A environ une heure de Timbouctou, cette végétation abondante

disparaît, et un terrain stérile et sablonneux se retrouve devant

nous. _C’est de là que nous avons pour la première fois la vue

de la grande ville soudanienne !_ Aussi est-ce avec un sentiment

indicible de satisfaction et de reconnaissance pour notre heureux

destin, que j’aperçois dans le lointain les maisons et les tours

des mosquées, connues depuis les descriptions de Barth : Timbouctou,

où depuis le séjour de ce voyageur, vingt-sept ans auparavant, aucun

Européen n’avait pénétré ; Timbouctou, le but ardemment désiré

de tant d’explorateurs, qui ont déployé leurs meilleures forces

pour l’atteindre et ont dû y renoncer devant le découragement et

les désillusions ; l’antique _emporium_ du commerce soudanien,

l’ancienne pépinière des arts et des sciences d’Orient,

Timbouctou est devant moi, et une courte marche m’y conduit !

Eux aussi, mes compagnons saluaient joyeusement la ville qui

apparaissait au loin, et nous nous félicitions réciproquement

sur notre succès. Les gens d’Araouan et le cheikh el-Bakay

nous montraient fièrement cette Médine, cette grande ville, et

nous faisaient mille contes sur ses maisons, son excellente eau

et ses repas exquis. Il est vrai qu’une pensée nous inquiétait

encore : comment allions-nous être reçus ? On finirait bien par me

reconnaître pour un Infidèle : de quelle façon se comporteraient

alors les habitants et surtout les autorités de la ville ?

Le 1er juillet de l’année 1880 restera toujours pour moi

inoubliable. Peut-être pourra-t-on bientôt naviguer avec des

bateaux à vapeur sur le Niger, où des chemins de fer amèneront les

voyageurs pris sur la côte atlantique ; alors on sourira en pensant

qu’il y a eu un temps où arriver à Timbouctou pouvait être

regardé comme un succès difficile. Pour le moment on en est réduit

à la pénible traversée du désert, et cela durera sans doute

encore longtemps ; aussi, bien peu auront le bonheur de pénétrer,

d’ici à quelques années, dans la ville frontière entre le Sahara

et le Soudan, Timbouctou, jadis si grande et si puissante.

Nous traversons rapidement la zone stérile qui sépare la ville de la

forêt de mimosas. Des restes de murs et des monceaux de décombres

indiquent que jadis Timbouctou a eu une étendue plus grande ; à

droite nous voyons un étang au brillant miroir, entouré de troupeaux

de bœufs, de moutons, de chèvres, d’ânes et de chameaux ; dans

l’intervalle marchent quelques silhouettes allant vers la ville

ou en revenant. C’est une _daya_, un des étangs caractéristiques

de la zone tropicale, qui commence.

Nous nous approchons toujours plus de la ville, qui n’est

entourée d’aucune muraille ; une troupe d’hommes, à pied et

à cheval, vient au-devant de nous ; ce sont généralement des

gens de couleur foncée, le visage voilé ; quelques-uns ont des

piques à la main. Nous sommes amicalement salués et félicités

de l’heureuse fin de notre voyage au désert. Nous nous rendons

tous processionnellement, par un dédale de ruelles, à la maison du

_kahia_, en quelque sorte le maire de l’endroit. Les nombreuses

Négresses accroupies dans les rues, où elles vendent des vivres,

nous saluent en nous appelant à haute voix, et en poussant le

cri particulier que l’on entend de leur part dans toutes les

occasions solennelles. Un très grand nombre de gens se pressent

autour de nous ; quelques-uns crient en me voyant : « Yhoudi »

(Juif), mais nous n’avons pas la moindre démonstration hostile

à subir. Nous ne rencontrons nulle part le regard fier et haineux

d’un saint fanatique quelconque, comme il y en a au Maroc, ou

ces masses de peuple qui s’étaient fait connaître à nous dans

Taroudant d’une manière si désagréable.

Après une courte présentation au kahia, qui nous salue et nous

félicite dans les termes les plus emphatiques, mais pleins des

meilleures intentions, et qui nous promet sa protection, nous

repartons pour être conduits non loin de là dans une jolie maison,

où nous allons nous reposer à notre aise des fatigues du voyage

au désert, tout en préparant de nouvelles entreprises.

CHAPITRE IV

SÉJOUR A TIMBOUCTOU.

Timbouctou est difficile à atteindre. — Paul Imbert. — Le major

Laing. — Caillé. — Barth. — Mon arrivée à Timbouctou. —

Ma maison. — Visites. — Repas. — Bien-être. — Nombreux

oiseaux. — Lézards. — Chevaux. — Autruches. — Personnages

influents. — Er-Rami. — Le kahia. — Abadin. — Arbre

généalogique. — Influence des Foulbé. — Tribu des Kountza. —

Berabich. — Hogar. — Eg-Fandagoumou. — Touareg. — Port

de Kabara. — Situation de Hadj Ali. — Mariages. — Routes à

suivre. — Chameaux loués aux Tourmos. — Orage. — Achat d’un

âne. — Préparatifs de départ. — Environs de Timbouctou. —

Nouvelles d’Europe.

Jusqu’ici peu d’Européens ont pu atteindre Timbouctou,

et l’arrivée dans cette ville a, pour le voyageur, la même

importance qu’à Lhassa, la ville des Tibétains si difficilement

accessible aux explorateurs de l’Asie intérieure. Beaucoup de gens,

la plupart explorateurs sérieux, ont mis toutes leurs ressources en

jeu pour atteindre cette ville frontière du Sahara et du Soudan ;

on a essayé de s’en approcher tantôt avec des expéditions

isolées, tantôt avec des troupes nombreuses et bien pourvues ;

on a renouvelé ces tentatives aussi bien en partant du nord que

de l’ouest. Au nord c’est le désert avec tous ses dangers,

avec les bandes pillardes du versant sud de l’Atlas, et les Touareg

indomptés dans l’intérieur du Sahara, qui ont protégé Timbouctou

contre la curiosité des Européens ; au sud et à l’ouest c’est

la méfiance des populations noires musulmanes envers eux, et leur

crainte d’être soumises, qui ont fait échouer la majorité des

tentatives exécutées dans cette direction.

Il est parfaitement certain que quatre Européens ont visité

Timbouctou avant moi. Vers l’année 1630, le matelot français

Paul Imbert fut pris par les Arabes à la suite d’un naufrage

sur la côte atlantique et vendu comme esclave ; il arriva ainsi à

Timbouctou. Plus tard il mourut au Maroc, étant encore en captivité,

et l’expédition du commandant français Razilly en 1632 ne put

lui rendre la liberté. Imbert n’a donc jamais raconté ce voyage

forcé, qui est réellement sans aucune valeur pour l’histoire

des découvertes en Afrique.

Presque deux siècles se passèrent jusqu’à ce que le major

anglais Laing atteignît, en août 1826, Timbouctou. Alexander

Gordon Laing, né le 27 décembre 1794 à Edimbourg, avait déjà

entrepris plusieurs voyages heureux de la côte de Sierra Leone dans

l’intérieur, lorsqu’il fut chargé en 1825, par le gouvernement

anglais, d’exécuter un voyage de découverte au Niger. Il

traversa le désert en partant de Tripoli par Rhadamès et le Touat

et atteignit Timbouctou. Il fut tué entre cette ville et Araouan

le 24 septembre 1826, ainsi que je l’ai dit plus haut. Il n’est

également rien arrivé en Europe de ses descriptions de Timbouctou.

Deux ans plus tard, en 1828, un Français, René Caillé, né le

19 septembre 1799, à Mauzé, en Poitou, y parvint à son tour :

il fut le premier Européen qui donna une description de Timbouctou

puisée dans ses propres renseignements. Poussé seulement par le

goût des voyages, presque sans ressources et même sans préparation

particulière, il se rendit au Sénégal avec l’intention de gagner

le prix de 10000 francs promis par la Société de Géographie

de Paris à l’explorateur qui atteindrait Timbouctou. Après

s’être initié chez les Trarza aux mœurs et à la langue

arabes, il commença, en partant de Kakondy, dans la Sierra Leone,

un voyage fertile en privations. Il répandit le bruit qu’il avait

été emmené en bas âge d’Égypte par les Français et qu’il

était ainsi arrivé au Sénégal ; il s’était enfui, disait-il,

pour rejoindre son pays, et voulait traverser les États mahométans

du Nord-Africain. Après un voyage à pied extrêmement pénible,

il parvint à Timé, dans le pays des Bambara, où il songea

à se joindre à une grande caravane. Un mal de pieds et même

l’apparition du scorbut l’en empêchèrent, et il n’arriva

que le 11 mars 1828 à Djenni, d’où il descendit le Niger dans

une barque jusqu’à Timbouctou, c’est-à-dire à Kabara, port

de cette ville. Inconnu et considéré par tout le monde comme un

pauvre pèlerin, il demeura à Timbouctou jusqu’au 4 mai et chercha,

autant qu’il le put dans les circonstances données, à recueillir

des informations sur la ville. Il se dirigea ensuite vers le nord

avec une caravane marocaine, dans un voyage à travers le désert,

aussi long que fatigant et pénible : il arriva enfin, dépourvu de

tout et vêtu de haillons, à Tanger, au Maroc, où il fut recueilli

par le consul de France. A Paris on l’accueillit avec de grands

honneurs et il reçut le prix de 10000 francs, ainsi qu’une pension

viagère de 1000 francs. Il se retira ensuite dans sa province natale,

où il se maria et s’occupa d’une petite propriété.

Le président d’alors de la Société de Géographie de Paris,

Jomard, publia les observations recueillies par Caillé durant

son voyage et y ajouta des annotations nombreuses de sorte que

l’ensemble forma un livre en trois volumes, intitulé : _Journal

d’un voyage à Timbouctou et à Jenné dans l’Afrique centrale_

(1830).

Le voyage de Caillé fut mis en doute, surtout par les Anglais,

et il eut encore à supporter le tourment de s’entendre reprocher

d’avoir décrit des contrées qu’il n’avait jamais vues. Ces

doutes ne disparurent complètement que quand Barth, le premier

voyageur entré à Timbouctou après lui, eut confirmé, en général,

les récits de Caillé. Ce dernier ne vécut pas longtemps ;

les terribles épreuves qu’il avait supportées n’étaient

pas restées sans laisser de traces, même sur une constitution

aussi robuste que la sienne, et le 17 mai 1839 il mourut dans sa

propriété.

Si Paul Imbert et le major Laing ne nous ont absolument rien légué

sur Timbouctou, et si les renseignements de Caillé renferment des

lacunes, il a été du moins réservé au voyageur allemand Henri

Barth de donner de cette ville et de ses habitants une description

approfondie, aujourd’hui encore exacte.

Barth est un des plus grands voyageurs scientifiques de tous les

temps, et ni avant ni après lui il n’y a eu aucun explorateur qui

ait ouvert à la science une partie aussi étendue de l’Afrique. Les

voyages de Livingstone, durant des années, dans les pays noirs du

Sud-Africain, ou la marche audacieuse de Stanley le long du Loualaba

et du Congo, n’ont pas donné autant de résultats pour la science

que le séjour en Afrique de Barth, si bien mis à profit par lui.

Les routes qu’il a suivies ont une longueur totale de près de 20000

kilomètres ; mais c’est moins à ce nombre qu’aux résultats que

se mesure l’importance d’un voyage, et sous ce rapport nul n’a

encore dépassé Barth. La génération actuelle, qui est si disposée

à accueillir par de bruyants applaudissements les explorations en

Afrique, même heureuses sous certains rapports seulement, et qui est

extrêmement généreuse de ses marques de distinction, ne devrait pas

oublier ce que Barth a fait pour l’histoire, la géographie et les

sciences naturelles du nord de l’Afrique. Un homme aussi instruit et

aussi bien préparé aux voyages a rarement foulé le sol africain,

et le gouvernement anglais n’en pouvait trouver un plus digne,

quand il envoya en 1849 une grande mission d’exploration dans le

nord de l’Afrique. Richardson, Overweg et Vogel ne revirent jamais

leur pays ; Barth eut le bonheur de pouvoir écrire et publier les

résultats si précieux de ses voyages de six années.

[Illustration : TOME II, p. 122.

TIMBOUCTOU, VUE PRISE DU NORD.]

Le 7 septembre 1853 il entrait à Timbouctou, en partant du sud, et

en venant du port de Kabara, à une petite étape de là. Un séjour

de plus de sept mois dans la ville et ses environs immédiats lui

permit de connaître le pays et les habitants : aussi la richesse

de ses observations est-elle étonnante. Il avait cru indispensable

de se présenter tout d’abord comme un envoyé du sultan et de

renier sa religion ; plus tard seulement, après avoir fait une

connaissance plus intime de Sidi Ahmed el-Bakay, le cheikh des Oulad

Sidi-el-Mouktar, qui depuis est devenu célèbre, il lui fit part

de sa qualité de Chrétien et sut défendre sa nouvelle situation

dans des discussions savantes sur la religion. Bien que ses ennemis

fussent nombreux à Timbouctou, ils ne parvinrent à lui faire

aucun mal ; le 8 mai 1854 Barth quittait la grande ville du Niger,

pour continuer ses brillants voyages, si riches en résultats.

Depuis ce temps aucun Européen ou aucun Chrétien n’a réussi

à voir[8] Timbouctou, et c’est pour ce motif que le 1er juillet

1880, où je vis devant moi les maisons de cette ville, vingt-six ans

après le départ de Barth, fut pour moi un grand jour, et me causa

un sentiment de solennelle satisfaction. Dans l’intervalle de ces

vingt-six années, le monde civilisé n’avait reçu qu’une fois

des nouvelles et des renseignements de cette ville, par le rabbin

Mardochaï, que j’ai plusieurs fois cité et qui y a passé pour

ses affaires un certain temps en 1859 et dans les années suivantes.

_Mon séjour à Timbouctou._ — La petite maison qui m’est

assignée est au milieu d’une rue assez large et renferme une cour

où donnent une série de petites pièces, que nous utilisons pour

y déposer nos bagages ; de là un escalier étroit conduit dans un

premier étage, assez bas, où se trouve une grande et belle chambre,

de laquelle on a accès par quelques degrés sur une terrasse ;

celle-ci supporte une petite construction qui contient une jolie

pièce avec une fenêtre vers la cour et une autre sur la terrasse. Je

prends cette chambre pour moi et m’y installe ; c’est la plus

aérée et la mieux conservée de la maison. Hadj Ali et Abdallah

(Benitez) habiteront l’entresol ; Kaddour s’installera avec

Farachi, dans les magasins qui donnent sur la cour ; c’est là que

se tiennent aussi en permanence quelques jeunes domestiques du kahia,

autant pour nous servir que pour tenir leur maître au courant de

tout ce qui se passe.

La maison est construite en briques ; le sol des chambres est

d’argile fortement battue ; il y a également une ornementation

peu compliquée autour des portes. Celles-ci sont en bois, ainsi que

les fenêtres ; ces dernières, souvent très joliment découpées,

affectent la forme en fer à cheval des constructions mauresques. De

la terrasse j’ai une vue qui s’étend sur une partie de la

ville ; une balustrade donne dans la cour. On a remédié jusqu’à

un certain point à l’inconvénient déjà mentionné par Barth

et qui fait user, surtout dans les maisons construites pour des

étrangers, de la terrasse comme d’une sorte de _buen retiro_,

en y construisant un petit cabinet destiné à cet usage.

[Illustration : Fenêtre d’une maison de Timbouctou.]

Les premiers temps, nous fûmes tout naturellement accablés

de visites, et nos chambres ainsi que notre terrasse étaient

souvent remplies d’hommes de tous les pays. On y pouvait voir

le riche marchand de Rhadamès auprès du Targui, dont le _litham_

(voile bleu) couvrait le visage, en ne laissant à découvert que

ses yeux. Le marchand maure du Maroc y venait en même temps que

le Foulbé élancé, les yeux pleins de fanatisme, regardant avec

défiance les étrangers ; des gens du Sénégal s’y rencontraient

avec des habitants du Bornou et des Nègres esclaves appartenant à

des peuplades sans nombre.

Pour moi les plus intéressants de ces visiteurs étaient les

Touareg, qui, à cette époque, avaient dans la ville une influence

supérieure à celle des Foulbé du Moassina[9]. Ils ont quelque chose

d’extrêmement farouche dans l’aspect ; leur visage voilé, leurs

tobas bleu foncé et leur armement compliqué, une grande épée, un

sabre court et quelques lances qu’ils portent toujours avec eux,

leur langage rude et bruyant, ainsi que leur abord orgueilleux :

tout cela réuni produit une impression désagréable. Les cheikhs de

cette tribu qui vinrent nous voir savaient l’arabe et le foulbé,

ainsi que cela est facile à comprendre quand trois peuples sont

établis à proximité les uns des autres, et se trouvent en relations

constantes, pacifiques ou guerrières.

Le jour qui suivit mon arrivée, l’empressement des visiteurs fut

tout à fait colossal. Une troupe succédait à une autre, et nous

étions forcés de jouer le rôle de bêtes curieuses pendant de

longues séances, tandis que Hadj Ali intéressait nos hôtes par

sa faconde de rhétoricien. Ces visites m’étaient pénibles,

car mon malaise ne faisait que s’accroître, et j’aurais

préféré me retirer dans ma chambre. Enfin, vers quatre heures,

le kahia nous envoya festin, et un les visiteurs, qui se trouvaient

là en masse, jugèrent convenable de disparaître peu à peu, pour

aller échanger au dehors leurs impressions sur nous. Tous ces gens

n’avaient montré aucune animosité ; c’était une curiosité

qui s’exprimait d’une manière un peu brutale.

On ne voit ici, en fait de vêtements, que les larges tobas bleues

du Soudan, soit en cotonnade européenne, très simple et de mauvaise

qualité, soit en étoffe indigène, celle-ci assez grossière, mais

d’ailleurs excellente : elle est tissée en bandes larges d’une

main, qui sont cousues ensemble. Les tobas fabriquées avec cette

étoffe, teinte en bleu indigo, sont souvent garnies de broderies de

soie très variées et très originales, appliquées à l’envers

comme à l’endroit. Par suite ces tobas sont fort chères et très

recherchées ; on a l’habitude d’en donner quand on est forcé

de faire des présents.

Le repas que le kahia nous avait envoyé pouvait passer pour un

festin de Lucullus, en comparaison avec nos dîners du désert. Il

consistait en de bon couscous de froment avec des légumes, en viande

de bœuf et en poulets rôtis : tout cela préparé d’une façon

fort appétissante. En outre nous eûmes une jouissance dont nous

avions été longtemps dépourvus, celle de manger d’un pain de

froment tout frais et d’excellente qualité, tel qu’il n’y

en a pas de meilleur à Fez ou à Marrakech. Il est vrai que, comme

boisson, nous n’eûmes que de l’eau ; les liquides alcooliques,

de quelque genre qu’ils soient, n’existent absolument pas

ici. L’eau provient des dayas situées tout près de la ville,

petits étangs qui, par les grandes crues et pendant les années

pluvieuses, sont mis en communication avec le Niger au moyen de

canaux naturels peu profonds. On ne pouvait dire que cette eau fût

mauvaise, et, auprès de celle dont nous avions usé jusque-là,

elle était même fort bonne ; mais elle ne renfermait aucune

substance minérale et était extrêmement fade. Pour boire, on

se sert à Timbouctou, comme dans tout le Soudan, de calebasses ;

elles sont fabriquées soit avec des coquilles de fruits, soit

avec du bois creusé. Les mets sont transportés dans des plats en

terre, et toute la disposition du repas rappelle le Maroc. Pendant

notre séjour nous n’eûmes aucune dépense à faire pour notre

alimentation ; nous étions constamment pourvus de vivres abondants

et d’excellente qualité ; notre aimable hôte le kahia se crut

obligé de nous fournir les aliments nécessaires, et, en même

temps que lui, d’autres personnes, avec qui nous fîmes plus tard

connaissance, en envoyèrent, de sorte que nous en avions toujours

en abondance et qu’il nous était possible d’en distribuer aux

pauvres. Il semble qu’il y en ait peu ici, car on n’y voit pas,

comme au Maroc, des douzaines de ces malheureux, estropiés et à

moitié morts de faim, étendus dans les rues. Il est évidemment

aisé pour les habitants de satisfaire leurs minimes besoins ;

on ne peut méconnaître à Timbouctou un certain bien-être.

On y prend trois repas par jour. Le matin vers neuf heures, nous

recevions quelques assiettes pleines de miel et de beurre fondu,

et avec cela une douzaine au moins de petits pains plats, tout

frais, ce qui constituait un déjeuner fort agréable. On mange

ce mets en trempant successivement les morceaux de pain dans les

assiettes. Vers trois heures de l’après-midi venait le repas

principal, ordinairement en deux et souvent même en trois services,

couscous, légumes, viande fraîche d’agneau et de bœuf, ou

poulets et pigeons. Tout était préparé au beurre et d’une

manière appétissante. Je n’ai jamais reçu de poissons, quoique

le Niger en contienne tout près d’ici. En effet il n’est pas

convenable, croit-on, d’en manger ; aussi les laisse-t-on presque

exclusivement aux Nègres esclaves et à la population pauvre. Le

marché où on en vend doit être un lieu d’autant plus horrible

que le poisson y est apporté presque complètement pourri, et est

vendu dans un état de putréfaction manifeste ; le Maure délicat

du Maroc ne mangerait pas quelque chose de pareil. Le repas du soir,

qui avait lieu généralement assez tard, entre neuf et dix heures,

consistait d’ordinaire en riz, avec de petits morceaux de viande, le

tout parfaitement mangeable. Par ce menu on peut voir que Timbouctou

est un grand centre de civilisation au milieu de la population noire

du Soudan et des Touareg du désert ; l’influence des Marocains y

a été considérable et on peut la reconnaître aux circonstances

les plus diverses.

Nous nous remîmes rapidement avec une alimentation aussi bonne et une

vie calme ; mon état s’améliorait peu à peu, mais à la suite de

ce mieux j’éprouvai de temps en temps des accès de fièvre ; Barth

en avait également beaucoup souffert à Timbouctou. Le voisinage

du Niger et de sa zone d’inondation se fait sentir ; s’il nous

manque quelque chose, c’est l’air pur, sec et salubre du désert.

Comme nous avions encore beaucoup de café, de thé et de tabac,

nous menions une existence parfaitement supportable.

Le monde des oiseaux est extrêmement riche à Timbouctou, aussi bien

au dehors qu’au dedans de la ville. Des cigognes noires sans nombre

se pavanent près des dayas des environs ; une petite espèce de

pinson, fort jolie, est aussi fréquente que les moineaux chez nous ;

les pigeons sont en masses et volent en grandes bandes au-dessus de la

ville. Différentes espèces de corbeaux, de grues et d’étourneaux

sont en abondance, et l’on voit au milieu d’elles le faucon et

l’aigle. C’est un joli spectacle que ce monde d’oiseaux, quand

on revient d’une longue traversée au désert. Des troupeaux de

bœufs à bosse, de moutons sans laine et de chèvres, des processions

entières de chameaux et d’ânes ainsi que de chevaux, sont conduits

à l’abreuvoir, et au milieu d’eux s’avancent des autruches

apprivoisées, privées de leur parure de plumes, affreuses en cet

état dégénéré. Dans les maisons vivent de nombreux lézards de

grande taille et de couleurs variées, des caméléons, des geckos

et d’autres reptiles inoffensifs, peu agréables cependant comme

colocataires pour des Européens. Sur les murs de ma véranda je

pouvais me livrer à une chasse en forme après des reptiles de toute

espèce, qui demeuraient étendus au soleil, en guettant des insectes.

Comme je l’ai dit, il y a également des chevaux ici. Ils sont

d’une race petite, mais très endurante et rapide ; on ne les

ferre pas, d’abord à cause de la nature du terrain sablonneux,

et ensuite de la cherté du fer, surtout du fer travaillé ; il

vient en général du sud du pays des Bambara, dont les habitants

savent le tirer du minerai contenu dans la latérite.

L’élève des autruches n’a pas d’importance, et la plupart

des plumes viennent d’animaux sauvages que l’on chasse à

cheval. Elles sont, dit-on, beaucoup plus belles et plus précieuses

que celles des oiseaux à demi domestiques. Le bœuf à bosse

est employé comme animal de boucherie et pour le transport des

marchandises et des hommes. C’est une race d’assez petite taille,

à la fois gracieuse et vigoureuse, pourvue de cornes s’écartant

l’une de l’autre et d’une bosse de graisse placée entre le

dos et le cou : sa viande n’est pas mauvaise, mais en général

j’ai trouvé, aussi bien dans ces pays qu’au Maroc, la chair du

mouton de beaucoup préférable à celle du bœuf.

Les personnages importants de Timbouctou en 1880, au moment de mon

séjour, étaient le kahia, le chérif Abadin el-Bakay, chef de la

grande famille chérifienne des Oulad Sidi-el-Mouktar, et le cheikh,

ou ainsi qu’il se nommait lui-même, le sultan des Touareg-Imochagh,

eg-Fandagoumou.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 2 (de 2) · 第 8 / 29 段