onze heures seulement à une daya ; nos animaux, fatigués et
souffrant de la soif, pouvaient à peine avancer. Nous avons eu
auparavant à franchir une large fondrière fort désagréable,
où mon âne reste engagé, sans pouvoir avancer ni reculer, et
où il s’enfonce toujours davantage ; pour mon compte, je suis
entré aussi profondément dans l’eau vaseuse et je ne puis être
tiré de cette situation difficile qu’avec le secours de quelque
vigoureux Nègre. Le passage de cette fondrière nous a pris beaucoup
de temps, surtout pour la faire traverser par les bœufs. Au delà
s’élève une montagne isolée, haute d’environ cent mètres ;
auprès d’elle est une daya avec de l’eau potable : nous y passons
la nuit. La température n’est plus très élevée maintenant,
et pourtant notre voyage est déjà très fatigant ; nous aspirons
tous aux bâtiments du Sénégal, car nous sommes las des marches
à dos de chameau, d’âne, de cheval, de mulet ou de bœuf, que
nous avons toutes pratiquées pendant notre long voyage.
Le 24 octobre nous marchons de quatre heures à onze heures et demie
du matin ; nous nous arrêtons auprès d’une petite daya pour y
dresser les tentes ; à notre gauche courent un certain nombre de
chaînes de hauteurs, formées de schistes argileux foncés, comme
je puis m’en assurer en examinant quelques cours d’eau à sec ;
j’observe également beaucoup de latérite en cet endroit.
La différence de température entre le jour et la nuit est très
importante ici, et, quand nous nous levons le matin vers quatre
heures, nous tremblons tous de froid ; j’ai souvent peine à
quitter ma tente, bien chaude. Mais cette fraîcheur du matin
exerce peut-être une heureuse influence sur Benitez, car il se sent
insensiblement un peu mieux, quoiqu’il ait toujours très mauvaise
mine et qu’il soit bien faible.
Le 25 octobre nous avons encore une longue marche, de quatre
heures du matin à une heure de l’après-midi ; nous sommes alors
forcés de faire une halte, à cause de l’épuisement général
et quoique nous n’ayons pas d’eau au bivouac. On dit qu’il y
a une daya dans le voisinage : quelques hommes y sont envoyés pour
abreuver les animaux et en rapporter de l’eau. Après une longue
absence, ils reviennent avec plusieurs outres pleines. Kaddour
est aujourd’hui de nouveau malade ; il mange sans modération,
et, quand les vivres sont abondants, on ne peut l’en arracher ;
il tient plus à la quantité qu’à la qualité de sa nourriture,
et son estomac est souvent dérangé.
Nous nous trouvons toujours sur un plateau, dont la hauteur moyenne
atteint 300 mètres. Malgré le manque d’eau, le pays est très
boisé, mais d’ailleurs complètement désert. Les Foulani ne se
sont pas avancés si loin vers le sud-ouest, et les Fouta restent
volontiers dans le voisinage des lieux fortifiés de Nioro et de
Kouniakari, où ils trouvent plus aisément un abri après leurs
incursions. Foulbé aussi bien qu’Assouanik se plaignent amèrement
de la domination de ces Fouta ; à Bakouinit, où l’élément
arabe est fortement représenté parmi les Assouanik, on disait
très ouvertement qu’on verrait plus volontiers les Français
arriver dans le Kaarta et mettre fin à la domination fouta, que de
supporter plus longtemps les brigandages de ces Nègres.
Le 26 octobre nous avons encore une marche longue, mais intéressante,
de quatre à onze heures du matin et de trois à six heures du soir,
presque directement vers l’ouest. Au début le terrain est un peu
ondulé, puis il se couvre de collines, qui se changent enfin en
montagnes. Depuis que nous avons quitté la chaîne de l’Atlas,
nous n’avons pas encore vu de semblables accidents de terrain. Le
chemin suit des vallées profondes et étroites, dont les flancs
s’élèvent à plusieurs centaines de pieds ; des ravins profonds
et à berges verticales, remplis de grandes masses de roches roulées,
s’ouvrent de chaque côté dans les vallées principales ; mais pour
l’instant ils sont à sec. Vers quatre heures de l’après-midi
nous descendons du bord montagneux du plateau dans la plaine ; la
pente est très rapide. Devant nous s’étend une large vallée
plate, couverte de hautes herbes d’où sortent de loin en loin les
toits pointus d’un village : c’est déjà la vallée du Sénégal.
Ces montagnes bordières consistent surtout en couches très
faiblement inclinées de schiste argileux bleu, comme j’en ai
observé plusieurs fois ces derniers jours ; je remarque ensuite des
strates de grès et de schistes disposées verticalement et tombant
vers le sud ; il doit même y avoir là des formations éruptives
anciennes, car, parmi les cailloux roulés, je trouve souvent des
échantillons d’une roche de ce genre.
Nous avons donc atteint ici le bord sud du grand plateau, qui va
au nord jusqu’au Sahara ; mais, comme il est couvert partout de
sable et d’humus, la couche inférieure n’apparaît que sur
les berges de la vallée du Sénégal. Le bord de ce plateau est
divisé en une quantité de pics isolés et de chaînes montagneuses,
qui s’inclinent en pentes rapides vers le sud. La différence
d’altitude entre le plateau et la plaine du Sénégal dépasse
cent mètres.
Arrivés dans la vallée, nous nous dirigeons vers le plus proche
village et y passons la nuit.
Ce sont des nègres Assouanik, un peu mélangés d’Arabes et plutôt
de Fouta, qui habitent ici dans d’assez grands villages, dont les
maisons d’argile sont couvertes de toits élevés et pointus en
chaume. Celui où nous sommes est dans le voisinage d’une rivière,
qui coule d’ici vers le sud-ouest, dans la direction du Sénégal,
et se jette non loin de Médine.
Le 27 octobre nous partons à sept heures du matin. La rivière
s’est creusé dans le sol argileux un lit profond, enfermé entre
des murs verticaux ; par suite notre passage est très pénible et
très lent. Ce n’est qu’avec beaucoup de précautions qu’on
fait descendre par chaque animal la berge escarpée et glissante et
qu’on lui fait remonter ensuite la rive opposée. Enfin, lorsque
toute notre nombreuse caravane a passé la rivière, nous continuons
vers le sud-ouest, à travers une plaine couverte d’herbes hautes de
dix à douze pieds ; c’est une marche désagréable. Les herbes se
referment au-dessus de la tête des cavaliers, tant elles sont hautes
et épaisses ; chacun doit emboîter exactement le pas de celui qui
précède, afin de ne pas s’égarer ; il existe, il est vrai, des
sentiers de piétons, faiblement tracés, mais il est difficile de
les suivre. Vers dix heures et demie nous arrivons dans un village
situé au milieu de vastes champs de maïs, de cannes à sucre et
de sorgho. Ici la moisson n’a pas encore lieu, et même le grain
est encore loin d’être mûr. Du reste la culture des champs est
très régulière et fort bien entendue ; pour la première fois,
je trouve ici le cotonnier en rapport ; l’arachide est cultivée
également en grandes masses. Au contraire on ne voit pas beaucoup
de bétail ; la population paraît se livrer surtout à la culture.
La végétation est généralement riche et tout autre que sur le
plateau ; la température est également plus élevée ; nous trouvons
déjà ici le climat humide et chaud des vallées des tropiques ;
sur la hauteur domine l’air sec des plateaux à moitié déserts
du sud du Sahara, certainement plus sain que l’atmosphère de
serre chaude du pays où nous sommes. Nous remarquons des palmiers
à éventail ; la forêt est plus épaisse ; les herbes géantes
deviennent un fouillis impénétrable : bref, tout annonce une autre
région. Vers midi nous faisons halte auprès d’un second village,
également habité par des Assouanik ; il se trouve au point où la
vallée, assez étroite et limitée des deux côtés par une chaîne
de montagnes, s’élargit en une vaste plaine et laisse passage à
une rivière.
Nous faisons halte sur ce point, et y passons tout le jour
suivant. Les Marocains le désirant, je ne puis m’y opposer, car
Hadj Ali ne fait que ce qui est agréable à ses amis. Nous avons
de nouveau à ce propos des discussions, dans lesquelles je traite
de brigands ces marchands d’esclaves. L’irritation de Hadj Ali,
en m’entendant traiter ainsi des saints, des chourafa, est sans
borne ; mais la colère de mon compagnon me laisse tout à fait froid,
car sous peu de jours nous atteindrons les postes français.
Le 29 octobre nous reprenons la marche vers Kouniakari ; nous
partons à sept heures, et faisons halte dès dix heures près
d’un village : à notre grand étonnement il est habité par des
Arabes purs, les Oulad Chrouisi, originaires du Hodh et qui se sont
fixés ici. La joie de Hadj Ali et des Marocains est grande quand
ils rencontrent des compatriotes.
Nous sommes depuis un certain temps en cet endroit, quand tout à
coup un cavalier se présente de la part du cheikh Bachirou afin
de nous conduire à Kouniakari. Il a craint sans doute que nous
ne lui échappions, pour gagner directement Médine, qui est dans
son voisinage. Ces chefs fouta ont dû être toujours exactement
informés, par des messagers, de la direction que je prenais ; il
semble que, dès mon départ de Bakouinit, j’aie été toujours
surveillé et qu’on ait informé de toutes mes démarches les
frères d’Ahmadou.
Kouniakari est aussi une localité importante, habitée surtout par
des Fouta. A notre arrivée nous sommes conduits à la kasba : c’est
un château fort, entouré de quatre hautes murailles de pierre,
où nous sommes reçus par le cheikh Bachirou. On a évidemment fait
de grands préparatifs pour m’imposer, et toute la force armée
de l’endroit a dû être réunie.
Nous ne traversons pas moins de cinq cours ; dans chacun des étroits
passages qui les séparent se trouvent cinquante soldats, debout ou
couchés, bien armés et chargés d’éloigner tout importun. Ces
gens sont en guenilles, mais je ne doute pas qu’ils ne soient
des guerriers braves et dangereux. Bachirou a déployé cette pompe
pour que je pusse parler aux Français de son imposante force armée
et de sa citadelle, qui est considérée comme imprenable. Enfin,
après avoir dépassé les grandes cours avec leurs soldats, nous
arrivons dans une dernière, plus petite, où le cheikh Bachirou, le
fils du redouté Hadj Omar, est assis sur un tapis et nous souhaite la
bienvenue avec un calme plein de noblesse. Il est encore jeune, a peu
de barbe, le visage de couleur foncée, et porte le bonnet de linge
blanc en usage ici, ainsi qu’une toba de couleur sombre. A côté
de lui sont accroupis quelques fidèles. Il parle et comprend assez
bien l’arabe, et ce n’est que par exception que des assistants
doivent lui donner des explications. Il s’informe de notre voyage
et écoute nos récits avec une indifférence feinte. Le cheikh a une
expression de physionomie quelque peu altière et arrogante, et en
même temps un certain éclair sombre dans les yeux, qui annonce de
l’énergie et un manque de scrupules dans les moyens d’atteindre
son but. Il est évident que ces Fouta constituent aujourd’hui un
peuple important, et que les descendants de Hadj Omar poursuivent
systématiquement l’exécution de ses plans. Ils veulent parvenir
à la domination des pays situés entre le Sénégal et le Niger,
comme le père de Hadj Omar l’a déjà ambitionnée ; c’est à
Ségou que se réunissent tous les fils de leur politique ; le pays
de Kaarta avec Nioro et Kouniakari est pour eux un poste avancé,
qui leur sert à inquiéter les Français et à les empêcher de
parvenir à Timbouctou en tournant Ségou.
L’audience ne fut pas longue, et après un quart d’heure
j’étais libéré. La circonstance que nous avions été reçus
par Bachirou contribua, dans tous les cas, à rendre le peuple moins
importun et moins grossier dans son attitude qu’à Nioro. On nous
laissa en paix et même on nous conduisit dans une grande maison,
très jolie, construite en argile, et qui appartenait à un homme du
nom de Ledi. Il paraissait être paisible et rangé, et me présenta
un certificat attestant que Paul Soleillet, en l’année 1878,
s’était arrêté à Kouniakari pendant son voyage à Ségou et
avait habité chez lui.
Outre les Fouta, il y a ici beaucoup de Nègres assouanik, tandis
que les Arabes sont moins nombreux. Nous passons toute la journée
dans une tranquillité complète, et l’on ne nous importune
pas davantage. Hadj Ali prétendant que Bachirou a réclamé des
présents, je remets à mon compagnon mon dernier anneau d’or de
Timbouctou, ainsi qu’un vêtement brodé. Je n’ai jamais su si
ces objets étaient parvenus dans les mains du cheikh et comment
ils y étaient arrivés ; cela m’était d’ailleurs indifférent,
le principal fut que Bachirou me fit dire que nous pourrions partir
le jour suivant.
J’ai donc ainsi échappé à ces deux cheikhs redoutés, sans
qu’ils m’aient trop molesté. Bachirou a été certainement
informé par Aguib qu’il n’y a plus rien à prendre dans mon
bagage ; c’est pour ce motif qu’il renonce à le faire examiner ;
quant à Aguib, il n’a agi que d’après les ordres de son frère
aîné de Ségou, et a dû lui envoyer au moins mon fusil. Il a mieux
valu que je visite ces deux villes, au lieu de les avoir tournées,
comme j’en avais d’abord eu l’intention ; malgré tout on nous
aurait trouvés, et nous nous eussions attiré ainsi des aventures
fort désagréables.
Ce fut pourtant avec un véritable allègement que nous quittâmes,
le soir du 31 octobre, Kouniakari et le pays des Fouta. Mes guides
foulbé et les Marocains me félicitèrent au sujet du succès
de mon voyage, car Médine n’est qu’à une courte distance,
et le chemin était parfaitement sûr pour une caravane nombreuse
comme la nôtre. Nous marchâmes vers le sud-ouest, pour nous
arrêter après quelques heures. Dans les environs de Kouniakari
sont de nombreux villages, dont les habitants fouta et assouanik
s’occupent beaucoup de leurs champs. Ils cultivent le sorgho et
le maïs en grandes quantités, ainsi que l’arachide, que l’on
vend aux factoreries du Sénégal.
Le matin suivant, 1er novembre, nous partions de bonne heure. Vers
midi quelques hommes vinrent au-devant de nous, porteurs d’un grand
sac et de lettres destinées à un voyageur chrétien se trouvant
à Kouniakari ou à Nioro. Le messager avait pour mission de nous
découvrir et au besoin d’aller jusqu’à Nioro ; il fut donc
étonné de nous rencontrer sitôt. Notre joie fut naturellement
grande ; l’homme venait du poste militaire de Médine, et la lettre
contenait les lignes suivantes :
« De la part des officiers du poste de Médine, au voyageur annoncé
dans les environs, en attendant qu’ils aient le plaisir de le voir
au poste. » Mais le sac avait un précieux contenu ; on en sortit :
d’abord quelques bouteilles de vin, rouge et blanc, et d’autres
de bière de Marseille ; puis, du pain de froment tout frais, aliment
dont nous étions privés depuis longtemps ; des conserves de tout
genre dans des boîtes de fer-blanc ; des fruits en bocaux, etc.,
etc., de sorte que même Hadj Ali ne put réprimer sa joie et que
les traits pâles et maladifs de Benitez s’animèrent.
Aussitôt que nous trouvâmes un endroit favorable, nous fîmes halte,
renonçant à arriver le jour même à Médine et consacrant tout
notre intérêt à l’aimable envoi des officiers français. Nous
dressâmes nos tentes _pour la dernière fois_, car le lendemain
nous serions au fort et y dormirions dans des lits ; pour mon
compte, je me débarrassai de tout mon costume arabe, qui était peu
compliqué, car il consistait en une chemise, un pantalon de toile,
une djellaba de laine blanche du Maroc, des pantoufles en cuir, une
pièce d’étoffe blanche enroulée autour de ma tête et enfin
le chapeau que le kahia de Timbouctou m’avait donné. Je mis au
jour mon costume européen, mais je me trouvai extrêmement mal à
mon aise dans mes bottes étroites et mes vêtements étriqués ;
les Marocains et les Nègres furent extraordinairement surpris de
me voir accoutré de la sorte, et mon apparition provoqua chez eux
une gaieté bruyante.
Nous passâmes là une soirée agréable et je fus très heureux
de voir Benitez, lui aussi, se sentir assez bien pour goûter
aux friandises françaises, quoique en quantité modérée. Il
avait terriblement souffert, physiquement ainsi que moralement,
et n’était pas absolument hors de danger ; j’espérais, avec
l’aide des médecins et d’une nourriture rationnelle, pouvoir
bientôt le remettre sur pied.
Les chefs de la caravane d’esclaves ont exprimé aujourd’hui le
désir de voyager avec moi de Saint-Louis au Maroc par un vapeur,
tandis que leurs serviteurs et leurs esclaves suivraient la côte ;
ils ne peuvent pénétrer avec ces derniers sur la rive gauche du
Sénégal, car ceux-ci seraient libres aussitôt : ils sont donc
forcés de s’établir quelque part dans le voisinage du fleuve. Plus
tard du reste ces gens ont renoncé à leur nouveau plan et se sont
rendus directement au Maroc par le désert, avec le butin qu’ils
ramenaient du Soudan.
Nous partons dès trois heures dans la nuit du 1er au 2 novembre, et
marchons rapidement à travers la vallée très boisée du fleuve. Mon
âne de Timbouctou, qui m’a porté constamment jusque-là, ne
peut aller plus loin et je suis forcé de me résigner pendant le
dernier jour à monter sur un bœuf. Le matin, vers huit heures,
nous apercevons pour la première fois les toits couverts de tuiles
du fort de Médine ; mes compagnons s’approchent rayonnants de joie
et me montrent le fort, situé sur une hauteur qui domine le village
de l’autre côté du fleuve. Nous respirons tous plus facilement,
remerciant la destinée amie qui nous a préservés de tant de
dangers. Bientôt nous atteignons la haute berge du Sénégal : il
forme, un peu au-dessus de Médine, à Felou, une chute écumante,
et les bateaux à vapeur ne peuvent remonter plus loin. De la
rive opposée se détachent alors quelques larges barques et nous
reconnaissons un Européen : c’est le médecin de la marine de la
station de Médine, M. Roussin, qui nous souhaite la bienvenue de
la manière la plus amicale, et nous invite, au nom du commandant de
place, alors légèrement malade, M. le lieutenant Pol, à descendre
dans le fort français : ce que je fais naturellement avec plaisir.
Nous disons adieu aux marchands d’esclaves marocains, et nous nous
laissons transporter au delà du fleuve avec le Foulbé qui nous a
accompagnés depuis Kamedigo. Cet homme trouve à se loger dans le
village ; tandis que des chambres nous ont été préparées dans les
bâtiments du fort même ; j’y passe quelques jours agréables en
compagnie de deux aimables officiers, ainsi que du médecin. Avec
mon arrivée à Médine, ma véritable exploration avait atteint
heureusement sa fin.
_Médine et mon voyage par eau jusqu’à Saint-Louis._ — A peine
arrivé à Médine, je télégraphiai au gouverneur de Saint-Louis
mon heureuse arrivée ; ce dernier envoya lui-même un télégramme
officiel à la Société de Géographie de Paris, de sorte que
l’issue favorable de mon voyage était connue en Europe avant le
milieu de novembre.
Les six jours de notre passage à Médine furent pour nous très
agréables, sauf peut-être que Hadj Ali se sentit légèrement
effacé et trop peu traité comme un « prince » ; il réclamait en
effet ce titre, mais il reconnut plus tard que sa prétention au sang
princier n’était pas acceptée avec le sérieux nécessaire chez
les Français. L’état de Benitez s’améliorait ; il trouvait
là du repos et des soins médicaux, et de plus il était délivré
de la terreur avec laquelle dans les derniers temps il avait joué
son rôle de Mahométan.
[Illustration : Chute de Felou, près de Médine (haut Sénégal). —
Limite de la navigation à vapeur.]
La réception et l’hospitalité que je trouvai à Médine, et plus
tard aussi en d’autres endroits du Sénégal, furent extrêmement
gracieuses et cordiales ; la bonne alimentation, la vie calme et
l’absence de ces émotions constantes qui, pendant mon voyage,
à la suite des dangers menaçants de divers côtés, avaient rendu
absolument impossible la conservation de notre santé, toutes ces
causes eurent pour résultat de nous rendre visiblement des forces,
même à Benitez. Il est vrai qu’il fallait gagner, aussi vite
que possible, la côte, car ces forts situés le long de la rive
gauche du Sénégal sont tous placés en des points très malsains,
et un grand nombre d’hommes blancs de leurs garnisons souffrent
toujours de la fièvre. Aussi sont-elles composées relativement
de peu de soldats européens, mais au contraire d’un nombre
considérable de tirailleurs sénégalais et de spahis. Pendant mon
séjour Médine n’avait que vingt soldats blancs, dont beaucoup
étaient malades ; il est vrai que l’on était précisément
sur le point d’entreprendre une expédition vers l’intérieur,
et l’arrivée de la colonne était attendue à tout moment.
Les Français ont su se créer dans les tirailleurs sénégalais une
troupe très utile et même complètement indispensable là-bas ;
ce sont en grande partie d’anciens esclaves, que leurs maîtres
remettent aux Français. La marche suivie pour l’acceptation
de ces mercenaires est la suivante. Un Foulbé, un Arabe, un Fouta
quelconque, ou tout autre, a besoin d’argent et veut se débarrasser
de quelques-uns de ses esclaves. Il va avec eux au poste le plus
voisin ; aussitôt qu’ils touchent la rive gauche du Sénégal,
par cela même ils sont libres. On examine au poste les hommes ainsi
présentés, et, quand ils sont reconnus aptes au service, ils peuvent
s’engager comme tirailleurs pour une durée de six ans. Pendant ce
temps ils reçoivent la solde, la nourriture, un uniforme et sont
considérés en général comme des soldats français ; en outre,
au moment de leur engagement, ils reçoivent quelques centaines de
francs. Cette prime n’arrive jamais dans les mains de l’ancien
esclave : son maître s’en empare tout simplement. Pourtant cette
institution est excellente. Grâce à elle les Français réunissent
beaucoup d’hommes, dont on tire un bon parti et qui, aussitôt
après leur temps de service, sont en état, par ce qu’ils savent
de la langue et par d’autres connaissances utiles, de trouver plus
tard à vivre d’une manière régulière ; les administrateurs du
pays obtiennent ainsi plus de résultats que les missionnaires ne
cherchent à en atteindre par d’autres moyens ; ils ont en outre
l’avantage de se créer une bonne troupe, habituée au climat.
Le Foulbé qui nous avait suivis de Kamedigo à Médine remit, lui
aussi, ses esclaves aux Français et accapara leur prime. Je l’avais
engagé à m’accompagner et à me louer des bœufs de charge, mais
sans pouvoir le payer d’avance. A Médine je reçus à crédit les
pièces d’étoffe nécessaires ; en outre je donnai à cet homme,
qui nous avait rendu des services sérieux, une quantité de petits
objets pris parmi les ustensiles de voyage, et dont il fut très
content, de sorte que nous nous séparâmes bons amis.
Déjà pendant ma route à Nioro j’avais appris qu’une grande
activité régnait à ce moment sur le Sénégal, en raison de
préparatifs militaires ; les marchands d’esclaves marocains qui
venaient de Ségou me contèrent que les Français avaient une
guerre avec les Prussiens ! Quant à savoir à quoi serviraient
les transports de troupes dans le haut Sénégal, ils ne pouvaient
l’expliquer.
Le fort de Médine consiste en un bâtiment de pierre, fortement
organisé pour la défense, placé sur la haute berge du Sénégal,
et entouré de murs : dans l’espace qu’ils enferment se
trouvent en outre un certain nombre de bâtiments accessoires,
de baraquements pour les malades, de magasins de munitions et de
vivres, etc. Ces derniers sont précisément aujourd’hui combles
d’approvisionnements, car la colonne expéditionnaire doit se
pourvoir ici. Le bâtiment principal, haut d’un étage, est entouré
d’un passage couvert bien aéré et dont le toit est supporté
par des colonnes ; il ne renferme en outre que cinq ou six petites
pièces pour les officiers et le médecin. La situation élevée du
fort lui fait dominer un cercle assez étendu, et avec l’aide de
ses canons il pourrait se défendre longtemps contre les attaques des
Nègres. Au-dessous, sur le fleuve, se trouve le bourg de Médine,
habité à l’origine par des Kassonké, auxquels se sont joints
maintenant des gens d’autres peuplades du voisinage. Tous vivent
sur un bon pied avec les Français, qui trouvent en eux des alliés
contre la population fouta, toujours inquiète et hostile.
Une inscription placée sur la porte du fort de Médine rappelle un
épisode dans lequel son commandant d’alors, Paul Holl, joua un
grand rôle. Le fort eut à supporter en 1857 un siège de Hadj Omar,
que j’ai plusieurs fois nommé, et Paul Holl, avec sa petite troupe
d’Européens, montra là une résolution, une persévérance et
une habileté rares.