A quatre heures nous reprenons la marche, pour nous arrêter à sept

heures à un endroit nommé Foulania, car le ciel s’est fortement

couvert et un orage menace. A peine avons-nous dressé les tentes,

qu’il éclate avec des torrents d’eau ; le calme revient un

instant ; puis commence un ouragan de sable extrêmement violent,

qui se termine par une forte et très longue averse.

Le nom de Foulania indique que les Foulani ou Foulbé ont pénétré

jadis jusque dans ces pays. Nous y voyons cette fois des traces de

lions, mais sans apercevoir un seul de ces animaux. Elles sont encore

plus fréquentes le jour suivant, où la faune devient plus riche : au

loin apparaissent des troupeaux de bœufs sauvages ou d’antilopes,

qui pas plus qu’à l’ordinaire ne s’approchent à portée de

fusil. La viande fraîche eût été cependant fort bien accueillie

par nous, car les moutons que nous avions emmenés étaient déjà

dévorés, et le chemin devait être beaucoup plus long qu’on ne

nous l’avait dit.

Ici le monde des oiseaux est également riche et varié : le pays

situé près des étangs de Ras el-Ma serait extrêmement apprécié

des chasseurs : mes gens me contèrent que, la nuit, de nombreux

animaux s’y rendent pour boire ; les bœufs, les gazelles, les

zèbres, etc., sont fréquents en cet endroit ; mais les grands

carnassiers, qui y trouvent un excellent terrain de chasse, sont

par suite fort nombreux.

Ce jour-là nous marchons de sept à onze heures et de quatre à

six heures et demie ; le terrain s’élève peu à peu. A la suite

de la pluie d’hier il fait extrêmement chaud ; aussi nous nous

traînons péniblement dans la plaine herbeuse et sans ombre.

Le 31 juillet nous marchons de trois heures à neuf heures et

demie du matin vers le sud-ouest ; il semble que Bassikounnou soit

beaucoup plus loin à l’ouest que ne l’indiquent généralement

les cartes. Nous nous trouvons sur des chemins tracés par les

chameaux, ce qui indique une certaine circulation. Ce doit être

probablement une des directions qui mènent dans les villes du pays

d’el-Hodh. De Ras el-Ma une route va directement à Oualata sans

passer par Timbouctou ou Araouan ; on dit qu’elle n’est longue

que de dix journées de marche ; mais, d’après ce que l’on

appelle ici une journée, il faut compter certainement le double de

temps. Cette route à dû être suivie par l’officier de spahis

français Alioun Sal, déjà nommé, lorsqu’il se dirigea de

Oualata à Bassikounnou. Comme il n’existe aucune carte de son

itinéraire, il est naturellement difficile de le déterminer ;

mais je suis porté à croire qu’il alla de Oualata à Ras el-Ma

et de là à Bassikounnou par le même chemin que moi.

La végétation devient toujours plus riche et plus variée à mesure

que nous approchons de ce dernier point ; le monde des insectes

montre de nombreuses formes que je n’avais jamais vues ; mais les

chameaux en souffrent beaucoup. Le corps de ces malheureux animaux

étant toujours assailli de taons, etc., un homme doit suivre à pied

pour les en débarrasser. Les oiseaux sont également plus nombreux

et de couleurs plus vives ; ce pays renferme aussi d’excellents

chanteurs ; des arbres et des buissons que nous n’avons pas encore

rencontrés apparaissent, sinon sous forme de forêts, du moins en

assez grand nombre, et donnent au paysage le caractère d’un parc.

Le soir, de quatre à sept heures, nous marchons un peu plus vers

le sud, jusqu’à quelques douars de la tribu arabe des Dileb ;

là aussi nous sommes amicalement accueillis, et l’on nous donne

du lait frais. Un peu au sud se trouve la fontaine de Soulima,

et, plus vers le sud-est, un autre puits, le Bir el-Arneb ; nous

apercevons dans cette direction quelques chaînes de hauteurs.

Le jour suivant, 1er août, nous conduit encore dans un joli paysage,

riche en végétation. Nous partons à six heures du matin, pour

marcher jusque vers dix heures au sud-ouest ; nous atteignons le puits

Bouguentou, où nous prenons de l’eau ; il se trouve également

là une daya, desséchée en ce moment. L’après-midi est encore

consacré à une courte marche, d’une heure et demie, qui nous

conduit à un petit douar d’une fraction de la tribu des Dileb ;

nous y dressons nos tentes et y passons la nuit. Le lait et le peu de

viande fraîche que nous y recevons sont les bienvenus. Comme nous

faisons des marches très courtes, afin de ménager nos chameaux,

que les insectes tourmentent horriblement, nous mettons beaucoup plus

de temps que nous n’avions compté pour aller à Bassikounnou ;

aussi nos provisions menacent d’être vite épuisées. Dans notre

voisinage se trouve le puits Adar, qui est mis fort à contribution

par les gens de la tribu.

Le 2 août nous faisons encore une marche dans la direction générale

du sud-ouest. Le sol devient constamment plus argileux et plus

fertile, et la végétation y croît en vigueur et en variété. Il

y a ici d’excellents pâturages, mais qui paraissent être peu mis

à profit, car ils sont déjà trop au sud. La véritable région

des Arabes nomades est constituée par les terrains plus sablonneux

de Ras el-Ma et par leur prolongement vers l’ouest ; les troupeaux

s’y trouvent évidemment mieux que dans les contrées méridionales,

trop riches en insectes.

De quatre à dix heures et demie du matin nous marchons au sud-ouest ;

l’après-midi, au contraire, nous ne pouvons faire qu’une heure

de route, car le ciel se couvre, et à peine avons-nous dressé les

tentes, qu’un orage terrible éclate. L’averse durant assez

longtemps, nous nous occupons à remplir d’eau de pluie toutes

sortes de vases et à en verser le contenu dans les outres ; l’eau

de la dernière daya était encore très mauvaise, et je me demande

comment elle n’a pas complètement dérangé tous nos estomacs. Le

manque d’eau courante est le principal inconvénient de ce pays de

plateaux ; son altitude s’accroît très insensiblement en allant

vers le sud, de sorte que nous avons déjà atteint 260 mètres.

Le 3 août de l’année 1880 restera toujours dans ma mémoire,

car il vit se dérouler un événement qui parut destiné à donner

d’un seul coup une conclusion inattendue à mon voyage.

Nous partons à six heures du matin pour marcher, comme auparavant,

vers le sud-ouest. Nous dépassons un puits, le Bir Bousriba, qui a 40

mètres de profondeur, dit-on, mais renferme de mauvaise eau salée :

aussi sommes-nous heureux de recourir à l’eau de pluie que nous

avons recueillie. Non loin de là est un autre puits, le Bir Touil.

Nous avions dressé les tentes, et nous étions, vers trois heures,

en train de les abattre, quand tout à coup mes conducteurs accourent,

émus au plus haut point, en s’écriant : « Oulad el-Alouch ! »

Nous nous précipitons aussitôt hors de la tente et nous voyons une

bande d’une vingtaine d’hommes, en partie montés, s’emparant

déjà de nos chameaux, qui se débattent, et les emmenant avec

eux. Alors commencent des cris formidables ; les voleurs (ils font

partie de la fameuse tribu des el-Alouch) sont armés de fusils à

pierre ; ils se préparent à une attaque et cherchent un couvert

derrière des buissons pour tirer sur nous. Pendant ce temps mes

Tourmos, les conducteurs de chameaux, ont commencé un furieux

combat en paroles avec les chefs de la bande ; je n’y comprends

qu’une chose : les Berabich (c’est-à-dire les Tourmos) n’ont

pas le droit de traverser ce pays ; les Oulad el-Alouch seuls peuvent

l’accorder. Nous nous sommes cependant mis sur la défensive, tout

en voyant que c’est fort inutile. Nous couvrons de nos revolvers

l’accès des tentes, car quelques hommes de la bande se faufilent

constamment dans leur voisinage pour nous voler. Les discussions

deviennent toujours plus violentes, et il semble que les choses

vont tout à fait se gâter. Les Tourmos réclament leurs chameaux,

et les Alouch déclarent qu’ils les conserveront et nous tueront

tous. Dans l’intervalle, de nouveaux Alouch sont arrivés, et, parmi

eux, le cheikh Boubaker ; mais son apparition semble avoir pour unique

résultat d’exciter encore les pillards et de leur faire tenter une

attaque. A diverses reprises nous nous préparons à tirer : je songe

toujours à l’impossibilité de nous défendre contre une aussi

grande supériorité de forces, même si nous mettons quelques hommes

hors de combat. Aussi je cherche à détourner mes gens de faire feu.

Hadj Ali commença alors avec le cheikh un long débat, extrêmement

animé. Tous deux s’avancèrent un peu, et Hadj Ali tint à

l’Ouled el-Alouch un discours d’une violence passionnée qui

répondait à la situation. Il fit savoir au cheikh ennemi qui nous

étions ; lui-même était chérif et membre de la famille du grand

Abd el-Kader, et il en appela au Coran pour lui montrer combien

les Alouch étaient de mauvais Musulmans. Hadj Ali dit également

l’accueil amical que nous avions reçu à Timbouctou et annonça

que, s’il arrivait malheur à l’un de nous, on nous vengerait

sûrement. La discussion dure longtemps ; tantôt il semble que les

Alouch vont céder, tantôt au contraire on dirait que toutes les

négociations sont rompues et que le revolver va intervenir. Tandis

que Hadj Ali mène ces débats, Benitez, Kaddour et moi, nous avons

assez à faire pour tenir loin des tentes les indiscrets. Quelques-uns

en approchent, et, quand nous les renvoyons, ils demandent à

boire. Le cheikh Boubaker se fait, lui aussi, apporter de l’eau,

que lui tendait le petit Farachi de Marrakech.

Après bien des ruptures de négociations, des insultes et des

malédictions de chaque côté, cette triste affaire parut incliner

vers une solution favorable. Le cheikh Boubaker et un de ses parents

s’écartèrent avec mes Tourmos, pour traiter ensemble ; les avides

Alouch, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de Nègres, furent

invités à arrêter provisoirement leurs attaques, ce qu’ils

firent de mauvais gré.

Nous étions tous d’accord sur ce point : c’est que nos coups

de feu n’auraient servi absolument à rien, sinon à nous faire

assassiner ; nous ne pouvions nous sauver que par la douceur,

et Hadj Ali avait pris la bonne voie en portant la discussion sur

le terrain religieux. Un seul coup de feu irréfléchi de notre

part eût coûté la vie à toute l’expédition : c’était

ma conviction. La discussion du cheikh Boubaker avec les Tourmos

devint encore orageuse, et parut même devoir être interrompue ;

mais ils finirent par s’entendre. Le cheikh Boubaker et son

cousin vinrent nous trouver dans notre tente, pour se mettre,

s’il était possible, d’accord avec nous. La première de toutes

les conditions que nous posâmes fut naturellement qu’on nous

rendît aussitôt les chameaux, car sans eux nous n’aurions pu

rien faire. Restait à savoir ce que nous devions payer. Le cheikh

Boubaker chercha dans notre mince bagage ce qui lui plaisait ;

nous niâmes naturellement avec énergie toute possession d’or ou

d’argent monnayé ; il finit donc par prendre quelques pièces

de cotonnade bleue, un morceau d’étoffe blanche pour turban,

une toba brodée, une couverture de voyage européenne, ainsi que

divers petits objets, et s’en alla ensuite trouver sa bande pour

lui montrer son butin. Nous vîmes très bien que la majorité

de ses hommes n’en était pas satisfaite, et que de violentes

discussions commençaient parmi eux. Dans un pillage général,

chacun aurait pu recevoir quelque chose, tandis que de cette façon

le cheikh seul tirait un certain profit de notre surprise. Cela

excitant la mauvaise humeur des autres, on nous rapporta les objets

pris par le cheikh. Encore une fois il semblait que l’affaire ne

se passerait pas sans effusion de sang. Nous appelâmes de nouveau

Boubaker près de nous et lui promîmes un présent supplémentaire,

à lui spécialement destiné, s’il nous laissait tranquillement

suivre notre route, et s’il rendait les chameaux. Il se trouva

encore d’autres objets qui lui plurent et qu’il demanda ;

après les avoir reçus, il donna ordre qu’on nous ramenât les

chameaux, qui pendant cette scène avaient été conduits au loin :

ce qui fut exécuté enfin, malgré le mécontentement évident des

autres Alouch. Le cheikh demeura chez nous un certain temps et nous

expliqua comment il était venu tomber sur nous avec sa bande. Les

Tourmos que j’avais engagés à Timbouctou comme conducteurs de

chameaux ne s’étaient déclarés prêts à partir qu’autant

que le terrain à parcourir serait libre des Oulad el-Alouch : des

nouvelles ayant annoncé qu’ils s’étaient retirés au loin vers

l’ouest, nous entreprîmes notre voyage. Le jour qui précéda

l’attaque, nous avions rencontré au milieu de cette solitude un

homme seul, qui échangea quelques mots avec nous ; il avait vu plus

tard la bande des Alouch et leur avait dit qu’un Chrétien était

en route pour Bassikounnou avec de grands trésors. Là-dessus le

cheikh Boubaker se mit aussitôt en campagne avec sa bande, pour

nous surprendre, ce qui lui réussit. Les Tourmos étaient surtout

fâchés qu’on leur eût donné de si mauvais renseignements ;

ils déclaraient qu’ils n’auraient jamais eu la pensée de

venir ici, s’ils avaient soupçonné que les Alouch pussent être

dans le voisinage. Le cheikh Boubaker nous dit alors que les Alouch

avaient en effet l’habitude de se tenir pendant cette saison dans

les pâturages situés plus loin vers l’ouest ; il n’était venu

dans ce pays que par un simple hasard, qui lui avait également fait

recevoir d’un passant des renseignements sur nous.

Quand l’affaire eut été arrangée, on nous rendit les chameaux,

et les Alouch repartirent, peu contents de leurs succès. Nous

demandâmes au cheikh Boubaker et à son neveu de nous accompagner

jusqu’à Bassikounnou, en échange des présents qu’il avait

reçus. Je ne croyais pas en effet invraisemblable qu’il existât

encore des bandes de même nature que la sienne, et je désirais

éviter de retomber dans un danger semblable. Le cheikh Boubaker,

après quelques débats, se déclara tout prêt à me servir

d’escorte ; il me fallut encore faire un petit présent à ces

deux brigands, mais j’avais au moins la perspective d’atteindre

mon but sans danger.

Toute l’affaire avait été fort désagréable et nous avait mis

en grand émoi ; elle parut surtout avoir exercé sur Benitez une

impression profonde. Aussitôt que nous eûmes réussi à nous faire

rendre les chameaux, Hadj Ali déclara qu’il fallait immédiatement

revenir à Timbouctou ; je m’étais déjà habitué à cette idée,

quoiqu’elle me sourît fort peu, quand nous eûmes la pensée

d’engager nos voleurs même comme guides et comme escorte. Hadj

Ali s’y rallia aussi.

Au moment de cette surprise, j’avais eu une autre idée, qui me

remplit d’effroi. Je ne croyais pas que l’on dût nous tuer,

si nous n’opposions aucune résistance ; mais je craignais un

pillage complet, ainsi que la perte de mon journal de marche et de

mes cartes, qui en aurait été la conséquence. Nous aurions pu

finalement nous retirer jusqu’aux premières tentes des nomades,

sans bagages et sans chameaux ; privé ainsi de toute ressource, je

serais tombé momentanément dans une situation terrible. J’aurais

accepté tout cela, mais non la perte de mes notes. Je fus donc

extrêmement heureux de nous en voir quittes à si bon compte ;

Hadj Ali s’est certainement comporté très adroitement dans cette

circonstance et nous a rendu de grands services.

Quand la masse principale des Alouch se fut éloignée, nous

refîmes notre paquetage et rechargeâmes nos chameaux. Les Tourmos,

qui craignaient fort la perte de leurs animaux, étaient encore

très méfiants et ne continuaient évidemment la marche qu’avec

regret. Nous partions vers sept heures, pour marcher jusqu’à

minuit, d’abord tout droit vers le sud, puis au sud-ouest. Notre

nuit se passa sans sommeil, et nous reposâmes sans dresser les

tentes.

Le 4 août nous marchâmes du matin jusqu’à midi ; notre escorte

se trouvait tantôt un peu en avant, tantôt un peu sur les flancs,

pour mettre au courant de notre passage les Oulad el-Alouch qui

auraient pu se trouver là. En effet, de petites troupes de cette

tribu étaient dans les environs pour y chasser. Nous entendîmes

à diverses reprises des aboiements de chiens, mais sans voir

les chasseurs. Notre défiance envers Boubaker disparaît peu à

peu ; nous voyons qu’il prend réellement soin de nous éviter de

nouvelles attaques et qu’il est prêt à aller avec nous jusqu’à

Bassikounnou.

Vers midi nous faisons halte jusqu’à trois heures dans une

contrée couverte d’arbres et de buissons ; nous continuons

la marche et atteignons, vers cinq heures, une grande colonie

d’Oulad el-Alouch, dont les Tourmos ne paraissaient même pas

soupçonner l’existence. Comme nous étions en compagnie du

cheikh Boubaker, il ne nous arriva rien de fâcheux ; nous fûmes

seulement importunés par une curiosité fort tenace. Boubaker fut,

quant à lui, reçu avec de grands cris de joie, car sa venue était

tout à fait inattendue. Après une courte halte nous continuâmes

la marche. J’insistai le plus possible dans ce sens, car, la

conduite de ces Oulad el-Alouch me déplaisant, je désirais me

débarrasser d’eux le plus tôt possible. Dans tout le pays ils

ont la réputation de voleurs de grands chemins et sont partout

redoutés ; si nous avions soupçonné que nous les rencontrerions,

je me serais fait donner à Timbouctou une lettre de recommandation

pour un des cheikhs ou pour le chérif de la tribu ; ce dernier,

homme fort considéré, habite d’ordinaire la petite ville de Nana,

à trois ou quatre journées de marche à l’ouest de Bassikounnou,

au milieu du pays d’el-Hodh.

De ce douar des Alouch jusqu’à Bassikounnou nous eûmes encore

une marche d’une heure et demie, et vers le coucher du soleil nous

arrivions dans la ville.

Déjà la veille la constitution du sol a pris un autre caractère, et

aujourd’hui cette modification apparaît encore plus tranchée. Au

lieu du terrain argilo-sablonneux je remarque tout à coup de

petites pierres, des fragments de quartzite, répandus par places ;

une brèche de quartzite ferrugineuse, qui s’est décomposée

en gravier, couvre le sol et lui donne une grande solidité. Nous

rencontrons également des grains et des rognons de minerai de fer,

polis comme des fèves : c’est ce qu’on nomme la « latérite »,

formation qui couvre la surface du sol sur des espaces immenses

dans l’Afrique, l’Asie et l’Amérique équatoriales. La

latérite est une argile sablonneuse très ferrugineuse où sont

disséminés de gros rognons de minerai de fer. Quand ils arrivent

à la surface du sol, ils se décomposent facilement en grains de

diamètres variant entre celui d’un haricot et celui d’une noix,

à surface polie, et qui couvrent le sol en grandes masses, réparties

çà et là. C’est une formation qui a la même composition dans les

trois parties du monde et ne se montre que dans les pays tropicaux :

son apparition caractérise en quelque sorte la frontière nord de

la région des tropiques, qui est donc assez nettement déterminée

près de Bassikounnou, au point où nous nous trouvions. On peut

dire que le désert s’étend jusqu’au début de la forêt de

mimosas d’el-Azaouad, au sud d’Araouan ; puis vient, comme zone

de transition, le plateau plus ou moins sablonneux, mais pourtant

riche en végétation, qu’on désigne sous le nom d’el-Hodh,

à l’ouest de notre route, et où se trouvent de nombreuses

villes arabes ; enfin commence le Soudan tropical, caractérisé

extérieurement par l’apparition de la latérite. Mais ce n’est

pas d’ailleurs uniquement ce minéral qui donne au paysage un

autre caractère : la flore, en relation intime, il est vrai, avec

la contexture du sol, devient également tout autre, plus riche et

plus vigoureuse. Le pays est couvert d’une forêt assez dense, et

peu avant Bassikounnou nous entrons dans une grande clairière, qui

paraît avoir été pratiquée artificiellement par le déboisement,

car elle est entourée de bois épais. Nous y voyons enfin les

premiers champs de sorgho et de maïs, et surtout de la première

plante, qui atteint une hauteur gigantesque et possède une grande

vigueur ; çà et là s’élèvent aussi quelques cannes à sucre,

tandis que le sol porte des courges, des melons et des plantes en

forme de concombres.

Il y avait longtemps déjà que nous n’avions vu de champs ;

les derniers étaient les terres plantées d’orge du cheikh Ali

dans le lit de l’oued Draa. Aux environs de Timbouctou il y en a

également ; mais, comme ils sont situés à une certaine distance

de la ville, je n’avais pu les voir. Nous saluâmes joyeusement

un vieux Nègre qui s’occupait activement de son champ de sorgho

et regardait avec étonnement des étrangers arrivant dans la ville

écartée de Bassikounnou.

Après notre entrée on nous indiqua une petite maison du quartier

nègre. C’était un bâtiment renfermant une cour, d’où des

portes étroites conduisaient dans de petites pièces basses, servant

en même temps au logement des animaux. Aussi nous préférâmes

dresser les tentes dans la cour, où nous devions nous trouver

beaucoup mieux que dans ces pièces sombres et malpropres. Un vieux

Nègre nous reçut, en sa qualité de remplaçant du cheikh, mort

depuis peu. Sa réception, sans être hostile, ne fut pas très

amicale : il n’y eut pas de présents d’hospitalité, et nous

dûmes à nos conducteurs de chameaux, les Tourmos, de pouvoir

ajouter un peu de lait à notre couscous, qui sans eux eût été

bien sec. Ils ne demeurèrent que peu de temps dans la ville, pour

abreuver leurs chameaux et, après nous avoir dit adieu vers minuit,

ils quittèrent Bassikounnou pour atteindre, aussitôt que possible,

les douars de leur tribu, à Ras el-Ma. Ils donnèrent comme raison

de leur hâte que, les chameaux étant trop rongés par les insectes

dans ces contrées, ils étaient forcés de regagner au plus vite la

région du nord : pendant les derniers jours, ces animaux avaient en

effet beaucoup souffert de piqûres, et ils s’agitaient constamment

en marchant. Mais la raison principale des Tourmos était autre. Ils

se méfiaient des Oulad el-Alouch et craignaient qu’on ne leur

volât leurs chameaux. Aussi se proposaient-ils de retourner par

un chemin plus à l’est, afin de ne pas rencontrer de ces gens

sur leur passage ; ils voulaient ne marcher que la nuit et se tenir

cachés le jour. Comme leurs chameaux n’avaient plus rien à porter,

ils auront sans doute atteint très vite leurs compatriotes, si les

Alouch ne leur ont pas créé de difficultés. Ces Tourmos étaient

irrités au plus haut point de la surprise dont nous avions été

victimes, et ils juraient qu’ils s’occuperaient à Timbouctou

de faire punir les Alouch. J’avoue que je serais fort heureux

s’ils avaient pu y réussir, et j’espère qu’ils ont atteint

sans danger leurs villages. C’étaient des gens tranquilles ;

ils n’avaient pas exigé de nous une rémunération trop forte,

n’étaient pas importuns et avaient défendu leur propriété,

ainsi que nous, de la façon la plus énergique.

Bassikounnou est dans une grande plaine déboisée, à environ

270 mètres au-dessus de la mer et entourée de champs de sorgho

fort étendus. Il y a ici deux sortes de cet important végétal ;

le _Sorghum vulgare_, blé de Nègre ou millet de Nègre, dont les

semences sont réduites en farine, qui est mangée sous forme de

couscous ; on cuit très rarement du pain. Le couscous de sorgho

est bien moins bon que celui de froment ; son goût est presque

désagréable, et il faut quelque temps avant de s’y habituer ;

mais le sorgho est la seule plante du Soudan occidental tout entier

qui donne un peu de farine. Ses feuilles sont mangées avec une grande

avidité par le bétail, bœufs, chevaux et ânes. Le petit âne que

j’avais emmené de Timbouctou ne pouvait s’en détacher quand

nous marchions à travers champs, et il arrachait une feuille après

l’autre, grand régal pour lui au lieu du fourrage monotone qu’il

avait mangé jusque-là. En même temps que ce millet, et même sous

forme de plantes disséminées au milieu de lui, se présentait aussi

le _Sorghum saccharatum_, la canne à sucre africaine. Les champs sont

fort étendus autour de Bassikounnou ; au temps de la maturité, qui

commençait alors que nous arrivions dans ces contrées, on y place

des gardiens, généralement sur de hauts échafaudages : ils font

un grand bruit avec des bâtons et des crécelles, pour chasser les

oiseaux qui viennent souvent se jeter sur les champs en vols énormes.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 2 (de 2) · 第 13 / 29 段