Le sultan du Maroc el-Kahal entretenait avec Timbouctou des

relations fréquentes ; on prétend même qu’il fit jalonner le

chemin du désert par des pieux de bois. Il se dirigea sur la ville

soudanienne avec une grande armée et y laissa beaucoup de membres

de la famille er-Rami, qui s’étaient enfuis d’Andalousie,

et vivaient surtout à Fez et à Tétouan. Les anciens habitants

de l’Espagne méridionale, nommés Andalousi au Maroc, sont très

nombreux à Fez, et tout un quartier de cette ville porte leur nom ;

leurs femmes et leurs filles passent pour être particulièrement

belles. Le kahia, ou, comme il se laisse volontiers nommer, l’amir,

appartient à cette famille andalouse des er-Rami. Le sultan dont je

viens de parler chargea un de ses membres de l’administration de la

ville ; son emploi devint héréditaire, et le kahia actuel Mouhamed

er-Rami est le descendant de ces Arabes andalous fixés au Maroc. Les

membres de sa famille ont pris peu à peu une couleur foncée,

par suite de mariages avec des Négresses, et il a l’extérieur

d’un Nègre. Il a une physionomie extrêmement fine, et en même

temps bienveillante ; il rit volontiers et est heureux de toutes

les nouveautés qu’il voit ou entend. Il ignore tout fanatisme

religieux, et, si un jour il était forcé d’agir contre un

Chrétien présent à Timbouctou, il ne le ferait certainement pas de

son plein gré, mais sous l’influence d’autres gens plus puissants

que lui. Kahia est, comme on sait, un titre particulièrement en

usage en Tunisie pour des fonctionnaires et des officiers. La charge

de celui de Timbouctou ne semble être que celle d’un maire ; il

n’a aucune influence sur la politique extérieure, en particulier

sur les querelles éternelles entre les Foulani et les Touareg,

et il est forcé de se joindre au puissant du jour.

Le kahia venait presque tous les soirs nous voir, avec une grande

suite, et généralement quelques lettrés, qui entamaient aussitôt

une discussion religieuse avec Hadj Ali. Après des explications

qui duraient des heures, mon interprète revenait d’ordinaire

rayonnant de joie et racontant une victoire dans ce tournoi

d’éloquence. Parmi les lettrés il y en avait quelques-uns de

couleur complètement blanche, comme les Maures du Maroc ; eux et

leurs ancêtres n’ont épousé que des femmes arabes de race pure,

qui sont peu nombreuses à Timbouctou ; la grande majorité de celles

qui y vivent sont des Négresses.

Le 3 juillet nous reçûmes la visite du chef actuel de la famille

Bakay, si connue par les récits de Barth.

Lorsque Barth, le 11 octobre 1853, dut quitter Timbouctou, sur le

conseil de son protecteur Ahmed el-Bakay, le fils de Sidi Mouhamed

et le petit-fils de Sidi Mouktar, pour aller chercher une plus

grande sécurité dans un douar écarté, il écrivit à ce propos :

« C’était vers le coucher du soleil, et ce pays découvert avec

ses nombreux mimosas, le camp placé sur une pente de sable blanc,

éclairée des derniers rayons du couchant, tout cela formait un

intéressant spectacle. Les jeunes habitants du camp, y compris

Baba Ahmed et Abadin, les deux enfants de prédilection du cheikh

(l’un âgé de quatre ans, l’autre de cinq), vinrent au-devant

de nous, et, bientôt après, je me trouvai dans une tente basse

de poil de chameau, comme elles sont ici en usage. » Cet Abadin,

alors un enfant de cinq ans, avait, à l’époque de mon voyage,

près de trente-quatre ans et était le chef de cette famille

influente. Lorsqu’il s’approcha, lentement et solennellement,

il embrassa d’abord Hadj Ali, et moi ensuite. Il parlait posément,

en pesant ses termes, et se servait du pur arabe du Coran et non du

dialecte vulgaire. Il avait évidemment appris l’arrivée d’un

grand chérif et d’un lettré, et voulait se faire passer pour

tel. La veille, Abadin était revenu d’un voyage au Moassina, en

compagnie de quelques Foulani ; on me dit que son ambition était de

s’y créer une situation avec leur aide, et d’y rendre souveraine

la famille el-Bakay. Il espère qu’aussitôt après la création

d’un puissant État foulbé à Moassina, il lui sera facile de

s’établir également à Timbouctou et de briser l’influence

des Touareg, aujourd’hui dominante. Tandis qu’au temps de Barth,

le père d’Abadin n’était pas en fort bonnes relations avec les

Foulani, le chef actuel des el-Bakay cherche à parvenir au pouvoir

avec l’aide de ces derniers.

Cette famille est très ancienne et montre un grand arbre

généalogique, que Barth a déjà publié :

Sidi Oukba, nommé el-Moustdjab, conquérant de la Berbérie.

Sakera.

Yadrouba.

Saïd.

Abd el-Kerim.

Mouhammed.

Yachcha.

Doman.

Yahia.

Ali.

Sidi Ahmed el-Kounti (Kountsi), mort à Fask, au sud de Chinguit.

Sidi Ahmed el-Bakay, mort à Oualata.

Sidi Omar é-cheikh, mort en 1553, dans l’Iguidi.

Sidi el-Ouafi.

Sidi Habil-Allah.

Sidi Mouhammed.

Sidi Bou-Bakr.

Baba Ahmed.

Moukta el-Kebir, mort en 1811.

Sidi Mouhamed é-Cheikh, mort le 10 mai 1826, lors du séjour du

major Laing dans l’Azaouad.

Mouktar, son fils aîné.

Sidi Ahmed el-Bakay, frère puîné du précédent.

Abadin, fils aîné du précédent, né en 1848 et aujourd’hui cheikh.

Abadin est un homme jeune, ambitieux, ayant parfaitement conscience

de sa valeur, sachant à quelle famille ancienne et considérée

il appartient ; il a certainement agi avec prudence en se joignant

au parti des Foulani, intelligents et relativement formés, qui

ont sans doute un avenir politique plus considérable au Soudan

que les Touareg sans frein, habitués à une vie déréglée : les

Foulani représentent la plus stricte orthodoxie de l’Islam, et

ils sont le plus en état de résister efficacement à l’influence

européenne. S’il arrivait aux Français de pouvoir étendre leur

influence de Ségou à Timbouctou, ils auraient certainement à

compter avec le jeune cheikh Abadin.

La famille el-Bakay appartient à la tribu arabe des Kountza

(Kounta, d’après Barth ; mes Marocains prononcent souvent, à la

place du _t_, un _tz_ ; par exemple, Tz’taouan pour Tétaouan),

race distinguée depuis longtemps pour la pureté de son sang et

chez laquelle la science a toujours été en grand honneur. Ils

se partagent en un certain nombre de subdivisions, les Ergageda,

les Oulad el-Ouafi, les Oulad Sidi-Mouchtar, les Oulad el-Hemmal et

les Togat. Abadin et ses ancêtres appartiennent aux Oulad el-Ouafi.

A trois jours à l’est de Timbouctou sont les douars des Kountza,

et l’on désigne sous leur nom le pays qu’ils habitent ;

les frères, les femmes ou les autres parents d’Abadin s’y

tiennent d’ordinaire, et le jeune cousin du cheikh, qui nous avait

accompagnés d’Araouan à Timbouctou, se rendit à Kountza le jour

qui suivit notre arrivée.

Ainsi que les Kountza, se trouve dans l’Azaouad la plus importante

des tribus de la région, les el-Berabich (au singulier, Berbouchi)

que j’ai déjà souvent nommés. Comme je l’ai dit, cette

tribu domine en ce moment sur la route d’Araouan à Timbouctou

et y prélève des droits de douane ; d’un autre côté, Barth

raconte qu’elle doit payer tous les ans un tribut de 40 mitkal

d’or aux Hogar, cette famille de Touareg qui vit dans le pays de

montagnes du même nom, à une grande distance vers le centre du

Sahara central[10]. Autrefois ils devaient pousser leurs excursions

très loin vers l’ouest, car Barth raconte que non seulement les

Berabich et les Kountza sont tributaires des Hogar, mais que ceux-ci

viennent jusqu’à Araouan ; alors Taoudeni n’aurait même pas

été en sûreté envers ces puissants nomades, aux goûts belliqueux

et qui ont l’habitude des armes ; les propriétaires des salines

leur payaient tribut.

Barth émet encore, au sujet des Berabich, l’idée qu’ils sont

identiques au peuple nommé _Pecorsi_ par les anciens géographes,

qui habitait jadis plus au sud, dans le pays d’el-Hodh et qui

fréquentait les marchés de Ségou et de Djinné. Les Berabich se

divisent à leur tour en un grand nombre de groupes : ce ne sont

plus que des Arabes mêlés à des Nègres du Soudan.

Après le kahia et Abadin, un des personnages importants de Timbouctou

est le cheikh ou, comme il se laisse volontiers nommer, le sultan des

Touareg, eg-Fandagoumou. Il prétend que tout le pays, de Timbouctou

jusqu’à Araouan, dépend de lui ; mais, comme dans cette dernière

ville les Berabich dominent depuis longtemps et prélèvent des

droits de douane, il semble que cette prétention du sultan soit une

pure exagération. En fait, les gens d’eg-Fandagoumou inquiètent

les routes d’Araouan à Timbouctou, mais la tribu des Berabich,

nombreuse et guerrière, a toujours su jusqu’ici maintenir le

passage libre.

Eg-Fandagoumou et sa horde appartiennent à l’une des nombreuses

subdivisions du groupe sud-ouest des Imocharh, que Barth décrit

de la manière la plus détaillée. Presque chaque jour des gens de

cette race venaient me trouver, tant par curiosité que pour demander

des médicaments. Les maladies d’yeux sont extrêmement répandues

parmi eux, uniquement par suite de leur malpropreté. Je ne crois

pas que les Touareg, qui vivent dans le désert, se lavent jamais ;

les ouragans de sable, si fréquents, leur causent sûrement des

ophtalmies qu’il serait facile de guérir ou du moins d’adoucir

par des soins de propreté. Des femmes même d’eg-Fandagoumou

m’amenèrent pour les soigner de petits enfants souffrant de maux

d’yeux. Je ne pus ordonner qu’une faible solution de sulfate de

zinc, et j’ai peine à croire qu’un résultat heureux quelconque

ait pu en être obtenu. Les femmes touareg que je vis, et qui n’ont

pas la coutume de se voiler le visage, avaient des traits sévères,

pleins d’expression, assez beaux, de magnifiques cheveux noirs

en longues boucles, une taille élancée et une peau faiblement

colorée, comme on en remarque déjà chez beaucoup de gens du sud

de l’Europe ; il n’y a pas la plus petite trace du type nègre

chez les Touareg purs.

Touareg et Foulani sont en luttes presque ininterrompues depuis

des siècles, et le prix du combat, la ville de Timbouctou, ouverte

à chacun des adversaires, se trouve placée entre eux et souffre

naturellement beaucoup de cette situation. En ce moment le Maroc

n’a pas ici la moindre influence ; on laisse les négociants

marocains y faire leurs affaires, on reconnaît dans le sultan

un grand chérif, un chef spirituel, qui jouit au Maghreb d’une

considération aussi grande que le sultan des Osmanlis dans l’est,

mais c’est tout. L’époque déjà ancienne où des souverains

du Maroc faisaient marquer avec des pieux le chemin du Sahara et

envoyaient tous les ans, à Timbouctou non seulement de nombreuses

caravanes commerciales, mais encore des corps de troupes, ces temps

sont passés et sans doute pour toujours ; le Maroc, en décadence

sous tous les rapports, est trop faible pour exister longtemps

encore, à plus forte raison pour fonder dans le sud un empire

étendu et puissant. Le temps n’est peut-être pas éloigné

où des puissances européennes décideront de la répartition des

États jadis puissants et florissants du Niger moyen, et Timbouctou

redeviendra alors le centre important de civilisation, indiqué par

sa situation favorable entre le Sahara et le Soudan. Si des peuples

indigènes sont capables d’y jouer un rôle, ce sont en première

ligne les Foulani ; leur influence dans les pays du Soudan central

et occidental paraît ne pas encore avoir atteint son apogée.

Le manque de sécurité qui régnait pendant mon séjour à

Timbouctou, et surtout les nouvelles luttes qui venaient de commencer

entre les Touareg et les Foulani, m’ont empêché de voir le port

de Kabara, ce que j’ai regretté amèrement. La distance de quelques

milles qui sépare ces deux endroits, déjà peu sûre par elle-même,

était à ce moment complètement infranchissable, de sorte que

Timbouctou ne pouvait même pas être pourvu de légumes frais,

etc., c’est-à-dire de tout ce qui vient des pays du Niger. Je

crois donc devoir donner ici, au sujet de ce point important déjà,

et qui sera peut-être souvent nommé dans l’avenir, quelques

renseignements empruntés aux descriptions de Barth : il s’est

occupé également de Kabara.

D’après Barth, c’est une petite ville renfermant environ cent

cinquante à deux cents maisons d’argile et un grand nombre de

huttes en paille, avec à peu près deux mille habitants ; elle

est construite sur une hauteur très rapprochée du fleuve. Les

gens de Kabara sont presque tous des Nègres du Sonrhay, qui

logent dans les huttes, tandis que les maisons appartiennent aux

négociants étrangers de Timbouctou, du Touat, etc. Au temps de

Barth, les fonctionnaires étaient des Foulani, tandis que la charge

de maître du port se trouvait au contraire dans les mains d’un

chérif marocain, Mouley Kassîm, dont la famille était venue,

longtemps auparavant, du Gharb, la plaine fertile et bien connue du

Maroc occidental.

Kabara a deux petites places de marché, dont l’une exclusivement

destinée à la viande, et l’autre à des articles de toute

nature. Les habitants cultivent du riz, et même un peu de coton,

ainsi que diverses espèces de melons qui sont envoyés à Timbouctou

pour y être vendus.

Déjà à l’époque de Barth l’anarchie était complète dans

Kabara, et les Touareg commençaient leurs brigandages, de sorte

que le manque de sécurité y semble presque permanent. Le peu de

sûreté de l’étroite zone de terrain située entre le port et

la ville, et le désordre dans lequel est plongé le pays, ont fait

qu’un endroit placé à mi-chemin à peu près entre Timbouctou

et Kabara porte le nom significatif d’Ourimmandès, « il ne

l’entend pas », ce qui veut dire que le cri du malheureux qui

tombe ici dans les mains d’un brigand n’est entendu par personne.

Tandis que je me tiens aussi tranquille que possible dans Timbouctou

et que je m’occupe uniquement de me remettre et de réunir les

éléments de mes notes, Hadj-Ali joue un grand rôle : il me déclare

même un jour qu’il se plaît si bien ici qu’il désire y rester

et que je devrai songer à partir seul. En outre, il provoque Benitez

en toute circonstance et l’insulte journellement ; ce dernier,

conscient de son impuissance, est condamné à s’effacer le

plus possible ; il suffirait à Hadj Ali d’exciter les gens de

Timbouctou contre Abdoullah et de le dénoncer comme Chrétien,

pour nous créer certainement les plus grands embarras. Ce sont

là des circonstances fort pénibles, et l’insolence de Hadj Ali

est difficile à supporter. J’ai fait quelques petits présents

au kahia ainsi qu’à Abadin ; c’est peu de chose, il est vrai,

mais on l’accepte, et en échange on me renvoie même quelques

tobas brodées. Hadj Ali s’est ainsi amassé une grande quantité

de cadeaux ; il reçoit même de l’or et des plumes d’autruche ;

dans la suite du voyage nous avons dû, il est vrai, rendre la plus

grande partie de ce que nous avions reçu ainsi.

Le 6 juillet, les rues de Timbouctou étaient fort animées ; il

y avait en effet ce jour-là six mariages, parmi lesquels celui du

fils du kahia. Il y eut des processions dans les rues, des danses et

surtout une grande consommation de poudre : le pétillement des vieux

et lourds fusils à pierre retentissait de tous côtés. C’étaient

les Nègres esclaves des différentes familles intéressées, et

surtout la population pauvre, qui s’amusaient ainsi ; le bruit

dura presque toute la nuit.

Ma principale ambition était de recueillir des informations sur

les routes à suivre en partant de Timbouctou ; je voulais gagner

le Sénégal et atteindre par le chemin le plus court possible le

dernier poste français, qui était alors Médine. Mon compagnon

Hadj Ali, même s’il consentait à voyager encore avec moi,

n’était pas le moins du monde de cet avis. Évidemment on lui

avait représenté le pays des Noirs sous les plus tristes couleurs,

et il eût préféré retourner par le désert. Comme nous avions

fait la connaissance de quelques marchands de Rhadamès, le voyage

par le Touat en leur compagnie lui aurait été fort agréable. Je

m’y opposai de la façon la plus vive, et finalement je réussis

à l’emporter. Hadj Ali trouva lui-même un certain intérêt à

connaître les colonies françaises du Sénégal, dont il avait

entendu beaucoup parler pendant son séjour en Algérie, et nous

recueillîmes tous les renseignements possibles au sujet de ce projet

de voyage. On nous indiqua l’itinéraire suivant comme le meilleur :

De Timbouctou à Bassikounnou (cheikh Nigari, Foulbé), sept jours

de marche ;

De Bassikounnou à Rango (cheikh Mouhamed, Oulad Dahman), cinq jours

de marche ;

De Rango à Médinet-Bakouinit (cheikh Chamous), trois jours de

marche ;

De Médinet-Bakouinit à Rhab (Agib, Oulad Hadj Omar), trois jours

de marche ;

De Rhab à Kouniakari (Bechirou, Oulad Hadj Omar), cinq jours

de marche ;

De Kouniakari à Médine (fort français), un jour de marche ;

De Médine à Bakel (fort français), trois jours de marche ;

De Bakel à Saint-Louis (Ndar) (chef-lieu du Sénégal), six jours

de marche.

Nous avons plus tard suivi cette route, quoique avec quelques

changements. Les distances sont exactes pour des Arabes,

c’est-à-dire pour des gens habitués à faire de longues marches

et qui ne sont pas forcés de s’arrêter. Au contraire, j’ai mis

plus de trois fois le temps indiqué, parce que j’ai dû attendre

souvent pendant des semaines, dans les différentes localités,

avant de recevoir des animaux de bât. Dans le chemin que je viens

d’indiquer, les deux endroits les plus dangereux sont les villes

de Rhab et de Kouniakari, car deux fils de Hadj Omar, qui sont en

même temps des frères puînés d’Ahmadou, le sultan de Ségou,

y habitent et sont fort mal disposés pour tout Européen allant au

Sénégal ou en venant. J’aurais dû me rendre à Ségou auprès

d’Ahmadou, ou surtout prendre une autre route ; car mon espoir

d’éviter ces deux villes se montra plus tard irréalisable.

Hadj Ali a du reste un autre itinéraire en vue, qu’il

préfère parce que nous n’y rencontrerions aucun Nègre,

et que nous traverserions uniquement des pays arabes. Il voulait

aller de Timbouctou à Araouan et à Oualata, et de là se diriger

directement sur Bakel, en tournant les pays des Fouta par la région

d’el-Hodh. Il est certain que ces routes de caravanes existent,

mais les Arabes y sont très pillards ; Hadj Ali espérait y passer

sans danger en sa qualité de chérif, et je ne doute pas qu’il

n’y eût réussi ; cependant je voulais aller vers le sud aussi loin

que possible, et je finis également par l’emporter sur ce point.

Pendant notre passage à Timbouctou il ne se passait pas de jour où

nous n’eussions une foule de visiteurs ; parmi les plus acharnés

étaient les Touareg, qui avaient été envoyés par eg-Fandagoumou

pour saluer le chérif ou chercher des médicaments ; une troupe de

ces gens arriva une fois le matin à huit heures et était encore

assise à deux heures de l’après-midi à la même place, de sorte

que je dus m’inquiéter de leur faire donner à manger. Il faisait

alors assez chaud à Timbouctou, et au début la pluie ne pouvait se

décider à tomber, quoi qu’il fît journellement des éclairs ;

ce n’est que pendant les derniers jours qu’il se produit des

orages fréquents.

Le 9 juillet au matin, Hadj Ali me déclare qu’il fera seul

le voyage du Sénégal et que je puis partir avec Benitez ;

l’après-midi il revient apportant la nouvelle qu’il a loué pour

nous tous cinq chameaux destinés à nous mener à Bassikounnou. Les

propriétaires, des Arabes Tourmos, demandent pour le voyage de chaque

chameau cinq plaques de sel (_rouss_). Ce prix est relativement

élevé, car une plaque de sel représente alors à Timbouctou

environ un mitkal d’or, c’est-à-dire près de 12 francs. Plus

on s’avance vers le sud, plus naturellement le sel est cher.

Du reste, cette exigence n’était pas aussi effrontée que celle

de quelques autres de ces gens, qui demandaient 14 mitkal par

chameau. Aussi étais-je prêt à accepter l’offre des Tourmos,

mais j’éprouvais quelques doutes à leur égard ; ils se déclarent

vite résolus sur un point, et peu de temps après, sous l’influence

d’une circonstance quelconque, ils changent d’avis.

Le 11 juillet le propriétaire des chameaux vint nous voir, pour

s’assurer de l’importance de nos bagages, et nous conclûmes

une convention d’après laquelle il nous conduirait avec cinq

chameaux jusqu’à Bassikounnou pour le prix de vingt plaques de

sel. Nous fîmes échanger par des amis ces dernières contre de

l’argent ; un Tunisien, nommé Youssouf, nous fut très utile en

cette circonstance ; il vit depuis longtemps ici et possède même

une maison à Taoudeni.

Le 12 juillet nous avions enfin un fort orage avec une pluie violente,

qui nous rafraîchit agréablement. Parmi les nombreux Touareg

apparaissant ce jour-là, se trouvent aussi quelques femmes, qui

m’apportent le plus jeune enfant d’eg-Fandagoumou, petit garçon

âgé tout au plus de deux ans ; il est presque aveugle. Les maladies

d’yeux paraissent réellement sévir d’une façon terrible sur

ce peuple.

Mon malaise augmentait de nouveau et j’avais souvent des attaques

de fièvre ; un changement d’air aussi fréquent que possible

est le meilleur remède contre ces accès ; aussi, tout agréable

que fut pour moi le séjour de Timbouctou, j’aurais pourtant

préféré partir bientôt. Le 14 juillet, au milieu de la nuit

on vint m’éveiller tout à coup : « Un serviteur d’Abadin

el-Bakay était arrivé, me dit Hadj Ali et demandait sur l’heure

six ou huit douros pour son maître. » Je ne pus me dispenser

d’exprimer à Hadj Ali mes doutes sur la véracité de ce message,

mais il s’emporta, montra le danger où nous nous trouvions si je

ne cédais immédiatement au désir d’Abadin, etc. Je n’eus pas

d’autre ressource que de sacrifier cinq douros ; je n’ai jamais

recherché à quoi et comment ils avaient été employés. Mais

je ne puis croire qu’un homme aussi distingué qu’Abadin ait

pu commettre une telle inconvenance et m’ait fait réveiller au

milieu de la nuit pour mendier un peu d’argent.

Abadin avait voulu du reste retourner dans le Moassina, où il

avait des affaires pressantes, dès le jour qui suivit son arrivée

à Timbouctou ; mais les Touareg cherchèrent à le retenir, et

déclarèrent la route dangereuse, car depuis quelques jours ils

étaient de nouveau en guerre avec les Foulani de là-bas.

J’achetai un âne pour le voyage, car je ne voulais pas user plus

longtemps d’un chameau comme monture ; j’en eus un pour le prix

assez élevé de 29000 kaouris. J’avais troqué de l’argent la

veille contre une quantité de ces coquilles, chez un Juif habitant

Timbouctou, qui m’en avait donné 5000 pour un douro d’Espagne ;

mais c’était une exception ; plus tard je n’en reçus que 4500,

et, plus loin vers le sud, encore moins. Les ânes sont très beaux

à Timbouctou ; grands, de couleur isabelle, avec une raie bai brun

sur l’arête du dos ; ils sont en même temps très durs à la

fatigue, peu exigeants pour leur nourriture : enfin, sous tous les

rapports ils sont fort utiles.

Cependant les préparatifs du voyage suivaient leur cours ;

j’achetai encore quelques pièces d’étoffe bleue, ainsi que des

kaouris, et en outre un peu de riz et de couscous. Je n’avais plus

besoin de grandes provisions, car nous allions traverser des pays

plus peuplés que ceux parcourus jusque-là ; de même, un aussi

grand nombre d’outres ne nous était plus nécessaire. Le départ

dut être retardé, car les Tourmos voulaient d’abord prendre

des renseignements sur la sécurité du chemin. Notre but le plus

proche est le pays de Ras el-Ma ; tout y est tranquille, car les

Tourmos et d’autres tribus arabes y ont dressé leurs douars ;

mais au delà le pays, généralement inhabité, est parcouru par

les Oulad el-Alouch, tribu qui a une très fâcheuse réputation à

cause de ses brigandages.

L’empressement était toujours considérable auprès de Hadj Ali ;

il écrivait des amulettes destinées à être employées comme

remèdes, et il recevait une quantité de présents des croyants. Il

avait certainement réussi à jouer un rôle ; quant à savoir s’il

aurait pu le soutenir longtemps, c’était une autre affaire ;

finalement, il préféra se contenter d’un succès momentané

et ne pas accepter la situation de sultan du Moassina, ou quelque

autre semblable, dont on lui avait parlé, en partant avec moi pour

le Sénégal.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 2 (de 2) · 第 9 / 29 段