9o Moas-dan-Bello depuis 2 ans »
Le sultan Moas, qui règne depuis 1877[15], est âgé de
soixante-trois ans ; il est de couleur noire ; sa mère était une
esclave du Haoussa.
GANDO. Durée du règne. Date de la mort.
1o Otman-dan-Fodio (?) 1818
2o Abdallahi-dan-Fodio (?) 1829
3o Mouhamed Ouani-dan-Abdallahi (?) 1835
4o Chalilou-dan-Abdallahi 20 ans 1855
5o Chalirou-dan-Abdallahi 7 ans 1862
6o Alin-dan-Abdallahi 5 ans 1867
7o Abd el-Kadiri-dan-Abdallahi 5 ans 1872
8o El-Moustafa-dan-Mouhamed-Ouani 4 ans 1876
9o Hanafi-dan-Chalilou 3 ans 1879
Hanafi, mort aujourd’hui, était de couleur noire ; sa mère était
de la peuplade des Torodo.
On ne peut dire que les Foulbé aient terminé leurs conquêtes ; au
contraire, ils provoqueront toujours de nouvelles révolutions dans
ces pays et pénétreront surtout comme des missionnaires guerriers
dans les pays noirs. Il est certain que ce sont les gens les plus
intelligents de l’Afrique, avec les Arabes ; mais leur extension
est regrettable, parce qu’ils gagnent à l’Islam des régions
immenses. Ce n’est pas un avantage pour le Nègre barbare, et il est
à déplorer, dans l’intérêt des aspirations que l’on comprend
en général sous le nom de « civilisation », que cet accroissement
du domaine de la religion musulmane constitue un obstacle sérieux
au développement des relations avec les Européens. Pour moi il est
évident que l’Islam est le plus grand ennemi de la civilisation
européenne, tandis que nous devons voir, dans les États chrétiens
seulement, les représentants du progrès. En outre, il est faux
de prétendre que l’Islam soit une sorte de préparation au
Christianisme pour le Nègre grossier, adonné à un fétichisme
sauvage. Nous le voyons chez les Bambara et les autres populations
noires, de même que chez les métis foulbé, les Fouta, etc. :
ils n’ont pris de l’Islam que quelques pratiques extérieures,
et y ont puisé surtout la haine contre les gens d’autres croyances.
Les Foulani forment un facteur politique d’un grand poids dans le
nord de l’Afrique, jusqu’à l’Équateur ; et, lors du partage
prochain de cette partie du monde, les nations européennes auront
certainement à compter avec ce peuple. Il est brave, et combat
pour une idée religieuse ; si les Européens veulent s’établir
politiquement dans l’intérieur de l’Afrique, ils feront bien
de s’entendre d’abord avec lui.
Mais nous devons souhaiter avant tout que les grands royaumes
foulbé soient parcourus par des Européens sachant la langue de
ces populations ; il y a sûrement beaucoup d’ouvrages historiques
encore cachés chez elles, et les problèmes touchant leur origine
seront plus facilement résolus dans le pays même, au moyen
d’une comparaison critique des vieilles légendes, de l’étude
des anciennes histoires de ces contrées ou de l’analyse faite
avec soin de la langue foulbé d’une part et de l’autre de la
structure anthropologique du peuple. Jusqu’ici ces deux écoles se
tiennent avec raideur face à face : le linguiste ne reconnaît aux
mensurations crâniennes qu’une faible valeur, et l’anatomiste
méprise les règles grammaticales. Une marche en commun donnera
seule des résultats heureux et durables.
CHAPITRE IX
DÉPART DE MÉDINET-BAKOUINIT POUR MÉDINE ET SAINT-LOUIS.
Départ de Bakouinit. — Fasala. — Les lions. — Eau courante. —
Villages foulbé. — Kamedigo. — Maladies. — Rhab-Nioro. —
Population fouta. — Marchands d’esclaves marocains. — Montagnes
bordières. — Vallée du Sénégal. — Village arabe. —
Kouniakari. — Le cheikh Bachirou. — Message de Médine. —
Arrivée au Sénégal. — Les tirailleurs. — Le fort de
Médine. — Siège par Hadj Omar. — Paul Holl. — Communications
télégraphiques. — Départ. — Mosquitos. — Bakel. — La
colonne expéditionnaire. — Le poste de Matam. — M. Lecard. —
Villages de Fouta. — Vapeurs. — Les vapeurs le _Cygne_ et
l’_Archimède_. — Saldé. — Podor. — Dagana. — Richard
Toll. — Crocodiles et pélicans. — Arrivée à Saint-Louis. —
Fièvre jaune. — Mauvais port. — La barre. — Ténériffe. —
Pauillac. — Quarantaine. — Arrivée à Bordeaux. — Voyage à
travers l’Espagne jusqu’à Tanger.
Le 7 octobre nous quittons Bakouinit. Notre but le plus proche est
le Kaarta, qui est sous la domination des Fouta, parce que le sultan
de Ségou y a placé deux de ses frères comme vice-rois ; une fois
ce pays passé, nous n’aurons plus qu’une courte distance à
parcourir jusqu’au Sénégal, si longtemps désiré, et où nous
espérons trouver dans les stations militaires le calme et les soins
nécessaires, après les marches, épuisantes sous tous les rapports,
des derniers temps.
Nous ne pouvons partir que l’après-midi à trois heures et
arrivons fort tard dans la soirée au bourg de Fasala. Il doit
avoir été jadis une grande ville, car de vieilles murailles
et des ruines considérables de maisons indiquent une étendue
importante. Aujourd’hui ce n’est plus qu’un village habité
exclusivement par des esclaves libérés, qui se sont installés
dans les ruines de l’ancienne ville, et ont construit en outre une
quantité de paillotes. Ils ont planté du sorgho dans les intervalles
libres des maisons, mais n’ont ni moutons ni bœufs. Nous ne
pouvons donc nous faire préparer qu’un repas très simple,
peu approprié à mes malades. Abdoullah a dû être attaché sur
son bœuf de charge, car il ne peut se tenir assis ; pour qu’il
n’en tombe pas, un des conducteurs doit toujours être à côté
de l’animal : c’est une lente et pénible marche.
Le matin suivant, nous partons de bonne heure. Nous ne devons
atteindre ce jour là aucune localité, mais nous camperons en plein
air ; mes conducteurs sont un peu inquiets pour leurs animaux, car il
y a ici beaucoup de lions ; nous voyons de nombreuses traces de ces
animaux dans les hautes herbes ; elles sont foulées sur de grands
espaces et montrent la direction qu’ils ont suivie. De onze heures
à midi nous faisons halte et dressons nos tentes à six heures du
soir : pendant la nuit, des feux sont entretenus et quelques hommes
veillent. Le terrain traversé aujourd’hui diffère du précédent
en ce que la forêt diminue d’épaisseur, et que nous avons beaucoup
de belles prairies découvertes. C’est un fort gracieux paysage,
et des groupes d’arbres isolés, surtout des baobabs imposants
(arbres à pain de singe), épars au milieu des clairières, donnent
à la contrée le caractère d’un parc.
Nous marchons encore le jour suivant, 9 octobre, dans un paysage
semblable. Ce beau pays est inhabité, quoiqu’il renferme de
nombreuses dayas et que le sol y soit excellent, aussi bien pour la
culture que pour le pâturage. Il semble que les brigandages de Hadj
Omar l’aient également dépeuplé et transformé en désert. Notre
marche dure de cinq à onze heures du matin et de deux à six heures
du soir.
Parmi les étangs, la grande daya Redja est surtout remarquable ;
nous passons également près d’un puits, ce qui prouve que la
contrée a dû certainement être habitée autrefois.
Les traces de lions redeviennent très nombreuses, mais nous n’en
rencontrons pas un seul. Près d’une daya nous trouvons les hautes
herbes foulées d’une manière surprenante, et mes gens prétendent
qu’une famille de ces animaux y a passé la nuit ; quelques-uns
d’entre nous refusent absolument de traverser cet endroit, de peur
d’en rencontrer, et veulent faire un grand détour pour atteindre la
localité la plus proche. Enfin je réussis à les en dissuader. Dans
le terrain découvert nous remarquons de nouveau beaucoup de minerai
de latérite ; pendant les dernières heures de l’après-midi nous
atteignons un terrain assez accidenté, avec de petites collines
hautes de 60 à 80 pieds seulement, qui dominent la plaine. Nous
dressons nos tentes pour la nuit dans un endroit convenable ; il faut
encore veiller, de crainte des lions. Mes malades vont aujourd’hui
un peu mieux ; Benitez a pu déjà faire une grande partie de la
route sans être attaché sur son bœuf ; sa mine est effrayante.
Le 10 octobre nous partons de grand matin. Bientôt le terrain
change : à la place des clairières découvertes nous trouvons
_un terrain rocheux et montagneux et, pour la première fois, de
l’eau courante !_ Cette dernière surtout est la bienvenue et nous
la saluons avec joie.
C’est un petit ruisseau étroit, avec un mince filet d’eau, et
non plus une daya avec son liquide stagnant ; ce petit cours d’eau
s’écoule vers le Sénégal, si longtemps désiré. Les montagnes
consistent en schiste argileux foncé ; la latérite n’est pas rare
à leur surface. L’altitude du terrain varie encore de 300 à 320
mètres ; la chaleur n’est pas très forte : aussi pouvons-nous
marcher aisément. Je n’ai de soucis qu’au sujet de mes malades
et de l’accueil qui m’est réservé à Nioro ; en outre, nous
avons devant nous un pays fortement peuplé de Foulbé, et ne savons
pas encore comment on nous y recevra.
Dès onze heures nous atteignons le premier village des Foulani et
n’y sommes pas accueillis d’une manière hostile. Leurs villages
sont très beaux. Chaque ferme est entourée d’une haie vive, et
consiste en huttes d’argile rondes, au nombre de trois à six,
avec un toit de chaume pointu, très solide et très épais. Ces
localités sont assez étendues et bien peuplées, leurs habitants
aisés et l’on voit chez eux beaucoup de chevaux, de bœufs, de
moutons et de chèvres. Les champs et les villages sont également
bien entretenus ; on cultive surtout le sorgho, le riz et la canne à
sucre, mais on plante également déjà la noix de terre (arachide),
au goût agréable ; les concombres ainsi que les courges poussent au
milieu même des villages, et leurs feuilles couvrent complètement
les maisons. Dans tous les cas, une de ces colonies de Foulbé fait
une impression agréable ; la propreté et l’ordre ne peuvent y
être niés, et l’on ne voit nulle part de mendiants misérables ou
estropiés. Les Foulani se trouvent beaucoup au-dessus des diverses
peuplades nègres qui les entourent. Dans tous leurs villages il
existe un espace découvert, entouré de pieux, qui sert de place
de prières : c’est là que se rassemblent régulièrement les
hommes du lieu au moment de la prière, car les Foulbé sont très
pieux. Presque tous peuvent lire et écrire l’arabe, et l’on
voit fréquemment de petits garçons ou des jeunes gens studieux
écrire sur une table de bois, et lire le Coran.
Les Foulbé vivant ici dans le pays de Kaarta viennent, dit-on, des
districts situés plus à l’est sur le Niger ; ils n’auraient
été ramenés ici comme prisonniers qu’après les expéditions de
guerre et de pillage de Hadj Omar ; leurs colonies sont donc de date
récente, et remontent tout au plus à quelque vingt ans. Ils doivent
payer l’impôt au frère du sultan de Ségou ; comme je l’ai dit,
les combats entre Fouta et Foulbé ne sont pourtant pas rares.
Nous fûmes très bien reçus dans ce premier village foulbé ;
on nous donna une hutte pour la nuit et l’on pourvut à notre
nourriture.
Le 11 octobre nous quittions cet endroit, pour nous rendre chez le
cheikh de ce groupe de villages, qui porte le nom de Kamedigo. Dès
deux heures environ nous étions dans un gros bourg, où l’on nous
accueillit peu amicalement. Les habitants se montraient importuns,
ils nous refusèrent une maison, et finalement nous dûmes dresser
nos tentes en plein air. Enfin le cheikh crut devoir me faire une
visite et m’assigner une maison : il ne se montra plus pendant
le reste du jour. Le soir il envoya de la viande et du couscous,
sans demander aucun présent.
Pourtant notre séjour à Kamedigo a été fort avantageux. Nous
avions loué nos bœufs porteurs de Bakouinit à Nioro, qui est encore
à une marche d’ici ; mais nous les renvoyâmes dès Kamedigo, car
notre hôte se déclarait tout prêt à partir avec nous pour Médine
dans quelques jours, avec cinq bœufs de charge. Nous acceptâmes
aussitôt cette offre avantageuse, d’autant plus que notre hôte,
un Foulbé intelligent, qui avait déjà été en relations avec
les Européens, consentait à n’être payé qu’à Médine. Il me
reconnut naturellement aussitôt pour un Européen et un Chrétien, et
consentit ensuite sans difficulté à me faire crédit jusqu’à mon
arrivée chez les Français. Les autres habitants du lieu restaient
toujours très réservés envers nous ; un Chrétien, car je passais
universellement pour tel, est en exécration pour le Foulbé, dans
sa stricte orthodoxie ; nous eûmes pourtant des visites, mais ce
fut seulement celles de jeunes gens curieux, qui se montrèrent
importuns ; sous ce rapport les Arabes sont plus convenables.
Le jour suivant, nos hommes de Bakouinit retournent dans leur pays ;
parmi eux se trouve le fils de notre hôte de cette ville, Gabou. Ils
sont très heureux de n’avoir pas eu besoin d’aller jusqu’à
Nioro, car ils redoutent extrêmement cette ville fouta. Notre
hôte de Kamedigo essayera de nous faire tourner Nioro, mais il ne
peut s’y engager. Il a du reste des affaires au Sénégal et veut
remettre aux Français quelques-uns de ses esclaves, qui doivent
entrer dans les tirailleurs sénégalais, corps de troupes composé
surtout de Nègres libérés et qui rend de bons services.
Nous devons attendre quelques jours, ici, qu’il se soit procuré
des bœufs porteurs et qu’il ait terminé ses préparatifs pour
une absence de plusieurs semaines. Quant au reste, nous sommes très
bien accueillis : on a mis une jolie hutte à notre disposition,
nous sommes bien nourris, et enfin la population de l’endroit ne
nous importune pas trop. Mais le 14 octobre tout change de nouveau :
Hadj Ali et moi, nous avons des accès de fièvre ; Benitez est très
souffrant et sa faiblesse incroyable, mais on peut encore le sauver ;
par malheur, Kaddour, lui aussi, tombe tout à coup malade, pendant
la nuit, des mêmes souffrances dont ont été attaqués Benitez et
Farachi ; il se plaint extrêmement, sa tête est lourde, sa mine
très changée, et l’un de ses bras complètement paralysé ! Ce
sont des perspectives peu rassurantes pour l’avenir. Les symptômes
de paralysie chez Kaddour sont surtout frappants ; par bonheur ils
disparaissent au bout de quelques jours : il semble avoir été
victime d’une attaque d’apoplexie ; d’ailleurs l’ensemble
de sa maladie est survenu tout à coup : quelques heures avant cet
accès il était gai et se trouvait parfaitement bien.
Notre espoir de pouvoir tourner Nioro est complètement anéanti. Le
16 octobre apparaît tout à coup une troupe de douze cavaliers,
bien armés, sur de beaux chevaux, qui nous apportent le salut du
cheikh de Rhab (Nioro), Aguib Oulad el-Hadj Omar, et qui expriment
l’attente certaine que nous irons le voir ! Ce message courtois ne
m’est rien moins qu’agréable ; il ne peut s’ensuivre qu’un
pillage complet, mais il serait tout à fait impossible de décliner
cette invitation.
Si ma présence est connue à Nioro, on doit en être également
informé à Kouniakari, qui n’est pas fort loin, et où vit le
frère d’Aguib : par suite on la connaît à Médine, située dans
le voisinage.
Le 17 octobre, en compagnie de quelques Foulbé, nous faisons route
jusqu’à Nioro, ou Rhab, comme disent les Arabes. Vers midi nous
arrivons dans un village fouta, où nous sommes tout à fait mal
accueillis et où l’on répète avec insistance que nous devons
aller à Nioro, chez le cheikh Aguib, pour y payer le droit de
passage. A partir de ce point nous prenons une direction plus vers
le nord-ouest, mais nous n’atteignons pas la ville et campons en
plein air.
Le matin suivant, après avoir franchi un terrain difficile et
rocheux, avec de nombreux cours d’eau, profondément encaissés,
nous arrivons, dès dix heures, près de la ville de Nioro, entourée
de murs élevés. Nous sommes forcés d’attendre d’abord longtemps
au dehors, mais enfin une troupe de cavaliers nous conduit dans une
maison petite et laide de la ville, qui doit me servir de logement. La
population fouta, rassemblée en masses, est insolente et importune
au plus haut point. Parmi elle il y a une foule de gens qui savent
quelques mots de français et nous les crient constamment au nez ;
j’affecte de ne pas les comprendre et ne réponds qu’un peu
d’arabe. Nous cherchons à nous retirer aussitôt que possible dans
la maison, et fermons les portes, sous prétexte de maladies. Benitez
est, il est vrai, de nouveau très mal ; la crainte d’être
reconnu pour un Chrétien vient encore ajouter à son malaise,
et j’ai les plus sérieuses préoccupations pour lui.
Aguib habite une large kasba, entourée d’un énorme mur, construit
en partie en pierres ; je n’ai pu le voir lui-même ; d’ailleurs
je n’en ai eu nul besoin, et nos relations s’établirent par
l’un de ses fidèles. Comme je l’ai dit, c’est un des frères
du sultan de Ségou, Ahmadou, et l’un des fils cadets de Hadj
Omar. Quoiqu’il règne ici indépendamment en quelque sorte, il
est soumis complètement à Ségou pour les choses d’importance ;
il y a toujours ici des représentants d’Ahmadou qui le tiennent
au courant de ce qui se passe à Nioro. La ville paraît être assez
grande, et peuplée surtout de soldats. La population, composée
en grande partie de Fouta, est au plus haut point désagréable et
antipathique ; depuis l’apparition de Hadj Omar ces gens sont
devenus sauvages et ont une attitude impertinente et arrogante ;
ils portent une haine particulière aux Français, dont ils observent
jalousement les progrès ; mais on doit avoir rapidement deviné que
je ne suis pas de cette nation, car on ne me retient pas longtemps
dans la ville.
Nous étions à peine dans notre maison, que quelques hommes du cheikh
Aguib arrivèrent, avec mission de fouiller nos bagages ; cela se fit
de la façon la plus approfondie ; tous les sacs furent ouverts et
vidés, ce qui mit au jour divers articles d’Europe ; entre autres
j’avais conservé pendant tout le voyage dans mon sac un vêtement
européen très simple, de sorte que mes subterfuges de hakim osmani
(médecin turc) trouvèrent ici médiocre créance. Cependant il
me sembla qu’il était très indifférent à ces gens-là qu’un
Chrétien ou un Mahométan passât chez eux ; l’affaire principale
était de trouver quelque chose dont on pût faire un présent au
cheikh Aguib. On me prit donc tout simplement mon seul fusil, la
carabine Mauser, qu’il daigna trouver à son goût, puis un plaid de
voyage, un vêtement très bien brodé de Timbouctou, un burnous de
drap appartenant à Hadj Ali ; finalement nous dûmes encore donner
un anneau d’or d’un certain poids, de sorte qu’il ne nous en
restait plus qu’un. Hadj Ali fut particulièrement irrité qu’on
nous eût pris ce fusil, que je lui avais promis en présent ; mais
je ne pus m’y refuser, et nous dûmes nous estimer heureux d’en
être quittes ainsi. Il y a lieu de s’étonner de l’impudence
avec laquelle on dépouille ici les étrangers ; c’est par pure
grâce qu’on leur laisse encore quelque chose.
Cependant nous reçûmes en échange notre nourriture, un peu de
riz et de viande et, le jour suivant, la permission de repartir ;
on voulait évidemment ne pas nous nourrir longtemps, et, comme il
n’y avait plus rien à tirer de nous, on nous laissa en liberté.
A Nioro nous fîmes la connaissance de quelques Marocains,
originaires, je crois, de Marrakech même et que Hadj Ali nous
désigna pour des chourafa. Ils revenaient d’un long voyage de
commerce au Soudan, après avoir acheté de l’or et des Nègres :
ils durent également payer un tribut, montant à cinq esclaves et
cinquante mitkal d’or. Ces gens veulent aussi se rendre à Médine,
de sorte que nous allons former une caravane nombreuse : avec eux
il y a environ cent Noirs achetés depuis peu, la plupart femmes et
enfants ; ces Marocains, qui sont montés, se font accompagner d’une
douzaine de serviteurs noirs. Il ne m’est pas du tout agréable de
voyager avec ces marchands d’esclaves, tandis que Hadj Ali paraît
subitement transfiguré ; il a trouvé des Arabes, qui sont chourafa
comme lui, et il est très heureux de cette connaissance.
Kaddour s’est rétabli ; Benitez au contraire est encore très
faible, cependant il peut supporter la marche à dos de bœuf, aussi
j’ai un espoir fondé d’atteindre Médine en peu de temps. Nous
n’avons plus à dépasser que Kouniakari ; on ne peut me prendre
grand’chose et je ne doute pas qu’on ne nous permette de continuer
notre route.
Hier j’ai eu de nouvelles inquiétudes. Aguib a dit en effet,
prétend-on, qu’il ne peut me laisser passer, et que je devrai
aller d’abord trouver le sultan de Ségou, pour obtenir de lui la
permission de me rendre à N’dar (Saint-Louis). Pour mon compte, le
voyage ne m’eût pas été, après tout, fort désagréable, mais,
en raison de l’état de mes compagnons si gravement malades, et du
manque de ressources, je fus forcé de protester aussi énergiquement
que possible contre ce projet, et je reçus enfin la permission
de me rendre à Kouniakari. Si j’avais eu de l’argent ou des
marchandises, j’aurais été forcé de me rendre auprès du sultan
Ahmadou, pour m’y faire complètement dépouiller.
Il était déjà trois heures du soir quand nous quittâmes Nioro,
le 19 octobre. A partir d’ici le chemin de Kouniakari se dirige
vers le sud-ouest, mais nous n’atteignons aucun village et sommes
obligés de camper en plein air ; par bonheur il nous reste encore
un peu de riz, de quoi préparer un maigre souper. Les aliments
européens ont depuis longtemps disparu de notre table ; il y a
déjà plusieurs semaines que nous n’avons même plus de thé.
Le jour suivant, nous partons de très bon matin et dépassons dès
huit heures un village foulbé, sans nous y arrêter ; nous arrivons
vers onze heures à un second, à l’extérieur duquel on installe
le campement. Vers le soir seulement, les habitants nous invitent
à entrer dans leur bourgade et à y passer la nuit : ce que nous
faisons. Comme je l’ai déjà fait remarquer, ces villages foulbé
produisent tous une jolie impression ; leur population est laborieuse
et aisée, et, à part son fanatisme religieux, elle est de relations
beaucoup meilleures et bien plus courtoises que les grossiers et
farouches Nègres fouta.
Nous attendons dans cet endroit l’arrivée de la caravane
marocaine d’esclaves, qui apparaît le lendemain de grand
matin. Nous repartons ensemble, pour faire halte au bout de deux
heures seulement près d’une daya. Le pays, qui est déjà à
340 mètres d’altitude, est de nouveau très boisé, de sorte
qu’il nous est difficile de frayer un chemin à nos animaux,
très chargés. Vers trois heures nous repartons, pour tendre les
tentes au bout d’une courte marche de deux heures seulement.
Il y a maintenant une grande animation dans notre bivouac, qui couvre
une large surface. Les nombreux esclaves vont chercher de l’eau et
du bois, les femmes font cuire du couscous ; des feux s’allument à
divers endroits ; autour d’eux se groupent nos noirs compagnons,
pourvus seulement des vêtements les plus indispensables. En route
six hommes conduisant un grand troupeau de moutons se sont réunis
à nous ; nous achetons quelques-uns de leurs animaux, de sorte que
nous pouvons maintenant joindre un peu de viande fraîche à notre
riz si sec.
Les Marocains emportent aussi des tentes avec eux, et Hadj Ali y passe
la plus grande partie de son temps avec ses compatriotes. Benitez
va mieux et j’espère le mener jusqu’à Médine, où il trouvera
des soins médicaux.
Le 22 octobre nous traversons de nouveau un pays inhabité, couvert
de forêts touffues ; nous ne faisons que des marches très courtes,
de cinq à neuf heures du matin, pour nous reposer ensuite jusqu’à
trois heures ; d’ordinaire les tentes sont dressées avant six
heures. Cette foule de femmes et d’enfants, qui vont naturellement
à pied, ne peuvent supporter de longues marches ; il est même tout
à fait étonnant que, de ces esclaves mal nourris, complètement
négligés, et en route depuis des mois, il en reste encore autant de
vivants. A mon grand regret, je vois beaucoup de scènes barbares ;
ces malheureux sont bâtonnés quand ils ne veulent ou ne peuvent
plus marcher.
Il y a beaucoup de dayas en cet endroit ; la rivière que nous
avons remarquée près de Nioro prend une autre direction, plus
méridionale, pour s’unir ensuite au Sénégal, tandis que nous
inclinons fortement vers le sud-ouest.