payer toute mesure de riz ou de couscous, chaque œuf ou chaque
poulet, généralement avec de l’étoffe ; je sacrifie aussi des
douros, dont il me reste quelques-uns, et que je partage en quatre
avec un couteau ; on n’accepte déjà plus très volontiers les
cauris. Le cheikh a derrière notre maison une grande pièce pleine de
riz et de sorgho ; chaque matin, il vient avec ses esclaves et mesure
la quantité nécessaire aux divers ménages ; il a quatre femmes,
chacune habite avec ses enfants et ses esclaves une partie séparée
de la maison, et reçoit tous les jours sa ration de grain. Ce grain
est pilé ensuite dans de grands mortiers en bois, et la farine ainsi
obtenue est mangée d’ordinaire sous forme de couscous, préparé
avec du beurre ou du lait. D’ordinaire le cheikh ne donnait pas
de viande : mais, quand il faisait tuer un mouton, chaque femme en
recevait sa part ; il y avait souvent des réclamations sur ce point,
mais, en père de famille sévère, il ne se laissait pas aller à
discuter et repoussait simplement toutes les plaintes. En somme, son
ménage était fort bien ordonné ; le cheikh mangeait alternativement
chez chacune de ses femmes et se faisait toujours annoncer, afin
que tout fût préparé pour le recevoir. C’était un homme pieux,
faisant régulièrement ses ablutions et ses prières. En général,
il nous laissa en paix, et ne vint nous voir que de temps en temps
pour causer quelques instants. Son frère Bassaro nous visitait
plus souvent et s’occupait activement de trouver des bœufs de
charge pour la continuation du voyage. Les Foulbé de Kala ne se
laissèrent pas convaincre de demeurer avec nous, et repartirent
pour leur pays après avoir reçu leurs cinq pièces d’étoffes ;
j’avais acheté au cheikh de la cotonnade contre de l’or,
car elle me faisait défaut. Il a fallu encore lui remettre des
présents ; Hadj Ali a été obligé de me donner beaucoup de ses
tobas brodées et de couvertures, afin que je puisse faire les cadeaux
nécessaires ; nous nous sommes mis d’accord pour leur attribuer
un fort bon prix, dont je lui suis naturellement redevable et que je
n’ai pu acquitter qu’à mon arrivée au Sénégal. Il paraît
ici extrêmement difficile d’obtenir des guides et des bœufs de
charge, aussi je suis forcé d’augmenter mes présents au cheikh :
je sacrifie un cafetan de drap rouge, emporté du Maroc et que j’ai
pu sauver jusque-là ; ce cadeau lui plaît tellement, qu’il se
donne beaucoup de peine pour nous. Une autre marque d’attention
particulière de sa part est de nous envoyer chaque matin un plat
de lait frais. Comme nous pouvions en outre acheter des poulets et
des œufs, nous aurions vécu d’une manière assez confortable, si
notre santé eût été meilleure. Quant à moi, j’étais encore
assez souffrant ; Hadj Ali avait de fortes douleurs d’estomac
et des accès de fièvre ; il était très inquiet et craignait de
mourir. Aussi il m’accablait des plus violents reproches, parce que
je l’avais persuadé de voyager dans un pays si malsain. Cependant
son état n’était pas très grave, ici du moins ; l’usage de
la quinine et des vomitifs l’améliorait beaucoup. Au contraire,
Benitez paraissait toujours plus mal, de sorte que j’avais pour
lui les plus graves appréhensions. Il passait son temps étendu dans
sa hutte, et semblait avoir perdu toute connaissance ; il ne pouvait
presque rien avaler. Cet homme, jadis vigoureux, était à l’état
de squelette et ne pouvait se tenir assis, encore moins se lever
et marcher. Un jour que j’avais pu le décider à s’asseoir
près de nous pour manger, il ne lui fut pas possible de porter
à sa bouche sa cuiller, et sa main retomba inerte : c’était un
fort triste spectacle. En outre, la crainte d’être reconnu pour
un Chrétien, ou d’être dénoncé par Hadj Ali, le poursuivait
évidemment. Pendant les dix jours que nous demeurâmes à Goumbou,
il ne se trouva pas mieux. Je dus songer au départ, et pourtant je
ne pouvais le laisser seul ici. Cette circonstance, les hésitations
provoquées pour la location des animaux, la conduite brutale et
indigne d’Hadj Ali, tout cela exerçait sur moi un effet quelque
peu décourageant : aussi avais-je besoin de toute mon énergie
physique et morale pour me soutenir dans de telles circonstances.
J’aurais volontiers loué des guides ici, pour nous conduire
directement à Médine, qui est déjà fort bien connue des
habitants ; nous aurions pris une route plus au sud que celle suivie
jusque-là, afin de ne pas être forcés d’aller voir les frères
du sultan de Ségou à Nioro et à Kouniakari. Mais nous aurions
dû traverser des localités bambara, et Hadj Ali s’éleva très
énergiquement contre cette pensée ; il ne voulait absolument
pas aller dans des pays nègres, où la langue arabe n’est
comprise que de quelques cheikhs. Il nous restait encore un parti,
celui d’éviter la route principale et de ne traverser pendant
le voyage que des régions inhabitées, en nous éloignant des
localités. Mais il aurait fallu prendre avec nous une quantité de
vivres, ainsi qu’un grand nombre d’hommes, et nous aurions dû
probablement faire souvent des détours : c’eût été un voyage
très désagréable et très dangereux, même si nous avions eu
des guides pour le faire, ce qui n’était pas le cas ; je n’en
trouvai même pas qui voulussent me louer des bœufs pour aller
jusqu’à Médine par le chemin direct. Nous envoyâmes des gens
dans le voisinage afin d’en chercher, mais en vain. Cependant ma
situation devenait toujours plus désagréable ; Kaddour, le serviteur
marocain, tomba malade et demeura également alité ; le manque
de ressources, qui m’eussent permis de mener mes affaires plus
énergiquement, m’était fort pénible : il ne nous resta qu’à
diminuer l’étendue de notre voyage et à ne louer des hommes et
des animaux que jusqu’à la ville de Bakouinit. Quoiqu’elle fût
à une courte distance, je ne trouvai personne pour cela. Enfin le
frère du cheikh, Bassaro, nous fut d’un grand secours en déclarant
qu’il nous accompagnerait lui-même à Bakouinit ; son offre fut
accueillie avec une grande joie, et il se trouva aussitôt des gens
pour nous louer cinq bœufs. Bakouinit n’était, disait-on, qu’à
trois ou quatre jours de marche, mais les habitants craignaient le peu
de sécurité de la route, ainsi que les lions, nombreux, paraît-il.
Goumbou même est encore à 300 mètres d’altitude, et la partie
nord de la ville à 20 mètres environ plus haut, car le terrain va
en montant à partir de la daya. Nous n’avons eu que peu de pluie
pendant notre séjour ; il semble que la saison pluviale soit près
de sa fin, et, si nous réussissons à atteindre sans difficulté
le Sénégal dans quelques semaines, il ne sera plus navigable aux
vapeurs. Aussi désirais-je avancer aussi vite que possible.
Goumbou, qui est une vieille ville, date peut-être de l’époque
où l’ancien royaume de Ghanata existait encore et où le pays de
Baghena (aujourd’hui Bakounou) en constituait une des parties. La
ville est encore importante aujourd’hui ; elle est très grande et
entourée d’une ceinture de champs de sorgho, qui s’étend fort
loin. A certaines époques il y a ici un mouvement d’affaires,
et les Arabes du Hodh y passent une ou plusieurs fois par an pour
porter de la gomme à Médine ou à Bakel sur le Sénégal.
Le 16 septembre tout parut enfin prêt, mais la matinée se
passa sans que nous pussions partir. Il manquait l’un des bœufs
loués, et il fallut longtemps avant qu’il pût être amené. Nous
prîmes enfin congé du cheikh de Goumbou, qui, en somme, nous avait
amicalement accueillis et soutenus, quoiqu’il nous eût fait tout
payer. Bassaro, son frère, voyageait avec nous sur son cheval ;
les hommes qui nous accompagnaient étaient ses esclaves.
L’état d’Abdoullah (Benitez) est toujours lamentable ;
pourtant il faut partir ; j’emmène donc un âne à son intention,
mais il peut à peine se tenir sur lui. Au bout de deux heures de
marche seulement, nous faisons halte dans un petit village, afin de
faire paître nos bœufs ; Benitez tombe aussitôt dans un sommeil
cataleptique, et c’est presque un bonheur que nous ne puissions
continuer la marche ce jour-là, car un des bœufs s’est enfui
et ne peut être repris qu’après des recherches qui durent des
heures. Cependant il est trop tard pour pouvoir marcher encore,
et nous passons la nuit ici. Les maisons en argile, même dans les
petits villages, sont généralement bien bâties. La direction
suivie a toujours été droit vers l’ouest.
De ce point à Bakouinit il ne m’a plus été possible de
noter les noms de tous les villages. Ce fut d’abord l’état
alarmant de Benitez, puis la maladie de Hadj Ali et la mienne,
qui m’occupèrent à tel point que je ne pus songer à autre
chose. Hadj Ali se refusa finalement à demander aux habitants
les noms de quelques localités et ne me le permit point, pas plus
qu’à Benitez ; c’était, disait-il, trop dangereux, et cela
pouvait rendre les gens défiants. Durant la route je ne pouvais faire
qu’avec peine quelques observations, dont je notais ensuite la nuit,
quand j’étais seul, les plus importantes. Du reste cette partie
de Goumbou à Bakouinit a été l’une des plus désagréables de
tout mon voyage ; je n’en conserve que de tristes souvenirs.
Le 17 septembre nous partons de grand matin. Cette journée m’est
restée comme la plus horrible de mon expédition : aucun des
accidents qui étaient survenus jusque-là ne s’est si profondément
imprimé dans ma mémoire que les événements de ce jour.
Nous marchons sans nous reposer et par la grande chaleur jusqu’à
deux heures ; vers une heure nous passons près d’un petit
village, malheureusement sans y faire halte. Enfin Benitez ne peut
plus continuer et s’affaisse inerte, sa mine est effrayante et je
m’attends à tout moment à le voir mourir. J’insiste pour que
nous nous arrêtions et qu’on dresse les tentes ; nous faisons halte
quelques instants ; mais, quand il s’agit de repartir, il devient
évident qu’Abdoullah ne peut demeurer ni sur un des ânes, ni sur
un des bœufs, ni sur le cheval de Bassaro ; il retombe constamment ;
Hadj Ali demande alors tout uniment qu’on l’abandonne ici, dans
le désert : « il doit mourir, après tout, et cela ne peut durer
encore que quelques heures ! » Je suis indigné de cette proposition
et je déclare qu’en ce cas je veux demeurer seul avec Benitez. Mais
Bassaro pense aussi qu’il est nécessaire d’atteindre le soir un
endroit habité : il le faut. Les esclaves qui nous accompagnent se
refusent à mettre Benitez sur un des bœufs et à l’y attacher ;
puis ils déclarent subitement qu’ils ne veulent pas toucher à un
Chrétien mourant ! Évidemment Hadj Ali leur a dit qu’Abdoullah
est Chrétien. Enfin Bassaro lui-même en a pitié, et m’aide
à l’attacher sur un des bœufs. C’est une triste marche que
celle qui suit. Benitez est étendu inconscient sur son animal,
et à tout instant j’appréhende de le voir mourir... Cependant
il commence à pleuvoir et nous arrivons dans la soirée seulement,
après cette marche épuisante, à un village, où nous pouvons nous
arrêter. Benitez vit encore, il est vrai, mais j’ai peu d’espoir
qu’il puisse passer la nuit.
Hadj Ali m’a certainement rendu de grands services pendant mon
voyage et a contribué pour une large part à son succès. Il nous
a évidemment sauvés d’une mort certaine lors de la surprise des
Oulad el-Alouch, et à Taroudant il a su manœuvrer habilement ;
en général il a beaucoup fait pour nous, et je lui en dois de la
reconnaissance. Mais sa conduite dans cette journée a complètement
étouffé en moi ce sentiment. Je ne pourrai jamais lui pardonner
ce qu’il a fait à Benitez.
Le village où nous passons la nuit est divisé en deux parties,
dont l’une est habitée par des Assouanik et l’autre par des
Arabes. Heureusement le lendemain, 18 septembre est un jour de
repos : Bassaro s’occupant d’affaires, nous demeurons ici tout
le jour. Benitez vit encore le lendemain matin ; il a même sa
connaissance et se plaint en termes incohérents de Hadj Ali. Il
ne peut encore se tenir debout, ni même assis ; mais je lui donne
aujourd’hui un peu de bouillon de viande d’agneau et il le
supporte.
Il fait de nouveau très chaud, mais nous avons par bonheur des
pièces assez fraîches dans notre maison d’argile ; Abdoullah peut
y demeurer couché tout le jour et il se remet réellement un peu. Il
le doit exclusivement à Bassaro ; si Hadj Ali avait réalisé hier
ses intentions et si nous avions abandonné Benitez, c’eût été
mon devoir de rester seul avec lui dans le désert. Chacun prétendait
qu’il mourrait, mais sa forte nature l’a sauvé.
Dans ces villages assouanik la nourriture ordinaire se compose de
couscous, de sorgho et de riz ; la viande est rare, et, quand il
est possible d’acheter un mouton, nous sommes toujours obligés
d’en laisser une partie à nos hôtes du jour : ainsi le veut la
coutume. Aussi souvent que je l’ai pu, j’ai pris des consommés
de viande avec des œufs ; j’en ai fait prendre aussi à Benitez :
nous avons dû à ces aliments et au lait, que malheureusement nous ne
pouvions toujours trouver en quantité suffisante, de nous rétablir
tous deux ; j’étais également peu à peu retombé malade et je
souffrais encore d’étourdissements de mauvais augure.
Le 24 septembre seulement, c’est-à-dire après un voyage de huit
jours, nous atteignîmes la ville de Bakouinit (Médinet-Bakouinit,
par opposition au pays du même nom), tandis qu’on nous avait
dit au début qu’il s’agissait de trois étapes. Le terrain
n’était pas resté le même : les premiers jours nous avions
traversé une grande région de forêts, avec des clairières où se
trouvaient de petits villages isolés ; l’altitude était toujours
d’environ 320 mètres, comme à Goumbou. Puis le sol s’inclina,
peu à peu il est vrai, et le 22 septembre nous arrivions à une
localité qui n’avait que 180 mètres. Déjà auparavant la
composition sablonneuse du sol nous avait frappés, par contraste
avec l’argile des terrains précédents, qui étaient très
fertiles, tandis que le sable du terrain actuel montrait une flore
très pauvre. A partir de ce point le sol s’éleva de nouveau ;
le jour suivant, nous campâmes dans une localité située à 260
mètres d’altitude, et le 29 septembre nous atteignions Bakouinit,
qui est de nouveau à 320 mètres au-dessus de la mer. Nous avions
traversé une dépression large d’environ 50 ou 60 kilomètres
et dirigée probablement du nord au sud, tandis que sa plus grande
profondeur atteint 140 mètres. C’est une enclave de la région des
sables, el-Hodh, qui a à demi le caractère d’un désert ; elle
s’avance vers le sud dans le pays de Baghena, fertile lui-même.
Nous rencontrions chaque soir un village en argile, ou un douar
provisoire de tentes et de huttes, où les habitants des villes
s’étaient rendus pour faire la moisson : ces colonies passagères
se trouvaient toujours dans le voisinage d’un grand champ de
sorgho. La population était partout la même, un mélange d’Arabes
et d’Assouanik, qui entendaient d’ailleurs tous la langue arabe.
Je fus désagréablement ému quand, peu avant Bakouinit, nous
rencontrâmes justement quelques villages fouta. Cette population
noire, aussi sauvage que fanatique et pillarde, et d’où sort Hadj
Omar, célèbre avec tant de raison, paraît s’étendre déjà du
pays de Kaarta à Bakounou (Baghena).
Dans la plupart des localités se trouvent des puits avec de bonne
eau, et en général le pays est sain. Je me suis remis un peu,
et Benitez est devenu également infiniment plus vigoureux ; il
semble que la crise survenue dans cette terrible journée se soit
heureusement terminée. Ces derniers jours, il a pu se tenir déjà
sur un bœuf sans en tomber, et il a même un peu d’appétit,
de sorte que je le crois sauvé. Il souffre surtout dans les
villes ; aussitôt que nous sommes en route, invariablement son état
s’améliore. Par contre, Sidi Hadj Ali tombe maintenant malade et ne
peut marcher qu’avec peine : il a la mine pâle et amaigrie. Bien
que n’étant pas d’une constitution plus vigoureuse que mes
compagnons, et quoique me trouvant encore moins habitué qu’eux
au climat du sud, j’ai pourtant mieux supporté en général le
voyage. Il semble que ce soit une tout autre chose de faire par
soi-même une exploration d’après une idée déterminée, pour la
réalisation de laquelle on s’impose toutes les peines possibles,
ou, au contraire, d’y prendre part contre rémunération. Dans ce
dernier cas il manque naturellement l’excitation morale, qui pousse
un homme à ne pas désespérer, même dans les situations les plus
dangereuses. Mes deux compagnons ne portaient évidemment plus aucun
intérêt à l’issue du voyage et ne pensaient uniquement qu’à
ses dangers et à ses fatigues.
A cette époque nous vîmes dans beaucoup d’endroits faire déjà
les récoltes. Le sorgho et le maïs étaient mûrs, et la population,
heureuse d’avoir une bonne moisson, travaillait assidûment dans
les champs ; on coupe les tiges près du pied et l’on arrache à la
main les grains des épis, après les avoir fait sécher au soleil ;
partout dans les villages les toits en étaient couverts. Comme
je l’ai dit, la farine s’obtient en écrasant le grain dans
de grands mortiers de bois ; le riz est également décortiqué de
cette manière.
Dans la dépression sablonneuse de terrain dont j’ai parlé, la
latérite apparaît par places ; près de Bakouinit je vis enfin
les premières roches ; c’étaient des schistes argileux foncés,
qui sortaient par places du sol de la plaine et faisaient partie
des contreforts les plus avancés des montagnes schisteuses du sud.
Le soir du 24 septembre nous arrivions à Médinet-Bakouinit. Les
Arabes, les Foulbé et les Assouanik nomment cette ville Bakouinit,
et de même tout le pays porte le nom de Bakounou ; je n’ai pas
retrouvé l’ancienne forme de Baghena.
C’est une ville assez étendue, à peu près à moitié aussi
grande que Goumbou et qui consiste également en maisons d’argile,
plus délabrées pourtant que dans cette dernière ville. Une grande
daya est située tout près et renferme beaucoup d’eau très claire,
d’ailleurs fade et peu rafraîchissante, tandis que celle de puits,
dont nous avions usé jusque-là, était extrêmement fraîche.
Nous ne descendons pas chez le cheikh Chamous, mais chez un
correspondant de Bassaro, qui nous accueille très bien ; cependant il
ne peut mettre à notre disposition qu’une petite pièce, de sorte
que nous sommes obligés de demeurer presque toujours dans la cour
et même d’y dresser une tente. Pourtant il faut d’abord donner
quelques présents à cet homme ; Hadj Ali doit encore venir à mon
aide et me prêter quelques vêtements brodés de Timbouctou. En
échange, notre hôte promet de s’occuper de nous faire avoir des
animaux pour aller jusqu’à Médine.
A Médinet-Bakouinit les habitants sont encore composés de ce
mélange d’Arabes et d’Assouanik qui paraît être répandu
dans tout le pays de Bakouinit (Baghena). Ils sont très pieux,
font régulièrement leurs prières et savent presque tous lire
et écrire. Cet état moral tient à ce que l’on rencontre
souvent ici des Foulbé et des Fouta, deux peuples qui, bien
qu’ennemis acharnés, se distinguent également par une grande
piété, dégénérant souvent en véritable fanatisme. Nous devions
bientôt savoir à quoi nous en tenir sur la fâcheuse influence de
la population fouta.
Aussitôt que nous sommes entrés dans la ville, Benitez s’est
trouvé beaucoup plus mal ; il semble que la peur d’être reconnu
pour Chrétien ait autant d’action sur lui que les souffrances
physiques. Son état empire encore beaucoup ; sa faiblesse
s’accroît, il s’affaisse quand il veut se tenir debout, et sa
mine est extrêmement inquiétante. Il commence à se plaindre de
douleurs d’estomac, et la pensée me vient, malgré moi, qu’il
souffre d’un empoisonnement. Je me souviens que Hadj Ali, à la mort
du petit Farachi, a laissé échapper qu’il avait été probablement
empoisonné à Kala. Je ne voulus pas examiner plus sérieusement
la possibilité d’une tentative semblable contre Benitez : cette
pensée était trop horrible. Nous ne pouvions rien que le laisser
reposer et tenter de lui faire avaler un peu de lait, de consommé
ou de bouillon de poulet ; il passa étendu inerte sur son lit toute
la durée de notre séjour, qui dura près de deux semaines.
Sauf un accès de coliques extrêmement violentes, qui me surprit la
nuit et me fit encore songer malgré moi au poison, je me trouvai
fort bien à Bakouinit, et le seul mal dont je souffris était la
faim ! Manger constamment du couscous et du riz ne suffit pas à la
calmer ; ce n’est pas une alimentation nutritive : elle rassasie
momentanément, mais laisse bientôt reparaître le sentiment du
vide de l’estomac. Il y avait à Bakouinit beaucoup de poulets,
de moutons et de chèvres, mais Hadj Ali ne me permit pas d’en
acheter. « Si les habitants s’apercevaient, pensait-il, que
j’avais encore de l’or, ils ne nous laisseraient pas partir
avant de me l’avoir complètement soutiré. » C’était, il est
vrai, une raison assez fondée ; mais nous avions tous trois besoin
d’une nourriture substantielle, et avec l’aide de notre hôte
nous aurions bien pu acheter un peu de viande.
Le 27 septembre, arriva un homme qui consentit à me louer des
bœufs jusqu’à Médine (on dit toujours ici Moudina) ; mais il
demandait huit pièces d’étoffe pour chaque animal ; une pièce
de cotonnade bleue dite _guinée_ représente ici au moins quatre
douros (vingt francs), et à peine la moitié à Médine ; c’était
encore trop cher, selon moi, pour une distance relativement courte,
car j’aurais eu besoin d’au moins cinq bœufs, ce qui m’eût
coûté 800 francs ! Le soir, vint un autre homme, qui nous offrit
des chevaux et des bœufs à cinq pièces d’étoffe par animal.
Le matin suivant on nous dit que quelques Fouta se trouvant à
Bakouinit avaient interdit à tous les propriétaires d’animaux
de m’en louer, de sorte que je devais m’attendre à un long
arrêt. Il est étonnant que ces Fouta, qui n’ont autour de
Bakouinit que deux ou trois petits villages, y aient une telle
influence et puissent terroriser le pays. Tout le monde se plaint
des brigandages de ces gens audacieux et arrogants, mais personne
n’ose leur résister, de peur du gouverneur voisin de Nioro,
le frère du sultan de Ségou.
Le 29 septembre, Bassaro, qui ne nous avait pas encore quittés,
et notre hôte se rendirent dans les environs pour tenter de louer
des bœufs. Quand ils revinrent le soir, ils annoncèrent que des
gens se présenteraient le lendemain. Le matin suivant, Bassaro
retourna à Goumbou ; il nous avait rendu beaucoup de services, et
Benitez surtout devait lui être fort reconnaissant. Je n’avais
plus absolument rien ; mais, pour ne pas le laisser partir sans un
présent convenable, je lui donnai une boîte à tabac en métal
blanc, qui portait mes initiales gravées. Si donc un jour quelque
voyageur passe à Goumbou, il ne devra pas s’étonner d’y trouver
une boîte très élégamment travaillée pour tabac de Turquie.
Bassaro et son frère le cheikh sont deux personnages de grande
taille, vigoureux, d’allures un peu rudes et brutales et qui
paraissent posséder une assez grande influence ; les Fouta ne leur
imposent pas encore ; ils habitent assez loin de Kaarta et de Ségou
pour que Goumbou jouisse d’une certaine indépendance. Cette ville
est d’ailleurs plus aisée et plus jolie que Bakouinit, car les
brigandages des Fouta ne s’étendent pas aussi loin, pas plus que
les bandes pillardes des Arabes Oulad el-Alouch ne descendent autant
dans le sud.
Je dis un adieu cordial à Bassaro, car il avait pris une place
importante parmi le petit nombre de gens qui nous ont vraiment
soutenus dans toute mon entreprise.
Le 30 septembre, en effet, quelques hommes vinrent m’offrir des
bœufs à louer, mais nous ne pûmes nous entendre ; l’un d’eux,
qui en a deux, consent à m’accompagner moyennant sept pièces
d’étoffe ; pour le moment nous n’acceptons pas son offre.
Peu après apparaît le cheikh des Fouta des alentours de Bakouinit,
un farouche coquin, universellement connu et redouté comme un voleur
de grand chemin, mais auquel ici personne n’ose s’opposer ; il
nous demande un grand anneau d’or en échange de la permission
de quitter Bakouinit et de continuer notre route. Il n’y a pas
le moindre droit, et seul le cheikh de Nioro (ou de Rhab, comme les
Arabes nomment cette ville) devrait exercer de pareilles exactions,
mais je ne suis pas moins obligé de lui donner un anneau pesant
à peu près quatre mitkal (quatre grammes), car il nous aurait
certainement attaqués avec sa bande. Ma réserve d’or se borne
maintenant à deux anneaux, outre le peu qui reste à Hadj Ali,
car il m’a déjà beaucoup prêté.
Le 1er octobre nous avons un violent orage, Benitez est très mal,
et Hadj Ali commence à se trouver gravement malade ; il ne peut
supporter aucune nourriture ; le Marocain Kaddour se plaint aussi de
violents maux de tête, de sorte que maintenant je suis seul assez
bien portant.
Je suis persuadé que nous nous remettrions bientôt tous avec une
nourriture substantielle et appropriée, mais Hadj Ali persiste
à prétendre qu’il serait dangereux de montrer que nous avons
encore de l’argent monnayé ; et il s’exprime sous une forme si
brutale, qu’il m’est impossible d’arriver à une explication
plus complète ; je suis donc forcé de laisser les choses suivre
leur cours, en souhaitant que la vigoureuse nature de mes compagnons
leur rende la santé.
Le soir on nous dit que les gens sur lesquels nous avons compté
ne partiront pas avec nous ; ce qui peut nous arriver de mieux est
d’attendre ici d’un à deux mois. A ce moment il arrive des
Arabes du Hodh qui portent de la gomme aux factoreries françaises
du Sénégal, et je pourrai voyager commodément et sûrement avec
eux. Jolie perspective ! Il faudra d’abord subir un long arrêt ici
dans des circonstances fâcheuses ; puis nous ne savons si les Arabes
nous permettront de les suivre ; enfin, si cette éventualité se
réalise, leur route sera tout autre, située beaucoup plus au nord,
et très longue.
Le 2 septembre il vient encore quelques-uns de ceux qui ont
refusé hier de partir avec moi et ils se déclarent prêts à nous
accompagner ; ils demandent d’avance six pièces d’étoffe. Mais
je dois poser comme condition à tous que le payement n’aura lieu
qu’à Médine, car je suis loin d’avoir assez de ressources
pour payer ici le prix de location. Dans la ville je ne trouverai
personne, parce qu’on y craint généralement les Fouta, et
je serai probablement forcé de m’entendre tout d’abord avec
eux. Le jour suivant, nous souffrons tous de très violentes douleurs
d’intestins, occasionnées par de la viande gâtée que nous avons
mangée la veille au soir ; l’état de Hadj Ali est surtout devenu
très inquiétant.