rendre avec moi à Kouniakari ; mais ils réclament d’avance le prix
(trente pièces d’étoffe), ce que je ne puis naturellement leur
donner, et les négociations se rompent. Puis d’autres arrivent
et il est convenu entre nous qu’ils me donneront deux bœufs et
trois ou quatre chevaux, pour Rhab (Nioro), moyennant une pièce et
demie d’étoffe par animal. Je puis encore réunir cette quantité
de cotonnade, mais je tomberai ainsi entre les mains du frère du
sultan Ahmadou, qui me prendra les derniers restes de mon bagage,
si même il ne me retient pas prisonnier ; je dois m’y attendre à
peu près sûrement. Le jour suivant on nous dit que nous partirons
le surlendemain avec quatre animaux de charge, pour lesquels nous
devons payer six pièces d’étoffe. D’ailleurs je n’ai qu’à
me résigner ; sans ressources, comme je suis, je ne puis exercer
aucune influence sur les résolutions de ces gens.
Le 6 septembre ont lieu nos préparatifs de départ ; mais ce
n’est que le jour suivant que nous pouvons réellement parcourir
une partie de notre route. Le pays n’est pas sûr et nos guides
sont fort inquiets. Les Fouta, cette population noire, inquiète,
ambitieuse et arrogante, entreprennent constamment des expéditions
contre les Foulbé fixés entre Bakouinit et Nioro, qui s’entendent
naturellement à se défendre, en leur qualité de peuple guerrier. Il
y a peu de jours seulement, quatre Foulani sont tombés dans une
escarmouche, où un plus grand nombre de Fouta a également péri :
ces circonstances rendent naturellement le voyage beaucoup plus
difficile.
Hadj Ali emploie la journée qui précède notre départ à
m’arracher un billet de 70 mitkal d’or (environ 800 francs)
pour marchandises prêtées ! Il m’a en effet remis une certaine
quantité de vêtements brodés et de couvertures, que j’ai dû
donner en présent pendant la route ; je ne veux pas rechercher si
leur valeur montait à cette somme ; en tout cas je lui donne le
billet demandé.
Abdoullah est encore très malade et très faible ; je ne puis
m’imaginer comment il pourra partir le lendemain ; j’espère
qu’il sera un peu rétabli par la perspective de revoir bientôt des
Européens. Kaddour s’est remis de nouveau ; je me sens moi-même
assez bien, et nous attendons tous avidement la prochaine journée
qui doit nous rapprocher du but. Il est vrai que nous avons encore
devant nous l’une des plus fâcheuses parties de notre itinéraire :
le voyage dans le pays de Kaarta, où les deux frères d’Ahmadou
et leur bande de Fouta dominent avec une puissance illimitée et
un grand arbitraire. Je basais avant tout mon espoir de pouvoir
avancer rapidement sur la circonstance qu’en dehors de mon fusil
je n’avais réellement plus rien qu’on pût me prendre, et je
comptais que les maîtres du pays se débarrasseraient bientôt de
nous, plutôt que de se voir forcés de nous nourrir. On n’oserait
certainement rien de sérieux à notre détriment, car les Français
du Sénégal devaient être depuis longtemps informés de l’arrivée
d’un Européen : par leur intercession je sortirais rapidement des
mains des Fouta, si ces derniers en venaient réellement à vouloir
me retenir.
Les deux grandes villes de Goumbou et de Bakouinit appartiennent
au Baghena, qui n’existe plus aujourd’hui comme État
indépendant. Il formait une partie du grand royaume de Ghanata,
habité par les Assouanik (Souananki, Sébé ou Ouakoré) et qui
fut fondé dès la fin du IIIe siècle de notre ère. On prétend
qu’au temps de sa splendeur il s’étendait du haut Niger, au sud
de Timbouctou, jusqu’à l’océan Atlantique. A ce que suppose
Barth, sa population appartenait à la race foulbé, et elle était
identique au peuple nommé _Leucoæthiopes_ par Ptolémée.
Ces Ouakoré furent plus tard soumis par des Mandingo ou Djouli leurs
congénères, qui fondèrent sur les ruines du royaume de Ghanata un
nouvel empire, plus tard très puissant, celui du Mellé. _Mellé_
(libre, noble) était le nom que se donnaient les vainqueurs en face
de la population subjuguée des Assouanik.
Après que le royaume du Mellé eut été plus tard anéanti par celui
du Sonrhay, ce qui entraîna la mort du prince foulbé Dambadoumbi
(en l’an 1500), les ruines de cet empire furent enfin détruites par
les Marocains venus du nord, tandis que les Bambara les envahissaient
au sud. Une longue guerre eut alors lieu pour la possession de ces
pays. D’un côté combattaient les Bambara qui avaient déjà pris
le Ségou avec l’alliance de quelques peuplades foulbé ; l’autre
parti se composait des Marocains amenés au Soudan par Mouley Ismaïl,
les Rami (Rouma ou Erma), alliés à la grande tribu arabe des Oulad
el-Alouch et à une fraction de la population d’origine ouakoré
ou assouanik.
A la suite de cette guerre, l’empire du Mellé fut partagé :
les Bambara prirent la partie méridionale, tandis que les pays du
nord-est et le Baghena revenaient aux Oulad Mebarek et aux Oulad
Masouk. Mouley Ismaïl, le sultan du Maroc, remit la souveraineté
du pays de Baghena à Hennoun, neveu de Mebarek, et ses successeurs
ont conservé jusqu’ici une certaine autorité.
Mais les Foulbé commencèrent aussi très vite à y jouer un grand
rôle ; leur influence s’accrut rapidement dans le Baghena et
ils cherchèrent à en chasser les Arabes. Lorsqu’en 1820 une
autre fraction des Foulbé commença une guerre de conquêtes sous
le chef fanatique Lebbo et fonda le royaume de Hamd-Allahi sur le
Niger, les Foulbé du Baghena furent inquiets pour leur domination
et s’unirent aux Marocains. Leur résistance contre les bandes de
Lebbo ne fut pas tout à fait heureuse, car il parvint à s’établir
dans quelques parties du Baghena.
Depuis cette époque les différents chefs se sont disputé ce
beau et fertile pays sans qu’aucun soit parvenu à y dominer
entièrement. Même aujourd’hui on ne peut citer un émir ou un
cheikh qui règne dans toute la contrée. En certains endroits ce
sont encore les descendants de la dynastie marocaine, principalement
dans la partie nord, qui jouissent de la plus grande influence ;
dans d’autres, et surtout vers le sud, les Foulbé et les Bambara
se disputent l’autorité ; depuis Hadj Omar, les Fouta y sont
encore intervenus tout récemment et ils possèdent le Kaarta dans le
voisinage ; quelques-uns de leurs villages ont déjà été fondés
auprès de Bakouinit, et la paisible population de la ville est
terrorisée par eux.
Tandis que des conquérants étrangers cherchaient à s’étendre
dans le Baghena, les vrais possesseurs du pays, les Assouanik,
n’intervenaient pas violemment, mais savaient se plier en marchands
habiles à ce que commandaient les circonstances. Il est difficile
d’admettre qu’ils soient aujourd’hui en état de se réunir de
nouveau, malgré leur dispersion actuelle, et de rendre indépendant
leur pays natal de Baghena (présentement nommé Bakounou par les
Assouanik et les Arabes). Il est vrai que le danger du côté des
Fouta est le moins grand, car la souveraineté d’Ahmadou, de Ségou,
ne pourra durer longtemps, et les Bambara se choisiront un chef parmi
eux ou se soumettront à un Foulbé. Une autre supposition est la
plus vraisemblable : les Français prendront tout le pays jusqu’au
Niger. Les Foulbé sont trop puissants pour permettre une réunion
des Assouanik ; en outre il n’est pas interdit de croire que, si
les Français s’établissent sérieusement à Ségou, le Kaarta et
le Baghena ne pourront plus se dérober à l’influence européenne.
[Illustration : Foulani (Foulbé, Peul).]
Le Baghena ne forme, à proprement parler, qu’une partie de la
région nommée el-Hodh, qui, limitée au nord par le Sahara, est
déjà dans sa moitié méridionale plus favorisée par la nature et
forme un pays fertile, propre au labour et au pâturage. Il n’est
donc pas étonnant que des combats aient eu lieu de tout temps pour
sa possession, ce qui ne l’a pas empêché de se trouver toujours
dans un état relativement très prospère ; les adroits Assouanik
ont su s’allier à temps aux différents partis dominants, que ce
fussent les Arabes, les Foulbé ou les Bambara, de sorte que leur
pays n’a pas subi les dévastations qui sont ailleurs les suites
des querelles et des dissensions intérieures.
J’ai souvent mentionné déjà les Foulbé ou Foulani. Il est
en effet impossible de voyager dans le Soudan sans se trouver
en contact avec ce peuple. Son extension est extraordinaire. De
Ouadaï dans l’est jusqu’à Saint-Louis sur l’Atlantique, on le
retrouve partout, groupé en masses et formant une classe dominante,
ou en communautés isolées, mais jouissant encore d’une grande
influence. Tel est ce peuple sur l’origine encore incertaine duquel
on a tant écrit. Timbouctou, le Niger et le lac Tchad forment à peu
près la limite nord de sa région d’extension, et vers le sud il
s’étend jusqu’au pays des sources du Niger et à l’Adamaoua. Il
est donc réparti sur une zone compacte, de largeur variable, mais
comprise en moyenne entre le 8e et le 19e degré de latitude et à
peu près sur 35° de longitude. G.-A. Krause, qui s’est récemment
occupé tout particulièrement de la langue et de l’histoire des
Foulbé et a publié en 1883 dans l’_Ausland_ quelques remarques
très intéressantes sur ce sujet, dit à propos de l’extension
de ce peuple : « C’est dans la Sénégambie et les pays au sud,
où ils atteignent les côtes de l’océan Atlantique, qu’ils se
sont le plus avancés vers l’ouest. Au Fouta-Djallon ils forment la
partie principale de la population. Plus à l’est ils possèdent
sur les deux rives du Niger supérieur, au sud-ouest de Timbouctou,
le royaume de Massina, et depuis près de vingt années ils se sont
emparés de l’empire Bamana (Bambara) de Ségou. Les pays entre
le Massina et le cours moyen du Niger nourrissent également une
population foulbé. A l’est et en partie à l’ouest de ce fleuve,
les deux puissants royaumes de Gando et de Sokoto sont gouvernés par
des Foulbé. D’autres se sont également fixés dans le Bornou,
le Baguirmi et l’Ouadaï, mais ils n’ont pu encore y acquérir
une influence politique et religieuse prépondérante. C’est au
contraire dans l’Adamoua (Foumbina), des deux côtés du fleuve
Binoué, qu’ils se sont avancés le plus loin vers le sud ;
d’année en année ils étendent les limites de leur royaume,
qui dépend du Sokoto, en poursuivant une guerre impitoyable et
ininterrompue contre les Nègres païens de ces régions. Si des
embarras sérieux ne viennent les arrêter, leurs expéditions
victorieuses les conduiront, dans peu d’années, aussi bien au
cours moyen du Congo qu’au golfe de Guinée. »
La zone d’extension des Foulbé comprend donc un espace qui
équivaut presque à la quatrième partie de l’Europe, tandis que
leur nombre ne peut être calculé, même approximativement.
Leur nom varie extrêmement ; les Européens, comme les peuples
africains, leur en ont donné qui diffèrent de celui que les Foulbé
emploient eux-mêmes. Ils se nomment Foul-bé, comme les appellent
unanimement les voyageurs qui ont été en contact avec eux. La
racine _foul_ signifie « brun clair, rouge, orange » et se rapporte
à leur couleur par rapport à celle des Nègres. _Foul-bé_ est le
pluriel, _Poul-o_ le singulier. Krause donne une liste intéressante
des noms attribués aux Foulbé par différents peuples : les Arabes
les nomment Foulan, Felata (pluriel), Foulani, Felati, Foulania,
Felatia ; chez les Touareg ils se nomment Ifellan, Afoullan, Ifoulan,
Foulan, Ifilanen et Afilan. Chez les Haoussa nous trouvons les noms
de Fillani, Foullani et Bafillantchi. Chez les Mousouk ou Mousgou
(au sud du Bornou) ils se nomment Maplata et Maplatakaï ; chez les
Kanouri du Bornou, Felata ; Foula chez les Mandinka ; Agaï chez les
Djouma (Yorouba) ; Tchilmigo chez les Mossi ; Kamboumana chez les
Qourecha ; Folani ou Foulga chez les Gourma ; Bale chez les Bafout ;
Fato (c’est-à-dire « homme blanc ») chez les Ham ; Abate chez les
Djoukou, et Goï chez les Noupé ; en Europe on entend fréquemment
les noms de Foulbé, Pouls, Peuls, Fellata, Foulan, Fouta, etc. ;
Krause est d’avis que les différents peuples européens peuvent
former ces mots correctement, en se servant de la racine foul ou
poul ; ainsi : en allemand et en italien, Ful ; en français, Foul ;
en anglais, Fool ; en hollandais, Foel, etc. ; de sorte qu’en
Allemagne le vrai nom de ce peuple devrait s’écrire Fulen.
Nous devons à Henri Barth les premiers et les plus exacts
renseignements sur ce peuple, comme sur le Soudan en général. Il
fait déjà remarquer la grande dissemblance qui existe entre le
Foulan pur et le Nègre, différence qui s’étend à la couleur,
à la conformation du visage et du crâne, aux cheveux, à la taille,
à l’intelligence, et qui saute aux yeux. Les Foulbé purs ont une
peau claire et un visage parfaitement semblable à celui des Ariens,
un nez bien formé et légèrement recourbé, un front droit, des yeux
vifs, des membres élégants et élancés, de longs cheveux noirs,
une maigre figure ovale (on voit rarement un Foulan obèse, tandis
qu’il y a beaucoup de Nègres de ce genre). J’ai eu souvent
l’occasion de voir des Foulbé purs, et j’étais étonné de
les trouver si rapprochés des Européens au milieu d’une hideuse
population noire. Leur attitude tranquille et distinguée, leur
langue aux intonations douces, imposent tout à fait ; seulement les
yeux de la plupart indiquent un sombre fanatisme et une intolérance
religieuse qui peut dégénérer en haine irréconciliable contre
les Infidèles. Barth a jadis beaucoup souffert à Timbouctou des
persécutions de ces stricts Mahométans, tandis que, heureusement,
de mon temps l’influence des peu orthodoxes Touareg me protégeait
contre ce danger.
Krause fait remarquer avec raison que l’on doit séparer les Foulani
purs, ou rouges, des métis ou Foul noirs. Grâce à leur goût
pour les voyages et les conquêtes, des mélanges entre eux et les
indigènes sont inévitables. Ainsi l’on peut compter la population
fouta de la Sénégambie parmi les Foulbé, et d’après cela Hadj
Omar serait un Poulo ; mais il y a une distance d’un monde entre
les Nègres fouta du Kaarta et les beaux habitants du Moassina. Les
Foulani purs, ou rouges, ne sont pas en général très nombreux :
il n’y a pas de pays ou d’État qui en soit uniquement habité,
mais on les trouve toujours au milieu de la population noire et arabe.
Tout voyageur sera frappé de la haute intelligence des Foulani en
comparaison des Noirs. Ils ont embrassé l’Islam de très bonne
heure, et font partie de ses plus fervents sectateurs. Le Coran
est étudié avec zèle chez eux, et dans chaque petite communauté
se trouvent des écoles, de sorte que tout Poulo pur sait lire et
écrire ; ils apprennent de préférence l’arabe, quoiqu’il y ait
aussi des grammaires foulaniques, avec des lettres arabes à peine
modifiées. Ils vénèrent également dans un de leurs chefs, le
Poulo du Haoussa Otman-dan-Fodio, un de leurs plus grands poètes ;
et son fils Bello était non seulement un guerrier fameux, mais
aussi l’auteur de nombreux ouvrages historiques, géographiques
ou religieux. Le fils de ce dernier, Saïdou-dan-Bello, fut le
premier à écrire une grammaire foulanique, sous le nom de _Nahan
Foulfouldé_, pour rendre son peuple entièrement indépendant de
l’arabe. Ce n’est que dans les royaumes du Sokoto et du Gando
que le dialecte écrit foulanique est en usage ; dans le Moassina
et plus loin à l’ouest, où ne se trouvent pas en général de
Foulbé purs, mais des métis, l’arabe est exclusivement employé
comme langue écrite. Aujourd’hui encore, le centre de gravité
de la vie intellectuelle des Foulbé se trouve sans doute à Sokoto.
Outre cette intelligence scientifique, il y a également lieu de
signaler chez les Foulbé une activité extraordinaire, de l’estime
pour le travail en général, de même que de la probité, en rapport
avec un profond sens religieux. J’ai déjà parlé de la beauté des
localités habitées par eux, du bien-être qui y règne partout à
la suite d’une pratique soigneuse de la culture et de l’élevage
du bétail. Ces qualités se retrouvent même chez les métis,
les Foulbé noirs, qui sont bien loin d’avoir la nonchalance et
l’entêtement du Nègre stupide. Dans ces peuplades métisses,
l’élément foulanique domine complètement le nègre.
Il y a longtemps qu’on a commencé de traiter la question de
l’origine des Foulbé, et les hypothèses les plus hardies ont
été émises à ce sujet. Pour ce qui concerne la situation
ethnographique de ce peuple, Friedrich Müller pourrait avoir
trouvé juste, en réunissant les Nouba[14] et les Foulani dans
un groupe particulier, qu’il nomme Nouba et qu’il partage en
moitiés occidentale et orientale. Il dit : « Sous l’expression
de Nouba, ou plus exactement de race nouba-foulah nous comprenons
un groupe de peuples qui habitent dans le nord de l’Afrique,
partie au milieu des Nègres, partie à la lisière de leur pays,
et qui se distinguent d’eux autant par leur complexion physique
que par certaines particularités ethnologiques. Les Foulah à
l’ouest, et les Nouba à l’est, peuvent passer pour leurs
représentants principaux. Ces peuples ne sont ni des Nègres ni
des Hamites méditerranéens, mais une race intermédiaire. Comme
les Cafres, ils forment également la transition de la race noire
à la race méditerranéenne et spécialement, dans ce dernier
cas, au type hamitique. La différence entre eux et les Cafres
consiste pourtant en ce que ceux-ci sont plus près des Nègres
que des Méditerranéens : aussi bien sous le rapport physique que
comme état moral, les peuples nouba-fouta se rapprochent plus des
derniers que des véritables Nègres. »
G.-A. Krause a tenté de s’informer de l’origine des Foulani
auprès de quelques-uns d’entre eux, mais il n’a entendu que
des contes, dont le noyau historique est encore à dégager de sa
poétique enveloppe.
Les Foulbé même cherchent à prouver qu’ils sont d’origine
arabe. D’après eux une armée de cette nation aurait pénétré,
dans le cours du VIIe siècle, jusqu’au Sénégal et chez le
peuple des Torodo. Un des généraux de cette armée fut laissé
dans ce pays, et il épousa la fille du roi ; ses enfants auraient
été les ancêtres des Foulbé. Mais ce conte est répété sous
la même forme dans différents pays, de sorte que la fantaisie
y apparaît ouvertement. Krause dit avec raison, à ce propos :
« Tous les Mahométans considèrent les peuples arabes comme des
élus d’Allah, au point de vue religieux ; car il choisit un Arabe,
Mahomet, comme son plus grand et son dernier prophète. Mais, pour
prendre leur part de cet honneur, les Musulmans autres que les Arabes
aiment à établir avec eux des rapports fabuleux quelconques. Ainsi
les Foul rapporteraient volontiers leur origine à ce peuple. »
D’après d’autres légendes les Foulbé descendraient même
d’Arabes marocains, tandis que l’on crut longtemps en Europe,
et qu’on y croit encore en partie, à leur origine malaise,
c’est-à-dire à une migration venue de l’Extrême-Orient de
l’Asie. Il faut remarquer à ce propos que la population hova
de Madagascar est en relations étroites avec les Battak malais de
Sumatra. Cependant il ne paraît pas nécessaire d’accepter pour
les Foulbé une parenté si éloignée et d’invoquer une grande
migration de l’Asie orientale, qui deviendrait indispensable pour
l’expliquer : leur origine doit sans doute être cherchée dans
l’Afrique même. Krause, qui s’est occupé d’une comparaison
très approfondie de leur langue et des dialectes hamito-sémitiques,
arrive à cette conclusion : « La langue foulique, dans sa première
forme, de même que les dialectes hamito-sémitiques, et le peuple
foulbé, aussi bien que les Hamito-Sémites, sont d’une seule
et même origine ». Il désigne donc les Foulbé comme étant des
anciens ou Proto-Hamites.
Tous les Hamites, Berbères et Touareg vivant dans l’ouest de
l’Afrique sont — cela est démontré — venus de l’est. Les
Touareg trouvèrent, à leur arrivée, un peuple qu’ils nommaient
Djabbar ou Kel Yerou, et dont on rencontre encore les momies dans
les tombes anciennes de leur pays. Krause croit pouvoir admettre
que ces Djabbar sont les ancêtres des Foulbé actuels.
La question des anciens habitants du Nord-Africain, à une époque où
les conditions d’existence y étaient peut-être plus favorables
et où la marche de la transformation du pays en désert n’avait
pas encore été portée si loin, est sans aucun doute l’un
des problèmes géographiques les plus intéressants. Beaucoup de
circonstances l’indiquent, et nous reviendrons plus amplement sur
ce sujet dans un prochain chapitre ; le Sahara possédait jadis
une _habitabilité_ plus grande qu’aujourd’hui, et un temps,
qui se compte seulement par milliers d’années, s’est écoulé
depuis l’époque où ces contrées étaient encore habitées et
arrosées par des eaux courantes, alors qu’elles sont aujourd’hui
des déserts absolument stériles.
La question des Djabbar, soulevée de nouveau par Krause, mérite en
tout cas d’attirer l’attention des ethnographes, et rien n’est
plus regrettable que la difficulté si grande où l’on est de faire
des études scientifiques complètes dans le pays habité par les
Touareg. De même que nous avons tiré des tombes des îles Canaries
la preuve que les Guanches disparus appartenaient aux groupes des
peuples berbéro-hamitiques, de même l’étude des tombeaux des
Djabbar permettrait de découvrir bien des données importantes
pour l’histoire des habitants primitifs du nord de l’Afrique, et
aussi pour celle de la formation du Sahara. Si le temps doit venir
où les explorations étendues n’auront plus la raison d’être
qu’elles ont certainement encore, et où l’on pourra se livrer
à des études plus complètes, limitées à de moindres surfaces,
l’histoire des habitants primitifs du nord de l’Afrique devra
certainement alors passer en première ligne.
Que les Foulbé soient ou non les descendants de ces anciens
Djabbar, ils ont fait récemment de grandes migrations pour tenter
de s’étendre. Ils n’avaient fondé jusque-là aucun royaume,
et leur début dans la politique active date de la fin du siècle
précédent. « Le commencement de ce siècle vit les Foulbé ouvrir
la période de leurs grandes conquêtes. Au temps où Napoléon
troublait le monde européen, détruisant d’antiques royaumes pour
en créer de nouveaux, le Soudan moyen fut transformé par les Foul
d’une façon non moins profonde, mais plus durable. » Un prêtre
foulbé, nommé Otman-dan-Fodio, joua alors un grand rôle ; il vivait
dans la province de Gobir, du pays haoussa, et commença la guerre
sainte (_djihad_) contre les peuples païens de ce pays : il réussit
enfin à soumettre toutes les provinces du Haoussa ; les Foulbé,
victorieux, s’avancèrent loin dans l’ouest, jusqu’auprès
de l’océan, et vers le sud et le sud-est. Le Bornou même fut
attaqué par eux, mais la suite de leurs victoires y trouva son
terme devant le cheikh Mouhamed el-Kaoulmi, le fondateur de la
dynastie actuelle de ce pays. Otman-dan-Fodio prit, lui aussi, le
titre d’_Emir el-Moumenin_ (Commandeur des Croyants) et partagea
son grand empire en deux moitiés : dans la partie occidentale il
plaça son frère Abdallahi avec Gando pour résidence, tandis que
son fils Bello habitait à Sokoto dans la fraction orientale. C’est
depuis ce temps qu’existent les deux grands royaumes de Gando et
de Sokoto, gouvernés par des Foulbé qui ont forcé la population
noire indigène à embrasser l’Islam.
L’un des généraux d’Otman-dan-Fodio, nommé Lebbo (Labo),
entreprit une guerre pour son compte vers le nord-ouest et du
côté du Niger moyen ; il fonda là le royaume du Moassina (j’ai
toujours entendu prononcer ainsi à Timbouctou, et non Massina)
avec Hamd-Allahi pour capitale. Mais les Bambara, aussi bien que
les Touareg, ont toujours combattu ce pays, surtout parce que les
Foulbé qui l’habitaient étaient disposés à prendre possession
de Timbouctou. Une lutte permanente commença entre eux et les
Touareg ; lorsqu’un nouvel ennemi, personnifié par Hadj Omar,
surgit, Hamd-Allahi fut détruit.
Depuis ce temps le Moassina est gouverné de Ségou, quoiqu’il soit
habité par beaucoup de Foulbé purs. Comme je l’ai dit, le cheikh
arabe Abadin, influent à Timbouctou, cherche à s’allier aux Foul
du Moassina, soit pour protéger Timbouctou contre les Touareg, soit
peut-être aussi pour devenir indépendant et arracher le Moassina
au Ségou. En ce moment un parent du sultan Ahmadou est encore à
Hamd-Allahi ; mais, comme la puissance du Ségou est en décadence,
une modification dans la répartition des forces de ces pays paraît
imminente.
Au contraire, les deux grands États foulbé de Sokoto et de Gando
(Gwando) existent depuis le commencement de ce siècle et sont dans
une situation prospère. Voici la liste de leurs princes :
SOKOTO. Durée du règne. Date de la mort.
1o Otman-dan-Fodio (?) 1818
2o Bello-dan-Otman (?) 1837
3o Atikou-dan-Otman 5 ans 3 mois 1843
4o Alin Baba-dan-Bello 17 ans 1860
5o Ahmadou-dan-Atikou 7 ans 1866
6o Aliou Karami-dan-Bello 11 mois 1867
7o Ahmed-er-Refaje-dan-Otman 5 ans 1872