pour le pays et pour la ville : c’était le célèbre Hadj Omar. Ce
chef de la race des Fouta, qui habite au Sénégal, revint en 1854 ou
1855 d’un pèlerinage à la Mecque et éprouva le besoin de jouer un
grand rôle. Il voulut d’abord se donner pour le Christ revenu sur
terre, puis il se contenta de la situation prise par le Prophète. Il
avait entendu parler du célèbre cheikh arabe Abd el-Kader et avait
vu les Foulbé fonder de puissants empires ; il voulut, lui aussi,
mettre en honneur le nom des Fouta. Il entreprit donc une guerre de
religion en armant ses nombreux esclaves ; ses compatriotes, avides de
butin et guerriers comme ils étaient, le suivirent sans difficulté,
et, le Coran dans une main, l’épée dans l’autre, il commença
ses conquêtes. Il eut bientôt une armée de 20000 aventuriers
pillards et fanatisés, et la jeta d’abord sur les pays noirs du
Bambouk, pour convertir les Mandingo. Elle y commit les atrocités
les plus horribles et anéantit tout, de sorte que, aujourd’hui
encore, certains pays ne se sont pas relevés des brigandages de Hadj
Omar. Il se dirigea alors vers le haut Sénégal et menaça même
Ségou, alors capitale des Nègres bambara, qui avaient conservé le
paganisme avec le plus grand entêtement. Mais il en fut repoussé, se
rabattit sur le pays de Kaarta et le mit à sac ; les Nègres bambara
qui survécurent furent forcés d’embrasser l’Islam. Hadj Omar
revint alors dans le pays des Fouta, chargé d’un immense butin,
et voulut faire de cette contrée le centre d’un grand empire. Ses
tentatives pour chasser les Français du Sénégal ayant échoué,
il se tourna vers Timbouctou. Uni avec les Foulbé, aussi fanatiques
que lui, il envoya une petite armée de 4000 hommes contre la ville,
avec mission d’exiger un tribut.
Le cheikh el-Bakay abandonna Timbouctou, mais força bientôt, avec
l’aide des Touareg et des nombreuses tribus arabes des environs, les
représentants et les troupes de Hadj Omar à se retirer. A la suite
de cette retraite, Hadj Omar revint lui-même avec une grande armée
de Fouta, au début de l’année 1863, et, soutenu par les Foulbé,
arriva devant Timbouctou. A l’approche de Hadj Omar, el-Bakay et
les Touareg quittèrent le camp dressé au sud de la ville, et le
chef fouta, aussi fanatique que pillard, put y entrer et la faire
piller. Mais à peine ses soldats s’étaient-ils dispersés dans
Timbouctou, que les Arabes et les Touareg y pénétrèrent de tous
côtés, et l’inondèrent du sang des Fouta ; Hadj Omar ne put
s’échapper qu’avec une faible partie de ses forces.
Plus tard il s’établit dans Ségou et le Moassina, soumit à
son joug les Nègres bambara, et les convertit en grande partie et
de force à l’Islam. On dit qu’il mourut pendant le siège de
Hamd-Allahi ; il n’y a rien de certain à cet égard, et les bruits
les plus extraordinaires circulent sur sa mort. Nul ne sait exactement
où et quand il est tombé ; seule une vieille femme le vit, dit-on,
se brûler dans une petite hutte. C’est même une légende encore
répandue chez les Fouta que leur grand compatriote vit encore !
Ses fils dominent aujourd’hui tout le pays entre le haut Sénégal
et le Niger ; l’aîné est sultan de Ségou ; je reviendrai plus
tard sur ces circonstances en décrivant le pays de Kaarta.
Depuis 1864 Timbouctou paraît avoir été exempte de grandes
luttes ; Foulbé et Touareg continuent, il est vrai, leurs querelles,
mais ils n’inquiètent pas la ville elle-même. Mardochai, qui
a passé quelques années à Timbouctou après ces événements,
ne parle pas de guerres, et je n’ai également rien entendu dire
de semblable. Le changement le plus important qui soit survenu dans
l’état politique de Timbouctou, depuis le séjour de Barth, est
que le cheikh Abadin, contrairement aux traditions de ses ancêtres,
s’appuie davantage sur les Foulbé, tandis que son père recherchait
surtout l’aide des Touareg.
CHAPITRE VI
VOYAGE DE TIMBOUCTOU A BASSIKOUNNOU.
Départ de Timbouctou. — Adieux solennels. — Eg-Fandagoumou. —
El-Azaouad. — Dayas. — Ouragans et orages. — Benkour. —
Les Tourmos. — Les nomades. — Le cheikh es-Sadirk. — Eau
malsaine. — Ouragan. — Ras el-Ma. — Tribu des Dileb. —
Surprise par les Oulad el-Alouch. — Le cheikh Boubaker. — La
latérite. — Les champs de sorgho. — Bassikounnou. — Retour
des Tourmos. — Culture. — Le Rhamadan. — Le cheikh foulbé
Nisari. — Malaise. — Bœufs. — Rango. — Résistance de
Hadj Ali.
Je quittai Timbouctou, qui m’était déjà devenu bien cher,
après y avoir passé dix-huit jours seulement. Hadj Ali et Benitez,
Kaddour et Farachi étaient ceux de mes compagnons venus du Maroc ;
trois hommes de la tribu des Berabich, qui nous avaient loué des
chameaux, étaient partis avec nous, de sorte que nous étions huit
en tout. Je me servais de l’âne acheté à Timbouctou comme
monture ; c’était un excellent animal, qui fit tout le chemin
jusqu’à Médine, mais qui arriva en ce dernier lieu dans un tel
état d’épuisement, que j’avais douté qu’il pût y parvenir.
Notre bagage était naturellement beaucoup moins considérable
qu’à notre arrivée à Timbouctou ; comme vivres je n’avais
qu’un peu de riz, de couscous, de thé et très peu de café et de
sucre. Quelques pièces de cotonnade bleue, un petit sac de cauris et
une faible quantité d’or qui me restait de la vente des chameaux,
ainsi qu’environ une douzaine de douros d’Espagne, composaient
toute ma fortune. Il me semblait impossible d’arriver jusqu’à
Médine avec de pareilles ressources, car je devais encore louer
quatre ou cinq fois en route des animaux frais avec de nouveaux
conducteurs. En outre j’avais quelques couvertures de laine et
des tobas, que j’avais achetées ou reçues en présent et que
je désirais rapporter en Europe ; Hadj Ali en possédait aussi,
que l’on nous a du reste repris en grande partie pendant ce voyage.
Les adieux qu’on nous fit lors de notre départ de Timbouctou
eurent un caractère absolument cordial et même grandiose.
Vers dix heures du matin, la maison et la rue étaient pleines de
gens qui voulaient prendre congé de nous, et, quand enfin nous
sortîmes de la ville, des milliers d’hommes, sans exagération,
nous accompagnèrent jusqu’en rase campagne. Hadj Ali fut
presque étouffé ; chacun voulait baiser ses mains ou du moins
ses vêtements, et l’on m’adressa aussi d’amicales paroles
d’adieux. Le kahia et le plus grand lettré de Timbouctou
prirent Hadj Ali sous leurs bras, le mirent au milieu d’eux, et
marchèrent lentement, en murmurant des prières, par les rues de
la ville ; le fils du kahia et Youssouf, commerçant tunisien, qui
nous avait beaucoup fréquentés en nous montrant toutes sortes de
complaisances, me placèrent entre eux, et nous suivîmes. Derrière
nous venaient, sur les chameaux, Benitez, Kaddour et Farachi, ainsi
que les trois conducteurs et une foule nombreuse, tous les hommes
armés de plusieurs piques. Nulle part un mot hostile ou un visage
haineux : tous montraient les dispositions les plus amicales, et nous
n’entendîmes que des souhaits de bonheur pour notre entreprise. Je
ne sais à quoi attribuer cette unanimité : est-il réellement
survenu, depuis le voyage de Barth, une révolution dans les idées
régnantes au sujet des Infidèles ? Ces gens-là croyaient-ils
réellement que j’étais Mahométan, quoique je ne me fusse jamais
fait voir dans une mosquée et que je n’eusse jamais prié devant
eux ? En tout cas Hadj Ali a eu une grande part dans l’attitude
amicale des habitants de Timbouctou, car il a su mettre à propos
en lumière et utiliser sa parenté lointaine avec Abd el-Kader.
Nous étions sur le point de monter sur nos animaux, quand un grand
mouvement se fit dans la population qui nous accompagnait : nous
vîmes apparaître au loin une foule de cavaliers, montés sur des
chevaux ou des chameaux de course : c’était le grand sultan des
Touareg, eg-Fandagoumou, avec de nombreux hommes armés. A diverses
reprises il nous avait invités à passer quelque temps dans son
camp ; toute sa nombreuse famille, hommes, femmes et enfants, était
venue chez moi, sans qu’il voulût y paraître lui-même. N’ayant
pu dominer sa curiosité, il avait tenu à nous voir. C’était un
homme vigoureux, maigre, nerveux, de taille moyenne, ayant cinquante
ans à peine : je ne pus voir son visage, couvert du litham. Son
langage était rude et impératif, son rire sonore et puissant.
L’escorte de ce cheikh paraissait extrêmement imposante et
guerrière. Chaque chameau était monté de deux hommes, armés de
piques, d’épées, de sabres, de poignards et de grands boucliers
ronds ; celui assis par derrière portait tout un arsenal d’armes
de réserve. Eg-Fandagoumou lui-même montait un cheval de petite
taille, et portait une longue épée et un sabre court. Tous étaient
enveloppés de tobas bleu foncé ; ils avaient le visage et la tête
voilés, de sorte qu’on ne pouvait voir que leurs yeux. Cette
visite passa généralement pour une marque de la haute estime que
les farouches Touareg nous portaient.
Comme il faisait très chaud quand nous partîmes, je priai le kahia
de me donner un des grands chapeaux de paille, très beaux et fort
bien travaillés, dont on use dans le pays. Il envoya à la ville
un de ses serviteurs, qui rapporta une petite ombrelle de dame, en
soie rouge et de provenance européenne, comme nos grand’mères en
portaient jadis. Le ciel seul sait comment cet article de toilette
était venu s’échouer à Timbouctou, après avoir quitté des
pays civilisés : probablement par l’intermédiaire de marchands
d’Algérie ou de Tunisie. Je refusai cette ombrelle avec mille
remerciements, et demandai encore une fois un chapeau de paille,
qui me fut alors apporté. Un nouvel et cordial adieu suivit ;
les Touareg disparurent ; les gens de Timbouctou se dispersèrent,
et quelques-uns seulement nous accompagnèrent quelque temps, pour
nous quitter à leur tour. Nous étions seuls et marchions vers le
sud-ouest à travers des pays que jamais le pied d’un Européen
n’avait foulés.
Je fus quelque peu étonné de ne pas voir le chérif el-Abadin le
jour de notre départ : il ne s’était d’ailleurs présenté
qu’une fois chez moi. Je crains qu’il n’ait été irrité
de l’imposture qui me faisait passer pour un Mahométan : les
Juifs de Timbouctou doivent lui avoir dit que je suis Allemand et
Infidèle. Je ne sais jusqu’à quel point Hadj Ali a été mêlé
à ces commérages.
Il était près de midi au moment de notre départ de la ville ;
nous ne marchâmes qu’une heure dans la plaine sablonneuse,
couverte de nombreux mimosas à gomme, de tamaris et de végétaux
de toute nature ; puis nous nous arrêtâmes pour laisser passer la
grande chaleur et attendre encore quelques hommes qui voulaient
voyager avec nous. Nous marchâmes ensuite de quatre à neuf
heures du soir, généralement vers l’ouest. Il faisait chaud,
mais un vent du nord-ouest apportait un peu de fraîcheur. Le pays
que nous traversions appartenait encore à l’Azaouad ; c’était
une plaine ondulée, avec de nombreuses dunes basses, couvertes de
végétation et pourvues d’une faune extrêmement riche en oiseaux
et en insectes.
Des deux côtés de la route nous aperçûmes quelques douars
d’Arabes nomades, sans les visiter. Nous passâmes la nuit comme
d’ordinaire sous les tentes, et à cinq heures du matin chacun
était de nouveau prêt à partir. La matinée était d’une
fraîcheur très agréable ; mais le vent du nord-ouest cessa
tandis que nous avancions très rapidement, presque tout droit vers
l’ouest. A dix heures on fit halte et l’on dressa les tentes
pour prendre du repos jusqu’à quatre heures. A ce moment nous
repartîmes pour marcher jusqu’à minuit, avant de trouver un
endroit avec de l’eau ; notre petite provision de Timbouctou avait
été rapidement consommée.
Le terrain est absolument le même ; ici l’altitude de l’Azaouad
est d’environ 230 à 240 mètres. Les acacias à gomme sont très
fréquents, et leur résine est recueillie par les Arabes.
Le 19 juillet, à cinq heures du matin, nous continuions la marche,
mais pour nous arrêter dès huit heures. Nous vîmes de loin les
hauteurs qui limitent le cours du Niger ; on les nomme Tahakimet. La
tribu des Kalansar, appelée également Djilet, habite sous des
tentes ; ils ne sont pas Arabes purs, mais croisés de Touareg. La
veille au soir nous n’avions pas trouvé d’eau, et l’un de
mes hommes était allé remplir les outres dans un endroit appelé
djebel Oum ech-Chrad : c’est une daya qui, en temps de crue, est
en communication avec le Niger. Nous faisons halte toute la journée,
puis marchons de six heures du soir jusque vers dix heures, dans une
direction faiblement inclinée vers le sud-ouest, et à travers une
région de dunes couverte de végétation. Le soir nous observons
de nombreux éclairs dans le sud.
Mon état ne s’est pas encore amélioré ; hier j’ai eu un accès
de fièvre, et j’en attends un autre pour demain soir.
Le 20 juillet notre marche recommence de six heures du matin
jusqu’à dix heures. Hadj Ali est encore aujourd’hui de fâcheuse
humeur : peut-être regrette-t-il d’être parti de Timbouctou, ou au
moins d’avoir pris cette route ; il aurait de beaucoup préféré
retourner par le désert et par Rhadamès. Vers trois heures un
fort orage passe au-dessus de nous, sans éclater ; il ne tombe que
quelques gouttes de pluie, accompagnées d’un vent violent.
Vers six heures nous repartons : c’est mon heure de fièvre. Ayant
pris cet après-midi un gramme de quinine, je ne suis pas saisi de
frissons ; au contraire j’éprouve à cette heure une violente
transpiration ; mais il est impossible de nous arrêter et je suis
forcé de voyager en cet état. Dès avant dix heures il faut
faire halte, car un terrible orage commence, accompagné d’un
ouragan violent. Nous parvenons avec peine à dresser les tentes,
ce qui n’empêche pas tout ce qu’elles renferment d’être
complètement traversé. Cette pluie n’est pas favorable à mon
état, si agréable que soit la fraîcheur apportée par elle. Nous
sommes forcés de creuser des rigoles autour des tentes pour empêcher
l’eau d’y pénétrer. Celle qui tombe sur les parois en toile est
recueillie dans des vases ; nous remplissons ainsi une outre avec
cette eau pure, assez fraîche, mais absolument insipide. Un peu
au sud de notre bivouac se jette dans le Niger une petite rivière
nommée Benkour. Elle vient du pays de Ras el-Ma (Tête de l’Eau),
qui est notre but de voyage le plus rapproché. Mes gens désignent
le Niger sous le nom de el-Fehal.
Le 21 juillet nous restons au bivouac tout le jour jusqu’à
quatre heures du soir, car les tentes, mouillées, seraient trop
lourdes ; beaucoup des bagages, également traversés, durent être
séchés. Notre alimentation dans cette marche par un pays inhabité
est très simple : du riz et du couscous, sans pain ni viande ; aussi
regrettons-nous amèrement le bon temps de Timbouctou. Mais nous
espérons bientôt rencontrer des bergers et pouvoir en obtenir du
lait frais. Il y a déjà des signes de leur apparition prochaine :
le sol devient plus argileux, et, au lieu d’être couvert de
végétaux ligneux, il porte de l’herbe et des fourrages succulents
pour les moutons et les chèvres. Nous marchons droit vers l’ouest,
jusqu’à dix heures du soir environ ; mes gens vont encore chercher
de l’eau fraîche à la petite rivière Benkour.
A partir du point où nous sommes, on désigne le pays non plus sous
le nom d’Azaouad, mais sous celui de Ras el-Ma ; c’est une zone
fertile, habitée par de nombreuses familles arabes.
Le matin suivant, nous partons à six heures, et vers dix heures nous
atteignons les premières tentes des nomades. Ce sont les deux tribus
des Tourmos et des Ouasra, qui ont ici leurs lieux de pâture. La
chaleur nous force à faire halte jusque vers quatre heures, et après
une marche d’une heure nous arrivons aux tentes principales, où
le cheikh des Tourmos s’est fixé. On y est déjà instruit de
notre arrivée par nos conducteurs de chameaux, qui appartiennent
à cette tribu. Naturellement mon séjour à Timbouctou avait été
très vite connu aux environs ; les nombreuses personnes qui vont et
viennent chaque jour portent les nouvelles dans toutes les directions.
Nous sommes reçus chez les Tourmos de la façon la plus gracieuse,
et même la plus solennelle. On tire des salves de coups de fusil ;
les femmes et les enfants chantent des hymnes de bienvenue en notre
honneur : bref, c’est une réception très agréable que nous
réservaient ces simples nomades, qui s’inquiètent fort peu de
fanatisme politique ou religieux et accueillent tout étranger avec
une hospitalité amicale.
Les Tourmos sont des Arabes purs, cependant de couleur foncée,
qui ont en général des métisses pour femmes. Ils habitent
de petites tentes en cuir, faites de peaux de bœuf tannées et
cousues ensemble ; leur seule occupation consiste à faire paître
de nombreux troupeaux de moutons et de chèvres. Aussitôt qu’un
endroit n’est plus assez pourvu de fourrage, ils transportent leurs
tentes dans un autre. Leurs troupeaux étant naturellement toujours
en plein air, ces animaux, par suite du manque de soins suffisants,
ne sont pas de très belle race. Les Tourmos vivent entièrement de
leurs produits ; ils en tirent directement la viande, le lait et
le beurre, et échangent à Timbouctou contre des moutons vivants
la farine d’orge et le peu de vêtements indispensables ; ils
fabriquent aussi une sorte de fromage blanc, gluant, extrêmement
difficile à digérer. Ils n’ont ni pain ni farine de froment, mais
mangent la farine d’orge grossière sous forme de _el-azéida_,
pâte de farine faite avec de l’eau et un peu de beurre et pétrie
en boulettes ; elle se conserve très longtemps. C’est ce genre de
pâte qui sert ordinairement de nourriture aux Arabes pendant leurs
voyages au désert ; lors de mon départ de Tendouf pour Araouan,
j’avais remarqué que mes gens s’étaient confectionné la veille
plusieurs petits sacs pleins de cette azeïda, mais je n’ai pu
m’y accoutumer : j’ai préféré le riz, si sec qu’il soit,
ou le couscous.
Le cheikh des Tourmos, es-Sadirk, chercha à rendre notre séjour
aussi agréable que possible, et surtout à nous pourvoir de
nourriture. Le soir de notre arrivée il nous envoya deux moutons
vivants ; le matin suivant, deux autres, déjà tués et rôtis ;
dans la soirée apparurent de nouveau deux moutons vivants et une
masse de viande de mouton cuite. Cette dernière était très bonne ;
dans ces pays il faut la préférer à la viande de bœuf. En même
temps nous recevions de tous côtés une quantité de lait frais
de mouton et de chèvre, qui était tout à fait excellent et qui
nous fut fort agréable après notre longue consommation d’eau
détestable. Je me sentais déjà beaucoup mieux.
Le 24 juillet, dans l’après-midi, le cheikh d’une tribu voisine,
qui porte le nom d’Iguila, vint nous voir. C’est une nombreuse
tribu, de 2000 tentes, fortement mêlée de sang targui : on le
voyait aussi au costume de ces nomades, car leur cheikh portait le
litham. Les visites continuèrent le jour suivant ; chacun apportait
quelque chose, moutons, chèvres ou lait : de sorte que nous aurions
vite réuni tout un troupeau.
La veille, l’orage avait déjà menacé, mais il ne plut pas ;
au contraire, le lendemain, une pluie accompagnée de coups de vent
commença à tomber et nous rafraîchit beaucoup ; le thermomètre
descendit de 36 degrés à 26 degrés centigrades à l’ombre.
Les journées passées dans ce douar, chez ces pacifiques bergers,
m’ont extraordinairement plu. Involontairement je me souvenais
des histoires bibliques entendues dès ma première enfance,
et dans lesquelles les nomades et leurs troupeaux jouent un si
grand rôle. En Orient la population des campagnes vit depuis des
milliers d’années, comme ces Arabes ; tous les événements
de l’histoire du monde ont passé, sans laisser de traces, sur
ces peuples de pasteurs, qui ne souhaitent rien que de l’herbe
savoureuse et abondante pour leurs troupeaux et de la sécurité
contre les pillards. Ces gens simples n’ont pas d’autres désirs
ni d’autres besoins.
Malgré leurs pacifiques occupations de bergers, ces Arabes sont
pourtant braves et belliqueux quand il s’agit de défendre leurs
biens ; ils savent alors employer leurs sabres, leurs piques et leurs
fusils à pierre, s’il plaît au sauvage Targui ou au pillard
Ouled el-Alouch de pénétrer dans leurs terres de pâtures et de
voler leurs troupeaux.
Le 25 juillet nous quittâmes nos amis les Tourmos, après avoir
pris d’eux un congé solennel. Le voyage à Bassikounnou, notre
but le plus proche, devait durer six jours ; afin que nous ayons de
la viande fraîche, le cheikh nous donna six moutons, qui étaient
cependant assez embarrassants à transporter ; ils furent liés
ensemble et poussés en avant par un homme. En tout cas, c’était
un beau présent ; mais je n’avais à peu près rien à remettre
en échange. Je finis par donner au cheikh deux douros d’Espagne,
afin qu’il fît faire quelques bijoux d’argent pour ses femmes.
Vers huit heures nous partons, mais nous nous arrêtons dès onze
heures auprès de quelques tentes ; il faisait très chaud, et il
demeurait là également un parent du cheikh, qui voulut aussi
nous donner deux moutons. Au début nous avions encore marché
vers l’ouest, mais pour incliner ensuite vers le sud. Vers quatre
heures nous faisons halte dans un autre douar des Tourmos. Nous y
passâmes toute la nuit, car nous devions aller chercher au loin dans
la rivière l’eau dont nous voulions nous approvisionner. Celle
que nous avions eue les derniers jours était la pire que l’on
pût imaginer ; presque répugnante, épaisse, remplie de boue
jaune, d’une odeur fétide, elle restait trouble, même après des
filtrages fréquents, et avait un goût écœurant. Elle provenait de
mares laissées par les inondations du Niger, et qui se dessèchent
lentement.
Vers le soir, de lourds nuages orageux s’amassèrent de nouveau,
mais la pluie ne tomba point ; le matin suivant, régnait un violent
ouragan.
Le sol est partout le même ; une plaine faiblement ondulée,
couverte de plantes fourragères, parmi lesquelles quelques mimosas ;
c’est toujours la zone qui forme la transition du Sahara au
Soudan tropical. L’altitude est la même également, 230 mètres
en moyenne. Le manque d’eau courante est caractéristique pour
cette région ; il n’y en a point sous ces latitudes dans les pays
à l’ouest du Niger : ils ne contiennent que des dayas, étangs
permanents, dont le niveau est élevé en temps de pluie, mais qui ne
renferment qu’un peu d’eau, fort mauvaise, pendant la sécheresse.
Le 27 juillet, à sept heures du matin, nous partons pour
marcher presque droit au sud ; mais il faut nous arrêter au bout
d’une heure et demie, parce qu’un chameau ne peut aller plus
loin. Mes conducteurs en font l’échange chez quelques Tourmos du
voisinage. Nous continuons la marche à trois heures, toujours vers le
sud, jusqu’au coucher du soleil et par des contrées d’excellents
pâturages. Vers sept heures du soir commence un orage terrible,
accompagné d’un ouragan comme je n’en avais vu qu’une fois
pendant mon voyage, dans les montagnes du pays d’Andjira, au Maroc
septentrional : un peu de pluie tomba également. L’ouragan ne se
calma que vers le matin ; il venait du nord-ouest. C’est un fait
digne de remarque que ces vents pénètrent avec une telle violence
si loin dans l’intérieur de l’Afrique.
Le matin suivant, à quatre heures, nous continuons la marche, pour
nous arrêter à dix heures. Il y a dans le voisinage une rivière,
petit bras latéral du Niger ; j’y envoie encore des hommes
pour puiser de l’eau courante, préférable toujours à celle des
dayas. Des points élevés du terrain je puis voir nettement ce petit
affluent ; l’endroit où mes hommes vont puiser de l’eau se nomme
Tichtéit-Embeba. De quatre heures à sept heures et demie du soir
nous continuons vers le sud-est ; puis nous dressons nos tentes au
bord d’une petite daya qui porte le nom de daya el-Ghiran. Pendant
la nuit nous ne pouvons laisser paître nos animaux, que nous
attachons, car il y doit avoir ici beaucoup de lions et d’autres
animaux carnassiers. Jusqu’ici nous n’avions rien remarqué à
cet égard, mais Ras el-Ma, dont nous approchons, est très riche en
ce genre d’animaux. Mes compagnons ont du reste une grande frayeur
des lions ; ils allument des feux pendant la nuit et veillent. Les
ânes surtout sont, dit-on, en danger, car les lions les attaquent
de préférence, et mon brave petit grison, qui marche si bien,
doit être gardé avec soin. Ici également le terrain est couvert
de bons pâturages, mais nous ne rencontrons aucun troupeau ; les
Tourmos paraissent ne pas aller aussi loin vers le sud à cette
époque de l’année.
Le 29 juillet nous partons à cinq heures pour marcher vers
le sud-ouest jusqu’à neuf heures ; mais il faut alors nous
arrêter pour laisser paître les chameaux, qui jeûnent depuis
le soir précédent. A notre gauche nous voyons encore de grandes
surfaces liquides, le véritable Ras el-Ma. Ce sont de vastes étangs,
constamment pourvus d’eau et qui ont vers le nord-est un émissaire,
le Benkour : ce dernier se réunit, comme je l’ai dit, au Niger,
ou, plus justement, constitue un bras du grand fleuve s’avançant
fort avant dans le pays, ainsi qu’il y en a beaucoup.