Le matin suivant, nous partons à quatre heures, pour arriver vers

onze heures seulement à une daya ; nos animaux, fatigués et

souffrant de la soif, pouvaient à peine avancer. Nous avons eu

auparavant à franchir une large fondrière fort désagréable,

où mon âne reste engagé, sans pouvoir avancer ni reculer, et

où il s’enfonce toujours davantage ; pour mon compte, je suis

entré aussi profondément dans l’eau vaseuse et je ne puis être

tiré de cette situation difficile qu’avec le secours de quelque

vigoureux Nègre. Le passage de cette fondrière nous a pris beaucoup

de temps, surtout pour la faire traverser par les bœufs. Au delà

s’élève une montagne isolée, haute d’environ cent mètres ;

auprès d’elle est une daya avec de l’eau potable : nous y passons

la nuit. La température n’est plus très élevée maintenant,

et pourtant notre voyage est déjà très fatigant ; nous aspirons

tous aux bâtiments du Sénégal, car nous sommes las des marches

à dos de chameau, d’âne, de cheval, de mulet ou de bœuf, que

nous avons toutes pratiquées pendant notre long voyage.

Le 24 octobre nous marchons de quatre heures à onze heures et demie

du matin ; nous nous arrêtons auprès d’une petite daya pour y

dresser les tentes ; à notre gauche courent un certain nombre de

chaînes de hauteurs, formées de schistes argileux foncés, comme

je puis m’en assurer en examinant quelques cours d’eau à sec ;

j’observe également beaucoup de latérite en cet endroit.

La différence de température entre le jour et la nuit est très

importante ici, et, quand nous nous levons le matin vers quatre

heures, nous tremblons tous de froid ; j’ai souvent peine à

quitter ma tente, bien chaude. Mais cette fraîcheur du matin

exerce peut-être une heureuse influence sur Benitez, car il se sent

insensiblement un peu mieux, quoiqu’il ait toujours très mauvaise

mine et qu’il soit bien faible.

Le 25 octobre nous avons encore une longue marche, de quatre

heures du matin à une heure de l’après-midi ; nous sommes alors

forcés de faire une halte, à cause de l’épuisement général

et quoique nous n’ayons pas d’eau au bivouac. On dit qu’il y

a une daya dans le voisinage : quelques hommes y sont envoyés pour

abreuver les animaux et en rapporter de l’eau. Après une longue

absence, ils reviennent avec plusieurs outres pleines. Kaddour

est aujourd’hui de nouveau malade ; il mange sans modération,

et, quand les vivres sont abondants, on ne peut l’en arracher ;

il tient plus à la quantité qu’à la qualité de sa nourriture,

et son estomac est souvent dérangé.

Nous nous trouvons toujours sur un plateau, dont la hauteur moyenne

atteint 300 mètres. Malgré le manque d’eau, le pays est très

boisé, mais d’ailleurs complètement désert. Les Foulani ne se

sont pas avancés si loin vers le sud-ouest, et les Fouta restent

volontiers dans le voisinage des lieux fortifiés de Nioro et de

Kouniakari, où ils trouvent plus aisément un abri après leurs

incursions. Foulbé aussi bien qu’Assouanik se plaignent amèrement

de la domination de ces Fouta ; à Bakouinit, où l’élément

arabe est fortement représenté parmi les Assouanik, on disait

très ouvertement qu’on verrait plus volontiers les Français

arriver dans le Kaarta et mettre fin à la domination fouta, que de

supporter plus longtemps les brigandages de ces Nègres.

Le 26 octobre nous avons encore une marche longue, mais intéressante,

de quatre à onze heures du matin et de trois à six heures du soir,

presque directement vers l’ouest. Au début le terrain est un peu

ondulé, puis il se couvre de collines, qui se changent enfin en

montagnes. Depuis que nous avons quitté la chaîne de l’Atlas,

nous n’avons pas encore vu de semblables accidents de terrain. Le

chemin suit des vallées profondes et étroites, dont les flancs

s’élèvent à plusieurs centaines de pieds ; des ravins profonds

et à berges verticales, remplis de grandes masses de roches roulées,

s’ouvrent de chaque côté dans les vallées principales ; mais pour

l’instant ils sont à sec. Vers quatre heures de l’après-midi

nous descendons du bord montagneux du plateau dans la plaine ; la

pente est très rapide. Devant nous s’étend une large vallée

plate, couverte de hautes herbes d’où sortent de loin en loin les

toits pointus d’un village : c’est déjà la vallée du Sénégal.

Ces montagnes bordières consistent surtout en couches très

faiblement inclinées de schiste argileux bleu, comme j’en ai

observé plusieurs fois ces derniers jours ; je remarque ensuite des

strates de grès et de schistes disposées verticalement et tombant

vers le sud ; il doit même y avoir là des formations éruptives

anciennes, car, parmi les cailloux roulés, je trouve souvent des

échantillons d’une roche de ce genre.

Nous avons donc atteint ici le bord sud du grand plateau, qui va

au nord jusqu’au Sahara ; mais, comme il est couvert partout de

sable et d’humus, la couche inférieure n’apparaît que sur

les berges de la vallée du Sénégal. Le bord de ce plateau est

divisé en une quantité de pics isolés et de chaînes montagneuses,

qui s’inclinent en pentes rapides vers le sud. La différence

d’altitude entre le plateau et la plaine du Sénégal dépasse

cent mètres.

Arrivés dans la vallée, nous nous dirigeons vers le plus proche

village et y passons la nuit.

Ce sont des nègres Assouanik, un peu mélangés d’Arabes et plutôt

de Fouta, qui habitent ici dans d’assez grands villages, dont les

maisons d’argile sont couvertes de toits élevés et pointus en

chaume. Celui où nous sommes est dans le voisinage d’une rivière,

qui coule d’ici vers le sud-ouest, dans la direction du Sénégal,

et se jette non loin de Médine.

Le 27 octobre nous partons à sept heures du matin. La rivière

s’est creusé dans le sol argileux un lit profond, enfermé entre

des murs verticaux ; par suite notre passage est très pénible et

très lent. Ce n’est qu’avec beaucoup de précautions qu’on

fait descendre par chaque animal la berge escarpée et glissante et

qu’on lui fait remonter ensuite la rive opposée. Enfin, lorsque

toute notre nombreuse caravane a passé la rivière, nous continuons

vers le sud-ouest, à travers une plaine couverte d’herbes hautes de

dix à douze pieds ; c’est une marche désagréable. Les herbes se

referment au-dessus de la tête des cavaliers, tant elles sont hautes

et épaisses ; chacun doit emboîter exactement le pas de celui qui

précède, afin de ne pas s’égarer ; il existe, il est vrai, des

sentiers de piétons, faiblement tracés, mais il est difficile de

les suivre. Vers dix heures et demie nous arrivons dans un village

situé au milieu de vastes champs de maïs, de cannes à sucre et

de sorgho. Ici la moisson n’a pas encore lieu, et même le grain

est encore loin d’être mûr. Du reste la culture des champs est

très régulière et fort bien entendue ; pour la première fois,

je trouve ici le cotonnier en rapport ; l’arachide est cultivée

également en grandes masses. Au contraire on ne voit pas beaucoup

de bétail ; la population paraît se livrer surtout à la culture.

La végétation est généralement riche et tout autre que sur le

plateau ; la température est également plus élevée ; nous trouvons

déjà ici le climat humide et chaud des vallées des tropiques ;

sur la hauteur domine l’air sec des plateaux à moitié déserts

du sud du Sahara, certainement plus sain que l’atmosphère de

serre chaude du pays où nous sommes. Nous remarquons des palmiers

à éventail ; la forêt est plus épaisse ; les herbes géantes

deviennent un fouillis impénétrable : bref, tout annonce une autre

région. Vers midi nous faisons halte auprès d’un second village,

également habité par des Assouanik ; il se trouve au point où la

vallée, assez étroite et limitée des deux côtés par une chaîne

de montagnes, s’élargit en une vaste plaine et laisse passage à

une rivière.

Nous faisons halte sur ce point, et y passons tout le jour

suivant. Les Marocains le désirant, je ne puis m’y opposer, car

Hadj Ali ne fait que ce qui est agréable à ses amis. Nous avons

de nouveau à ce propos des discussions, dans lesquelles je traite

de brigands ces marchands d’esclaves. L’irritation de Hadj Ali,

en m’entendant traiter ainsi des saints, des chourafa, est sans

borne ; mais la colère de mon compagnon me laisse tout à fait froid,

car sous peu de jours nous atteindrons les postes français.

Le 29 octobre nous reprenons la marche vers Kouniakari ; nous

partons à sept heures, et faisons halte dès dix heures près

d’un village : à notre grand étonnement il est habité par des

Arabes purs, les Oulad Chrouisi, originaires du Hodh et qui se sont

fixés ici. La joie de Hadj Ali et des Marocains est grande quand

ils rencontrent des compatriotes.

Nous sommes depuis un certain temps en cet endroit, quand tout à

coup un cavalier se présente de la part du cheikh Bachirou afin

de nous conduire à Kouniakari. Il a craint sans doute que nous

ne lui échappions, pour gagner directement Médine, qui est dans

son voisinage. Ces chefs fouta ont dû être toujours exactement

informés, par des messagers, de la direction que je prenais ; il

semble que, dès mon départ de Bakouinit, j’aie été toujours

surveillé et qu’on ait informé de toutes mes démarches les

frères d’Ahmadou.

Kouniakari est aussi une localité importante, habitée surtout par

des Fouta. A notre arrivée nous sommes conduits à la kasba : c’est

un château fort, entouré de quatre hautes murailles de pierre,

où nous sommes reçus par le cheikh Bachirou. On a évidemment fait

de grands préparatifs pour m’imposer, et toute la force armée

de l’endroit a dû être réunie.

Nous ne traversons pas moins de cinq cours ; dans chacun des étroits

passages qui les séparent se trouvent cinquante soldats, debout ou

couchés, bien armés et chargés d’éloigner tout importun. Ces

gens sont en guenilles, mais je ne doute pas qu’ils ne soient

des guerriers braves et dangereux. Bachirou a déployé cette pompe

pour que je pusse parler aux Français de son imposante force armée

et de sa citadelle, qui est considérée comme imprenable. Enfin,

après avoir dépassé les grandes cours avec leurs soldats, nous

arrivons dans une dernière, plus petite, où le cheikh Bachirou, le

fils du redouté Hadj Omar, est assis sur un tapis et nous souhaite la

bienvenue avec un calme plein de noblesse. Il est encore jeune, a peu

de barbe, le visage de couleur foncée, et porte le bonnet de linge

blanc en usage ici, ainsi qu’une toba de couleur sombre. A côté

de lui sont accroupis quelques fidèles. Il parle et comprend assez

bien l’arabe, et ce n’est que par exception que des assistants

doivent lui donner des explications. Il s’informe de notre voyage

et écoute nos récits avec une indifférence feinte. Le cheikh a une

expression de physionomie quelque peu altière et arrogante, et en

même temps un certain éclair sombre dans les yeux, qui annonce de

l’énergie et un manque de scrupules dans les moyens d’atteindre

son but. Il est évident que ces Fouta constituent aujourd’hui un

peuple important, et que les descendants de Hadj Omar poursuivent

systématiquement l’exécution de ses plans. Ils veulent parvenir

à la domination des pays situés entre le Sénégal et le Niger,

comme le père de Hadj Omar l’a déjà ambitionnée ; c’est à

Ségou que se réunissent tous les fils de leur politique ; le pays

de Kaarta avec Nioro et Kouniakari est pour eux un poste avancé,

qui leur sert à inquiéter les Français et à les empêcher de

parvenir à Timbouctou en tournant Ségou.

L’audience ne fut pas longue, et après un quart d’heure

j’étais libéré. La circonstance que nous avions été reçus

par Bachirou contribua, dans tous les cas, à rendre le peuple moins

importun et moins grossier dans son attitude qu’à Nioro. On nous

laissa en paix et même on nous conduisit dans une grande maison,

très jolie, construite en argile, et qui appartenait à un homme du

nom de Ledi. Il paraissait être paisible et rangé, et me présenta

un certificat attestant que Paul Soleillet, en l’année 1878,

s’était arrêté à Kouniakari pendant son voyage à Ségou et

avait habité chez lui.

Outre les Fouta, il y a ici beaucoup de Nègres assouanik, tandis

que les Arabes sont moins nombreux. Nous passons toute la journée

dans une tranquillité complète, et l’on ne nous importune

pas davantage. Hadj Ali prétendant que Bachirou a réclamé des

présents, je remets à mon compagnon mon dernier anneau d’or de

Timbouctou, ainsi qu’un vêtement brodé. Je n’ai jamais su si

ces objets étaient parvenus dans les mains du cheikh et comment

ils y étaient arrivés ; cela m’était d’ailleurs indifférent,

le principal fut que Bachirou me fit dire que nous pourrions partir

le jour suivant.

J’ai donc ainsi échappé à ces deux cheikhs redoutés, sans

qu’ils m’aient trop molesté. Bachirou a été certainement

informé par Aguib qu’il n’y a plus rien à prendre dans mon

bagage ; c’est pour ce motif qu’il renonce à le faire examiner ;

quant à Aguib, il n’a agi que d’après les ordres de son frère

aîné de Ségou, et a dû lui envoyer au moins mon fusil. Il a mieux

valu que je visite ces deux villes, au lieu de les avoir tournées,

comme j’en avais d’abord eu l’intention ; malgré tout on nous

aurait trouvés, et nous nous eussions attiré ainsi des aventures

fort désagréables.

Ce fut pourtant avec un véritable allègement que nous quittâmes,

le soir du 31 octobre, Kouniakari et le pays des Fouta. Mes guides

foulbé et les Marocains me félicitèrent au sujet du succès

de mon voyage, car Médine n’est qu’à une courte distance,

et le chemin était parfaitement sûr pour une caravane nombreuse

comme la nôtre. Nous marchâmes vers le sud-ouest, pour nous

arrêter après quelques heures. Dans les environs de Kouniakari

sont de nombreux villages, dont les habitants fouta et assouanik

s’occupent beaucoup de leurs champs. Ils cultivent le sorgho et

le maïs en grandes quantités, ainsi que l’arachide, que l’on

vend aux factoreries du Sénégal.

Le matin suivant, 1er novembre, nous partions de bonne heure. Vers

midi quelques hommes vinrent au-devant de nous, porteurs d’un grand

sac et de lettres destinées à un voyageur chrétien se trouvant

à Kouniakari ou à Nioro. Le messager avait pour mission de nous

découvrir et au besoin d’aller jusqu’à Nioro ; il fut donc

étonné de nous rencontrer sitôt. Notre joie fut naturellement

grande ; l’homme venait du poste militaire de Médine, et la lettre

contenait les lignes suivantes :

« De la part des officiers du poste de Médine, au voyageur annoncé

dans les environs, en attendant qu’ils aient le plaisir de le voir

au poste. » Mais le sac avait un précieux contenu ; on en sortit :

d’abord quelques bouteilles de vin, rouge et blanc, et d’autres

de bière de Marseille ; puis, du pain de froment tout frais, aliment

dont nous étions privés depuis longtemps ; des conserves de tout

genre dans des boîtes de fer-blanc ; des fruits en bocaux, etc.,

etc., de sorte que même Hadj Ali ne put réprimer sa joie et que

les traits pâles et maladifs de Benitez s’animèrent.

Aussitôt que nous trouvâmes un endroit favorable, nous fîmes halte,

renonçant à arriver le jour même à Médine et consacrant tout

notre intérêt à l’aimable envoi des officiers français. Nous

dressâmes nos tentes _pour la dernière fois_, car le lendemain

nous serions au fort et y dormirions dans des lits ; pour mon

compte, je me débarrassai de tout mon costume arabe, qui était peu

compliqué, car il consistait en une chemise, un pantalon de toile,

une djellaba de laine blanche du Maroc, des pantoufles en cuir, une

pièce d’étoffe blanche enroulée autour de ma tête et enfin

le chapeau que le kahia de Timbouctou m’avait donné. Je mis au

jour mon costume européen, mais je me trouvai extrêmement mal à

mon aise dans mes bottes étroites et mes vêtements étriqués ;

les Marocains et les Nègres furent extraordinairement surpris de

me voir accoutré de la sorte, et mon apparition provoqua chez eux

une gaieté bruyante.

Nous passâmes là une soirée agréable et je fus très heureux

de voir Benitez, lui aussi, se sentir assez bien pour goûter

aux friandises françaises, quoique en quantité modérée. Il

avait terriblement souffert, physiquement ainsi que moralement,

et n’était pas absolument hors de danger ; j’espérais, avec

l’aide des médecins et d’une nourriture rationnelle, pouvoir

bientôt le remettre sur pied.

Les chefs de la caravane d’esclaves ont exprimé aujourd’hui le

désir de voyager avec moi de Saint-Louis au Maroc par un vapeur,

tandis que leurs serviteurs et leurs esclaves suivraient la côte ;

ils ne peuvent pénétrer avec ces derniers sur la rive gauche du

Sénégal, car ceux-ci seraient libres aussitôt : ils sont donc

forcés de s’établir quelque part dans le voisinage du fleuve. Plus

tard du reste ces gens ont renoncé à leur nouveau plan et se sont

rendus directement au Maroc par le désert, avec le butin qu’ils

ramenaient du Soudan.

Nous partons dès trois heures dans la nuit du 1er au 2 novembre, et

marchons rapidement à travers la vallée très boisée du fleuve. Mon

âne de Timbouctou, qui m’a porté constamment jusque-là, ne

peut aller plus loin et je suis forcé de me résigner pendant le

dernier jour à monter sur un bœuf. Le matin, vers huit heures,

nous apercevons pour la première fois les toits couverts de tuiles

du fort de Médine ; mes compagnons s’approchent rayonnants de joie

et me montrent le fort, situé sur une hauteur qui domine le village

de l’autre côté du fleuve. Nous respirons tous plus facilement,

remerciant la destinée amie qui nous a préservés de tant de

dangers. Bientôt nous atteignons la haute berge du Sénégal : il

forme, un peu au-dessus de Médine, à Felou, une chute écumante,

et les bateaux à vapeur ne peuvent remonter plus loin. De la

rive opposée se détachent alors quelques larges barques et nous

reconnaissons un Européen : c’est le médecin de la marine de la

station de Médine, M. Roussin, qui nous souhaite la bienvenue de

la manière la plus amicale, et nous invite, au nom du commandant de

place, alors légèrement malade, M. le lieutenant Pol, à descendre

dans le fort français : ce que je fais naturellement avec plaisir.

Nous disons adieu aux marchands d’esclaves marocains, et nous nous

laissons transporter au delà du fleuve avec le Foulbé qui nous a

accompagnés depuis Kamedigo. Cet homme trouve à se loger dans le

village ; tandis que des chambres nous ont été préparées dans les

bâtiments du fort même ; j’y passe quelques jours agréables en

compagnie de deux aimables officiers, ainsi que du médecin. Avec

mon arrivée à Médine, ma véritable exploration avait atteint

heureusement sa fin.

_Médine et mon voyage par eau jusqu’à Saint-Louis._ — A peine

arrivé à Médine, je télégraphiai au gouverneur de Saint-Louis

mon heureuse arrivée ; ce dernier envoya lui-même un télégramme

officiel à la Société de Géographie de Paris, de sorte que

l’issue favorable de mon voyage était connue en Europe avant le

milieu de novembre.

Les six jours de notre passage à Médine furent pour nous très

agréables, sauf peut-être que Hadj Ali se sentit légèrement

effacé et trop peu traité comme un « prince » ; il réclamait en

effet ce titre, mais il reconnut plus tard que sa prétention au sang

princier n’était pas acceptée avec le sérieux nécessaire chez

les Français. L’état de Benitez s’améliorait ; il trouvait

là du repos et des soins médicaux, et de plus il était délivré

de la terreur avec laquelle dans les derniers temps il avait joué

son rôle de Mahométan.

[Illustration : Chute de Felou, près de Médine (haut Sénégal). —

Limite de la navigation à vapeur.]

La réception et l’hospitalité que je trouvai à Médine, et plus

tard aussi en d’autres endroits du Sénégal, furent extrêmement

gracieuses et cordiales ; la bonne alimentation, la vie calme et

l’absence de ces émotions constantes qui, pendant mon voyage,

à la suite des dangers menaçants de divers côtés, avaient rendu

absolument impossible la conservation de notre santé, toutes ces

causes eurent pour résultat de nous rendre visiblement des forces,

même à Benitez. Il est vrai qu’il fallait gagner, aussi vite

que possible, la côte, car ces forts situés le long de la rive

gauche du Sénégal sont tous placés en des points très malsains,

et un grand nombre d’hommes blancs de leurs garnisons souffrent

toujours de la fièvre. Aussi sont-elles composées relativement

de peu de soldats européens, mais au contraire d’un nombre

considérable de tirailleurs sénégalais et de spahis. Pendant mon

séjour Médine n’avait que vingt soldats blancs, dont beaucoup

étaient malades ; il est vrai que l’on était précisément

sur le point d’entreprendre une expédition vers l’intérieur,

et l’arrivée de la colonne était attendue à tout moment.

Les Français ont su se créer dans les tirailleurs sénégalais une

troupe très utile et même complètement indispensable là-bas ;

ce sont en grande partie d’anciens esclaves, que leurs maîtres

remettent aux Français. La marche suivie pour l’acceptation

de ces mercenaires est la suivante. Un Foulbé, un Arabe, un Fouta

quelconque, ou tout autre, a besoin d’argent et veut se débarrasser

de quelques-uns de ses esclaves. Il va avec eux au poste le plus

voisin ; aussitôt qu’ils touchent la rive gauche du Sénégal,

par cela même ils sont libres. On examine au poste les hommes ainsi

présentés, et, quand ils sont reconnus aptes au service, ils peuvent

s’engager comme tirailleurs pour une durée de six ans. Pendant ce

temps ils reçoivent la solde, la nourriture, un uniforme et sont

considérés en général comme des soldats français ; en outre,

au moment de leur engagement, ils reçoivent quelques centaines de

francs. Cette prime n’arrive jamais dans les mains de l’ancien

esclave : son maître s’en empare tout simplement. Pourtant cette

institution est excellente. Grâce à elle les Français réunissent

beaucoup d’hommes, dont on tire un bon parti et qui, aussitôt

après leur temps de service, sont en état, par ce qu’ils savent

de la langue et par d’autres connaissances utiles, de trouver plus

tard à vivre d’une manière régulière ; les administrateurs du

pays obtiennent ainsi plus de résultats que les missionnaires ne

cherchent à en atteindre par d’autres moyens ; ils ont en outre

l’avantage de se créer une bonne troupe, habituée au climat.

Le Foulbé qui nous avait suivis de Kamedigo à Médine remit, lui

aussi, ses esclaves aux Français et accapara leur prime. Je l’avais

engagé à m’accompagner et à me louer des bœufs de charge, mais

sans pouvoir le payer d’avance. A Médine je reçus à crédit les

pièces d’étoffe nécessaires ; en outre je donnai à cet homme,

qui nous avait rendu des services sérieux, une quantité de petits

objets pris parmi les ustensiles de voyage, et dont il fut très

content, de sorte que nous nous séparâmes bons amis.

Déjà pendant ma route à Nioro j’avais appris qu’une grande

activité régnait à ce moment sur le Sénégal, en raison de

préparatifs militaires ; les marchands d’esclaves marocains qui

venaient de Ségou me contèrent que les Français avaient une

guerre avec les Prussiens ! Quant à savoir à quoi serviraient

les transports de troupes dans le haut Sénégal, ils ne pouvaient

l’expliquer.

Le fort de Médine consiste en un bâtiment de pierre, fortement

organisé pour la défense, placé sur la haute berge du Sénégal,

et entouré de murs : dans l’espace qu’ils enferment se

trouvent en outre un certain nombre de bâtiments accessoires,

de baraquements pour les malades, de magasins de munitions et de

vivres, etc. Ces derniers sont précisément aujourd’hui combles

d’approvisionnements, car la colonne expéditionnaire doit se

pourvoir ici. Le bâtiment principal, haut d’un étage, est entouré

d’un passage couvert bien aéré et dont le toit est supporté

par des colonnes ; il ne renferme en outre que cinq ou six petites

pièces pour les officiers et le médecin. La situation élevée du

fort lui fait dominer un cercle assez étendu, et avec l’aide de

ses canons il pourrait se défendre longtemps contre les attaques des

Nègres. Au-dessous, sur le fleuve, se trouve le bourg de Médine,

habité à l’origine par des Kassonké, auxquels se sont joints

maintenant des gens d’autres peuplades du voisinage. Tous vivent

sur un bon pied avec les Français, qui trouvent en eux des alliés

contre la population fouta, toujours inquiète et hostile.

Une inscription placée sur la porte du fort de Médine rappelle un

épisode dans lequel son commandant d’alors, Paul Holl, joua un

grand rôle. Le fort eut à supporter en 1857 un siège de Hadj Omar,

que j’ai plusieurs fois nommé, et Paul Holl, avec sa petite troupe

d’Européens, montra là une résolution, une persévérance et

une habileté rares.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 2 (de 2) · 第 20 / 29 段