Nous ne fîmes qu’un très court arrêt à Saldé. Le chef de toute

l’expédition du haut Sénégal était là, malade de la fièvre,

ayant près de lui le médecin en chef. Le commandant civil de Saldé

était alors M. Holl, le fils du Paul Holl que le siège de Médine

a rendu célèbre.

Le 21 novembre, à quatre heures de l’après-midi, nous atteignions

le grand et important poste de Podor, où l’on prit du charbon. Il

se trouvait là beaucoup de négociants de Saint-Louis, qui achetaient

des produits du pays. Podor possède un grand bâtiment de pierre,

spacieux, bien fortifié et une garnison assez forte ; de beaux

jardins et de grandes et belles chambres paraissent y rendre la vie

supportable, mais la chaleur est terrible et le climat malsain ;

je m’aperçus du premier inconvénient pendant les quelques heures

que j’y passai.

A Podor les bords du fleuve sont déjà peu élevés, et des deux

côtés s’étendent des plaines immenses ; vers le sud elles

se fondent dans les pays fertiles, au climat humide et chaud, de

l’intérieur du Sénégal ; vers le nord ce sont au contraire des

plaines ressemblant à des déserts, et que parcourent différentes

tribus arabes indépendantes, Trarza, Douaïch, etc. : à certaines

époques de l’année elles viennent dans le voisinage du poste

pour vendre de la gomme.

Podor, avec son grand fort, les jolies maisons des négociants

aisés et ses jardins, produit une impression agréable ; mais il

est malsain, comme tous les autres postes situés sur le Sénégal.

Quand l’_Archimède_ eut pris du charbon, nous continuâmes

notre route. Vers onze heures du soir nous nous arrêtions peu de

temps au poste de Daganar, et à trois heures du matin nous jetions

l’ancre à Richard-Toll (_toll_ signifie « jardin »), l’un

des plus anciens postes et qui se distingue par ses jolis jardins ;

nous y demeurâmes jusqu’au matin.

Le 22 novembre au soir nous entrions enfin dans Saint-Louis, le

chef-lieu du Sénégal.

Pendant les derniers jours j’avais été surpris du grand

nombre de crocodiles dans le fleuve ; du bateau on en voyait une

foule étendus sur la rive, et ils disparaissaient rapides comme

l’éclair quand une balle les avait frappés. L’un d’eux

traversa même très tranquillement le Sénégal devant nous, avec

un gros poisson dans la gueule. Il y a aussi des hippopotames,

mais ils sont peu nombreux. Je fus également surpris de voir,

en un point où le fleuve s’élargit, une quantité innombrable

de pélicans. L’eau en était littéralement couverte et, quand

le vapeur s’approchait en faisant fuir une partie de ces milliers

d’oiseaux, il se produisait un bruit analogue à celui d’un coup

de tonnerre lointain. Mes gens, qui ne les avaient pas vus, sautèrent

d’effroi sur le pont en entendant ce bruit formidable. La faune de

ces pays est très riche, et a été particulièrement étudiée par

des naturalistes français : les nombreux postes où sont stationnés

des médecins permettent d’obtenir facilement des collections

zoologiques et botaniques venant du Sénégal ; en temps de paix,

ces médecins ont peu à faire, et leur seule distraction est de

réunir des objets d’histoire naturelle.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 2 (de 2) · 第 21 / 29 段