devenir Mahométan, tandis que l’autre est demeuré païen. Aussi
l’autorité demeure-t-elle aisément dans la famille ; l’un
des frères a pour amis les Nègres bambara convertis, l’autre
les Infidèles sans aucune croyance : de sorte que les deux partis
vivent en paix l’un près de l’autre et se livrent à leur seule
occupation, le commerce des esclaves.
Comme partout dans les villes de ces contrées, beaucoup d’Arabes se
sont fixés ici ; l’un d’eux est un parent éloigné d’Abadin,
dont la considération en cet endroit est fort grande ; quand nous
déclarons venir d’auprès de lui, nous sommes généralement
bien accueillis. Nos tentes sont dressées hors de la ville, et
bientôt arrivent de nombreux curieux. Vers le coucher du soleil,
les esclaves reviennent des travaux des champs et s’arrêtent
étonnés devant ces tentes étrangères. L’un des cheikhs apparaît
aussi, et, peu après, chacun des deux frères nous envoie un mouton
comme cadeau d’hospitalité. Mais ils demandent en échange de si
grands présents, que Hadj Ali, fort mal disposé surtout pour cette
incrédule population bambara, entre dans la plus violente colère
et maudit en termes énergiques ces Nègres grossiers, « qui ne
croient ni en Dieu ni en son Prophète ». A la fin nous envoyons un
peu d’étoffe et quelques sabres comme présents, en déclarant
n’avoir rien de plus. On fut très mécontent de cette réponse,
et l’on nous négligea de toute manière. La population nègre, et
surtout la partie la plus jeune, se comporta d’une façon importune
et insolente, et, si nous n’avions eu dans notre compagnie quelques
Arabes de l’endroit, nous aurions été exposés à toute espèce
de scènes désagréables.
Comme je l’ai dit, de grands champs de sorgho entourent la
ville, et en outre nous vîmes des troupeaux assez importants de
bœufs, de moutons et de chèvres, ainsi que beaucoup de chevaux et
d’ânes. Cette localité paraît être aisée ; la population doit
compter plusieurs milliers d’âmes, y compris les nombreux esclaves.
Tout près de la ville sont plusieurs grandes dayas, qui ont
de l’eau toute l’année. On rassemble ici, au moment de la
floraison, les semences des herbes et l’on s’en sert comme
moyen d’alimentation. A différents endroits situés en dehors
de la ville, je remarquai des femmes occupées à promener dans
les herbes un appareil ingénieusement construit pour recueillir
les semences. Il consiste en une corbeille avec une quantité de
petits bâtons, placés les uns près des autres en forme de herse :
en la promenant dans l’herbe, un mouvement habile de l’ouvrière
y fait tomber les semences des tiges.
Mes gens de Bassikounnou étaient fort joyeux de pouvoir enfin manger
à leur faim de la viande ; je leur en fis donner autant qu’ils
voulurent, pour les tenir en bonne humeur. Hadj Ali et Benitez
étaient assez mal disposés : le premier à cause des Nègres
grossiers et incrédules, auxquels il importait peu qu’il se fît
passer ou non pour un chérif et un neveu d’Abd el-Kader et qui
ne connaissaient que leur maître fanatique et pillard de Ségou ;
Benitez se trouvait décidément très mal depuis plusieurs jours. Je
croyais même avoir remarqué que ce changement remontait à notre
surprise par les Oulad el-Alouch ; cet incident avait causé sur
lui une profonde impression, et en outre l’humidité du climat
lui avait donné des symptômes de fièvre.
Il fallut faire veiller pendant la nuit quelques-uns de nos guides,
car la population bambara passe pour adonnée au vol, surtout quand
tant d’esclaves se trouvent réunis.
Pendant la nuit suivante il plut encore très fort, ce qui ne nous
empêcha pas de partir le matin du 17 août à sept heures, pour
atteindre enfin Kala et pouvoir habiter dans une maison sèche. Mais
quel chemin parcourons-nous ! Le terrain, presque sans aucune pente,
était devenu un étang, à la suite des pluies fréquentes des
derniers temps ; les animaux marchaient constamment dans l’eau et
s’y abattaient souvent. C’était toujours une tâche extrêmement
pénible que de remettre sur pieds des animaux chargés d’un lourd
bagage. Pendant longtemps il fallut que nous marchâmes nous-mêmes
dans l’eau jusqu’aux genoux, parce que les bœufs ne pouvaient
plus nous porter ; mon âne surtout s’enfonça si profondément dans
la boue, qu’il était incapable d’avancer ou de reculer. Nous
passâmes ainsi près de quatre heures avant d’atteindre un
terrain plus élevé et d’arriver à un petit village, où nous
demeurâmes quelque temps afin de nous sécher. Ce fut une journée
terrible, surtout pour Benitez, déjà malade. Les champs de sorgho,
qui étaient aussi en partie sous l’eau, s’étendent au loin vers
le sud, et nous marchâmes longtemps dans cette inondation. Vers
trois heures nous quittions notre lieu de halte, où nous avions
remis nos bagages en ordre et où nous nous étions reposés aussi
bien que possible ; après plus de trois heures de marche, nous
entrions dans Kala-Sokolo. Le terrain, devenu plus élevé, était
sec en très grande partie.
De Bassikounnou au point où nous étions, on constate la présence
d’une pente ascendante constante, quoique fort peu sensible. La
première ville a environ 270 mètres d’altitude, tandis que la
contrée située entre Farabougou et Kala en a 320 ; pendant ces
derniers jours, la température, supportable, rarement atteint 30
degrés centigrades. La petite ville de Farabougou est la localité
la plus septentrionale du grand empire bambara, qui aujourd’hui
est gouverné de Ségou par le sultan Ahmadou, l’aîné des fils
de Hadj Omar ; autant que j’ai pu le savoir, à Kala on était
peu satisfait de cet étranger (c’est un Fouta en effet) et de
ses expéditions de pillard.
_Séjour à Kala._ — Les champs de sorgho qui entourent la ville
s’étendent pendant des heures, et, quand nous vîmes les premiers
indices de culture, nous respirâmes plus légèrement, comptant
sur un accueil pacifique. On nous avait dit qu’un chérif arabe se
trouvait dans la ville, et Hadj Ali tenait naturellement à ce que
nous réclamions son hospitalité et non celle du cheikh bambara. Le
chérif nous accueillit du reste très amicalement. C’était un
homme maigre, d’environ cinquante ans, aux cheveux noirs et touffus,
vêtu simplement de la toba bleue ordinaire ; il souffrait un peu de
rhumatismes aux jambes. Il nous donna une petite maison, construite
en argile comme toutes les maisons de Kala ; mais elle avait un
porche couvert en paille, formant en quelque sorte une véranda.
Kala, comme les Arabes nomment la ville, ou Sokolo, suivant la
dénomination des Bambara, est d’étendue assez considérable et
doit compter au moins 6000 habitants, Nègres bambara pour la très
grande partie. Une petite colonie d’Arabes venus du Hodh s’y
est également fixée.
Les rues de la ville sont relativement larges, mais irrégulières ;
outre les maisons d’argile battue se trouvent aussi de nombreuses
huttes en paille et en roseau, placées surtout autour d’une rue
très large, ressemblant à une place et dont le niveau est un peu
plus bas que ma maison ; elle n’est habitée uniquement que par
la population noire.
Comme je l’ai dit, l’agriculture est en honneur à Kala, et des
champs de sorgho très étendus l’entourent ; tout près d’elle
sont de grandes dayas qui ont toujours de l’eau, et vers l’une
desquelles se trouvent trois arbres gigantesques.
Quand le cheikh bambara apprit que des étrangers étaient arrivés
chez le chérif, il envoya aussitôt un de ses neveux pour visiter nos
bagages ; il fallut vider complètement chacun de nos sacs et montrer
ce que nous possédions. On nous dit que c’était afin de voir les
marchandises soumises à des droits de douane, certains articles de
commerce payant ici, à leur entrée dans le pays bambara, des droits
d’importation. Comme nous n’en avions pas, l’envoyé du cheikh
s’éloigna ; mais néanmoins il avait vu ce que nous portions avec
nous et ce qui, à l’occasion, pourrait servir de présents. La
fureur de Hadj Ali reprit à ce propos, et il déplora, de la façon
la plus vive, d’être venu chez ces grossiers Infidèles.
Nous étions entièrement nourris dans la maison du chérif,
c’est-à-dire que deux fois par jour on nous apportait un plat
rempli de riz au beurre, dans lequel étaient placés de petits
morceaux de viande de bœuf. C’était une alimentation peu
substantielle, mais nous ne pouvions nous procurer mieux. Le peu de
pièces d’étoffe et les quelques douros que je possédais encore
étaient réservés pour payer la location d’animaux de charge ;
en outre, Hadj Ali désirait que nous n’achetions pas de viande
fraîche, afin d’éviter les apparences de la richesse. Mais je
ne pus pourtant me dispenser d’échanger des œufs et des poulets
contre des coquilles de cauris. Un œuf coûtait cinq cauris ;
un poulet, de 30 à 40, selon la grosseur.
[Illustration : Nègre bambara.]
Abdoullah (Benitez) est très malade et ne peut absolument plus
rien manger depuis plusieurs jours ; son teint est livide, il a
maigri et passe toute la journée étendu sur une natte, morne et
apathique. J’ai de lui les plus tristes pronostics. De plus, mes
autres compagnons tombent malades et j’ai constamment à entendre
des reproches.
[Illustration : Négresse bambara et son enfant.]
Les Arabes du pays ne paraissent pas très pieux, car ici le Kerim
n’est pas du tout observé. Par bonheur nous avons encore un
peu de thé, mais pas de sucre, et le chérif, qui passe chez nous
toutes ses journées, boit du thé avec plaisir et fume en même
temps. Quand nous l’interrogeons à ce sujet, il répond qu’il
est malade et que dans cet état il peut tout se permettre. Le
chérif, qui sait que je suis Chrétien, mais ne s’en émeut en
aucune façon, est fort avide de s’instruire, et chaque jour il
nous interroge sur tous les sujets. Je suis forcé de lui peindre
l’état politique de l’Europe ; il me demande des nouvelles
géographiques et désigne lui-même grossièrement sur le sable
les côtes du nord de l’Afrique, en se servant d’un bâton :
il indique même, d’une manière exacte en général, la situation
de chaque pays. Il veut voir ce qu’est notre écriture, et je dois
lui écrire quelque chose ; il demande que je lui parle allemand,
pour qu’il sache comment sonne cette langue : bref, il veut
s’instruire de toute façon.
J’avais à payer aux conducteurs de bœufs de Bassikounnou le reste
de la somme convenue, et ils le réclamèrent en cauris. Le chérif
s’occupa de faire échanger de l’étoffe contre ces coquillages
et m’en apporta 12000 en échange d’une pièce de _guinée_ ; pour
un douro d’Espagne je n’en reçus que 3500. Il est possible que le
chérif ait un peu gagné à cette affaire, dont il ne voulut laisser
le soin à personne : mais cela n’a pu être bien considérable.
Nous discutâmes alors sérieusement la question du reste du
voyage. Lors de notre séjour à Bassikounnou nous avions formé
le plan d’acheter des bœufs à Kala pour atteindre lentement
le Sénégal, en marchant de village en village, sans dépendre
de personne. Mais le chérif nous en dissuada vivement. Si les
Bambara s’apercevaient, pensait-il, que j’avais encore beaucoup
d’argent, ce qui aurait lieu forcément si j’achetais des bœufs,
dont chacun coûterait au moins de 40000 à 50000 cauris, la cupidité
du cheikh serait éveillée ; de plus, nous ne serions pas en sûreté
en route. On nous reconnaîtrait au premier abord pour des étrangers
et l’on ne se ferait aucun scrupule de nous voler nos animaux. Le
plus sûr serait donc de louer quelques bœufs aux habitants de Kala
pour aller à la première ville importante ; nous aurions ainsi un
certain nombre de conducteurs et de guides qui s’occuperaient des
animaux. Ces conseils furent naturellement de mon goût, mais il fut
difficile de trouver des conducteurs. Un homme se déclara prêt à me
louer des bœufs pour aller à Goumbou si je lui payais 36000 cauris
par animal ; je ne pus déférer à des exigences aussi impudentes.
Le 19 août tous mes compagnons étaient alités : Benitez très
fortement atteint, les autres moins ; les douleurs d’estomac,
le froid et l’humidité les avaient tous attaqués, et j’eus
moi-même à réagir vigoureusement pour ne pas tomber sérieusement
malade. Par malheur, nous manquions de tout : le café, le vin,
le sucre, le tabac étaient épuisés depuis longtemps, et il
ne me restait qu’un peu de thé vert, qui devait durer encore
quelques jours. Comme médicaments, je n’avais plus que de la
quinine ; mes purgatifs, mes vomitifs, ma poudre de Dower étaient en
général détériorés par l’eau ; je n’avais sauvé qu’un peu
d’émétique et j’en donnai à Hadj Ali ; après l’avoir pris,
il se sentit un peu mieux. Kaddour, le Marocain, jadis si vigoureux
et d’une santé si robuste, dut aussi se coucher, et j’eus une
nuit sans sommeil.
Le cheikh des Bambara exigeait des présents, sans m’avoir rien
donné, et il voulait en recevoir beaucoup : une toba brodée de
Timbouctou, des couvertures de laine, de l’étoffe, etc., tout lui
convenait. La colère de Hadj Ali le reprit à cette exigence d’un
Infidèle, mais il fallut pourtant lui envoyer quelque chose. Voyant
que nous avions peu à lui donner, il se déclara momentanément
satisfait.
L’institution des chanteurs de cour (griot) existe déjà ici. Ce
sont des gens qui se tiennent constamment parmi la suite du cheikh,
sont nourris par lui et doivent chanter les louanges de leur maître
dans les circonstances convenables, pendant les repas et surtout quand
il y a des étrangers dans la ville. Un de ces poètes de cour vint
également nous éveiller dès le matin à diverses reprises. Après
avoir célébré les vertus de son maître en termes peu harmonieux,
pour lesquels il s’accompagnait d’une sorte de guitare, il nous
chantait aussi, nous estimant heureux d’avoir accompli sans malheur
notre grand voyage, et ne partait pas d’ordinaire sans avoir reçu
un présent de cauris. Ces gens-là ne paraissent pas estimés par
les Arabes, car le chérif renvoya durement à diverses reprises cet
acharné mendiant. Les griots doivent aussi accompagner leur maître
quand il entreprend des expéditions de guerre ou de pillage, et
encouragent leurs compagnons par des chants. Ils paraissent en même
temps servir d’espions, et je suppose que ces griots venaient
nous voir pour se renseigner sur tout ce qui nous arrivait. Le
cheikh éprouvait une grande défiance envers nous et le chérif ;
il était courroucé de voir ce dernier, et avec lui, par suite,
la colonie arabe, nous protéger et nous soutenir de toute façon :
il supposait que nous avions fait au chérif un gros présent d’or
ou d’argent, qui lui avait été ainsi enlevé, à lui le cheikh
du lieu. Je m’apercevais déjà que les relations avec les Bambara
sont difficiles ; ce sont des gens farouches et cupides, qu’ils
appartiennent ou non à l’Islam.
Le 22 août nous avions le soir un violent orage ; tous mes compagnons
étaient encore étendus malades ; le petit Farachi s’occupait
seul et avec peine du ménage. Le chérif avait également fait dire
qu’il était souffrant ; ses douleurs rhumatismales semblaient
s’accroître avec les pluies. Aussi étions-nous dans une fâcheuse
disposition d’esprit.
Il est difficile de trouver des gens qui consentent à nous
accompagner et à nous louer des animaux ; le cheikh de l’endroit
m’est évidemment hostile ; nous sommes tous malades ; nos
ressources sont extrêmement limitées ; nous n’avons aucun
aliment européen et en sommes réduits au plat de riz de notre
hôte, quoiqu’il continue à être très bien disposé pour moi :
son riz est rarement remplacé par un couscous de sorgho à peine
mangeable ; toutes ces causes, accompagnées des reproches constants
de Hadj Ali, qui me demande toujours pourquoi je n’ai pas voulu
passer par Oualata, m’émeuvent beaucoup et je crains de tomber
malade moi-même.
A Kala il n’y a presque aucune industrie ; un de nos visiteurs
est pourtant habile ouvrier en fer. Il fabrique surtout de petits
poignards élégants avec des fourreaux de cuir ; d’ordinaire,
leurs lames sont ornées d’inscriptions et d’arabesques, de même
que les pipes dont j’ai parlé. Leur fourneau est en bois teint en
noir et garni de petits anneaux d’argent incrustés ; leur bout,
qui est long, est en tôle. On fume beaucoup ici, surtout un tabac
indigène très fort, auquel je ne pus m’habituer. Il peut être
bon, mais ces gens ne savent pas le préparer. Je constatai également
ici une coutume que j’avais observée ailleurs : avant de bourrer
le tabac dans la pipe, on l’enduit de beurre ! J’avais vu déjà
une fois, dans l’oued Draa, et sans vouloir en croire mes yeux,
le cheikh Ali rouler son tabac dans du beurre et le bourrer ensuite
dans sa pipe ; ce procédé donne au tabac un goût et une odeur
extrêmement forts, et même répugnants, impossibles à supporter
pour un étranger. Le tabac à priser n’est pas inconnu, mais je
l’ai trouvé plus en usage à Timbouctou et Araouan ; c’est une
poudre jaune, très énergique, que l’on conserve dans de petites
boîtes élégantes en cuir.
Cependant je cherchais à poursuivre, du mieux possible, les
négociations pour la continuation du voyage. D’après tout ce que
j’entends, le mieux est d’aller au bourg de Goumbou, à environ
six jours de marche, et là de louer de nouveaux animaux. Le 22
août le chérif me fait dire qu’il a loué quatre bœufs pour
moi de quelques Foulani, qui se déclarent prêts également
à m’accompagner à Goumbou ; deux jours après, ces gens
retirent leurs promesses, de sorte que je suis constamment dans
l’incertitude.
Un Arabe, très fin, de Kassambara, un peu au sud-ouest de Oualata,
s’est montré pour nous un ami de la maison ; je me donne beaucoup
de peine pour l’engager à faire avec nous le voyage de Médine
sur le Sénégal ; je lui promets de fortes sommes ; il refuse,
en apparence à cause de sa femme. Par contre, il réussit à
nous soutirer une quantité de petits présents, en échange de
renseignements et de promesses de tout genre, qui n’eurent plus
tard pour nous aucune utilité.
Le 24 août Hadj Ali se sent un peu mieux et se lève ; Benitez a pu
prendre, lui aussi, hier, pour la première fois depuis huit jours,
un peu de nourriture ; pourtant il a le délire, et ne peut rester
debout ; quand il quitte la hutte, deux hommes doivent le conduire,
et il tombe d’ordinaire sur les genoux au bout de deux pas ; sa
tête s’incline et il demeure sur place. C’est une triste vue que
celle d’un homme aussi fort et aussi jeune en pareil état, sans
que nous ayons quoi que ce soit pour le guérir. Abdoullah éveille
la compassion même de nos visiteurs de Kala, mais ils n’ont rien
contre une pareille maladie, qui semble être une fièvre typhoïde
et dont les habitants du pays ne sont jamais atteints. Je crois que
des déplacements seraient le meilleur des remèdes, pourtant il
m’est impossible d’emmener un pareil malade.
Le 25 août Hadj Ali est de nouveau atteint ; je ne me sens pas
bien moi-même : de sorte que le petit Farachi est seul en assez
bonne santé. Le chérif vient ce jour-là ; il boite fortement
et se plaint beaucoup de ses rhumatismes. Le soir il nous envoie
un peu de lait frais, qui nous fait beaucoup de bien. Je regrette
vivement de ne pouvoir user plus souvent de cet excellent aliment ;
les habitants ont leurs troupeaux en dehors de la ville ; quelques
chèvres seulement y reviennent le soir des pâturages.
Les jours suivants se passent dans une monotonie insupportable ;
aucun de nous n’est bien portant, et chacun attend avidement le
jour du départ. Nous avons fréquemment des pluies pendant la nuit,
souvent aussi pendant le jour ; du reste, nous sommes en pleine saison
pluviale. Mon malaise s’accroît et j’ai des symptômes analogues
à ceux d’Abdoullah : tête lourde, faiblesse dans les membres,
manque d’appétit. Abdoullah s’est remis pendant les derniers
jours de notre passage à Kala, au point de pouvoir se tenir debout
et de faire péniblement quelques pas.
Le 28 août le chérif a définitivement conclu avec les Foulbé ;
ils iront avec nous jusqu’à Goumbou et nous loueront six bœufs de
charge. Pour moi, je me servirai de mon excellent âne de Timbouctou,
qui m’est aujourd’hui fort utile, car à son défaut j’aurais
dû louer un bœuf de plus, ce qui m’eût été difficile ; j’ai
eu déjà assez de peine et de dépenses à en réunir six. Il est
entendu que les Foulani seront payés à Goumbou : j’achèterai là,
contre quelques anneaux d’or que j’ai encore, de l’étoffe bleue
qui, dans ce pays, est partout acceptée comme moyen de payement.
Je ne comprends pas pourquoi les habitants se décident si
difficilement à se diriger vers l’ouest ; pour aller au sud, vers
Sansandig, Ségou, etc., j’aurais facilement trouvé des guides,
mais je ne veux pas prendre cette direction, parce que je crains que
le climat ne soit encore pire dans le voisinage du Niger. D’ailleurs
le sultan Ahmadou de Ségou n’a pas une bonne réputation. Si
alors j’avais su que l’expédition française de Galliéni se
trouvait dans ce pays, j’aurais probablement pris cette direction ;
n’ayant reçu sur les événements qui se passaient à Ségou que
des nouvelles tout à fait vagues, et que je devais accueillir avec
une grande défiance, je préférai m’en tenir à mon premier plan,
c’est-à-dire aller à Médine.
Pendant les derniers jours de mon passage à Kala, le chérif
me tourmenta fort pour avoir des médicaments. J’en avais une
certaine quantité, mais ils étaient généralement gâtés : il
voulut pourtant avoir de tous ; je lui donnai finalement une certaine
quantité de poudre de quinine, ainsi que du sulfate de soude et
un grand flacon de poudre de riz, qui s’était merveilleusement
conservé ; enfin il me demanda de quoi écrire. Il n’avait jamais
vu de plumes de fer, et je dus lui en laisser, ainsi qu’une paire
de lunettes ; bref, je lui remis tout ce dont je pouvais me passer. Il
enveloppa avec soin chacun de ces objets, et écrivit pour chacun une
étiquette en arabe. Il m’apporta une fois sa caisse de curiosités,
où se trouvaient de l’or, de l’argent et des pierres précieuses,
ainsi qu’il me le dit mystérieusement. Mais l’or et l’argent
étaient de la pyrite de fer ou du minerai de plomb, et les pierres
précieuses des cristaux de quartz.
Le chérif possédait une jolie pipe, qui avait depuis longtemps
éveillé ma curiosité et le désir de la posséder. Elle avait
la même forme que celle en usage chez nous, mais son fourneau,
au lieu d’être en bois, était en pierre creusée. Quoique je ne
l’aie vue que très rapidement, cette pierre me parut être de la
néphrite. Le chérif y attachait un grand prix et ne voulait s’en
séparer en aucun cas ; son grand-père l’avait trouvée dans
un voyage à travers le Sahara, du Maroc au pays d’el-Hodh. Ce
serait donc l’une des rares trouvailles de néphrite que l’on
connaisse en Afrique. Si j’avais pu offrir beaucoup en échange,
j’aurais peut-être décidé le chérif à me la céder.
Ce chérif nous a rendu de très grands services ; c’était un homme
intelligent et aux aspirations élevées : malgré son éloignement
du monde civilisé et sa situation dans cette petite ville bambara,
il s’était fait une idée plus exacte des puissances chrétiennes
que beaucoup d’Arabes et de Maures habitant à peu d’heures
des grands États de l’Occident. Je dois le dire à l’avance,
j’appris, après avoir quitté Kala depuis quelques semaines,
que le cheikh bambara de Sokolo lui avait enlevé la plus grande
partie de ses biens, et même avait voulu le chasser de la ville. Il
lui reprochait son hospitalité pour un Chrétien, qui avait donné
à lui cheikh des présents minimes, alors qu’il en avait fait
probablement de très importants au chérif. Cette nouvelle nous fut
donnée par plusieurs personnes avec une telle précision, qu’elle
pourrait bien avoir quelque fondement : je serais fort peiné que,
par suite de l’amitié que m’avait montrée ce chef, une telle
injustice eût été commise envers lui.
Je n’ai jamais pu voir ce cheikh bambara, mais ses parents
et ses fidèles vinrent plusieurs fois nous visiter. Du reste,
les gens dominant à Kala paraissent ne pas être des Bambara ;
beaucoup sont évidemment des Fouta, c’est-à-dire des favoris
et des créatures du sultan de Ségou, qui les a placés ici. Les
Fouta ont un extérieur beaucoup plus intelligent que les Bambara.
En dehors de ces derniers et des Arabes, il y a aussi une certaine
quantité de ces Nègres assouanik, qui avaient jadis fondé un
royaume particulier ; je reviendrai sur ce qui les concerne à propos
des localités qu’ils habitent.