A la tête de la ville sont deux frères, dont l’un a préféré

devenir Mahométan, tandis que l’autre est demeuré païen. Aussi

l’autorité demeure-t-elle aisément dans la famille ; l’un

des frères a pour amis les Nègres bambara convertis, l’autre

les Infidèles sans aucune croyance : de sorte que les deux partis

vivent en paix l’un près de l’autre et se livrent à leur seule

occupation, le commerce des esclaves.

Comme partout dans les villes de ces contrées, beaucoup d’Arabes se

sont fixés ici ; l’un d’eux est un parent éloigné d’Abadin,

dont la considération en cet endroit est fort grande ; quand nous

déclarons venir d’auprès de lui, nous sommes généralement

bien accueillis. Nos tentes sont dressées hors de la ville, et

bientôt arrivent de nombreux curieux. Vers le coucher du soleil,

les esclaves reviennent des travaux des champs et s’arrêtent

étonnés devant ces tentes étrangères. L’un des cheikhs apparaît

aussi, et, peu après, chacun des deux frères nous envoie un mouton

comme cadeau d’hospitalité. Mais ils demandent en échange de si

grands présents, que Hadj Ali, fort mal disposé surtout pour cette

incrédule population bambara, entre dans la plus violente colère

et maudit en termes énergiques ces Nègres grossiers, « qui ne

croient ni en Dieu ni en son Prophète ». A la fin nous envoyons un

peu d’étoffe et quelques sabres comme présents, en déclarant

n’avoir rien de plus. On fut très mécontent de cette réponse,

et l’on nous négligea de toute manière. La population nègre, et

surtout la partie la plus jeune, se comporta d’une façon importune

et insolente, et, si nous n’avions eu dans notre compagnie quelques

Arabes de l’endroit, nous aurions été exposés à toute espèce

de scènes désagréables.

Comme je l’ai dit, de grands champs de sorgho entourent la

ville, et en outre nous vîmes des troupeaux assez importants de

bœufs, de moutons et de chèvres, ainsi que beaucoup de chevaux et

d’ânes. Cette localité paraît être aisée ; la population doit

compter plusieurs milliers d’âmes, y compris les nombreux esclaves.

Tout près de la ville sont plusieurs grandes dayas, qui ont

de l’eau toute l’année. On rassemble ici, au moment de la

floraison, les semences des herbes et l’on s’en sert comme

moyen d’alimentation. A différents endroits situés en dehors

de la ville, je remarquai des femmes occupées à promener dans

les herbes un appareil ingénieusement construit pour recueillir

les semences. Il consiste en une corbeille avec une quantité de

petits bâtons, placés les uns près des autres en forme de herse :

en la promenant dans l’herbe, un mouvement habile de l’ouvrière

y fait tomber les semences des tiges.

Mes gens de Bassikounnou étaient fort joyeux de pouvoir enfin manger

à leur faim de la viande ; je leur en fis donner autant qu’ils

voulurent, pour les tenir en bonne humeur. Hadj Ali et Benitez

étaient assez mal disposés : le premier à cause des Nègres

grossiers et incrédules, auxquels il importait peu qu’il se fît

passer ou non pour un chérif et un neveu d’Abd el-Kader et qui

ne connaissaient que leur maître fanatique et pillard de Ségou ;

Benitez se trouvait décidément très mal depuis plusieurs jours. Je

croyais même avoir remarqué que ce changement remontait à notre

surprise par les Oulad el-Alouch ; cet incident avait causé sur

lui une profonde impression, et en outre l’humidité du climat

lui avait donné des symptômes de fièvre.

Il fallut faire veiller pendant la nuit quelques-uns de nos guides,

car la population bambara passe pour adonnée au vol, surtout quand

tant d’esclaves se trouvent réunis.

Pendant la nuit suivante il plut encore très fort, ce qui ne nous

empêcha pas de partir le matin du 17 août à sept heures, pour

atteindre enfin Kala et pouvoir habiter dans une maison sèche. Mais

quel chemin parcourons-nous ! Le terrain, presque sans aucune pente,

était devenu un étang, à la suite des pluies fréquentes des

derniers temps ; les animaux marchaient constamment dans l’eau et

s’y abattaient souvent. C’était toujours une tâche extrêmement

pénible que de remettre sur pieds des animaux chargés d’un lourd

bagage. Pendant longtemps il fallut que nous marchâmes nous-mêmes

dans l’eau jusqu’aux genoux, parce que les bœufs ne pouvaient

plus nous porter ; mon âne surtout s’enfonça si profondément dans

la boue, qu’il était incapable d’avancer ou de reculer. Nous

passâmes ainsi près de quatre heures avant d’atteindre un

terrain plus élevé et d’arriver à un petit village, où nous

demeurâmes quelque temps afin de nous sécher. Ce fut une journée

terrible, surtout pour Benitez, déjà malade. Les champs de sorgho,

qui étaient aussi en partie sous l’eau, s’étendent au loin vers

le sud, et nous marchâmes longtemps dans cette inondation. Vers

trois heures nous quittions notre lieu de halte, où nous avions

remis nos bagages en ordre et où nous nous étions reposés aussi

bien que possible ; après plus de trois heures de marche, nous

entrions dans Kala-Sokolo. Le terrain, devenu plus élevé, était

sec en très grande partie.

De Bassikounnou au point où nous étions, on constate la présence

d’une pente ascendante constante, quoique fort peu sensible. La

première ville a environ 270 mètres d’altitude, tandis que la

contrée située entre Farabougou et Kala en a 320 ; pendant ces

derniers jours, la température, supportable, rarement atteint 30

degrés centigrades. La petite ville de Farabougou est la localité

la plus septentrionale du grand empire bambara, qui aujourd’hui

est gouverné de Ségou par le sultan Ahmadou, l’aîné des fils

de Hadj Omar ; autant que j’ai pu le savoir, à Kala on était

peu satisfait de cet étranger (c’est un Fouta en effet) et de

ses expéditions de pillard.

_Séjour à Kala._ — Les champs de sorgho qui entourent la ville

s’étendent pendant des heures, et, quand nous vîmes les premiers

indices de culture, nous respirâmes plus légèrement, comptant

sur un accueil pacifique. On nous avait dit qu’un chérif arabe se

trouvait dans la ville, et Hadj Ali tenait naturellement à ce que

nous réclamions son hospitalité et non celle du cheikh bambara. Le

chérif nous accueillit du reste très amicalement. C’était un

homme maigre, d’environ cinquante ans, aux cheveux noirs et touffus,

vêtu simplement de la toba bleue ordinaire ; il souffrait un peu de

rhumatismes aux jambes. Il nous donna une petite maison, construite

en argile comme toutes les maisons de Kala ; mais elle avait un

porche couvert en paille, formant en quelque sorte une véranda.

Kala, comme les Arabes nomment la ville, ou Sokolo, suivant la

dénomination des Bambara, est d’étendue assez considérable et

doit compter au moins 6000 habitants, Nègres bambara pour la très

grande partie. Une petite colonie d’Arabes venus du Hodh s’y

est également fixée.

Les rues de la ville sont relativement larges, mais irrégulières ;

outre les maisons d’argile battue se trouvent aussi de nombreuses

huttes en paille et en roseau, placées surtout autour d’une rue

très large, ressemblant à une place et dont le niveau est un peu

plus bas que ma maison ; elle n’est habitée uniquement que par

la population noire.

Comme je l’ai dit, l’agriculture est en honneur à Kala, et des

champs de sorgho très étendus l’entourent ; tout près d’elle

sont de grandes dayas qui ont toujours de l’eau, et vers l’une

desquelles se trouvent trois arbres gigantesques.

Quand le cheikh bambara apprit que des étrangers étaient arrivés

chez le chérif, il envoya aussitôt un de ses neveux pour visiter nos

bagages ; il fallut vider complètement chacun de nos sacs et montrer

ce que nous possédions. On nous dit que c’était afin de voir les

marchandises soumises à des droits de douane, certains articles de

commerce payant ici, à leur entrée dans le pays bambara, des droits

d’importation. Comme nous n’en avions pas, l’envoyé du cheikh

s’éloigna ; mais néanmoins il avait vu ce que nous portions avec

nous et ce qui, à l’occasion, pourrait servir de présents. La

fureur de Hadj Ali reprit à ce propos, et il déplora, de la façon

la plus vive, d’être venu chez ces grossiers Infidèles.

Nous étions entièrement nourris dans la maison du chérif,

c’est-à-dire que deux fois par jour on nous apportait un plat

rempli de riz au beurre, dans lequel étaient placés de petits

morceaux de viande de bœuf. C’était une alimentation peu

substantielle, mais nous ne pouvions nous procurer mieux. Le peu de

pièces d’étoffe et les quelques douros que je possédais encore

étaient réservés pour payer la location d’animaux de charge ;

en outre, Hadj Ali désirait que nous n’achetions pas de viande

fraîche, afin d’éviter les apparences de la richesse. Mais je

ne pus pourtant me dispenser d’échanger des œufs et des poulets

contre des coquilles de cauris. Un œuf coûtait cinq cauris ;

un poulet, de 30 à 40, selon la grosseur.

[Illustration : Nègre bambara.]

Abdoullah (Benitez) est très malade et ne peut absolument plus

rien manger depuis plusieurs jours ; son teint est livide, il a

maigri et passe toute la journée étendu sur une natte, morne et

apathique. J’ai de lui les plus tristes pronostics. De plus, mes

autres compagnons tombent malades et j’ai constamment à entendre

des reproches.

[Illustration : Négresse bambara et son enfant.]

Les Arabes du pays ne paraissent pas très pieux, car ici le Kerim

n’est pas du tout observé. Par bonheur nous avons encore un

peu de thé, mais pas de sucre, et le chérif, qui passe chez nous

toutes ses journées, boit du thé avec plaisir et fume en même

temps. Quand nous l’interrogeons à ce sujet, il répond qu’il

est malade et que dans cet état il peut tout se permettre. Le

chérif, qui sait que je suis Chrétien, mais ne s’en émeut en

aucune façon, est fort avide de s’instruire, et chaque jour il

nous interroge sur tous les sujets. Je suis forcé de lui peindre

l’état politique de l’Europe ; il me demande des nouvelles

géographiques et désigne lui-même grossièrement sur le sable

les côtes du nord de l’Afrique, en se servant d’un bâton :

il indique même, d’une manière exacte en général, la situation

de chaque pays. Il veut voir ce qu’est notre écriture, et je dois

lui écrire quelque chose ; il demande que je lui parle allemand,

pour qu’il sache comment sonne cette langue : bref, il veut

s’instruire de toute façon.

J’avais à payer aux conducteurs de bœufs de Bassikounnou le reste

de la somme convenue, et ils le réclamèrent en cauris. Le chérif

s’occupa de faire échanger de l’étoffe contre ces coquillages

et m’en apporta 12000 en échange d’une pièce de _guinée_ ; pour

un douro d’Espagne je n’en reçus que 3500. Il est possible que le

chérif ait un peu gagné à cette affaire, dont il ne voulut laisser

le soin à personne : mais cela n’a pu être bien considérable.

Nous discutâmes alors sérieusement la question du reste du

voyage. Lors de notre séjour à Bassikounnou nous avions formé

le plan d’acheter des bœufs à Kala pour atteindre lentement

le Sénégal, en marchant de village en village, sans dépendre

de personne. Mais le chérif nous en dissuada vivement. Si les

Bambara s’apercevaient, pensait-il, que j’avais encore beaucoup

d’argent, ce qui aurait lieu forcément si j’achetais des bœufs,

dont chacun coûterait au moins de 40000 à 50000 cauris, la cupidité

du cheikh serait éveillée ; de plus, nous ne serions pas en sûreté

en route. On nous reconnaîtrait au premier abord pour des étrangers

et l’on ne se ferait aucun scrupule de nous voler nos animaux. Le

plus sûr serait donc de louer quelques bœufs aux habitants de Kala

pour aller à la première ville importante ; nous aurions ainsi un

certain nombre de conducteurs et de guides qui s’occuperaient des

animaux. Ces conseils furent naturellement de mon goût, mais il fut

difficile de trouver des conducteurs. Un homme se déclara prêt à me

louer des bœufs pour aller à Goumbou si je lui payais 36000 cauris

par animal ; je ne pus déférer à des exigences aussi impudentes.

Le 19 août tous mes compagnons étaient alités : Benitez très

fortement atteint, les autres moins ; les douleurs d’estomac,

le froid et l’humidité les avaient tous attaqués, et j’eus

moi-même à réagir vigoureusement pour ne pas tomber sérieusement

malade. Par malheur, nous manquions de tout : le café, le vin,

le sucre, le tabac étaient épuisés depuis longtemps, et il

ne me restait qu’un peu de thé vert, qui devait durer encore

quelques jours. Comme médicaments, je n’avais plus que de la

quinine ; mes purgatifs, mes vomitifs, ma poudre de Dower étaient en

général détériorés par l’eau ; je n’avais sauvé qu’un peu

d’émétique et j’en donnai à Hadj Ali ; après l’avoir pris,

il se sentit un peu mieux. Kaddour, le Marocain, jadis si vigoureux

et d’une santé si robuste, dut aussi se coucher, et j’eus une

nuit sans sommeil.

Le cheikh des Bambara exigeait des présents, sans m’avoir rien

donné, et il voulait en recevoir beaucoup : une toba brodée de

Timbouctou, des couvertures de laine, de l’étoffe, etc., tout lui

convenait. La colère de Hadj Ali le reprit à cette exigence d’un

Infidèle, mais il fallut pourtant lui envoyer quelque chose. Voyant

que nous avions peu à lui donner, il se déclara momentanément

satisfait.

L’institution des chanteurs de cour (griot) existe déjà ici. Ce

sont des gens qui se tiennent constamment parmi la suite du cheikh,

sont nourris par lui et doivent chanter les louanges de leur maître

dans les circonstances convenables, pendant les repas et surtout quand

il y a des étrangers dans la ville. Un de ces poètes de cour vint

également nous éveiller dès le matin à diverses reprises. Après

avoir célébré les vertus de son maître en termes peu harmonieux,

pour lesquels il s’accompagnait d’une sorte de guitare, il nous

chantait aussi, nous estimant heureux d’avoir accompli sans malheur

notre grand voyage, et ne partait pas d’ordinaire sans avoir reçu

un présent de cauris. Ces gens-là ne paraissent pas estimés par

les Arabes, car le chérif renvoya durement à diverses reprises cet

acharné mendiant. Les griots doivent aussi accompagner leur maître

quand il entreprend des expéditions de guerre ou de pillage, et

encouragent leurs compagnons par des chants. Ils paraissent en même

temps servir d’espions, et je suppose que ces griots venaient

nous voir pour se renseigner sur tout ce qui nous arrivait. Le

cheikh éprouvait une grande défiance envers nous et le chérif ;

il était courroucé de voir ce dernier, et avec lui, par suite,

la colonie arabe, nous protéger et nous soutenir de toute façon :

il supposait que nous avions fait au chérif un gros présent d’or

ou d’argent, qui lui avait été ainsi enlevé, à lui le cheikh

du lieu. Je m’apercevais déjà que les relations avec les Bambara

sont difficiles ; ce sont des gens farouches et cupides, qu’ils

appartiennent ou non à l’Islam.

Le 22 août nous avions le soir un violent orage ; tous mes compagnons

étaient encore étendus malades ; le petit Farachi s’occupait

seul et avec peine du ménage. Le chérif avait également fait dire

qu’il était souffrant ; ses douleurs rhumatismales semblaient

s’accroître avec les pluies. Aussi étions-nous dans une fâcheuse

disposition d’esprit.

Il est difficile de trouver des gens qui consentent à nous

accompagner et à nous louer des animaux ; le cheikh de l’endroit

m’est évidemment hostile ; nous sommes tous malades ; nos

ressources sont extrêmement limitées ; nous n’avons aucun

aliment européen et en sommes réduits au plat de riz de notre

hôte, quoiqu’il continue à être très bien disposé pour moi :

son riz est rarement remplacé par un couscous de sorgho à peine

mangeable ; toutes ces causes, accompagnées des reproches constants

de Hadj Ali, qui me demande toujours pourquoi je n’ai pas voulu

passer par Oualata, m’émeuvent beaucoup et je crains de tomber

malade moi-même.

A Kala il n’y a presque aucune industrie ; un de nos visiteurs

est pourtant habile ouvrier en fer. Il fabrique surtout de petits

poignards élégants avec des fourreaux de cuir ; d’ordinaire,

leurs lames sont ornées d’inscriptions et d’arabesques, de même

que les pipes dont j’ai parlé. Leur fourneau est en bois teint en

noir et garni de petits anneaux d’argent incrustés ; leur bout,

qui est long, est en tôle. On fume beaucoup ici, surtout un tabac

indigène très fort, auquel je ne pus m’habituer. Il peut être

bon, mais ces gens ne savent pas le préparer. Je constatai également

ici une coutume que j’avais observée ailleurs : avant de bourrer

le tabac dans la pipe, on l’enduit de beurre ! J’avais vu déjà

une fois, dans l’oued Draa, et sans vouloir en croire mes yeux,

le cheikh Ali rouler son tabac dans du beurre et le bourrer ensuite

dans sa pipe ; ce procédé donne au tabac un goût et une odeur

extrêmement forts, et même répugnants, impossibles à supporter

pour un étranger. Le tabac à priser n’est pas inconnu, mais je

l’ai trouvé plus en usage à Timbouctou et Araouan ; c’est une

poudre jaune, très énergique, que l’on conserve dans de petites

boîtes élégantes en cuir.

Cependant je cherchais à poursuivre, du mieux possible, les

négociations pour la continuation du voyage. D’après tout ce que

j’entends, le mieux est d’aller au bourg de Goumbou, à environ

six jours de marche, et là de louer de nouveaux animaux. Le 22

août le chérif me fait dire qu’il a loué quatre bœufs pour

moi de quelques Foulani, qui se déclarent prêts également

à m’accompagner à Goumbou ; deux jours après, ces gens

retirent leurs promesses, de sorte que je suis constamment dans

l’incertitude.

Un Arabe, très fin, de Kassambara, un peu au sud-ouest de Oualata,

s’est montré pour nous un ami de la maison ; je me donne beaucoup

de peine pour l’engager à faire avec nous le voyage de Médine

sur le Sénégal ; je lui promets de fortes sommes ; il refuse,

en apparence à cause de sa femme. Par contre, il réussit à

nous soutirer une quantité de petits présents, en échange de

renseignements et de promesses de tout genre, qui n’eurent plus

tard pour nous aucune utilité.

Le 24 août Hadj Ali se sent un peu mieux et se lève ; Benitez a pu

prendre, lui aussi, hier, pour la première fois depuis huit jours,

un peu de nourriture ; pourtant il a le délire, et ne peut rester

debout ; quand il quitte la hutte, deux hommes doivent le conduire,

et il tombe d’ordinaire sur les genoux au bout de deux pas ; sa

tête s’incline et il demeure sur place. C’est une triste vue que

celle d’un homme aussi fort et aussi jeune en pareil état, sans

que nous ayons quoi que ce soit pour le guérir. Abdoullah éveille

la compassion même de nos visiteurs de Kala, mais ils n’ont rien

contre une pareille maladie, qui semble être une fièvre typhoïde

et dont les habitants du pays ne sont jamais atteints. Je crois que

des déplacements seraient le meilleur des remèdes, pourtant il

m’est impossible d’emmener un pareil malade.

Le 25 août Hadj Ali est de nouveau atteint ; je ne me sens pas

bien moi-même : de sorte que le petit Farachi est seul en assez

bonne santé. Le chérif vient ce jour-là ; il boite fortement

et se plaint beaucoup de ses rhumatismes. Le soir il nous envoie

un peu de lait frais, qui nous fait beaucoup de bien. Je regrette

vivement de ne pouvoir user plus souvent de cet excellent aliment ;

les habitants ont leurs troupeaux en dehors de la ville ; quelques

chèvres seulement y reviennent le soir des pâturages.

Les jours suivants se passent dans une monotonie insupportable ;

aucun de nous n’est bien portant, et chacun attend avidement le

jour du départ. Nous avons fréquemment des pluies pendant la nuit,

souvent aussi pendant le jour ; du reste, nous sommes en pleine saison

pluviale. Mon malaise s’accroît et j’ai des symptômes analogues

à ceux d’Abdoullah : tête lourde, faiblesse dans les membres,

manque d’appétit. Abdoullah s’est remis pendant les derniers

jours de notre passage à Kala, au point de pouvoir se tenir debout

et de faire péniblement quelques pas.

Le 28 août le chérif a définitivement conclu avec les Foulbé ;

ils iront avec nous jusqu’à Goumbou et nous loueront six bœufs de

charge. Pour moi, je me servirai de mon excellent âne de Timbouctou,

qui m’est aujourd’hui fort utile, car à son défaut j’aurais

dû louer un bœuf de plus, ce qui m’eût été difficile ; j’ai

eu déjà assez de peine et de dépenses à en réunir six. Il est

entendu que les Foulani seront payés à Goumbou : j’achèterai là,

contre quelques anneaux d’or que j’ai encore, de l’étoffe bleue

qui, dans ce pays, est partout acceptée comme moyen de payement.

Je ne comprends pas pourquoi les habitants se décident si

difficilement à se diriger vers l’ouest ; pour aller au sud, vers

Sansandig, Ségou, etc., j’aurais facilement trouvé des guides,

mais je ne veux pas prendre cette direction, parce que je crains que

le climat ne soit encore pire dans le voisinage du Niger. D’ailleurs

le sultan Ahmadou de Ségou n’a pas une bonne réputation. Si

alors j’avais su que l’expédition française de Galliéni se

trouvait dans ce pays, j’aurais probablement pris cette direction ;

n’ayant reçu sur les événements qui se passaient à Ségou que

des nouvelles tout à fait vagues, et que je devais accueillir avec

une grande défiance, je préférai m’en tenir à mon premier plan,

c’est-à-dire aller à Médine.

Pendant les derniers jours de mon passage à Kala, le chérif

me tourmenta fort pour avoir des médicaments. J’en avais une

certaine quantité, mais ils étaient généralement gâtés : il

voulut pourtant avoir de tous ; je lui donnai finalement une certaine

quantité de poudre de quinine, ainsi que du sulfate de soude et

un grand flacon de poudre de riz, qui s’était merveilleusement

conservé ; enfin il me demanda de quoi écrire. Il n’avait jamais

vu de plumes de fer, et je dus lui en laisser, ainsi qu’une paire

de lunettes ; bref, je lui remis tout ce dont je pouvais me passer. Il

enveloppa avec soin chacun de ces objets, et écrivit pour chacun une

étiquette en arabe. Il m’apporta une fois sa caisse de curiosités,

où se trouvaient de l’or, de l’argent et des pierres précieuses,

ainsi qu’il me le dit mystérieusement. Mais l’or et l’argent

étaient de la pyrite de fer ou du minerai de plomb, et les pierres

précieuses des cristaux de quartz.

Le chérif possédait une jolie pipe, qui avait depuis longtemps

éveillé ma curiosité et le désir de la posséder. Elle avait

la même forme que celle en usage chez nous, mais son fourneau,

au lieu d’être en bois, était en pierre creusée. Quoique je ne

l’aie vue que très rapidement, cette pierre me parut être de la

néphrite. Le chérif y attachait un grand prix et ne voulait s’en

séparer en aucun cas ; son grand-père l’avait trouvée dans

un voyage à travers le Sahara, du Maroc au pays d’el-Hodh. Ce

serait donc l’une des rares trouvailles de néphrite que l’on

connaisse en Afrique. Si j’avais pu offrir beaucoup en échange,

j’aurais peut-être décidé le chérif à me la céder.

Ce chérif nous a rendu de très grands services ; c’était un homme

intelligent et aux aspirations élevées : malgré son éloignement

du monde civilisé et sa situation dans cette petite ville bambara,

il s’était fait une idée plus exacte des puissances chrétiennes

que beaucoup d’Arabes et de Maures habitant à peu d’heures

des grands États de l’Occident. Je dois le dire à l’avance,

j’appris, après avoir quitté Kala depuis quelques semaines,

que le cheikh bambara de Sokolo lui avait enlevé la plus grande

partie de ses biens, et même avait voulu le chasser de la ville. Il

lui reprochait son hospitalité pour un Chrétien, qui avait donné

à lui cheikh des présents minimes, alors qu’il en avait fait

probablement de très importants au chérif. Cette nouvelle nous fut

donnée par plusieurs personnes avec une telle précision, qu’elle

pourrait bien avoir quelque fondement : je serais fort peiné que,

par suite de l’amitié que m’avait montrée ce chef, une telle

injustice eût été commise envers lui.

Je n’ai jamais pu voir ce cheikh bambara, mais ses parents

et ses fidèles vinrent plusieurs fois nous visiter. Du reste,

les gens dominant à Kala paraissent ne pas être des Bambara ;

beaucoup sont évidemment des Fouta, c’est-à-dire des favoris

et des créatures du sultan de Ségou, qui les a placés ici. Les

Fouta ont un extérieur beaucoup plus intelligent que les Bambara.

En dehors de ces derniers et des Arabes, il y a aussi une certaine

quantité de ces Nègres assouanik, qui avaient jadis fondé un

royaume particulier ; je reviendrai sur ce qui les concerne à propos

des localités qu’ils habitent.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 2 (de 2) · 第 15 / 29 段