et les Anglais l’ont beaucoup planté dans l’Inde. Il croît
surtout facilement sous les climats côtiers chauds et humides,
dans des pays élevés de moins de 200 à 300 mètres au-dessus de
la mer ; à l’âge de dix ans il donne une récolte extrêmement
riche, environ 120 livres anglaises, et, comme il fleurit deux
fois par an, il arrive qu’il porte en même temps des fleurs et
des fruits. Ces derniers consistent en une cosse orangée de 10
centimètres de diamètre, partagée en cinq ou six cellules, dont
chacune contient de cinq à quinze noix de kola. On les enveloppe
dans des feuilles, pour qu’elles ne se dessèchent pas trop vite,
et elles peuvent alors être transportées au loin ; ces feuilles
doivent être maintenues un peu humides. On les achète dans cet état
en grandes masses, que l’on envoie dans l’intérieur du pays,
jusqu’au Bornou, au Sokoto et à Timbouctou, et même de là dans
le nord de l’Afrique. Cette partie du monde est le principal pays de
consommation de ce fruit, mais en outre on en expédie, chaque année,
des quantités importantes au Brésil, où les Nègres africains les
achètent avec avidité ; c’est surtout par les ports de Porto
Novo (Dahomey) et Ambrizette (au sud de l’embouchure du Congo)
que les noix de kola sont exportées.
Sierra Leone est la place principale de ce commerce : on y achète
les noix au poids ; 45 kilogrammes sont vendus de 50 à 150 francs,
suivant la saison et la demande.
Au début de ce siècle elles étaient beaucoup plus chères et plus
rares ; les chefs et les prêtres seuls pouvaient en manger. Les
noix fraîches apportées de Sierra Leone à Gorée y ont déjà
une valeur supérieure de 50 pour 100 : à l’intérieur et surtout
dans les pays du Niger, leur prix s’élève très considérablement.
Cette noix rouge pâle et à saveur amère remplace dans ces pays le
thé, le café et le cacao ; de même que ces aliments sont devenus
un besoin pour d’autres peuples, de même l’habitude de mâcher
des noix de kola est généralement répandue au Soudan. C’est un
présent habituel quand on fait des visites ou quand on en reçoit,
et une sorte de marque d’amitié, analogue à l’offre d’une
prise de tabac chez nous. Quand on arrive dans un endroit, si les
habitants se laissent entraîner à une conversation où des noix de
kola sont offertes, on peut être relativement assuré de leurs bonnes
dispositions. Chez les peuples de l’intérieur de l’Afrique,
la noix de kola sert de symbole pour les traités, les mariages,
les déclarations de guerre, l’administration de la justice.
A l’état sec, la noix est aussi mise en poudre et, vendue sous
cette forme, mélangée avec différentes substances. Souvent la
kola est simplement mâchée, comme le tabac chez nos matelots, sans
être avalée. La kola a certainement, en raison de sa saveur amère,
un effet utile sur l’économie ; la caféine et la théobromine
qu’elle contient en font un excitant, et, après qu’on en a
mâché, les mets les plus fades prennent un certain goût. Non
seulement les indigènes, mais aussi beaucoup d’Européens vivant
dans ces pays en consomment ; nous nous y étions tous habitués
à Timbouctou. Pour des gens qui font de longs voyages dans des
pays peu ou point peuplés, la noix de kola est fort précieuse,
car elle rassasie, c’est-à-dire qu’elle rend moins pressant
le sentiment de la faim. En outre, comme les Nègres le savent
fort bien, elle constitue un bon remède contre la dysenterie et
un aliment que l’estomac supporte toujours parfaitement. Enfin,
la croyance aux effets aphrodisiaques de cette noix est également
répandue chez les Mahométans et chez les Nègres.
A côté de la véritable kola il y a encore une « fausse kola » ou
une kola amère, qui provient d’un autre arbre, la _Garcinia Kola_ ;
ce végétal se présente sur les mêmes points que la Sterculia,
et ses fruits sont aussi en usage, quoiqu’ils ne renferment ni
caféine ni théobromine. On se borne à les mâcher, mais on ne les
mange jamais avec du lait, ainsi qu’on le fait pour les vraies
noix de kola ; leur goût est analogue à celui du café vert et
amer. On prétend qu’elles constituent un bon remède contre les
refroidissements.
En tout cas, la noix de kola joue en Afrique un rôle tout à fait
extraordinaire, et la valeur de ces fruits récoltés et vendus tous
les ans est très importante.
Quoique cette noix soit en usage dans les pays des Noirs probablement
depuis un temps immémorial, elle était jusque dans ces dernières
années peu connue en Europe ; sa composition chimique toute
particulière, ses effets ainsi que la faveur dont elle jouit,
et qui en sont la conséquence, ont été tout récemment expliqués.
Longtemps on a désigné l’arbre qui la produit sous le nom
de « café du Soudan » ; mais c’est une erreur. Le « café
du Soudan » est le fruit de l’_Inga biglobosa_, légumineuse
africaine dont la semence rôtie est employée en guise de café :
autrefois on la croyait identique avec la kola.
A Timbouctou on se sert comme monnaie divisionnaire, je l’ai
dit plusieurs fois, des coquilles de cauris, dont la valeur varie
souvent, ainsi qu’il arrive d’ailleurs pour tous les articles
commerciaux. La saison, la situation politique, les circonstances
atmosphériques, et en général une foule de motifs déterminent
le prix des marchandises, et le négociant qui vient du sud ou du
nord ne peut jamais le fixer à l’avance.
Barth rapporte que 3000 cauris correspondent à 1 douro d’Espagne ;
j’en reçus davantage à Timbouctou : d’ordinaire 4500 (une
fois, par exception, 5000 d’un Juif) ; plus loin, la valeur monta
jusqu’à 3000 par douro.
Sur le marché, et en général pour tout le petit commerce, on ne
compte que par cauris, et même des objets plus importants, valant de
40000 à 50000 cauris, sont encore vendus de cette manière quelque
peu embarrassante. Les coquillages sont, en effet, non pas pesés,
mesurés ou enfilés dans des cordons, mais comptés un à un ; il
est vrai que les gens du pays ont pour cela une grande habitude, et
opèrent avec beaucoup de sûreté ; mais un pareil mode de payement
n’est possible que dans des pays où l’on ignore le prix du temps.
En présence de l’importance colossale que les coquilles de cauris
ont en Afrique, aussi bien comme monnaies que comme ornements,
quelques renseignements sur leur origine et sur leur importation
dans ces pays pourront utilement trouver place ici.
La coquille de cauri[12] (_Cypræa moneta_) forme déjà depuis
longtemps l’objet du commerce européen et surtout des échanges
des négociants anglais avec les Nègres de l’Afrique occidentale,
et particulièrement avec ceux du pays de Lagos. Vers 1840, quelques
marchands de Hambourg saisirent cette occasion et envoyèrent,
à titre d’essai, de petits bâtiments à voile aux Maldives,
l’endroit où l’on récolte surtout ces coquilles. On achetait
alors les 100 livres de cauris des Maldives, à peu près de 45000
à 48000 coquilles, pour 8 à 9 dollars ; tandis que ceux de la
côte de Zanzibar, de taille un peu plus grande (_Cypræa annulus_),
se vendaient par 100 livres (18000 à 20000 coquilles) au prix peu
élevé de trois quarts de dollar. On employait alors la plus forte
espèce comme pierre à chaux.
L’armateur hambourgeois Hertz, qui commença à cette époque
ce genre de commerce, vendit sur la côte occidentale d’Afrique
le quintal de cauris des Maldives 18 dollars, et celui de Zanzibar
de 8 à 9 dollars ; ces derniers cauris rapportaient donc un plus
grand bénéfice. A la suite de ce premier envoi, les négociants
de Hambourg se bornèrent au transport des coquilles de Zanzibar,
quoiqu’elles fussent moins volontiers acceptées sur la côte
occidentale. Au Soudan on les compte ; leur valeur tient donc
à leur nombre, et une charge de petits cauris contient plus
d’exemplaires que le même volume en coquilles de Zanzibar. Ce
commerce prit un nouvel essor lorsqu’ils furent introduits dans
le Bornou comme monnaie divisionnaire, et cela sur l’avis de
Hadj Bechir, conseiller du cheikh Omar, connu par les récits de
Barth. Jusque-là les bandes de cotonnades longues de trois à quatre
mètres et larges de cinq à six centimètres avaient remplacé dans
le Bornou la monnaie jadis en usage, le _rotl_, unité de poids
de cuivre. Le cheikh Omar introduisit dans le pays comme monnaie
officielle le douro d’Espagne et le thaler de Marie-Thérèse,
qui y avaient déjà cours ; au contraire, les cauris servirent
de monnaie divisionnaire. La fraction de thaler comptant 32 cauris
fut nommée _rotl_, en souvenir de l’ancienne pièce de cuivre,
et son cours fut réglé de temps en temps. Quand Nachtigal, auquel
nous devons ces renseignements, était au Bornou, 1 thaler y valait
à peu près de 120 à 130 rotl de 32 cauris, c’est-à-dire environ
4000 cauris. Cette valeur est à peu près celle de ces coquillages
dans les pays que j’ai parcourus.
Au bout d’un certain temps, le transport des cauris sur la côte
occidentale prit de telles proportions, qu’ils y perdirent toute
valeur, et en 1859 la maison Hertz fermait sa factorerie de Zanzibar.
Depuis quelques années, la demande de ces coquillages est redevenue
active ; les guerres fréquentes au Soudan et les destructions de
localités qui en ont résulté, ainsi que la fragilité naturelle
des cauris, ont fortement diminué la quantité des coquillages
en circulation.
La zone d’extension de ceux employés comme monnaie s’étend
du lac Tchad à l’est au pays des Mandingo à l’ouest, et de
Timbouctou au nord jusqu’à l’embouchure du Niger au sud ; le
royaume des Achantis était exclu de cette zone, au moins jusqu’à
la dernière guerre avec l’Angleterre. C’est donc en général
dans l’immense bassin du Niger, y compris le Bénoué, que cette
monnaie est répandue ; au contraire, comme objet d’ornement,
sa zone d’extension est beaucoup plus considérable, et une
grande partie des peuplades nègres emploient ces coquillages de
cette façon.
Dans le Kouka on prend toujours pour compter, d’après Nachtigal,
quatre coquilles à la fois, de sorte qu’avec huit poignées le
rotl est complet ; comme je l’ai dit, à Timbouctou on les compte
cinq par cinq ; quelquefois aussi on emploie la méthode en usage
plus au sud, notamment au Ségou, et que Mage décrit en détail,
après le long séjour qu’il a fait dans ces contrées. Dans le
Ségou, le Moassina et au nord jusqu’à Timbouctou, on fait du
nombre 16 fois 5 coquilles une sorte d’unité, qu’on évalue
non pas à 80, mais à 100. On obtient ainsi :
16 × 5 = 100
10 × 100 = 1000
10 × 1000 = 10000
et 8 × 10000 = 100000
De cette manière on a en réalité :
Au lieu de 100000, seulement 64000 (_oginaje temedere_) ;
— 10000, — 8000 (_oginaje sapo_) ;
— 1000, — 800 (_gine oginaje_) ;
— 100, — 80 (_debe_).
L’emploi des cauris comme monnaie est fort ancien. On sait que
des coquilles de ce genre ont été retirées des anciennes tombes
et des stations préhistoriques de Suède, ou de celles qui sont
attribuées aux Anglo-Saxons, ainsi que des tombes païennes de
Lithuanie. Chez les anciens écrivains arabes, les cauris sont cités
comme monnaies ; quand les Portugais découvrirent et conquirent
l’Afrique occidentale, ils les y trouvèrent déjà répandus.
Jadis ils étaient également en usage pour les échanges dans
l’Inde, dans le royaume de Siam et aux Philippines. Cette jolie
coquille, que l’on nomme aussi « petite tête de serpent »
ou « de vipère », est encore plus répandue comme objet
d’ornement. Même en Allemagne elle servait à garnir les brides
des chevaux, etc. Nulle part pourtant cette coquille n’est autant
en usage et n’est apportée en masses aussi considérables qu’en
Afrique ; Timbouctou est le point le plus élevé vers le nord de
son immense zone d’extension ; les Arabes, qui y ont trouvé les
cauris en usage dès leur arrivée, ont dû les accepter, au moins
pour le petit commerce. Ces coquillages n’ont jamais trouvé accès
comme moyen monétaire dans les oasis du désert et les États du
nord de l’Afrique.
A Timbouctou et dans ses environs immédiats on ne peut cultiver
aucun produit des champs ou du jardinage, et tout arrive du dehors
sur le marché. Parmi les produits alimentaires, les plus importants
sont naturellement les grains : j’ai remarqué surtout le froment
et le sorgho (millet), qui sont employés à la préparation du pain
et du couscous ; puis vient le riz, cultivé au Soudan en grandes
quantités, de même que le maïs. On met également en vente du
beurre végétal (_boulanga_), que la population pauvre emploie
au lieu de beurre animal, tandis que le reste des habitants s’en
sert pour l’éclairage. Au marché on trouve encore des épices,
telles que diverses espèces de poivre, de piment, etc., ainsi que
des oignons, des fruits et des légumes ; la viande est vendue sur
une place spéciale, comme le poisson à demi pourri du Niger. Les
pigeons, qui sont ici en masses ainsi que les poulets, forment encore
un important article du marché.
Parmi les marchandises importées d’Europe, qui viennent du
nord avec les caravanes, les plus importantes sont les draps et
les cotonnades bleues, puis le thé vert de Chine, le sucre et
les bougies, les dattes et le tabac, ainsi que toute espèce de
marchandises de petit volume. Chose bizarre : à Timbouctou comme
au Maroc, les pierres précieuses sont très recherchées, quoique
le commerce en soit fort limité, car il n’y circule pas assez
d’argent pour qu’on puisse réellement vendre des pierres de prix.
Les routes de caravanes les plus importantes sont celles du Maroc
et de Rhadamès. Par les premières on entend toutes celles qui
viennent de l’oued Noun, de l’oued Sous, de Mogador, de l’oued
Draa, du Tafilalet, etc., et sur lesquelles les marchandises sont
ordinairement transportées avec l’aide des Tazzerkant. Les
négociants de Rhadamès, qui jouent un rôle très important à
Timbouctou, apportent toutes les marchandises d’Algérie, de Tunis
et de Tripoli.
Il est impossible de déterminer le chiffre des chameaux et la
quantité des marchandises arrivant tous les ans à Timbouctou par
ces deux faisceaux de routes ; d’ordinaire un certain nombre de
petites caravanes se réunissent en une grande, de manière à être
plus en sécurité ; mais de faibles troupes de 50 à 60 chameaux
n’en traversent pas moins le désert. Il est probable que par ces
voies il n’arrive pas annuellement à Timbouctou au delà de 5000
charges de chameaux.
Le tabac et les dattes viennent spécialement du Touat ; Barth cite
pour sa qualité le tabac de l’oued Noun ; cependant il semble
que ce pays n’en produise plus beaucoup. A Timbouctou et plus
loin dans le sud on fume généralement le tabac dans de petites
pipes en bois, gracieusement incrustées d’anneaux d’argent,
munies d’un bout en fer, et qui sont attachées au cou par un
mince cordon de cuir ; un cure-pipe et une pincette pour placer
sur le tabac un charbon ardent, tous deux en fer très élégamment
travaillé, pendent également à ce cordon, tandis que le tabac,
le briquet, la pierre à fusil et l’amadou sont placés dans les
jolies petites poches en cuir dont j’ai parlé. Chez les Foulani,
aux croyances strictes et aux mœurs ascétiques, le commerce du
tabac est interdit : il ne peut être introduit qu’en contrebande.
Parmi les produits exportés de Timbouctou en Europe, les plus
importants sont les plumes d’autruche, la gomme et un peu d’or ;
la petite quantité d’ivoire qui en est expédiée reste au Maroc ;
de même que les Nègres esclaves, encore exportés en assez grand
nombre, se répartissent entre les États musulmans du nord de
l’Afrique. La gomme et un peu de cire vont plus à Saint-Louis
(Ndar) que vers le Maroc.
Si Timbouctou se retrouvait un jour sous l’influence d’un
gouvernement puissant, elle prospérerait de nouveau, et les relations
commerciales y seraient plus actives. En ce moment cette ville,
dominée par tant de maîtres et pourtant sans chef, ne peut augmenter
d’importance ; il semble que l’antique querelle entre Foulani et
Touareg ne sera pas terminée avant qu’une troisième puissance, un
peuple d’Europe, vienne s’immiscer dans leurs luttes. Il faudra,
il est vrai, que ce peuple évite avec soin la destinée des Foula
sous Hadj Omar. Lui aussi intervint comme le troisième larron entre
les deux combattants, mais ce fut pour essuyer dans Timbouctou une
terrible défaite.
Dans la situation actuelle du commerce européen et des relations de
peuple à peuple, Timbouctou ne reprendra pas son importance avant
qu’un autre trafic ait remplacé celui des caravanes, si pénible,
si lent et si risqué : il semble que le cours du Niger doive être
appelé à jouer un rôle dans ce commerce.
_Historique._ — On sait que Barth a réussi à trouver et
à traduire un manuscrit écrit dans le Gando et qui contient
l’histoire détaillée des anciens États nègres, surtout de celui
du Sonrhay. Ces annales ont été composées, sous le titre de _Tarich
es-Soudan_, par un lettré nommé Ahmed Baba, qui écrivit un grand
nombre d’ouvrages, forma beaucoup d’élèves et jouit partout
de la plus grande considération. Son histoire remonte jusqu’à
la période de l’hégire, époque à laquelle la dynastie Sa
fut fondée dans le Sonrhay ; elle était originaire de Libye. Le
quinzième roi de cette dynastie embrassa l’Islam au début du
onzième siècle, et depuis cette époque les États du Niger moyen
sont demeurés le boulevard principal de cette religion ; dans la
suite ils furent également le centre d’une civilisation prospère
pour l’époque et d’une grande érudition.
Timbouctou même a été fondé, vers la fin du cinquième siècle,
par des Touareg (Imocharh), appartenant surtout aux tribus des
Idenan et des Imedidderen ; elle demeura probablement une ville
entièrement indépendante jusqu’à ce qu’elle fût conquise
par le célèbre Kounkour Mouça, roi du Mellé, vers le milieu
du quatorzième siècle. Ainsi, quoique les Touareg, qui y avaient
leurs bivouacs depuis longtemps, doivent être considérés comme
les vrais fondateurs de Timbouctou, dès le début beaucoup de
Nègres du Sonrhay y ont sans doute demeuré, et Barth suppose que
la forme primitive du nom de la ville Toumboutou a été empruntée
à leur langue ; les Imocharh en ont fait le mot Toumbutcou,
qui s’est changé plus tard en Toumbouctou ; dans les derniers
temps, l’influence des Arabes surtout a fait transformer ce nom
en Ti_me_bouctou ; c’est le nom que tous donnent en parlant de
la ville, tandis qu’ils écrivent Ti_ne_bouctou. Le mot sonrhay
_toumboutou_ signifie « bas-fond, dépression », et il s’explique
parce que la ville est en quelque sorte placée dans une dépression
au milieu des dunes.
Si ancien que soit l’empire du Sonrhay, il y avait déjà longtemps
que ses deux voisins, les royaumes du Mellé et du Ghanata, étaient
fondés quand il le fut lui-même ; Ahmed Baba raconte que ce dernier
avait eu déjà vingt-deux rois lorsque Mahomet commença à répandre
sa religion.
En 1326 le Sonrhay et Timbouctou furent conquis par le puissant roi
du Mellé, Mansa Mouça, et il construisit dans cette ville un palais,
Ma-dougou, et la grande mosquée de Djinguere-Ber. Timbouctou y perdit
son indépendance, mais fut incorporée à un grand royaume, en état
de la protéger contre les tribus ses voisines. Elle devint très
vite prospère et se transforma en un puissant centre de commerce,
aux dépens surtout de Oualata. Beaucoup de marchands du Maroc,
de l’oued Sous, du Tafilalet, du Touat, etc., quittèrent cette
ville pour se fixer à Timbouctou.
Mais, au bout de peu d’années, en 1329, celle-ci fut conquise par
le roi païen des Mo-Si, pillée et complètement détruite, après la
fuite de la garnison des Mellé. Pendant sept ans Timbouctou demeura
abandonnée à elle-même et ne retomba qu’en 1336 au pouvoir du
royaume de Mellé, pour y rester les cent années suivantes.
En 1350 le célèbre Arabe Ibn Batouta visita ces pays et alla
également à Timbouctou. Il s’embarqua dans son port pour voir la
capitale du Sonrhay, Gogo, après avoir été auparavant au Mellé. En
1373 la ville de Timbouctou paraît pour la première fois sur une
carte, sous le nom de Timboutch figurant sur la mappemonde catalane.
Le peuple du Mellé perdit de plus en plus son influence, et en 1433
les Imocharh conquirent Timbouctou et en chassèrent pour toujours
les Mellé. Le roi targui A’kil ne résida pas dans cette ville,
mais y plaça un vice-roi, _Toumboutou koy_, nommé Mouhamed Nasr,
de Chinguit ; c’est de la fin de 1450 que date l’importance de
Timbouctou comme entrepôt de sel.
En 1464 enfin, Timbouctou est conquise par le puissant roi du
Sonrhay Sonni Ali et presque complètement détruite ; une partie
des habitants sont, dit-on, cruellement massacrés. A partir de
cette époque, Timbouctou demeure incorporée au royaume du Sonrhay,
jusqu’à sa conquête par les Marocains.
Sous Sonni Ali commencèrent également les premières relations
avec les États chrétiens, car le roi Jean II de Portugal envoya une
ambassade au roi du Sonrhay. Sonni Ali se noya dans une rivière en
revenant d’une expédition entreprise contre les Foulbé, alors
établis au sud de son pays.
Le fils d’Ali, monté sur le trône, fut vaincu par un lieutenant
de son père qui avait rassemblé une armée autour de lui ; cette
mort mit fin à la dynastie. Cet indigène du Sonrhay, Mouhamed abou
Bakr, monta sur le trône avec le titre de « chalif el-Moslemin »
et se nomma le roi Askia. Il entreprit le voyage de la Mecque et se
fit reconnaître officiellement comme chalifa du Sonrhay. Au cours
de son long règne, Askia entreprit des expéditions nombreuses dans
toutes les directions et augmenta la puissance du royaume. Mais son
fils Askia Mouça se révolta contre lui et le força en 1529 à
abdiquer. Les successeurs de ce grand prince ruinèrent peu à peu
le pays par des guerres continuelles, et dès 1584 le danger parut
imminent du côté du Maroc. Le sultan Mouley Hamid envoya une grande
armée, qui périt, il est vrai, presque tout entière, mais lui
donna les salines de Teghasa. En 1588 les Marocains, commandés par
Bacha Djodar, reparurent. Ce chef arriva à Timbouctou et éleva une
kasba dans le quartier des Rhadamèsiens ; il fut plus tard remplacé
par Mahmoud Bacha. Le dernier roi du Sonrhay fut enfin battu ; il
s’enfuit chez des païens dont il avait autrefois envahi le pays
et fut tué.
Ce fut la fin de ce puissant empire, qui avait étendu sa domination
des pays du Haoussa jusqu’à l’océan Atlantique, et de Mosi
jusqu’au Touat.
Les Marocains mirent alors des garnisons dans Timbouctou, Djinni
et Bamba ; ils cherchèrent à fortifier leur domination par des
mariages avec des indigènes, et parmi leurs descendants on compte
encore les Rami, dont j’ai parlé et dont fait partie le kahia
actuel de Timbouctou.
En 1603 mourut Mouley Hamed el-Mansour, sultan du Maroc et conquérant
du Sonrhay ; son jeune fils Sedan lui succéda. Timbouctou avait
repris une importance considérable, que des troubles intérieurs
vinrent bientôt compromettre. En 1640 la ville fut inondée par
une crue du Niger.
Cependant des troubles éclataient aussi au Maroc, et les sultans ne
furent bientôt plus en état de tenir concentré dans leurs mains
un empire aussi étendu. En 1680 Timbouctou est conquis par les
Mandingo, qui sont peu à peu chassés à leur tour par les Touareg,
de sorte que la ville redevient plus ou moins indépendante, car ces
nomades ne s’y établiront jamais, et se borneront à y prélever
des impôts. Cette situation paraît avoir duré jusqu’au début de
ce siècle. En 1805 et 1806, Mungo Park suivit le Niger et traversa
Kabara.
En 1826 les Foulbé du Moassina devinrent enfin assez puissants pour
occuper Timbouctou et en chasser les Touareg. C’est également à
cette époque que le major Laing vint à Timbouctou ; mais il en
fut expulsé par les Foulbé, et, après avoir été dépouillé
et blessé par les Touareg, il fut assassiné sur le chemin
d’Araouan, à l’instigation du cheikh des Berabich. La même
année mourut également le grand cheikh Sidi Mouhamed el-Bakay ;
son fils, le cheikh el-Mouktar, lui succéda à Timbouctou. Caillé
demeura dans cette ville du 10 avril au 3 mai 1828 ; pendant les
années suivantes, les Foulbé y pénétrèrent en grand nombre ;
c’est de là que datent leurs querelles presque ininterrompues
avec les Touareg. Ceux-ci les vainquirent complètement en 1844 et
les chassèrent de la ville. En 1855, après le retour de Barth,
les Foulbé entreprirent une grande guerre contre les Touareg. Dès
le temps de Barth, leur influence n’était pas sans importance ;
son protecteur, le cheikh el-Bakay, s’appuyait, comme on sait,
sur les Imocharh.