8o Boubakr-dan-Alin 5 ans 1877

9o Moas-dan-Bello depuis 2 ans »

Le sultan Moas, qui règne depuis 1877[15], est âgé de

soixante-trois ans ; il est de couleur noire ; sa mère était une

esclave du Haoussa.

GANDO. Durée du règne. Date de la mort.

1o Otman-dan-Fodio (?) 1818

2o Abdallahi-dan-Fodio (?) 1829

3o Mouhamed Ouani-dan-Abdallahi (?) 1835

4o Chalilou-dan-Abdallahi 20 ans 1855

5o Chalirou-dan-Abdallahi 7 ans 1862

6o Alin-dan-Abdallahi 5 ans 1867

7o Abd el-Kadiri-dan-Abdallahi 5 ans 1872

8o El-Moustafa-dan-Mouhamed-Ouani 4 ans 1876

9o Hanafi-dan-Chalilou 3 ans 1879

Hanafi, mort aujourd’hui, était de couleur noire ; sa mère était

de la peuplade des Torodo.

On ne peut dire que les Foulbé aient terminé leurs conquêtes ; au

contraire, ils provoqueront toujours de nouvelles révolutions dans

ces pays et pénétreront surtout comme des missionnaires guerriers

dans les pays noirs. Il est certain que ce sont les gens les plus

intelligents de l’Afrique, avec les Arabes ; mais leur extension

est regrettable, parce qu’ils gagnent à l’Islam des régions

immenses. Ce n’est pas un avantage pour le Nègre barbare, et il est

à déplorer, dans l’intérêt des aspirations que l’on comprend

en général sous le nom de « civilisation », que cet accroissement

du domaine de la religion musulmane constitue un obstacle sérieux

au développement des relations avec les Européens. Pour moi il est

évident que l’Islam est le plus grand ennemi de la civilisation

européenne, tandis que nous devons voir, dans les États chrétiens

seulement, les représentants du progrès. En outre, il est faux

de prétendre que l’Islam soit une sorte de préparation au

Christianisme pour le Nègre grossier, adonné à un fétichisme

sauvage. Nous le voyons chez les Bambara et les autres populations

noires, de même que chez les métis foulbé, les Fouta, etc. :

ils n’ont pris de l’Islam que quelques pratiques extérieures,

et y ont puisé surtout la haine contre les gens d’autres croyances.

Les Foulani forment un facteur politique d’un grand poids dans le

nord de l’Afrique, jusqu’à l’Équateur ; et, lors du partage

prochain de cette partie du monde, les nations européennes auront

certainement à compter avec ce peuple. Il est brave, et combat

pour une idée religieuse ; si les Européens veulent s’établir

politiquement dans l’intérieur de l’Afrique, ils feront bien

de s’entendre d’abord avec lui.

Mais nous devons souhaiter avant tout que les grands royaumes

foulbé soient parcourus par des Européens sachant la langue de

ces populations ; il y a sûrement beaucoup d’ouvrages historiques

encore cachés chez elles, et les problèmes touchant leur origine

seront plus facilement résolus dans le pays même, au moyen

d’une comparaison critique des vieilles légendes, de l’étude

des anciennes histoires de ces contrées ou de l’analyse faite

avec soin de la langue foulbé d’une part et de l’autre de la

structure anthropologique du peuple. Jusqu’ici ces deux écoles se

tiennent avec raideur face à face : le linguiste ne reconnaît aux

mensurations crâniennes qu’une faible valeur, et l’anatomiste

méprise les règles grammaticales. Une marche en commun donnera

seule des résultats heureux et durables.

CHAPITRE IX

DÉPART DE MÉDINET-BAKOUINIT POUR MÉDINE ET SAINT-LOUIS.

Départ de Bakouinit. — Fasala. — Les lions. — Eau courante. —

Villages foulbé. — Kamedigo. — Maladies. — Rhab-Nioro. —

Population fouta. — Marchands d’esclaves marocains. — Montagnes

bordières. — Vallée du Sénégal. — Village arabe. —

Kouniakari. — Le cheikh Bachirou. — Message de Médine. —

Arrivée au Sénégal. — Les tirailleurs. — Le fort de

Médine. — Siège par Hadj Omar. — Paul Holl. — Communications

télégraphiques. — Départ. — Mosquitos. — Bakel. — La

colonne expéditionnaire. — Le poste de Matam. — M. Lecard. —

Villages de Fouta. — Vapeurs. — Les vapeurs le _Cygne_ et

l’_Archimède_. — Saldé. — Podor. — Dagana. — Richard

Toll. — Crocodiles et pélicans. — Arrivée à Saint-Louis. —

Fièvre jaune. — Mauvais port. — La barre. — Ténériffe. —

Pauillac. — Quarantaine. — Arrivée à Bordeaux. — Voyage à

travers l’Espagne jusqu’à Tanger.

Le 7 octobre nous quittons Bakouinit. Notre but le plus proche est

le Kaarta, qui est sous la domination des Fouta, parce que le sultan

de Ségou y a placé deux de ses frères comme vice-rois ; une fois

ce pays passé, nous n’aurons plus qu’une courte distance à

parcourir jusqu’au Sénégal, si longtemps désiré, et où nous

espérons trouver dans les stations militaires le calme et les soins

nécessaires, après les marches, épuisantes sous tous les rapports,

des derniers temps.

Nous ne pouvons partir que l’après-midi à trois heures et

arrivons fort tard dans la soirée au bourg de Fasala. Il doit

avoir été jadis une grande ville, car de vieilles murailles

et des ruines considérables de maisons indiquent une étendue

importante. Aujourd’hui ce n’est plus qu’un village habité

exclusivement par des esclaves libérés, qui se sont installés

dans les ruines de l’ancienne ville, et ont construit en outre une

quantité de paillotes. Ils ont planté du sorgho dans les intervalles

libres des maisons, mais n’ont ni moutons ni bœufs. Nous ne

pouvons donc nous faire préparer qu’un repas très simple,

peu approprié à mes malades. Abdoullah a dû être attaché sur

son bœuf de charge, car il ne peut se tenir assis ; pour qu’il

n’en tombe pas, un des conducteurs doit toujours être à côté

de l’animal : c’est une lente et pénible marche.

Le matin suivant, nous partons de bonne heure. Nous ne devons

atteindre ce jour là aucune localité, mais nous camperons en plein

air ; mes conducteurs sont un peu inquiets pour leurs animaux, car il

y a ici beaucoup de lions ; nous voyons de nombreuses traces de ces

animaux dans les hautes herbes ; elles sont foulées sur de grands

espaces et montrent la direction qu’ils ont suivie. De onze heures

à midi nous faisons halte et dressons nos tentes à six heures du

soir : pendant la nuit, des feux sont entretenus et quelques hommes

veillent. Le terrain traversé aujourd’hui diffère du précédent

en ce que la forêt diminue d’épaisseur, et que nous avons beaucoup

de belles prairies découvertes. C’est un fort gracieux paysage,

et des groupes d’arbres isolés, surtout des baobabs imposants

(arbres à pain de singe), épars au milieu des clairières, donnent

à la contrée le caractère d’un parc.

Nous marchons encore le jour suivant, 9 octobre, dans un paysage

semblable. Ce beau pays est inhabité, quoiqu’il renferme de

nombreuses dayas et que le sol y soit excellent, aussi bien pour la

culture que pour le pâturage. Il semble que les brigandages de Hadj

Omar l’aient également dépeuplé et transformé en désert. Notre

marche dure de cinq à onze heures du matin et de deux à six heures

du soir.

Parmi les étangs, la grande daya Redja est surtout remarquable ;

nous passons également près d’un puits, ce qui prouve que la

contrée a dû certainement être habitée autrefois.

Les traces de lions redeviennent très nombreuses, mais nous n’en

rencontrons pas un seul. Près d’une daya nous trouvons les hautes

herbes foulées d’une manière surprenante, et mes gens prétendent

qu’une famille de ces animaux y a passé la nuit ; quelques-uns

d’entre nous refusent absolument de traverser cet endroit, de peur

d’en rencontrer, et veulent faire un grand détour pour atteindre la

localité la plus proche. Enfin je réussis à les en dissuader. Dans

le terrain découvert nous remarquons de nouveau beaucoup de minerai

de latérite ; pendant les dernières heures de l’après-midi nous

atteignons un terrain assez accidenté, avec de petites collines

hautes de 60 à 80 pieds seulement, qui dominent la plaine. Nous

dressons nos tentes pour la nuit dans un endroit convenable ; il faut

encore veiller, de crainte des lions. Mes malades vont aujourd’hui

un peu mieux ; Benitez a pu déjà faire une grande partie de la

route sans être attaché sur son bœuf ; sa mine est effrayante.

Le 10 octobre nous partons de grand matin. Bientôt le terrain

change : à la place des clairières découvertes nous trouvons

_un terrain rocheux et montagneux et, pour la première fois, de

l’eau courante !_ Cette dernière surtout est la bienvenue et nous

la saluons avec joie.

C’est un petit ruisseau étroit, avec un mince filet d’eau, et

non plus une daya avec son liquide stagnant ; ce petit cours d’eau

s’écoule vers le Sénégal, si longtemps désiré. Les montagnes

consistent en schiste argileux foncé ; la latérite n’est pas rare

à leur surface. L’altitude du terrain varie encore de 300 à 320

mètres ; la chaleur n’est pas très forte : aussi pouvons-nous

marcher aisément. Je n’ai de soucis qu’au sujet de mes malades

et de l’accueil qui m’est réservé à Nioro ; en outre, nous

avons devant nous un pays fortement peuplé de Foulbé, et ne savons

pas encore comment on nous y recevra.

Dès onze heures nous atteignons le premier village des Foulani et

n’y sommes pas accueillis d’une manière hostile. Leurs villages

sont très beaux. Chaque ferme est entourée d’une haie vive, et

consiste en huttes d’argile rondes, au nombre de trois à six,

avec un toit de chaume pointu, très solide et très épais. Ces

localités sont assez étendues et bien peuplées, leurs habitants

aisés et l’on voit chez eux beaucoup de chevaux, de bœufs, de

moutons et de chèvres. Les champs et les villages sont également

bien entretenus ; on cultive surtout le sorgho, le riz et la canne à

sucre, mais on plante également déjà la noix de terre (arachide),

au goût agréable ; les concombres ainsi que les courges poussent au

milieu même des villages, et leurs feuilles couvrent complètement

les maisons. Dans tous les cas, une de ces colonies de Foulbé fait

une impression agréable ; la propreté et l’ordre ne peuvent y

être niés, et l’on ne voit nulle part de mendiants misérables ou

estropiés. Les Foulani se trouvent beaucoup au-dessus des diverses

peuplades nègres qui les entourent. Dans tous leurs villages il

existe un espace découvert, entouré de pieux, qui sert de place

de prières : c’est là que se rassemblent régulièrement les

hommes du lieu au moment de la prière, car les Foulbé sont très

pieux. Presque tous peuvent lire et écrire l’arabe, et l’on

voit fréquemment de petits garçons ou des jeunes gens studieux

écrire sur une table de bois, et lire le Coran.

Les Foulbé vivant ici dans le pays de Kaarta viennent, dit-on, des

districts situés plus à l’est sur le Niger ; ils n’auraient

été ramenés ici comme prisonniers qu’après les expéditions de

guerre et de pillage de Hadj Omar ; leurs colonies sont donc de date

récente, et remontent tout au plus à quelque vingt ans. Ils doivent

payer l’impôt au frère du sultan de Ségou ; comme je l’ai dit,

les combats entre Fouta et Foulbé ne sont pourtant pas rares.

Nous fûmes très bien reçus dans ce premier village foulbé ;

on nous donna une hutte pour la nuit et l’on pourvut à notre

nourriture.

Le 11 octobre nous quittions cet endroit, pour nous rendre chez le

cheikh de ce groupe de villages, qui porte le nom de Kamedigo. Dès

deux heures environ nous étions dans un gros bourg, où l’on nous

accueillit peu amicalement. Les habitants se montraient importuns,

ils nous refusèrent une maison, et finalement nous dûmes dresser

nos tentes en plein air. Enfin le cheikh crut devoir me faire une

visite et m’assigner une maison : il ne se montra plus pendant

le reste du jour. Le soir il envoya de la viande et du couscous,

sans demander aucun présent.

Pourtant notre séjour à Kamedigo a été fort avantageux. Nous

avions loué nos bœufs porteurs de Bakouinit à Nioro, qui est encore

à une marche d’ici ; mais nous les renvoyâmes dès Kamedigo, car

notre hôte se déclarait tout prêt à partir avec nous pour Médine

dans quelques jours, avec cinq bœufs de charge. Nous acceptâmes

aussitôt cette offre avantageuse, d’autant plus que notre hôte,

un Foulbé intelligent, qui avait déjà été en relations avec

les Européens, consentait à n’être payé qu’à Médine. Il me

reconnut naturellement aussitôt pour un Européen et un Chrétien, et

consentit ensuite sans difficulté à me faire crédit jusqu’à mon

arrivée chez les Français. Les autres habitants du lieu restaient

toujours très réservés envers nous ; un Chrétien, car je passais

universellement pour tel, est en exécration pour le Foulbé, dans

sa stricte orthodoxie ; nous eûmes pourtant des visites, mais ce

fut seulement celles de jeunes gens curieux, qui se montrèrent

importuns ; sous ce rapport les Arabes sont plus convenables.

Le jour suivant, nos hommes de Bakouinit retournent dans leur pays ;

parmi eux se trouve le fils de notre hôte de cette ville, Gabou. Ils

sont très heureux de n’avoir pas eu besoin d’aller jusqu’à

Nioro, car ils redoutent extrêmement cette ville fouta. Notre

hôte de Kamedigo essayera de nous faire tourner Nioro, mais il ne

peut s’y engager. Il a du reste des affaires au Sénégal et veut

remettre aux Français quelques-uns de ses esclaves, qui doivent

entrer dans les tirailleurs sénégalais, corps de troupes composé

surtout de Nègres libérés et qui rend de bons services.

Nous devons attendre quelques jours, ici, qu’il se soit procuré

des bœufs porteurs et qu’il ait terminé ses préparatifs pour

une absence de plusieurs semaines. Quant au reste, nous sommes très

bien accueillis : on a mis une jolie hutte à notre disposition,

nous sommes bien nourris, et enfin la population de l’endroit ne

nous importune pas trop. Mais le 14 octobre tout change de nouveau :

Hadj Ali et moi, nous avons des accès de fièvre ; Benitez est très

souffrant et sa faiblesse incroyable, mais on peut encore le sauver ;

par malheur, Kaddour, lui aussi, tombe tout à coup malade, pendant

la nuit, des mêmes souffrances dont ont été attaqués Benitez et

Farachi ; il se plaint extrêmement, sa tête est lourde, sa mine

très changée, et l’un de ses bras complètement paralysé ! Ce

sont des perspectives peu rassurantes pour l’avenir. Les symptômes

de paralysie chez Kaddour sont surtout frappants ; par bonheur ils

disparaissent au bout de quelques jours : il semble avoir été

victime d’une attaque d’apoplexie ; d’ailleurs l’ensemble

de sa maladie est survenu tout à coup : quelques heures avant cet

accès il était gai et se trouvait parfaitement bien.

Notre espoir de pouvoir tourner Nioro est complètement anéanti. Le

16 octobre apparaît tout à coup une troupe de douze cavaliers,

bien armés, sur de beaux chevaux, qui nous apportent le salut du

cheikh de Rhab (Nioro), Aguib Oulad el-Hadj Omar, et qui expriment

l’attente certaine que nous irons le voir ! Ce message courtois ne

m’est rien moins qu’agréable ; il ne peut s’ensuivre qu’un

pillage complet, mais il serait tout à fait impossible de décliner

cette invitation.

Si ma présence est connue à Nioro, on doit en être également

informé à Kouniakari, qui n’est pas fort loin, et où vit le

frère d’Aguib : par suite on la connaît à Médine, située dans

le voisinage.

Le 17 octobre, en compagnie de quelques Foulbé, nous faisons route

jusqu’à Nioro, ou Rhab, comme disent les Arabes. Vers midi nous

arrivons dans un village fouta, où nous sommes tout à fait mal

accueillis et où l’on répète avec insistance que nous devons

aller à Nioro, chez le cheikh Aguib, pour y payer le droit de

passage. A partir de ce point nous prenons une direction plus vers

le nord-ouest, mais nous n’atteignons pas la ville et campons en

plein air.

Le matin suivant, après avoir franchi un terrain difficile et

rocheux, avec de nombreux cours d’eau, profondément encaissés,

nous arrivons, dès dix heures, près de la ville de Nioro, entourée

de murs élevés. Nous sommes forcés d’attendre d’abord longtemps

au dehors, mais enfin une troupe de cavaliers nous conduit dans une

maison petite et laide de la ville, qui doit me servir de logement. La

population fouta, rassemblée en masses, est insolente et importune

au plus haut point. Parmi elle il y a une foule de gens qui savent

quelques mots de français et nous les crient constamment au nez ;

j’affecte de ne pas les comprendre et ne réponds qu’un peu

d’arabe. Nous cherchons à nous retirer aussitôt que possible dans

la maison, et fermons les portes, sous prétexte de maladies. Benitez

est, il est vrai, de nouveau très mal ; la crainte d’être

reconnu pour un Chrétien vient encore ajouter à son malaise,

et j’ai les plus sérieuses préoccupations pour lui.

Aguib habite une large kasba, entourée d’un énorme mur, construit

en partie en pierres ; je n’ai pu le voir lui-même ; d’ailleurs

je n’en ai eu nul besoin, et nos relations s’établirent par

l’un de ses fidèles. Comme je l’ai dit, c’est un des frères

du sultan de Ségou, Ahmadou, et l’un des fils cadets de Hadj

Omar. Quoiqu’il règne ici indépendamment en quelque sorte, il

est soumis complètement à Ségou pour les choses d’importance ;

il y a toujours ici des représentants d’Ahmadou qui le tiennent

au courant de ce qui se passe à Nioro. La ville paraît être assez

grande, et peuplée surtout de soldats. La population, composée

en grande partie de Fouta, est au plus haut point désagréable et

antipathique ; depuis l’apparition de Hadj Omar ces gens sont

devenus sauvages et ont une attitude impertinente et arrogante ;

ils portent une haine particulière aux Français, dont ils observent

jalousement les progrès ; mais on doit avoir rapidement deviné que

je ne suis pas de cette nation, car on ne me retient pas longtemps

dans la ville.

Nous étions à peine dans notre maison, que quelques hommes du cheikh

Aguib arrivèrent, avec mission de fouiller nos bagages ; cela se fit

de la façon la plus approfondie ; tous les sacs furent ouverts et

vidés, ce qui mit au jour divers articles d’Europe ; entre autres

j’avais conservé pendant tout le voyage dans mon sac un vêtement

européen très simple, de sorte que mes subterfuges de hakim osmani

(médecin turc) trouvèrent ici médiocre créance. Cependant il

me sembla qu’il était très indifférent à ces gens-là qu’un

Chrétien ou un Mahométan passât chez eux ; l’affaire principale

était de trouver quelque chose dont on pût faire un présent au

cheikh Aguib. On me prit donc tout simplement mon seul fusil, la

carabine Mauser, qu’il daigna trouver à son goût, puis un plaid de

voyage, un vêtement très bien brodé de Timbouctou, un burnous de

drap appartenant à Hadj Ali ; finalement nous dûmes encore donner

un anneau d’or d’un certain poids, de sorte qu’il ne nous en

restait plus qu’un. Hadj Ali fut particulièrement irrité qu’on

nous eût pris ce fusil, que je lui avais promis en présent ; mais

je ne pus m’y refuser, et nous dûmes nous estimer heureux d’en

être quittes ainsi. Il y a lieu de s’étonner de l’impudence

avec laquelle on dépouille ici les étrangers ; c’est par pure

grâce qu’on leur laisse encore quelque chose.

Cependant nous reçûmes en échange notre nourriture, un peu de

riz et de viande et, le jour suivant, la permission de repartir ;

on voulait évidemment ne pas nous nourrir longtemps, et, comme il

n’y avait plus rien à tirer de nous, on nous laissa en liberté.

A Nioro nous fîmes la connaissance de quelques Marocains,

originaires, je crois, de Marrakech même et que Hadj Ali nous

désigna pour des chourafa. Ils revenaient d’un long voyage de

commerce au Soudan, après avoir acheté de l’or et des Nègres :

ils durent également payer un tribut, montant à cinq esclaves et

cinquante mitkal d’or. Ces gens veulent aussi se rendre à Médine,

de sorte que nous allons former une caravane nombreuse : avec eux

il y a environ cent Noirs achetés depuis peu, la plupart femmes et

enfants ; ces Marocains, qui sont montés, se font accompagner d’une

douzaine de serviteurs noirs. Il ne m’est pas du tout agréable de

voyager avec ces marchands d’esclaves, tandis que Hadj Ali paraît

subitement transfiguré ; il a trouvé des Arabes, qui sont chourafa

comme lui, et il est très heureux de cette connaissance.

Kaddour s’est rétabli ; Benitez au contraire est encore très

faible, cependant il peut supporter la marche à dos de bœuf, aussi

j’ai un espoir fondé d’atteindre Médine en peu de temps. Nous

n’avons plus à dépasser que Kouniakari ; on ne peut me prendre

grand’chose et je ne doute pas qu’on ne nous permette de continuer

notre route.

Hier j’ai eu de nouvelles inquiétudes. Aguib a dit en effet,

prétend-on, qu’il ne peut me laisser passer, et que je devrai

aller d’abord trouver le sultan de Ségou, pour obtenir de lui la

permission de me rendre à N’dar (Saint-Louis). Pour mon compte, le

voyage ne m’eût pas été, après tout, fort désagréable, mais,

en raison de l’état de mes compagnons si gravement malades, et du

manque de ressources, je fus forcé de protester aussi énergiquement

que possible contre ce projet, et je reçus enfin la permission

de me rendre à Kouniakari. Si j’avais eu de l’argent ou des

marchandises, j’aurais été forcé de me rendre auprès du sultan

Ahmadou, pour m’y faire complètement dépouiller.

Il était déjà trois heures du soir quand nous quittâmes Nioro,

le 19 octobre. A partir d’ici le chemin de Kouniakari se dirige

vers le sud-ouest, mais nous n’atteignons aucun village et sommes

obligés de camper en plein air ; par bonheur il nous reste encore

un peu de riz, de quoi préparer un maigre souper. Les aliments

européens ont depuis longtemps disparu de notre table ; il y a

déjà plusieurs semaines que nous n’avons même plus de thé.

Le jour suivant, nous partons de très bon matin et dépassons dès

huit heures un village foulbé, sans nous y arrêter ; nous arrivons

vers onze heures à un second, à l’extérieur duquel on installe

le campement. Vers le soir seulement, les habitants nous invitent

à entrer dans leur bourgade et à y passer la nuit : ce que nous

faisons. Comme je l’ai déjà fait remarquer, ces villages foulbé

produisent tous une jolie impression ; leur population est laborieuse

et aisée, et, à part son fanatisme religieux, elle est de relations

beaucoup meilleures et bien plus courtoises que les grossiers et

farouches Nègres fouta.

Nous attendons dans cet endroit l’arrivée de la caravane

marocaine d’esclaves, qui apparaît le lendemain de grand

matin. Nous repartons ensemble, pour faire halte au bout de deux

heures seulement près d’une daya. Le pays, qui est déjà à

340 mètres d’altitude, est de nouveau très boisé, de sorte

qu’il nous est difficile de frayer un chemin à nos animaux,

très chargés. Vers trois heures nous repartons, pour tendre les

tentes au bout d’une courte marche de deux heures seulement.

Il y a maintenant une grande animation dans notre bivouac, qui couvre

une large surface. Les nombreux esclaves vont chercher de l’eau et

du bois, les femmes font cuire du couscous ; des feux s’allument à

divers endroits ; autour d’eux se groupent nos noirs compagnons,

pourvus seulement des vêtements les plus indispensables. En route

six hommes conduisant un grand troupeau de moutons se sont réunis

à nous ; nous achetons quelques-uns de leurs animaux, de sorte que

nous pouvons maintenant joindre un peu de viande fraîche à notre

riz si sec.

Les Marocains emportent aussi des tentes avec eux, et Hadj Ali y passe

la plus grande partie de son temps avec ses compatriotes. Benitez

va mieux et j’espère le mener jusqu’à Médine, où il trouvera

des soins médicaux.

Le 22 octobre nous traversons de nouveau un pays inhabité, couvert

de forêts touffues ; nous ne faisons que des marches très courtes,

de cinq à neuf heures du matin, pour nous reposer ensuite jusqu’à

trois heures ; d’ordinaire les tentes sont dressées avant six

heures. Cette foule de femmes et d’enfants, qui vont naturellement

à pied, ne peuvent supporter de longues marches ; il est même tout

à fait étonnant que, de ces esclaves mal nourris, complètement

négligés, et en route depuis des mois, il en reste encore autant de

vivants. A mon grand regret, je vois beaucoup de scènes barbares ;

ces malheureux sont bâtonnés quand ils ne veulent ou ne peuvent

plus marcher.

Il y a beaucoup de dayas en cet endroit ; la rivière que nous

avons remarquée près de Nioro prend une autre direction, plus

méridionale, pour s’unir ensuite au Sénégal, tandis que nous

inclinons fortement vers le sud-ouest.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 2 (de 2) · 第 19 / 29 段