yeux l’élevage est secondaire, quoiqu’ils aient des troupeaux de
bœufs, de moutons et de chèvres. C’est une population sédentaire
et pour laquelle une bonne récolte est le principal. Tout ce qui
lui en reste, c’est-à-dire ce qui n’est pas nécessaire à sa
consommation, est vendu aux Arabes du Hodh. Le sorgho atteint une
grande hauteur, et un cavalier monté peut disparaître entièrement
dans un champ épais. La culture se fait d’une façon très
primitive ; les hautes tiges de chaume sont arrachées, et le grain
semé très serré. Le sol est extrêmement fertile et récompense
toujours largement ce mince travail auquel se livrent hommes et
femmes.
L’agriculture est uniquement pratiquée par la population noire, du
reste mahométane, qui habite un quartier séparé de la ville. Les
Arabes, peu nombreux, vivent ensemble et s’occupent surtout du
commerce de gomme, de grains, d’étoffes, etc.
Bassikounnou est entouré d’une sorte de mur percé d’un seul
passage : la ville est laide, malpropre ; ses rues, étroites, sont
fort irrégulières. Pour les constructions on emploie uniquement
l’argile battue ; les murs de derrière, surélevés, des maisons
placées sur la périphérie forment en même temps les murs de la
ville, de sorte qu’il n’y a pas de véritable fortification. Les
habitations, peut-être au nombre de 200, sont tout près les unes
des autres ; il y a une petite mosquée, mais sans tour.
En dehors de la ville se trouvent un certain nombre de douars
des Oulad el-Alouch, dans l’un desquels Boubaker ainsi que son
compagnon passèrent la nuit. Auprès de ces tentes est une montagne,
ou du moins une grande colline, formée par les décombres et les
immondices apportés de la ville ; il s’y trouve aussi des animaux
morts, etc., de sorte que pendant les chaleurs l’atmosphère y
est suffocante. Non loin de là est un puits très profond, rarement
utilisé, car les habitants aiment trop leurs aises pour en tirer de
l’eau ; ils préfèrent en puiser dans une petite daya du voisinage,
remplie d’eau trouble et d’un goût désagréable.
Tout d’abord les habitants étaient assez importuns, mais, quand
nous eûmes parlé à quelques Arabes, on nous laissa en paix ; leurs
femmes, peu nombreuses ici, car les Négresses dominent, étaient
très peu timides et fort indiscrètes ; elles s’écriaient dans les
rues qu’un Chrétien était dans la ville. Cela n’émouvait pas
le moins du monde cette indifférente population noire ; il est vrai
qu’elle est mahométane, mais très tiède : elle réduit autant
que possible les cérémonies religieuses. Le 8 août, commença le
grand mois de jeûne du Rhamadan, dont nous vîmes les débuts ;
les Nègres s’inquiétaient très peu du Kerim[13], et Hadj Ali
finit par s’en désintéresser aussi : d’ailleurs, en voyage,
la stricte observation du Rhamadan n’est pas exigée. Les Arabes
présents étaient trop à leurs petites affaires commerciales pour
s’occuper de nous, de sorte que presque toujours nous n’avions de
rapports qu’avec le vieux Nègre qui nous avait désigné la maison.
La langue arabe est généralement parlée ici, et les Nègres
paraissent ne plus avoir de dialecte particulier ; mais les Arabes
sachant écrire sont sans doute peu nombreux. Il ne semble pas y
avoir de chef ou de fonctionnaire quelconque. En ce moment la ville
n’appartient à personne, et notre visiteur acharné, le vieux
Nègre, est pour la population noire une sorte de cheikh, mais sans
la moindre influence. Du reste, j’appris plus tard que le cheikh
mort récemment, nommé Nisari, était un Foulbé, ou, comme disent
les Arabes, un Foulani. Bassikounnou est à l’extrémité orientale
du pays foulbé de Moassina sur le Niger, et probablement on enverra
bientôt de là un nouveau chef chargé d’administrer la ville.
Le 5 août au matin, Boubaker se présenta pour prendre possession
des présents qu’il croyait avoir mérités en nous amenant ici
sans danger. Comme il y avait là beaucoup d’Oulad el-Alouch et
qu’ils pouvaient encore me suivre, je dus donner de nouveau quelque
chose à cet homme ; cependant il avait déjà beaucoup reçu. Je
sacrifiai quelques douros, quoique par là je laissasse voir à regret
qu’il me restait quelque argent : en échange, je lui demandai de
m’aider à aller plus loin et surtout de me fournir des animaux de
bât, ce qu’il me promit aussi. Par bonheur, les autres Alouch ne
m’assiégèrent pas de demandes, et la population de Bassikounnou
me laissa fort tranquille à cet égard. Il fallut seulement donner
une pièce d’étoffe au vieux cheikh pour la maison et le peu
de lait qu’il nous procurait chaque soir. J’achetais toujours
moi-même les moutons et le reste des vivres.
Le soir, vers dix heures, il y a un violent orage et une pluie de
longue durée, de sorte que notre petite cour d’argile est inondée
et extrêmement boueuse.
Mon état de santé, supportable pendant les derniers jours de voyage,
empira de nouveau à Bassikounnou, et des symptômes de fièvre
apparurent. L’émotion que m’avait donnée l’affaire des Alouch
y contribuait, et je n’espérais plus pouvoir me remettre que par
un départ aussi prompt que possible et des déplacements fréquents.
D’après le plan projeté à Timbouctou, nous devions aller de
Bassikounnou à la ville arabe de Bango, située à cinq journées
de marche, selon nos renseignements. Mais, comme la contrée à
parcourir était infestée de nombreuses bandes d’Oulad el-Alouch,
je ne trouvai personne qui voulût m’y accompagner et me louer
des chameaux. Je dus donc songer à une autre route. Hadj Ali aurait
préféré de beaucoup passer par les villes du Hodh, car il n’y a
là que des Arabes, et il ne voulait pas entendre parler des peuples
noirs du Soudan, du Ségou, etc. Faute de guide pour aller dans cette
direction, il fallut pourtant nous décider à marcher vers le sud,
ce qui m’était personnellement fort agréable ; je voulais au
moins toucher la limite nord du pays des Bambara, la ville de Sokolo,
où se trouvent aussi quelques familles arabes.
A partir d’ici on ne peut plus se servir de chameaux ; on emploie
presque exclusivement les bœufs et les ânes au transport des
hommes et des marchandises. Quand nous eûmes fait connaître
notre résolution d’aller à Sokolo, il se trouva aussitôt
quelques hommes qui consentirent à nous louer des bœufs et à
nous accompagner. La perspective d’acheter quelques esclaves, dont
beaucoup viennent des pays bambara, parut surtout les attirer. D’un
autre côté, on me disait que Sokolo était une ville importante,
d’où l’on pouvait se diriger facilement dans toutes les
directions, surtout chez le sultan Ahmadou, de Ségou. Je louai donc
six bœufs pour aller à Kala-Sokolo, qui n’était, disait-on,
qu’à trois ou quatre jours de marche ; mais, ayant fait la remarque
depuis très longtemps que les renseignements des Arabes au sujet des
distances sont inexacts, je ne m’étonnai pas quand, dans la suite,
nous mîmes huit jours à faire cette route. Les gens du pays comptent
toujours d’après leurs voyages rapides sans beaucoup de bagages,
et non d’après les marches plus lentes d’un Européen. En tout
cas je fus heureux de ne pas être forcé d’attendre trop longtemps
à Bassikounnou, ainsi que je le craignais.
Nos préparatifs de voyage furent assez rapidement faits. Nous
devions partir dès le 9 août ; mais, nos conducteurs ne nous ayant
apporté les outres que tard dans l’après-midi, il eût fallu
bivouaquer à une courte distance de la ville et courir ainsi le
danger d’être poursuivis par des voleurs, qui auraient pu nous
détrousser pendant la nuit. Nous demeurâmes donc encore un jour
à Bassikounnou, de façon à en partir le matin suivant.
En général, l’accueil reçu dans cet endroit avait été froid ;
on nous avait laissés en paix, mais on fut évidemment heureux
d’être débarrassé de nous. Si le cheikh foulbé avait été
encore vivant, je n’eusse peut-être pas pu m’échapper si
vite. Les Foulbé du Moassina passant pour fanatiques, j’aurais
probablement eu des difficultés avec eux. Mais il n’y avait
là aucun chef influent, et le grand cheikh foulbé de Hamd-Alahi
n’avait pas connaissance de mon voyage.
Les cinq hommes qui nous avaient loué des bœufs voulurent nous
accompagner ; je les payai d’une partie de l’argent qui me restait
de Timbouctou, et avec lequel ils ont plus tard acheté des esclaves.
Toute cette entreprise est contre la volonté de Hadj Ali, qui perd
ici sa sécurité, à l’endroit où commence le pays des Nègres,
et qui ne peut plus en imposer, à sa manière ordinaire, comme
chérif et neveu d’Abd el-Kader. Les Nègres de Bassikounnou
n’avaient aucune idée de ce dernier, et cela fâchait fort mon
compagnon. Suivant ses idées, nous aurions dû, s’il était
absolument nécessaire d’aller au Sénégal, passer par Oualata
et les villes du Hodh. En effet, ces contrées sont habitées
uniquement par des Arabes, ce qui pouvait être, dans certains cas,
pour nous, un avantage, et en tous pour Hadj Ali ; de plus, ce plan
méritait d’être pris en considération, car il pouvait être
mis à exécution facilement et sûrement. Mais, comme je m’étais
proposé de visiter une partie des villes des Bambara, des Foulbé
et des Fouta, je ne me laissai pas détourner de mon itinéraire. Il
est vrai que je dus entendre plus tard d’amers reproches, lorsque,
mes compagnons et moi, nous tombâmes gravement malades : mais il
était trop tard pour revenir sur nos pas.
Quand tout fut prêt pour le voyage au pays bambara, nous quittâmes
le 10 août 1880 Bassikounnou, pour nous diriger vers le sud. Le
bagage était réparti sur six bœufs, qui devaient également servir
de montures. Outre mon âne, j’en emmenai un second, pour porter
différents petits objets que nous devions avoir constamment sous
la main.
Les Oulad el-Alouch nous avaient déjà quittés, et le cheikh
Boubaker était allé rejoindre sa bande ; peut-être a-t-il regretté
longtemps ensuite de ne pas avoir cédé à ses compagnons en nous
dépouillant complètement ? Nous avions su nous tirer autant que
possible à notre avantage de cette malheureuse affaire, et, si je
n’étais arrivé à Bassikounnou en compagnie du cheikh Boubaker,
qui sait si l’on m’aurait donné aussi vite des conducteurs et
des bêtes de somme ?
CHAPITRE VII
VOYAGE DE BASSIKOUNNOU A KALA-SOKOLO.
Départ de Bassikounnou. — Bœufs de selle et de bât. —
Euphorbiacées. — Temps pluvieux. — Le baobab. — Farabougou. —
Inondation. — Benitez tombe malade. — Kala-Sokolo. —
Ahmadou. — Ségou. — Le chérif de Kala. — L’empire des
Bambara. — Curiosité du chérif. — Coquilles de cauris. —
Maladies. — Les chanteurs. — Avidité des Bambara. —
Industrie. — Le tabac. — Benitez est gravement malade. — Les
guides foulbé. — Les curiosités du chérif. — Vengeance du
cheikh. — Absence de Juifs espagnols. — Départ. — Climat
malsain. — Historique de Kala. — Remarques sur Ahmadou-Ségou
et les Nègres bambara.
Notre caravane, au départ de Bassikounnou, se composait, outre mes
quatre Marocains et moi, de cinq hommes de la ville, demi-Nègres,
demi-Arabes, qui nous avaient loué des bœufs. Mes hommes s’en
servaient comme de montures, mais je préférai conserver mon âne. Il
est aussi désagréable que peu sûr de monter ces bœufs chargés
de ballots de marchandises ; ils portent en guise de selle deux
sacs de cuir remplis de foin, placés sur leur dos sans y être
attachés ; par-dessus on met la charge, qui pend sur les flancs
de l’animal ; enfin le cavalier couronne le tout. Tant que le
terrain est complètement plat et découvert, et que les bœufs
peuvent marcher tranquillement et à pas réglés, tout va bien ;
mais, aussitôt qu’ils s’avancent irrégulièrement ou qu’ils
sont arrêtés par les buissons, les bagages entassés sur leur dos
tombent souvent, et les cavaliers s’y trouvent fort mal. En outre,
ces bœufs ont leurs cornes dirigées en arrière, aussi, quand on
est assis trop près du cou, la position devient dangereuse. Enfin
ces animaux vont beaucoup plus lentement que les chameaux.
Kala-Sokolo est directement au sud de Bassikounnou ; avant d’y
arriver, nous rencontrerons un petit village bambara, nommé
Farabougou.
J’ai déjà dit que la nature du sol et de la végétation n’est
pas la même dans le pays de Bassikounnou que dans celui de Ras
el-Ma. Après avoir quitté la ville, nous trouvons aussitôt une
végétation plus riche, parmi laquelle sont surtout à citer des
Euphorbiacées charnues, que nous n’avions pas encore vues. Il
est vrai que par places le sol est encore un peu sablonneux ; mais
il n’en est pas moins couvert d’un épais tapis d’herbes,
partout où il n’est pas transformé en champs de sorgho ; le
terrain lui-même est très faiblement ondulé, et s’élève peu
à peu vers le sud.
Nous sommes obligés d’emporter d’ici quelques outres pleines,
car on en est réduit à des dayas isolées, tandis que les rivières
n’apparaissent pas encore dans ces contrées. L’eau des étangs
situés près de Bassikounnou n’étant pas très bonne, j’en
envoyai chercher dans un puits situé dans le voisinage, profond de
30 mètres et de 5 à 6 mètres de circonférence ; mais cette eau
était salée. A un mille à l’ouest de Bassikounnou il y a une
daya grande et profonde, malheureusement elle était trop éloignée.
Nous quittons la ville à sept heures du matin et avançons lentement
vers le sud avec notre caravane de bœufs ; vers midi nous faisons
halte, pour marcher ensuite de trois à six heures. A ce moment il
faut dresser les tentes, car de lourds nuages d’orage se montrent,
et un violent ouragan se déchaîne bientôt. Je suis arrivé presque
au début de la saison des pluies, et le premier inconvénient de
cette circonstance est que nous rencontrerons plus tard des zones
d’inondation fort étendues ; en outre il est malsain de voyager
à cette époque, et nous en souffrirons tous.
Le matin suivant, nous partons de bonne heure pour continuer vers
le sud par un terrain toujours semblable, couvert d’herbes et de
bouquets d’arbres disséminés. La contrée étant complètement
inhabitée, nous sommes étonnés de rencontrer un homme qui conduit
quelques esclaves bambara ; il vient de Kala, où il les a achetés
pour les revendre chez les Arabes. Vers midi nous faisons halte,
car nos animaux sont trop fatigués ; mais nous n’avons pas
d’eau. Mes gens ont été hier soir très imprévoyants avec la
provision emportée, pensant qu’ils rencontreraient bientôt une
daya : il n’en a rien été. Aussi, ne pouvant nous installer
pour le repos, nous faisons paître un peu nos animaux et repartons
vers une heure, par la grande chaleur. Au bout de deux heures de
marche seulement nous atteignions l’étang désiré, large mare
pleine d’eau trouble et laiteuse : elle n’avait pas du moins
l’arrière-goût de l’eau salée du puits de Bassikounnou. Les
bœufs étaient extrêmement altérés et il fut impossible de les
arrêter. Quand nous arrivâmes près de l’eau, ils s’y jetèrent
brutalement et burent à longs traits ce médiocre breuvage.
Nous demeurons auprès de cette daya, nommée Kantoura, et dressons
nos tentes. De nouveau le ciel s’est couvert de nuages noirs ;
le vent s’élève aussi vers le soir, mais la pluie ne tombe pas.
Nous sommes peu riches en provisions, et notre nourriture quotidienne
ne consiste qu’en couscous ou en riz, préparé avec un peu de
beurre. Je n’ai pu acheter de moutons à Bassikounnou, car les
habitants eux-mêmes n’en ont pas beaucoup ; du reste ils sont
chers. La contrée où nous sommes paraît du moins être indemne
des brigandages des Arabes, qui ne descendent pas si loin, car ils
ne trouvent plus ici de grands troupeaux de bestiaux, comme dans
les régions placées au nord. L’altitude est la même qu’à
Bassikounnou : environ 270 mètres ; à midi la température
s’élève d’ordinaire à près de 30 degrés centigrades à
l’ombre, et s’abaisse un peu le matin et le soir.
Le 12 août, vers sept heures du matin, nous quittons la daya, pour
marcher vers le sud. A Bassikounnou on m’a dit que Kala n’est
qu’à trois jours de marche, mais nous y mettrons probablement le
double de temps. En outre je reconnais maintenant que mes guides et
mes conducteurs de bœufs n’ont jamais été à Kala et n’en
connaissent le chemin que d’une manière générale. Ils ont
cherché à se renseigner à Bassikounnou, où personne n’a voulu
m’accompagner, et on leur a dit, entre autres choses, que nous
devons rencontrer un grand baobab isolé.
Nous marchons de sept heures à midi, vers le sud : la température
est élevée, mais un peu adoucie par de faibles souffles de
vent. Puis nous dressons nos tentes pour le repos. Lorsque vers
trois heures nous voulons continuer la marche et que tout est déjà
paqueté et chargé sur les animaux, un ouragan s’élève tout à
coup, suivi d’un terrible orage : ils surviennent si subitement,
que nous sommes tous complètement traversés. Il est impossible
de marcher dans ces conditions ; nous tendons de nouveau les
toiles mouillées et restons sur place, pour leur permettre de se
sécher. Mais pendant la nuit la pluie tombe encore. C’est un
bivouac extrêmement malsain, sur un sol humide et dans des tentes
mouillées ; je crains que plus tard nous n’ayons beaucoup à
en souffrir.
Le matin suivant, vers neuf heures, nos bagages sont secs et nous
pouvons partir ; mais, après une heure et demie de marche seulement,
tout le ciel se couvre d’épais nuages d’orage : nous n’avons
pas encore fini de tendre nos tentes, qu’une pluie violente et de
longue durée recommence. Comme de nouveaux nuages se rassemblent
toujours dans le sud, nous ne pouvons songer à aller plus loin, et
il faut encore demeurer sous des tentes humides. J’en suis fort
contrarié, car je voudrais atteindre aussi vite que possible la
ville, où nous serons à l’abri de ces pluies, dans des maisons
bien sèches.
Le terrain s’est relevé et atteint une altitude d’environ 300
mètres ; la contrée a un joli cachet de parc : c’est une forêt
remplie de clairières, couvertes de gravier de latérite. Elle doit
être riche en toute espèce de gibier, mais nous n’en rencontrons
pas ; il est d’ailleurs impossible de faire arrêter la caravane
pour parcourir les environs : ce serait un jour de perdu, et nous
sommes forcés, à cause de nos maigres provisions et du temps
pluvieux, de marcher le plus vite possible. Ces pluies continuelles
ont déjà eu pour mes gens un fâcheux effet. Hadj Ali ainsi que
Benitez se sentent tout à fait mal. Le premier se plaint, en même
temps que d’une faiblesse générale, de douleurs d’estomac,
suites évidentes de l’eau malsaine qu’il a bue. Chez Benitez
se montrent, à cause de ces pluies fréquentes, des symptômes de
fièvre. Je suis forcé d’entendre des reproches au sujet de mon
refus de prendre le chemin du désert par Oualata. Je ne pouvais
répondre qu’en rappelant le but de mon voyage qui m’obligeait à
parcourir les contrées les moins fréquentées, et les dangers dont
nous aurait menacés dans les pays au sud de Oualata une population
arabe de rôdeurs et de pillards. Sur cette route, au contraire,
dès que nous aurons atteint Kala, nous pénétrerons dans des
contrées peuplées, et pourrons chaque soir nous arrêter dans un
village. Je dois l’avouer, j’aspirais ardemment à ce moment :
ce bivouac durant des semaines en plein air, cette vie pure et simple
de l’homme des bois, deviennent insupportables, et l’on aspire
à se retrouver dans des demeures humaines.
Une sorte de mécontentement et de découragement apparaît chez
mes compagnons, et se trouve encore accrue par ce fait, que nous
remarquons chez nos guides une grande ignorance du chemin ; nous
n’avons, il est vrai, qu’à marcher toujours vers le sud, pour
arriver enfin dans une localité bambara, mais cela pourra durer
longtemps. Je ne puis les consoler qu’en leur faisant espérer en
l’avenir, en notre prompte arrivée chez les Français, etc. Mais
je sais mieux que mes gens ce que nous aurons encore de difficultés
à vaincre.
Le 14 août nous avançons encore un peu vers le sud ; pendant la nuit
il n’a pas plu, mais, quand nous nous levons le matin, le ciel est
complètement couvert, et nous attendons plusieurs heures que le temps
se soit un peu assis. Vers dix heures nous pouvons partir, pourtant
dès midi mes gens ne veulent plus avancer ; notre marche se fait
donc très lentement, et nos vivres nous causent de grands soucis. Les
conducteurs de bœufs ont emporté pour eux de Bassikounnou une sorte
de farine de semoule, qui est presque complètement épuisée, aussi
ils ne mangent plus qu’une fois par jour. Il me faut finalement
leur donner encore un peu de nos provisions, déjà si minces et
quoique nous n’en ayons plus que pour trois ou quatre jours.
Nous parcourons aujourd’hui une forêt très épaisse, dans laquelle
il est difficile aux animaux d’avancer ; la latérite apparaît
toujours plus abondante.
Vers trois heures nous levons les tentes pour marcher comme toujours
vers le sud ; mais dès cinq heures nous faisons halte, après avoir
atteint une grande daya. Un peu auparavant, nous avons vu le baobab
géant dont j’ai parlé, magnifique arbre d’environ 6 mètres de
tour, et qui produit une grande impression par son apparition isolée
au milieu de buissons bas et de petits arbres. Comme je l’ai dit,
il sert de repère aux caravanes, et indique à peu près le milieu
du chemin entre Bassikounnou et Kala. Nous avons plusieurs fois
perdu notre route, et nous avons erré dans les bois ; sans quoi nous
aurions atteint cet arbre depuis longtemps. A partir de Bassikounnou
on voit des sentiers frayés par des animaux de charge et que nous
avons naturellement pris ; mais, quand la contrée est devenue plus
boisée, ces traces se sont perdues : nous avons fréquemment suivi
de fausses pistes de bœufs, qui nous ont écartés de la direction
principale. Il a fallu, par suite de ces circonstances et des pluies
fréquentes, cinq jours pour atteindre uniquement ce baobab.
Le 15 août se passe sans pluie. De sept heures du matin jusqu’au
soir nous errons dans les bois épais, sauf pendant deux heures ;
nous conservons en général la direction du sud, mais les traces
de chemin se sont perdues. Mes gens espèrent en vain atteindre
un village bambara ; à la fin nous sommes si épuisés que nous
faisons halte vers cinq heures du soir au milieu de la forêt, et y
dressons les tentes. Notre nourriture est fort maigre ; nous sommes
forcés d’attacher nos bœufs et nos ânes pour les empêcher
de s’écarter, de peur des lions. Quoique nos conducteurs aient
entretenu du feu toute la nuit, aucun de nous ne peut dormir ; pour
la première fois depuis le début de notre voyage, nous avons à
souffrir des moustiques.
Pendant la nuit mes gens prétendent avoir entendu des coups de fusil,
provenant sans doute de chasseurs ; le matin suivant, nous partons
dans leur direction. La forêt est très épaisse et nous avons
peine à la traverser avec nos bœufs chargés ; de place en place
apparaissent des élévations formées de latérite. Mais, à mesure
que nous avançons vers le sud, la forêt tend à s’éclaircir,
et elle prend bientôt le caractère d’un parc, avec de vastes
clairières découvertes, des groupes de buissons et quelques grands
arbres, baobabs ou arbres à pain de singe : c’est un terrain
de chasse favorable sous tous les rapports. Après avoir erré
plus de quatre heures dans une direction plus ou moins arrêtée,
nous voyons enfin de loin les hautes tiges de champs de sorgho, qui
nous annoncent la présence d’un lieu habité dans le voisinage ;
nous remarquons bientôt les rares traces d’un chemin frayé, et,
en le suivant, nous atteignons, après une heure et demie de marche,
les premières maisons de la petite ville de Farabougou. Barth,
dans l’un des nombreux itinéraires qu’il a recueillis par
renseignements, indique également cet endroit comme se trouvant
sur la route de Oualata à Sansandig.
Farabougou est une petite bourgade composée de maisons d’argile, et
à peine aussi grande que Bassikounnou. Les habitants sont des Nègres
bambara, dont une petite partie seulement a embrassé l’Islam ;
le reste est païen, c’est-à-dire ne s’inquiète absolument
pas de ce qui ressemble à une religion. Même les Bambara que les
guerres de Hadj Omar ont convertis de force à l’Islam sont des
croyants extrêmement tièdes ; ils font à peine leurs prières une
fois par jour. Les Bambara ordinaires n’entendent pas l’arabe,
et, en dehors de : _Allah Kebir !_, ils ne savent à peu près rien
des enseignements de Mahomet.