Tandis que, dans ses migrations, l’Arabe a pénétré profondément

dans le Soudan, le Juif espagnol paraît n’avoir pas dépassé

Timbouctou ; en tout cas il n’y en a aucun dans les pays bambara ;

plus à l’ouest, les Juifs voyagent probablement davantage vers

le sud, et, comme quelques-unes de leurs familles doivent se trouver

à Oualata, il n’est pas impossible qu’elles se soient étendues

jusque dans certaines villes du Hodh.

Kala n’est pas aujourd’hui un centre de commerce important ;

on y vend surtout des esclaves ; peut-être envoie-t-on de là un

peu de sorgho au nord, dans les pays pauvres en grains ; le riz

est peu cultivé et même doit être apporté du dehors. On ne

trouve à acheter ici qu’en petite quantité des noix de gourou

(kola) ; l’or n’existe absolument pas : en guise de monnaies,

il ne circule que des étoffes, des coquilles de cauris et du sel.

Hadj Ali est fort heureux de quitter les Bambara ; il ne se sent

pas en sûreté chez eux et demande uniquement à se rendre dans

des pays où l’Islam soit la religion de tous et où chacun parle

arabe, s’il est possible. Il a l’espoir qu’on y respectera sa

qualité de chérif, contrairement à ce qui se passe ici.

Les adieux de notre ami le chérif de Kala sont très affectueux ; il

nous souhaite tout le bonheur possible et recommande plusieurs fois à

nos guides foulani de s’occuper de nous ; il me donne également des

lettres de recommandation pour un de ses correspondants de Goumbou.

Nous n’étions pas, il est vrai, en parfait état de santé en

quittant la ville bambara, mais un plus long séjour n’eût servi

de rien, et je tenais toujours les déplacements fréquents pour le

meilleur remède. Les pluies, nombreuses et violentes, supportées sur

le chemin de Bassikounnou à Kala, le séjour dans des tentes humides

sur un sol détrempé, et la marche par un pays inondé, enfin, et

surtout, de mauvaise eau : toutes ces causes nous ont atteints plus

ou moins profondément. Du reste la situation de Kala ne paraît pas

saine, quoique la ville soit à environ 320 mètres d’altitude,

fort loin du Niger, déjà sur le plateau, et non dans la zone

d’inondation du fleuve ; le chérif lui-même se plaint d’y être

souvent malade. Le manque d’eau courante y est très sensible, et

celle des dayas est corrompue par de nombreuses matières organiques

en décomposition, ce qui la rend nuisible. Seuls les Nègres peuvent

la supporter, parce qu’ils y sont habitués dès l’enfance.

Le 30 août nous quittons Kala-Sokolo : avant de continuer la

description de notre route, je puis dire quelques mots des Bambara

en général.

La ville de Kala est très ancienne, car, suivant toute vraisemblance,

c’est la même Kala qui formait jadis un petit royaume indépendant,

et ensuite une des trois grandes subdivisions du royaume du

Mellé, puissant pour un temps. Le plus grand roi de ce royaume,

Mansa Mouça (Kounkour Mouça), monta sur le trône en 1311, et

donna à son pays un développement considérable, de sorte que,

suivant l’expression du vieux géographe Ahmed Baba, dont j’ai

parlé, il possédait une puissance d’attaque sans mesure et sans

limite. Ce roi soumit les quatre grands pays de la partie occidentale

du Soudan, c’est-à-dire le Baghena, le Sagha ou Tekrour occidental,

avec le Silla, et enfin Timbouctou et le Sonrhay. Politiquement,

le Mellé était divisé en deux parties, nord et sud, séparées

par le Niger ; au point de vue des nationalités, le Mellé formait

trois grandes provinces : celles de Kala, de Bennendougou et de

Sabardougou, chacune avec douze vice-rois. Celui de la province

de Kala était nommé _Ouafala-ferengh_. Sous le nom de Kala on

comprenait également la province et la ville de Djinnir, le long

de la rive nord du fleuve, comme les villes de Saré et de Samé

(Barth). Les habitants du Mellé faisaient partie du puissant peuple

des Mandingo, qui ont eu une grande influence dans cette partie de

l’Afrique jusqu’à ce que les Foulbé ou Foulani y arrivassent

et s’y établissent de telle façon qu’on doit les regarder

aujourd’hui comme le peuple le plus important du Niger moyen. Les

Bambara, demeurés longtemps païens, sont des congénères du peuple

mandingo. Le chef fanatique des Fouta dont j’ai parlé, Hadj Omar,

soumit tous les districts bambara et s’établit fortement à Ségou,

dont il fit la capitale du pays. Après sa mort, le pouvoir passa au

sultan actuel, Ahmadou, l’aîné de ses fils, tandis que les deux

autres, Aguib et Bechirou, lui servent de vice-rois dans les villes

de Nioro (Rhab) et de Kouniakari, dont je parlerai plus tard. Si les

Français réussissent à établir leur influence jusqu’à Ségou,

le pays bambara est appelé à être plus en évidence que ce n’a

été le cas jusqu’ici. Nous aurons l’occasion de revenir sur

les Bambara en parlant de ces tentatives d’expansion et des chemins

de fer projetés au Sénégal.

Les Bambara appartiennent à une peuplade nègre assez laide,

et qui n’a jamais atteint un développement particulier. Ils se

trouvent dans un état de démoralisation et d’abêtissement,

par suite du commerce d’esclaves qu’ils font depuis de longues

années ; récemment survinrent les guerres de conquêtes de Hadj

Omar, qui voulut en faire des Musulmans et leur livra des combats

sanglants, signalés de part et d’autre par la plus grande

cruauté. L’esclavage existe encore, comme on sait, dans tous les

États mahométans du nord de l’Afrique, et le pays des Bambara est

celui qui fournit le plus d’esclaves. Chaque année des marchands

du Maroc le parcourent pour en acheter ; les esclaves parviennent

aussi dans le nord par l’intermédiaire de marchands de Timbouctou

et d’Araouan.

D’un côté les Bambara sont mécontents du gouvernement d’Ahmadou

à Ségou ; de l’autre, ils mettent obstacle aux tentatives des

Français pour s’y établir et y organiser un meilleur état de

choses. Les dernières expéditions françaises, celles de Galliéni

et du colonel Derrien, ont eu beaucoup à souffrir des attaques

des Bambara.

Ce sont surtout des explorateurs français qui ont visité le Ségou

et les pays bambara. Mungo Park a donné le premier une relation

détaillée de son voyage dans ces contrées ; puis vint en 1860

l’importante exploration de Mage et Quintin, qui nous fit connaître

le Ségou, et surtout Hadj Omar et l’aîné de ses fils, Ahmadou ;

Raffanel avait visité avant Mage, vers 1840, le pays de Kaarta.

Mage fut presque obligé d’accompagner Ahmadou dans une expédition

contre des tribus bambara révoltées. Plus tard Galliéni,

Soleillet, Derrien et d’autres, tous plus ou moins munis de

missions officielles du gouverneur du Sénégal, ont parcouru ces

pays. Il est, en effet, de la plus grande importance pour cette

colonie d’entrer en relations suivies avec le royaume bambara

de Ségou, afin d’établir une communication entre le Sénégal

et le Niger. Aujourd’hui, comme on sait, on s’en occupe très

sérieusement (1884).

Tous les voyageurs qui ont vu le Ségou sont d’accord sur ce point,

qu’Ahmadou ne possède pas la puissance et la considération de

son père Hadj Omar et que, sinon avant sa mort, du moins aussitôt

après, la domination de cette famille fouta sur les Bambara prendra

fin. Ahmadou n’a pas su se ménager de partisans fidèles ;

il passe également pour avare et a, dit-on, entassé d’énormes

quantités d’or dans son palais. Nous avions déjà entendu raconter

à Timbouctou les histoires les plus fabuleuses sur cette richesse,

parée avec une véritable exagération orientale. Hadj Ali croyait

ces racontars sur parole et se mettait en colère quand je déclarais

exagérés ou faux tous les récits de ses amis mahométans.

Ahmadou, qui s’est donné également le titre d’_émir

el-Moumenin_ (commandeur des Croyants), n’est pas non plus heureux

dans ses entreprises : au lieu d’un accroissement d’étendue et

de puissance, son royaume supporte chaque année des déchirements

intérieurs plus grands, de sorte que les anciens partisans de son

père se retirent de lui. Il ne pourrait rétablir son autorité

que par une grande guerre heureuse.

Le commerce du pays des Bambara est plus dans les mains des

intelligents Nègres assouanik (Saninkou, etc.) que dans celles

des indigènes eux-mêmes, qui ne sont que des producteurs et ne

s’entendent pas à tirer parti de ce qu’ils récoltent ; de

même, il s’y trouve beaucoup d’Arabes et de Maures du Hodh,

surtout d’origine marocaine, qui remplacent ici les Juifs.

En somme, le gouvernement de la dynastie fouta de Ségou n’est

pas un bienfait pour le pays bambara, si riche en toutes sortes de

produits naturels, et l’influence des Français y serait très

profitable ; mais il leur faudrait d’abord briser la puissance du

fanatique Ahmadou.

CHAPITRE VIII

VOYAGE DE KALA-SOKOLO A MÉDINET-BAKOUINIT.

Départ de Kala. — Les Foulbé. — Épouvantails vivants. —

Bousgueria. — Farachi. — Nara. — Nègres assouanik. —

Goumbou. — Koumba de Barth. — Le cheikh de Goumbou. — Fin

du Rhamadan. — Bassaro. — Présents du cheikh. — Benitez est

gravement malade. — Difficultés de la marche. — Historique. —

Départ pour Bakouinit. — Benitez est sur le point de mourir. —

Bakouinit. — Les Fouta de Baghena. — Hadj Ali est malade. —

La moisson. — Notre hôte de Bassaro. — Exactions. — Les

Foulani et les Fouta. — Départ. — Le pays de Baghena. —

Historique. — Les Foulbé. — Leur extension. — Leur nom. —

Leur extérieur. — Foulbé purs et métis. — Les Djabar. —

Migrations et conquêtes des Foulbé. — Sokoto et Gando.

Le 30 août 1880 nous quittions la ville bambara de Kala. Il

m’avait été difficile de reconnaître dans ce bourg aujourd’hui

négligé, avec sa nombreuse population d’esclaves, l’ancienne

capitale d’une province de l’un des plus puissants empires de

l’Afrique. Quel aspect doit avoir eu ce pays alors que le royaume

du Mellé était encore à son apogée ! Une population nombreuse,

aisée et instruite pour l’époque, habitait cette région ;

de lointaines expéditions de guerres et de conquêtes, dirigées

par des rois puissants, lui apportaient un bien-être qu’il n’a

jamais revu ; des terres aujourd’hui abandonnées étaient alors des

champs cultivés avec soin ; une industrie indépendante s’était

développée ; les lettrés mahométans jouissaient de la plus grande

considération auprès de la cour et du peuple. Et aujourd’hui !

Ces réflexions me vinrent à l’esprit lorsque nous quittâmes

la ville, de grand matin, avec nos guides foulbé. Nous prîmes

un congé cordial de notre ami le chérif ; le cheik de la ville

ne se fit pas voir, et un certain nombre de ses esclaves ou de ses

familiers furent seuls présents à notre départ.

Parmi mes Foulbé, qui parlaient aussi l’arabe, étaient quelques

hommes extrêmement beaux ; un teint clair, un nez bien dessiné,

de grands yeux vifs et une taille élégante distinguent tout à fait

ce peuple de la hideuse population nègre ; ils ont l’habitude de

tresser leurs longs cheveux noirs en nombreuses boucles minces. Mais

dans ces pays on ne trouve plus beaucoup de Foulbé purs ; ils

se sont mêlés depuis longtemps avec des Bambara et des Nègres

assouanik. Nous transportions nos bagages sur cinq bœufs, qui

servaient également de montures. Mes gens étaient assez bien remis

pour pouvoir supporter le voyage. Benitez était cependant encore

très faible.

Tandis que nous avions pris dans tout le reste de notre voyage, à

partir du Maroc, la direction générale du sud, nous nous dirigions

maintenant droit vers l’ouest. Notre but était la côte atlantique,

la capitale de la Sénégambie, Saint-Louis, ou N’dar, comme disent

les Arabes.

Nous ne connaissions pas nettement les difficultés que nous aurions

à vaincre. Je savais qu’une route de caravanes existe entre les

pays où nous étions et les forts des Français au Sénégal ; on

nous engageait unanimement à nous défier des frères d’Ahmadou

qui vivent à Nioro et à Kouniakari ; mes amis arabes m’avaient

conseillé de chercher à éviter ces villes. En outre, il pouvait

aisément m’arriver d’être retenu en ces endroits comme espion

français. Je ne me laissai naturellement pas troubler par ces

perspectives ; s’il était possible, je tournerais ces villes ;

sinon, je me laisserais dépouiller par les chefs fouta : il ne

pourrait m’arriver rien de plus.

Nous marchons vers l’ouest le matin du 30 août, de huit à onze

heures, jusqu’au petit village de Sinjana, où se trouve une daya et

où nous nous arrêtons longtemps pendant que les bœufs paissent ;

après une courte marche nous dressons nos tentes le soir, dans une

contrée inhabitée.

Le terrain est toujours le même : très plat, couvert d’une forêt

clairsemée, avec de grandes clairières pleines de hautes herbes ;

autour du village dont j’ai parlé se trouvent encore de vastes

champs de sorgho cultivés partout avec soin : comme l’époque des

moissons approche, une foule d’esclaves sont dans chaque champ,

effrayant les oiseaux en poussant de grands cris et en agitant des

crécelles de bois.

Les deux jours suivants, nous parcourons également une contrée

complètement inhabitée, et notre nuit se passe en plein air. Là

aussi nous sommes obligés d’emporter un peu d’eau, quoique de

petites mares où l’on peut abreuver nos bœufs se trouvent souvent

sur notre route. Nous marchons d’ordinaire de sept heures du matin

jusque vers midi, et de trois à six heures. Le 1er septembre il tombe

une pluie violente, de sorte qu’il nous faut demeurer longtemps

sous les tentes. Comme nourriture nous avons exclusivement du riz :

tous les autres aliments manquent.

Malheureusement la conduite de Hadj Ali était de nouveau telle, que

nous nous trouvions dans les dispositions les plus fâcheuses. Il

insultait de la manière la plus vile Benitez, à peine relevé de

maladie et encore très faible, et me cherchait également querelle

sur tous les sujets. Rien ne lui en donnait cependant le motif ;

c’était encore une explosion de méchanceté et de jalousie,

aussi bien que de mécontentement, causée parce que nous n’avions

pas pris le chemin qu’il avait recommandé.

Le 2 septembre nous partons de bon matin, sous un ciel très couvert :

vers midi nous faisons halte pendant une heure, pour atteindre

enfin, le soir, la petite ville de Bousgueria. Des champs immenses

l’entourent, et, avant d’y arriver, on marche durant des heures

entre de hautes plantations de maïs et de sorgho.

Bousgueria est une colonie toute nouvelle, fondée surtout par des

Nègres assouanik avec une certaine quantité de familles arabes ;

elle date de peu d’années, quelques-uns disent quatre seulement. Un

mur d’argile entoure cette petite ville ; à l’intérieur sont

encore plus de huttes en nattes et en paille que de maisons en terre ;

elle est pourtant assez importante et renferme quelques milliers

d’habitants au moins. Une grande daya se trouve tout près.

La hauteur du plateau reste ici partout la même, elle est de 310

à 320 mètres ; la chaleur n’est plus aussi grande ; entre midi

et trois heures du soir, le soleil est cependant brûlant ; nous

cherchons toujours une place ombragée pour la halte, car il fait

trop chaud sous les tentes.

Mes Foulani paraissent avoir rencontré ici de bons amis et ils

déclarent qu’il faut nous arrêter pendant une journée, afin de

permettre aux bœufs de se reposer. Cette résolution ne me plaisait

guère, car l’endroit était très malsain et nous avions en même

temps beaucoup à souffrir des mouches ; je ne me sentais pas bien,

j’avais de nouveau des étourdissements et des maux de tête ;

j’aurais voulu marcher le plus vite possible, mais dans ces pays

on dépend entièrement de son entourage.

Nous trouvons ici de frais épis de maïs, qui forment un supplément

agréable à notre misérable nourriture : on les rôtit au feu

et on les trempe un peu dans l’eau salée, ce qui donne un mets

d’un goût fort agréable : on le sait bien dans certains pays de

l’Europe, et surtout en Hongrie, en Galicie, etc., où des épis

de maïs ainsi préparés sont même servis sur les tables.

Dans la nuit du 3 au 4 septembre il a plu violemment, et, quand nous

sommes prêts à partir le lendemain matin, le ciel est encore très

couvert. Nous partons quand même.

Aujourd’hui nous avons eu une triste journée : le petit Nègre de

Marrakech, Farachi, est mort en route. Déjà, le dernier jour passé

à Kala, il était très malade : son état n’a fait qu’empirer

depuis, et pendant les derniers temps il a dû être attaché sur un

des bœufs, car il ne pouvait plus se tenir debout. Il semble que nous

sommes tous attaqués d’une même maladie, qui se traduit par des

étourdissements, une faiblesse générale et le manque d’appétit ;

Benitez a éprouvé des symptômes analogues, mais s’est un peu

remis jusqu’ici. Je me sens aussi fort mal et j’éprouve le

besoin de rester étendu le plus possible ; aussitôt que je veux

me lever, les étourdissements me prennent et je dois rassembler

toute mon énergie pour ne pas tomber. Quand j’ai pu parvenir à

monter sur mon petit grison, et que notre caravane est en marche,

mon état s’améliore un peu. Farachi a montré des symptômes

semblables, et il a succombé aujourd’hui vers midi. Mes Foulbé,

ainsi que Kaddour, le Marocain, qui est tout à fait inconsolable,

enterrent le pauvre petit dans un coin écarté du bois.

Farachi, garçon laborieux et rangé, m’était devenu presque

indispensable pour le service de ma tente. Nous fûmes tous

profondément émus quand notre pauvre compagnon de voyage, qui

avait passé avec nous les bons et les mauvais jours, et s’était

toujours montré plein d’activité et de bonne volonté, dut

être enterré ici dans la solitude. Nous avons tous gardé de lui

un souvenir amical.

Le 5 septembre est consacré à une longue marche du matin au soir,

avec une courte interruption seulement vers midi, de façon à

atteindre le petit village de Nara ou de Nowara. La direction suivie

est exactement celle de l’ouest, et la structure du terrain,

plaine, forêt et prairie, reste toujours la même. Nara est une

petite colonie de Nègres assouanik, mêlés d’Arabes du Hodh,

où l’agriculture est également en honneur. Le soir nous recevons

un peu de lait frais, qui est tout à fait le bienvenu pour moi,

et permet un changement agréable dans la préparation du riz. Nous

sommes partout très amicalement accueillis dans ces bourgs de

Nègres assouanik et n’avons jamais à nous y plaindre du fanatisme.

Le jour suivant, 6 septembre, nous atteignons, après une marche de

six heures, notre but immédiat, la ville de Goumbou, jusqu’où

nos Foulbé ont été engagés. C’est encore le même paysage ;

nulle part d’élévation du sol, de colline ou de montagne ;

aucune eau courante, mais seulement des dayas ; beaucoup de bois

et de hautes herbes. Là aussi les champs s’étendent durant des

heures en avant de la ville, et il est difficile de s’y retrouver,

faute de chemins. Le sorgho et le maïs poussent ici en masse,

avec une vigueur et une exubérance extraordinaires.

Toute notre caravane disparaît entièrement dans un de ces champs,

car les tiges qui portent les épis en pleine maturité dépassent

de beaucoup les cavaliers.

Nous avons encore parcouru une partie de notre voyage de retour, et

nous approchons toujours de pays habités par des Européens. Aucun

d’eux ne paraît avoir suivi ce chemin avant moi, et, si les noms

de la plupart des endroits que j’ai vus se trouvent déjà sur les

cartes, ils proviennent de nombreux renseignements recueillis par

les voyageurs précédents et surtout par Barth. Pendant la route

nous avons demandé à nos Foulbé de continuer à nous accompagner,

moyennant un bon prix, car ce sont des hommes paisibles et laborieux :

mais, à mon grand regret, ils ont refusé.

Goumbou, très grande ville, est composée de deux parties, séparées

par une daya étendue et dont chacune a un cheikh particulier. Les

deux quartiers sont entourés de murs et contiennent beaucoup

de maisons d’argile, avec une population totale qui atteint

certainement de 15000 à 20000 âmes ; je crois que Goumbou est plus

considérable que le Timbouctou actuel.

Les maisons sont grandes et consistent en bâtiments bas donnant

sur une cour. On n’y voit pas beaucoup de tentes et de huttes en

paille. La population est surtout composée de Nègres assouanik

fortement mêlés d’Arabes ; la langue de ces derniers est partout

répandue.

Barth cite cet endroit sous le nom de Koumba, à propos de

l’itinéraire de Sansandig à Kassambara, qu’il a tracé au moyen

de renseignements. Il décrit ainsi la ville : « Koumba, la première

ville du Baghena, est partagée par une vallée en deux quartiers

différents, dont chacun a son gouverneur particulier. On tient

le marché dans le ravin ou vallée qui les sépare. Les habitants

sont tous Mahométans et parlent le bambara. » Cette description,

qui date d’environ 1850, doit être rectifiée sur un point :

c’est que le bambara est peu parlé à Goumbou. Tous les habitants

entendent l’arabe et en partie le foulbé ; ils sont certainement

Mahométans, mais sans le fanatisme des Foulani.

Notre lettre de recommandation parvient au cheikh du quartier sud

de Goumbou, grand Nègre assouanik très vigoureux, ainsi que son

frère Bassaro, homme bienveillant et amical ; il nous reçoit très

bien et nous loge dans une petite maison, à l’intérieur d’une

vaste propriété.

Le soir de notre arrivée, le 6 septembre, il y a grande fête à

Goumbou ; le Rhamadan est fini, et la population se livre bruyamment

à la joie. Le matin suivant, les fêtes continuent, chacun est en

habit de gala ; les femmes ont mis des bijoux d’or et d’argent, en

partie riches et d’un travail original ; les jeunes garçons tirent

des coups de fusil. Nous sommes accablés de visiteurs, qui nous

questionnent sur tout. Le cheikh chez lequel nous sommes descendus

est un bon homme, mais un père de famille sévère et ordonné. Il

se conforme strictement à certains préceptes enseignés chez les

Mahométans, d’après lesquels on doit héberger gratuitement ses

hôtes pendant trois jours.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 2 (de 2) · 第 16 / 29 段