Les environs de Timbouctou, surtout vers l’est, sont fortement

peuplés, et de nombreuses tribus arabes, faisant partie de la grande

tribu des Berabich, y ont leurs douars. On me nomma les suivantes :

el-Nasra, Oulad bou Hanta, Touachi, Dourchan, Is, Tachouot, Rhegar,

Yataz, Eskakna, Mouchila, Oulad Bat, Itanali. Puis viennent les

Touareg, dont le pays s’étend au loin vers l’est et le nord-est,

tandis qu’ils n’apparaissent pas à l’ouest et au sud de

Timbouctou. Malheureusement je ne pus faire aucune excursion dans

les environs, car je souffrais trop souvent de la fièvre. En outre,

mes gens regardaient une sortie de la ville comme trop dangereuse

dans les circonstances présentes. Je me serais très volontiers

rendu à l’invitation du cheikh touareg eg-Fandagoumou, tandis que

j’aurais réfléchi à deux fois avant d’aller dans le Moassina

chez les Foulani. Leur intolérance religieuse est redoutable au

plus haut point pour les Infidèles, et Barth redoutait déjà

de ce côté son plus grand danger. Pour s’expliquer la réserve

excessive d’Abadin envers moi, il suffit de songer à son intimité

avec quelques cheikhs des Foulani ; afin de n’être pas obligé

de rien faire contre moi, et de ne me rendre en même temps aucune

politesse, il quitta rapidement la ville, de sorte que je ne le vis

qu’une fois. J’eus l’impression qu’il voulait maintenir

la bonne renommée dont son père avait joui comme protecteur de

Barth, en ne se livrant contre moi à aucun acte d’hostilité ;

d’un autre côté, ses principes religieux ne lui permettant pas

de s’occuper efficacement de ma personne, il préféra me laisser

au kahia et n’exercer aucune influence sur mon voyage.

A Timbouctou on est en général très bien informé de tout ce qui

se passe en Europe. On connaissait les résultats de la dernière

campagne turco-russe ; on parlait encore beaucoup de la grande

guerre franco-allemande, que l’on avait suivie avec un intérêt

particulier, car on craint toujours une conquête des Français ; il

était même question du chemin de fer Transsaharien, quoique bien

peu eussent une idée vague de ce qu’est une voie ferrée. Mais

les relations constantes de Timbouctou avec les habitants arabes des

pays méditerranéens ont pour résultat que l’on y reçoit très

vite, sans journaux et sans télégraphe, toutes les nouvelles. Elles

se propagent avec une rapidité extrême et l’on connaissait à

Timbouctou mon plan d’y aller par le Maroc avant que j’eusse

franchi la chaîne de l’Atlas. Les émigrations fréquentes et les

voyages nombreux des Arabes font que les faits nouveaux se répandent

rapidement ; partout où deux hommes se rencontrent, ils se racontent

les événements les plus récents et les plus importants, qui sont

ainsi portés plus loin. Il est facile de comprendre que de faux

bruits soient souvent propagés ainsi ; en raison de la tendance des

Arabes à exagérer, on ne doit croire qu’avec circonspection ce

qu’ils disent.

CHAPITRE V

SÉJOUR A TIMBOUCTOU (_fin_).

Situation de la ville. — Climat malsain. — Manque d’arbres

aux environs. — Orages et ouragans. — Eau potable. — Mode de

construction de la ville. — Nombre des habitants. — Quartiers. —

Mosquées. — Écoles. — Population. — Affaires commerciales. —

Objets en cuir de Oualata. — Il n’y a pas d’industrie à

Timbouctou. — L’or. — Vêtements brodés. — Sel. —

Noix de kola. — Coquilles de cauris. — Marchandises mises en

vente. — Marchandises européennes. — Exportation. — Avenir

du commerce. — Résumé historique.

_Situation et climat ; la ville._ — Timbouctou est à environ

15 kilomètres au nord de la rive gauche du Niger, peu au-dessus

de son niveau moyen, à une altitude de 245 mètres. Il n’y a

pas d’observations astronomiques qui donnent la situation exacte

de la ville, mais les données calculées par Petermann et Jomard,

17° 37′ de latitude nord (ou 17° 50′) et 3° 5′ de longitude

ouest de Greenwich (ou 3° 40′), ne peuvent différer beaucoup de

la réalité. La méfiance des habitants rend extrêmement difficiles

les observations pour la détermination des lieux dans ces pays : ils

ne voient que trop facilement dans tout étranger un espion d’une

puissance quelconque qui veut étendre ses conquêtes jusque-là,

et les progrès des Français dans le nord de l’Afrique aussi bien

qu’au Sénégal sont suivis avec soin à Timbouctou.

On ne peut dire que le climat de cette ville soit bon pour les

Européens : Barth et moi, nous y souffrîmes souvent d’accès de

fièvre. Il n’y a ni places publiques, ni jardins, ni verdure en

général ; Barth raconte que de son temps on ne pouvait y voir que

quatre ou cinq misérables exemplaires d’un arbre, le _Balanites

Ægyptiacus_ ; je n’en vis aucun, et ce n’est qu’en dehors

de la ville, près des dayas situées au nord-ouest, qu’il est

encore demeuré quelques mimosas et des palmiers. On dit qu’avant la

conquête du Sonrhay par les Marocains il y avait beaucoup d’arbres

à Timbouctou, mais à cette époque tout a été coupé pour servir

à la construction de bateaux.

Les vents chauds du sud sont ici très fréquents, et en certaines

saisons, surtout entre juillet et septembre, les orages violents

joints à des ouragans ne sont pas rares. Il est évident que les

pluies doivent y être abondantes, car on a non seulement creusé

au milieu des rues des rigoles d’écoulement, mais encore pourvu

les toits de la plupart des maisons de gouttières en terre cuite

qui s’avancent assez loin dans la rue, pour que l’eau ne reste

pas sur les toits plats et ne dégrade pas les murs d’argile.

L’eau potable est tirée de quelques puits et des dayas, larges

étangs peu profonds, dont quelques-uns renferment de l’eau en

permanence ; dans les crues ils sont même directement reliés au

Niger : surtout au sud de la ville, beaucoup de ces étangs n’ont de

l’eau que pendant une partie de l’année. Barth raconte que, le

25 décembre 1853, ils furent remplis par le Niger, ce qui, dit-on,

n’arrive que tous les trois ans ; à la suite de cette crue,

presque tout le terrain de Timbouctou à Kabara fut inondé, et de

petits bateaux purent arriver jusqu’auprès de la ville. Quand

on la visite à pareille époque, on croit qu’il existe autour

d’elle de nombreuses petites rivières, se réunissant au Niger ;

en réalité, elles sont formées uniquement par l’eau du fleuve,

qui pénètre dans le pays et se retire ou se dessèche après la

crue. Cette masse d’eaux stagnantes n’est naturellement pas de

nature à faire de Timbouctou une ville salubre, et à la suite

de leur disparition progressive il se produit des fièvres dont

souffrent même les indigènes.

La ville forme aujourd’hui un triangle, dont la pointe est

tournée vers le nord. Lorsqu’on arrive, comme je le fis, par

cette direction, on franchit une zone couverte de ruines d’antiques

constructions, de décombres, etc., large de plusieurs milliers de

pas, et qui pourrait bien prouver que jadis la ville était située

plus au nord ; à gauche, on voit le tombeau de Faki Mahmoud, qui

était alors, dit-on, au milieu des maisons. Il est évident que

la ville n’est plus le moins du monde aujourd’hui ce qu’elle

était au temps de la splendeur de l’empire du Sonrhay.

Comme je l’ai dit, Timbouctou est une ville ouverte, car les

Foulani ont détruit les murs qui l’environnaient, au moment de

leur entrée, en 1826 : une ceinture de huttes rondes existe sur une

partie de sa circonférence. Ces paillotes sont habitées par des

Nègres et, en les dépassant, on arrive dans les rues (_tidjeraten_)

de la ville. Les maisons d’argile sont assez semblables à celle

que j’habitais et dont j’ai parlé ; leur état d’entretien

est fort bon.

Barth donne pour Timbouctou le chiffre de 950 maisons et de

plusieurs centaines de paillotes, et estime à 13000 le nombre des

habitants. Depuis, la ville ne doit pas s’être accrue de beaucoup,

et pourtant, d’après la vie qui y régnait, je porterais plutôt

ce nombre à environ 20000. Il est vrai qu’un grand nombre de

Touareg et de Foulani étaient présents, tandis qu’il s’y

trouvait peu de marchands étrangers venus du nord. Mon compagnon

Hadj Ali prétend avoir lu que la ville possède 3500 maisons :

il n’admet pas qu’il s’agisse là de l’ancien Timbouctou.

La partie sud, la plus large, est la plus peuplée. Le terrain sur

lequel repose la ville n’est pas complètement plat, mais a une

profonde dépression dans sa partie nord ; le quartier Baguindi qui

s’y trouve est sans doute celui qui fut inondé en 1640 par la

grande crue du Niger.

La ville est partagée en sept quartiers[11] : 1o Sanegoungou, la

partie sud-est de la ville ; c’est en même temps la plus belle,

habitée surtout par les négociants de Rhadamès ; 2o le quartier

Youbou, avec la place du marché Youbou et une mosquée, à l’ouest

du précédent quartier ; 3o au dernier se relie, vers l’ouest,

le quartier Sanguereber (ou Djinguere), ainsi nommé d’après

la grande mosquée de ce nom ; 4o au nord du quartier Sanegoungou

est le quartier Sarakaïna ; c’est là que demeurait du temps de

Barth le cheikh el-Bakay ; son fils Abadin y habite aussi, quand il

vient à Timbouctou ; le kahia y vit de même, et j’y fus logé ;

5o au nord se trouve le quartier Youbou-Kaïna, avec le marché

à la viande ; 6o le quartier Baguindi, dont j’ai parlé ; 7o le

quartier Sankoré, que je traversai d’abord, forme la partie nord

de la ville, qui passe pour la plus ancienne, habitée surtout par

des Nègres du Sonrhay.

Les seuls bâtiments publics sont les mosquées. Caillé dit qu’il

y en a sept ; Barth rapporte que de son temps il n’en existait

que trois grandes : 1o la « Grande Mosquée », Djinguere-Ber,

en arabe Djema el-Kebira, fondée en l’année 1327 par le roi du

Mellé, Mansa Mouça ; 2o la mosquée de Sankoré, dans le quartier

du même nom, « Ville des nobles, des blancs » ; cette mosquée,

qui, dit-on, a été bâtie aux frais d’une femme riche, est

divisée en cinq nefs et est longue de 120 pieds sur une largeur

de 80 ; 3o la mosquée de Sidi-Yahia. Les autres mosquées portent

les noms de Sidi-Hadj-Mouhammed, Msid Belal et Sidi-el-Bami. Depuis

ce temps les négociants arrivant de Fez ou en général du Maroc,

et surtout la famille des Rami, dont j’ai parlé, ont élevé une

nouvelle grande mosquée, que d’ailleurs je n’ai pas vue.

Parmi ces mosquées, la « Grande », Djinguere-Ber, est un très

beau monument. Ainsi que Barth le fait remarquer avec raison, ce

bâtiment important n’a pas dû être construit sur l’extrême

périphérie de la ville, là même où se trouvaient encore, il y

a peu de temps, les murailles de l’ouest, mais évidemment vers le

centre. Aujourd’hui il est complètement en dehors de Timbouctou,

qui a dû avoir autrefois une étendue beaucoup grande vers l’ouest

et le nord, et qui était alors au moins une fois plus considérable

qu’aujourd’hui.

Naturellement, jamais un étranger n’a encore pénétré dans

cette mosquée (probablement à l’exception de Caillé). C’est

un bâtiment fort étendu, avec une cour très vaste où se trouve

une grande tour de forme carrée, comme au Maroc : elle est bâtie

non en briques, mais en argile, et va par suite en se rétrécissant

un peu vers le haut, où elle se termine par une petite plate-forme

carrée. D’ailleurs on ne peut, avec de pareils matériaux, élever

des tours bien hautes. La partie principale de la mosquée renferme

neuf vaisseaux de différentes grandeurs et d’architecture diverse ;

la moitié occidentale, à trois nefs, est la plus ancienne et date

probablement du temps de Mansa Mouça, le roi du Mellé, comme on

peut le déduire d’une inscription à peine visible. La longueur

du bâtiment est de 262 pieds et la largeur de 194.

Il n’y a plus rien à voir de l’ancien palais des rois du

Sonrhay, ainsi que de la citadelle. Barth pense que le vieux palais

royal Ma-dougou se trouvait à l’endroit où est aujourd’hui le

marché à la viande, tandis que la citadelle a dû être construite

plus tard dans le quartier de Sanegoungou.

Les nombreuses conquêtes de la ville par divers peuples ont fait

beaucoup de ruines ; aujourd’hui Timbouctou est complètement

ouverte, sans kasba, sans murs, et chacun peut y entrer à sa guise ;

les habitants en sont réduits à une attitude toute passive et

payent tribut tantôt aux Foulani, tantôt aux Touareg, selon que

l’un de ces peuples est le plus fort.

Des écoles sont adjointes aux mosquées, et l’on y voit également

des collections de manuscrits, parmi lesquels on trouverait peut-être

encore des documents intéressants pour l’histoire du pays,

quoique Barth en ait déjà rassemblé et publié la majeure partie.

Bien que Timbouctou ne soit plus un grand centre d’érudition,

la population est instruite, c’est-à-dire que la majorité des

habitants peuvent lire et écrire et savent par cœur une bonne partie

du Coran, sur lequel ils sont aptes à discuter. Il y a quelques

hommes qui ont une réputation d’érudition particulière ;

l’un d’eux était notre hôte. Hadj Ali reçut de lui un

traité sur des questions de droit, et promit de le faire imprimer

au Caire ! Si j’en avais eu les moyens, j’aurais peut-être pu

acquérir différents manuscrits ; mais, dans les circonstances où

je me trouvais, il me fallait songer à continuer mon voyage et je ne

pouvais me livrer à des dépenses de ce genre. Comme je l’ai dit,

le jeune cheikh Abadin passe pour être particulièrement lettré.

La population de Timbouctou n’est pas homogène, et comprend les

éléments les plus divers. Les Arabes marocains en constituent

les meilleurs et les plus essentiels ; ils sont en grande partie

de couleur foncée, par suite de mariages, continués pendant des

siècles, avec des Négresses ; mais quelques-uns sont encore de teint

aussi clair que les Maures de Fez et de Marrakech. Au contraire,

les femmes blanches sont très rares, et, quand ce sont de vraies

Mauresques, elles restent invisibles pour tout le monde. De nombreux

descendants des anciens Nègres sonrhay vivent encore dans la ville,

ainsi qu’une foule d’esclaves des parties les plus écartées du

Soudan. Nègres Ouangaraoua (Mandingo), Assouanik-Foulbé, Touareg,

gens du Bornou et du Sokoto, Arabes des tribus du Sahara occidental,

d’Algérie, de Tunisie ou de Tripoli, Nègres des pays bambara,

fouta : à l’arrivée des caravanes on y rencontre des gens de

toutes ces provenances. Timbouctou n’est réellement qu’un grand

marché, un point de réunion de négociants, qui y échangent les

produits du nord contre ceux du sud. Elle n’appartient à aucune

puissance, car on ne peut l’attribuer au Moassina, le grand État

foulbé. C’est un entrepôt de marchandises ; Touareg et Foulani

se disputent constamment le droit d’y prélever des impôts, sans

gouverner la ville. Celle-ci est administrée par le kahia seulement,

qu’on ne peut considérer que comme un maire. Aussi longtemps que

durera cet état de choses, Timbouctou ne pourra prospérer.

Le manque de citadelle, de murailles et de garnison a pour résultat

que la ville ne peut être considérée comme la puissante capitale

d’un empire, et que sa population doit se soumettre au plus puissant

du jour.

Quelques familles de Juifs espagnols ont depuis longtemps le droit de

faire ici du commerce ; parmi les plus connues est celle du rabbin

Mardochai, qui à différentes reprises y a acquis une fortune et

l’a perdue chaque fois. En ce moment plusieurs familles juives

de l’oued Noun ont acheté le droit d’habiter et de commercer

à Timbouctou. Il va sans dire qu’elles sont complètement sous

la dépendance du kahia et du cheikh Abadin, qui leur imposent des

contributions à leur fantaisie et font étroitement surveiller

leurs affaires.

_Le commerce à Timbouctou._ — Comme je l’ai déjà dit

plusieurs fois, au point de vue commercial cette ville ne peut être

considérée que comme un entrepôt : ce n’est point un lieu de

production ou de fabrication, mais un intermédiaire qui permet

l’échange ou la vente de certaines marchandises pour des pays

déterminés. Oualata était et est encore une importante ville

industrielle, et les jolis objets en cuir, remarquables par leur

originalité, que l’on trouve à Timbouctou, ne sont fabriqués

dans cette dernière ville que pour une très faible partie. Parmi

ces objets, les _biout_, petites poches à tabac et à amadou, ont

surtout une forme particulière : on les porte attachées au cou par

un long cordon de cuir. Ces poches, composées de trois, quatre ou

cinq petits sacs, sont souvent ornées de broderies du plus ravissant

travail. Les sacs en cuir, fabriqués de toutes dimensions et en

grandes masses, les étuis de fusils et les espèces de coussins en

cuir que l’on remplit de sable et qui servent d’oreillers ou de

coussins d’appui pour les bras, ont la même origine. Ce sont là

des travaux tout particuliers, fabriqués avec un cuir de mouton

ou de chèvre très bien tanné, et qui vient, en grande partie,

des différentes villes du Moassina placées sur le Niger.

Quelques forgerons trouvent à vivre dans Timbouctou, en fabriquant ou

en réparant des chaînes, etc., mais, là non plus, il ne peut être

question d’industrie. Tout ce dont on a besoin vient du dehors,

surtout du sud, et le maintien de la circulation entre Timbouctou

et les localités industrielles du Sokoto, du Haoussa et du Moassina

est de la plus grande importance pour la ville.

Les Touareg, surtout les femmes, fabriquent également des objets en

cuir ; les grands et beaux chapeaux de paille, d’un travail solide,

la poterie, les vêtements, etc., viennent presque tous du sud ; les

pantoufles de cuir et les fusils, du Maroc. Comme ville industrielle,

Timbouctou est donc sans aucune importance et, sous ce rapport,

bien au-dessous des villes du Haoussa et du Sokoto.

Timbouctou était jadis un grand marché pour le commerce de l’or,

mais il a beaucoup diminué. Ce métal vient des pays du Bambouk et

du Bouré, connus de toute antiquité pour leur richesse aurifère ;

déjà du temps de Barth l’or du Ouangaraoua allait surtout dans

les ports de l’Atlantique : aujourd’hui c’est le cas même

pour celui du Bouré et du Bambouk, dont les habitants trouvent un

débouché plus facile à Ndar (Saint-Louis). La conséquence de cet

état de choses a été la hausse considérable du prix de l’or

à Timbouctou. Le mitkal de ce métal sert dans les transactions ;

ce n’est pas une monnaie frappée, mais une unité de poids,

pesant environ 4 grammes. Du reste, sa valeur diffère selon les

villes. Barth donne, comme taux du mitkal d’or, des chiffres

d’après lesquels je vois que, dans les vingt-sept ans qui se

sont écoulés depuis le séjour à Timbouctou de ce célèbre

et heureux voyageur, il y a eu des fluctuations importantes dans

les prix de cette unité. D’après Barth le mitkal de Timbouctou

aurait le poids de 96 grains de blé et la valeur de 3000 à 4000

cauris. D’après cela, le prix des coquilles de cauris doit

avoir beaucoup baissé, et celui de l’or a dû s’élever dans

d’énormes proportions. A Timbouctou je payai de 10 à 12 francs

le mitkal d’or, c’est-à-dire plus de 2 douros d’Espagne ;

pour 1 seul douro je reçus plus de 4000 cauris. A Araouan le mitkal

vaut de 8 à 10 francs ; à Saint-Louis, au contraire, sa valeur

courante est de 14 à 15 francs.

L’or circule à Timbouctou presque exclusivement sous forme

d’anneaux, ou de feuilles minces, qui servent aussi de bijoux aux

femmes ; il est plus rarement en grains ou en poussière.

L’exportation de l’or des districts aurifères par Timbouctou

ou Araouan vers les pays mahométans est aujourd’hui peu

considérable ; la plus grande partie va probablement à Mogador :

il est impossible de donner des chiffres pour cette exportation.

Un article aussi important pour le commerce que pour le change

est formé par les grandes et larges chemises bleues, garnies

de broderies de soie très originales, les épaisses couvertures

teintes en bleu pâle, d’un travail également très beau, les

pantalons d’étoffe bleue à parements brodés, etc. Tous ces

articles viennent en grande partie de Sansandig et des autres villes

du Niger. L’étoffe, tissée en petites bandes teintes de couleur

bleu indigo, que l’on coud ensuite ensemble, est excellente ;

malheureusement le misérable article de provenance anglaise, de

prix beaucoup moindre, tend de plus en plus à prendre le dessus et

à remplacer les articles indigènes, meilleurs, mais plus chers.

Ces chemises larges, garnies de broderies de soie, sont répandues

dans tout le Soudan occidental et estimées ; on les trouve même

dans les pays au sud de l’Atlas, dont les habitants entretiennent

des relations avec Timbouctou. Dans cette dernière ville on n’en

fabrique que pour l’usage local.

Le commerce du sel est fort important à Timbouctou, et le nombre

des chameaux qui y arrivent de Taoudeni, avec une charge de

quatre plaques chacun, s’élève, dans le cours d’une année,

à plusieurs milliers. Comme je l’ai dit, ces plaques (_rouss_,

singulier _râss_) sont d’environ 1 mètre de long et du poids

moyen de 27 kilogrammes. Du temps de Barth, où le commerce semble

avoir été peu prospère, le prix de la plaque de sel devait être

de même fort bas, car il dit que le râss oscille entre 3000 et 6000

cauris. Aujourd’hui on le paye de 8000 à 9000 cauris ou environ

1 mitkal d’or ; mais, comme pendant le séjour de Barth l’or

était également moins cher, et que 1 mitkal ne valait guère que

3000 à 4000 coquillages (c’est-à-dire la valeur actuelle de 1

douro d’Espagne), il n’y a pas de différence essentielle entre

les prix d’alors et ceux d’aujourd’hui. Ce commerce de sel

a une grande importance dans le Sahara occidental, car le Soudan,

très vaste et très peuplé, mais fort pauvre en sel, offre un bon

débouché de cette denrée.

Les salines de Taoudeni sont en exploitation depuis 1596 ; auparavant

on exploitait un peu au nord celles de Teghasa : elles ont dû

l’être avant le onzième siècle.

Un important article de commerce à Timbouctou est aussi la noix

de kola, qui vient en grande partie des régions situées à

l’intérieur des côtes de Sierra Leone, de même que du nord de

l’empire des Achantis, quoique la zone d’extension de cet arbre

soit très considérable. Barth rapporte que l’on distingue à

Timbouctou les espèces de cette noix d’après la saison où on

les recueille : les _tino-ouro_, les _siga_ et les _fara-fara_. Dans

les pays haoussa, surtout dans le Kano, ce commerce est beaucoup

plus actif encore ; on y nomme ces fruits _gouro_, nom tout à fait

analogue au mot sonrhay en usage à Timbouctou, tandis que _tino_

est le nom d’un district.

Du temps de Barth, le prix d’une noix oscillait, d’après

sa grosseur et sa qualité, entre 10 et 100 coquilles ; je ne me

souviens pas de les avoir payées moins de 100 cauris.

Cette noix rouge pâle, à saveur amère, assez agréable, constitue

un article de luxe, mais qui joue dans le commerce un rôle très

important et occasionne un mouvement actif de marchandises. En

raison du manque de thé et de café en ces pays et du besoin que

l’on y éprouve d’aliments excitants, beaucoup de millions de

noix sont mises chaque année dans le commerce et représentent,

grâce à leur prix relativement élevé, une somme importante pour

leurs producteurs, en même temps qu’elles sont l’origine de

gains considérables pour les marchands ; car leur prix d’achat

dans le pays de production et les prix de vente dans Kano, Sokoto,

Timbouctou et les autres villes diffèrent notablement.

Le _Bulletin de la Société de Géographie de Marseille_ a publié

il y a peu de temps une étude fort intéressante, avec des dessins

à l’appui, de M. Édouard Heckel, au sujet de cette noix de kola,

qui joue un si grand rôle au Soudan. La véritable noix de kola

ou de gouro (il y a encore d’autres noms chez les différentes

races nègres) est le fruit d’un bel arbre, haut de 10 à 12

mètres, le _Sterculia_ (_Cola_) _acuminata_, qui, extérieurement,

a un peu d’analogie avec notre châtaignier. Il pousse dans

toute l’Afrique occidentale, de la latitude de Sierra Leone à

l’embouchure du Congo ; vers l’intérieur, sa zone d’extension

ne paraît pas dépasser de 150 à 200 milles anglais, en partant

des côtes. Jusqu’ici on croyait cet arbre inconnu dans l’Afrique

orientale, mais Schweinfurth cite également une Sterculia.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 2 (de 2) · 第 10 / 29 段