Araouan est sous tous les rapports un lieu malsain, et la population

souffre beaucoup de ce climat si dur. Chaque jour des gens venaient

me trouver, malades de la fièvre, d’affections des yeux, ou de

faiblesse générale, suite d’une mauvaise nourriture ; mais,

ne possédant que très peu de médicaments, j’étais forcé de

renvoyer le plus souvent ces pauvres gens, en ne leur donnant que

des remèdes très simples.

Des femmes venaient également à nous, pour demander des

médicaments ; la plupart étaient des Négresses, quoiqu’il y

eût aussi parmi elles des femmes arabes, de couleur assez foncée

il est vrai, et par conséquent de sang un peu mêlé.

Mon hôte, un Rhatani, c’est-à-dire un Nègre libéré, nommé

Boubefka, était extrêmement fier de voir constamment chez lui

beaucoup de visiteurs, et il cherchait, par des attentions de tout

genre, à m’adoucir le séjour d’un endroit aussi effroyable. Mais

tout était inutile, je devenais malade moi-même et j’aspirais

à me retrouver aussitôt que possible dans le désert immense, à

l’air libre et salubre, et à quitter cette fournaise d’Araouan ;

mais mon départ n’alla pas aussi vite que mes désirs, et j’eus

encore différentes contrariétés à supporter.

Comme ç’avait été la coutume dans chaque endroit, nous avions

bientôt trouvé quelques amis de la maison, et ils venaient chaque

jour nous voir, soit pour apprendre des nouvelles, soit pour en

apporter ; c’étaient généralement des gens inoffensifs et

bienveillants, dans lesquels je n’ai surtout jamais trouvé trace

de fanatisme religieux, quoiqu’une grande partie d’entre eux ait

dû s’apercevoir que je n’étais pas Mahométan. J’appris par

eux qu’il y avait à Araouan un certain Abdoul-Kerim, négociant

aisé, qui avait pris part au vol et à l’assassinat commis

sur Mlle Tinné, et s’était enfui à Araouan. On prétend que,

dès mon entrée dans la ville, il m’a désigné, aussitôt après

m’avoir aperçu, comme un Chrétien. En tout cas, la considération

dont il jouit ne paraît pas grande, car il n’a rien pu me faire

arriver de fâcheux.

Dès Tendouf le cheikh Ali et le guide Mohammed m’avaient dit

que je ne pourrais conserver mes chameaux que jusqu’à Araouan, et

qu’il faudrait les vendre dans cette ville, pour en louer d’autres

jusqu’à Timbouctou. Ce serait plus sûr sous tous les rapports,

car les Berabich, qui considèrent la location des animaux de charge

comme leur monopole, sont toujours prêts à voler ces animaux à

un voyageur qui marche avec les siens. Il est vrai que nos chameaux

étaient fortement blessés, et que surtout quatre d’entre eux

avaient des blessures graves, mais on pensait qu’avec quelques

mois de pâturage et de repos ils seraient remis sur pied. Le guide

Mohammed prit en payement l’un d’eux, en meilleur état et le plus

vigoureux de tous. J’avais promis 600 francs en tout à cet homme ;

il en avait reçu d’avance à Tendouf 160, je lui donnai encore

ici 24 mitkal d’or, à peu près 250 francs : aussi ce bon chameau

lui revint-il à 200 francs. Je vendis les huit autres pour 80 mitkal

d’or, c’est-à-dire près de 800 francs, de sorte que je reçus

plus de la moitié du prix d’achat de mes animaux, quoiqu’ils

fussent fatigués et épuisés. L’or qu’on me donna n’était

pas frappé, car le mitkal n’est pas une monnaie, mais une unité

de poids d’environ 4 grammes. L’or circule généralement sous

forme d’anneaux grossièrement fabriqués, de plaques minces ou

de petits grains ; les premiers servent également de parures aux

femmes. Ces 800 francs, ainsi qu’un petit reliquat d’environ 500

francs, formaient toute ma fortune, et il me restait à entreprendre

avec cette somme le voyage de Timbouctou et du Sénégal. Il est

vrai que j’avais en outre une quantité d’étoffes qui sont

employées aussi comme monnaie.

Mes chameaux avaient été vendus dans des conditions relativement

fort avantageuses ; pourtant mes affaires n’allèrent pas aussi

vite que je l’avais espéré. Il apparut tout à coup un homme de

la tribu des Tazzerkant qui se dit le propriétaire de l’un des

animaux achetés par moi au mougar de Sidi-Hécham : il affirmait

que ce chameau lui avait été volé. En effet, ces animaux avaient

la marque des Tazzerkant ; là-dessus s’engagèrent de grandes et

longues négociations. Il fut évident que c’était un complot

contre moi, quand, le soir du 17 juin, trois autres hommes de la

même tribu survinrent également, à qui d’autres animaux avaient

été volés, prétendirent-ils, et qui déclarèrent avoir reconnu

leurs chameaux parmi les miens ! Cela menaçait de devenir pour moi

une méchante histoire. J’étais à la veille de perdre le prix

de quatre chameaux, et, si ces gens avaient vu leurs machinations

perfides réussir, ils auraient probablement accusé plus de vols. Au

début il sembla que le chérif et nos autres connaissances voulaient

leur donner raison. Hadj Ali, qui menait pour moi les négociations,

avait une situation difficile, et il dut présenter toutes les preuves

possibles, démontrant que nous étions les véritables propriétaires

des chameaux. Nous avions, il est vrai, deux attestations écrites,

prouvant que nous les avions payés ; mais, d’après les règles de

droit en usage dans ce pays, nos adversaires avaient le pouvoir de

nous les reprendre s’ils donnaient la preuve qu’ils en étaient

les propriétaires. Ces Tazzerkant étaient entêtés et arrogants

au plus haut point et refusaient de renoncer à leur droit sous

aucun prétexte. Les négociations durèrent plusieurs jours, et il

paraît que cette circonstance seule, que nous étions soutenus par

le cheikh Ali, ce que le guide Mohammed confirma particulièrement,

fut assez puissante pour nous assurer la propriété des animaux,

c’est-à-dire du prix payé. Hadj Ali s’était fort bien comporté

dans cette circonstance et avait défendu nos droits avec une grande

patience et une éloquence très persuasive. Sans lui on nous aurait

sans doute repris les animaux en litige, et le reste aurait été

perdu également. Toute cette affaire me mit en grand émoi ; les

Tazzerkant furent violents au plus haut point et proférèrent toute

espèce de menaces en voyant leur cause perdue. Le vieux chérif

Sidi Amhamid avait d’ailleurs vu évidemment qu’il nous ferait

tort en agissant autrement, et il me préserva ainsi d’une perte

considérable.

Je n’avais pas de grands présents à lui offrir, mais il me fallut

pourtant lui donner quelque chose : un revolver, un peu d’essence

de rose, une pièce d’étoffe, une paire de sabres, du sucre et

du thé ; comme il vit que nous n’étions réellement pas riches,

il se déclara satisfait.

Le 18 juin au soir eut lieu une autre scène émouvante. Hadj Ali

arriva subitement en courant chez moi, et fit tout préparer pour la

défense. Chacun dut s’armer d’un fusil ou d’un revolver et

d’un sabre, les portes furent fermées, comme si nous attendions

une attaque. Nous ignorions absolument ce qui en était ; jusque-là

les habitants s’étaient comportés fort tranquillement et nous ne

pouvions établir de relations qu’entre cette alerte et l’affaire

des Tazzerkant. Au dehors on entendait en effet courir une foule de

gens, avec de grands cris, et je croyais déjà à une surprise. Mais

il n’en fut rien. Tous passaient devant notre maison et couraient

vers un autre endroit. Nous demeurâmes un instant dans notre attitude

défensive ; puis, comme l’ennemi ne se décidait pas à venir,

nous nous risquâmes à sortir. Tout était redevenu tranquille,

et la ville aussi déserte que jamais. Hadj Ali alla immédiatement

trouver le chérif et se plaignit de ce qu’on avait voulu nous

surprendre et nous assassiner. Un éclat de rire sans fin, de la

part de tous les assistants, accueillit ces mots, et l’on finit

par expliquer à Hadj Ali que le bruit avait été causé uniquement

par les Noirs Rhatani. L’un de ces hommes avait vigoureusement

bâtonné un Arabe d’une tribu quelconque, qui se trouvait là

par hasard. Ce dernier avait appelé ses compatriotes à l’aide,

le Rhatani en avait fait autant, et il en était résulté une

querelle, qui s’était terminée plutôt avec des mots que par les

armes. Plus tard je vis les Rhatani, armés de sabres et de piques,

revenir de joyeuse humeur. La volée de coups de bâtons avait été

sans doute justement appliquée, et chacun s’en alla tranquille

et satisfait ; mais les habitants d’Araouan s’amusèrent fort,

pendant plusieurs jours, de notre défense. Hadj Ali fit bonne mine

à mauvais jeu et rit comme les autres.

Il y a ici beaucoup de petites pierres, de la grosseur d’un œuf de

pigeon, fort estimées et qui sont, dit-on, un excellent antidote. Un

peu de cette pierre râpé dans une tasse de thé arrêterait toute

action vénéneuse. Ce sont des rognons de phosphate de chaux qu’on

trouve dans le corps d’un animal nommé _emhor_, probablement

une espèce d’antilope (peut-être aussi de zèbre, car on me

dit ensuite qu’il ressemblait à un cheval) ; ces rognons sont

recueillis avec soin et vendus ici à des prix élevés pour tous les

pays musulmans d’Afrique ; ils sont expédiés jusqu’en Turquie.

Cependant mon malaise s’accroissait constamment ; le djaoui, qui

soufflait chaque jour entre quatre et cinq heures du soir ; notre

séjour durant toute la journée dans un espace sans air et sans

lumière pour éviter la terrible plaie des mouches, de sorte que nous

passions en plein air quelques instants seulement de la matinée et du

soir ; l’ennui causé par l’affaire des Tazzerkant ; la chaleur

et la situation absolument malsaine d’Araouan, m’affaiblissaient

trop fortement ; j’avais souvent des accès de faiblesse, des

symptômes analogues à ceux d’un début de dysenterie et, de plus,

des maux de tête et un malaise général.

Le 22 juin, après la fin du démêlé avec les Tazzerkant, il arriva

enfin quelques hommes, qui consentaient à me conduire à Timbouctou

et qui vinrent examiner nos bagages. Ils se déclarèrent tout prêts

à me louer six chameaux pour aller à Timbouctou moyennant 15 mitkal,

environ 150 francs. J’y consentis, uniquement pour m’échapper

le plus vite possible de ce lieu de torture, et nous fixâmes le

25 juin comme jour de notre départ. En somme, ce prix pour un

voyage de six journées n’était pas trop élevé, eu égard à

la circonstance que l’on ne peut accomplir ce trajet en sûreté

sur ses propres chameaux. Si j’avais persisté à voyager avec mes

animaux, j’aurais eu à donner aux Berabich, qui garantissaient ma

sécurité, des présents d’une valeur supérieure à ces 15 mitkal.

Le 20 juin j’ai écrit une quantité de lettres, pour les confier

aux soins de mon excellent guide Mohammed. Ce dernier va les

emporter jusqu’à Tendouf, les enverra dès qu’il le pourra

à Tizgui, d’où une caravane du cheikh Ali les transportera

à Mogador. Toutes ces lettres sont arrivées ainsi heureusement

en Europe. Il est étonnant que les manuscrits circulent dans ces

pays avec une pareille sécurité : il est extrêmement rare qu’il

s’en perde ; ils parviennent presque tous à leurs destinataires,

mais souvent, il est vrai, au bout d’un temps considérable. Un

manuscrit est quelque chose de sacré pour un Mahométan, et, si

peu scrupuleux qu’il soit d’ordinaire sur les idées du tien et

du mien, il conserve et remet toujours les lettres avec soin. Mon

guide ne voulut pas quitter Araouan avant de s’être assuré que

j’étais arrivé à Timbouctou, de manière à remplir entièrement

sa mission. Avant mon départ je lui donnai encore quelques petites

choses, surtout du thé et du sucre, auxquels il attachait une

très grande importance. Ce fut lui qui, le premier, fit parvenir

en Europe la nouvelle de mon entrée dans Timbouctou. Je ne sais

s’il a regagné Tendouf seul ou avec une caravane ; je suppose

seulement qu’il a dû se joindre à des gens retournant à Taoudeni

et qu’il est parti ensuite de là, tout seul, pour rentrer dans

son pays. Il avait un bon chameau, je lui donnai deux outres, dont

je n’avais plus grand besoin, et il partit ainsi pourvu d’eau et

de vivres. J’aurais eu de la peine à trouver un meilleur guide que

lui, un homme qui sût mieux s’orienter et qui supportât davantage

les souffrances de la route, en dépit de son âge avancé, qui tout

d’abord nous avait un peu effrayés ; la proposition fut en effet

sérieusement faite d’engager un deuxième guide, pour le cas où

le vieux Mohammed succomberait à ses fatigues.

A Araouan je reçus, à ma grande joie, quelques exemplaires des

outils de pierre que l’on trouve à Taoudeni. Je reviendrai plus

tard sur l’importance de ces objets au sujet de certaines questions

concernant le Sahara. Pour l’instant, je ferai remarquer que les

Rhatani, en allant chercher du sel à Taoudeni, rapportent souvent

des objets de cette sorte à leurs femmes, qui s’en servent pour

des travaux domestiques, écraser du grain, etc. Ce sont des outils

d’environ quatre pouces de diamètre, en forme de marteau et de

couteau, d’un beau poli, fabriqués d’une pierre verte fort dure,

avec toutes les apparences d’un travail soigné. En tout cas cette

trouvaille est importante.

Autant que j’ai pu le savoir, Araouan n’a été visité qu’une

fois avant moi par un Européen : ce fut en 1860 l’officier de

spahis Alioun Sal[7]. Cet officier partit, accompagné tout d’abord

de l’enseigne de vaisseau Bourel, qui revint du reste bientôt sur

ses pas, du poste français de Podor, sur le Sénégal. Il franchit

avec beaucoup de peine le pays des tribus arabes des Douaïch et des

Brakna. Enfin il put se diriger vers l’est, et arriva au plateau

d’Asaba, en passant un peu au nord du pays de Tagant. Puis il

dépassa le plateau d’el-Hodh et arriva à la ville de Oualata,

au milieu du désert. D’après ses descriptions, elle doit être

beaucoup plus importante qu’Araouan, car elle aurait 1500 mètres

de long sur 600 de large ; ses maisons sont construites en argile

comme celles d’Araouan, ont quelques ornements, et leurs portes

sont peintes d’une couleur terreuse. Oualata doit être un centre

de commerce assez important ; encore aujourd’hui c’est le point

de départ d’un trafic considérable, aussi bien vers le Maroc

que vers le Soudan. Il s’y est développé une intéressante

industrie en cuir, et les jolies poches à tabac ainsi que les sacs

en cuir en usage à Timbouctou et au Soudan en proviennent pour la

plupart. Aucune culture n’est de même possible à Oualata, et la

ville reçoit des vivres de l’extérieur, aussi bien de Timbouctou

que du Sénégal.

Le plan d’Alioun Sal d’aller d’Araouan vers Timbouctou et

d’atteindre l’Algérie en partant de ce dernier point ne put

aboutir ; il alla seulement de Oualata à Araouan, en se joignant à

une grande caravane de la tribu des Tazzerkant. Il fit la remarque

intéressante qu’à une certaine distance dans les environs de

Oualata, se trouvaient de nombreuses ruines de localités jadis

habitées ; elles démontrent la grande importance qu’avait

autrefois cette ville ; aujourd’hui tout est inhabité et

inhabitable dans la région.

Alioun Sal ne demeura que peu de temps à Araouan, et il arriva,

en revenant vers le sud, à Bassikounnou, où il fut reconnu comme

étant au service des Français. Un des compagnons du célèbre Hadj

Omar le dépouilla et le fit prisonnier. Un ami arabe lui fournit un

chameau et un guide, et il réussit à s’échapper pour regagner

le Sénégal après beaucoup de difficultés. Il y mourut au bout

de peu de temps.

Je demandai au cheikh Amhamid si des Chrétiens et des Européens

avaient déjà passé dans son domaine ; il répondit que

non. D’après lui, pourtant, un voyageur était arrivé à

Araouan plusieurs années auparavant, et il avait été pris pour

un Français. Mais il parlait couramment l’arabe, s’était

rendu à la mosquée peu après son entrée dans la ville, bref

s’était comporté comme un Croyant sans reproche, de sorte qu’on

renonça aux soupçons conçus. L’officier français de spahis,

qui évidemment n’était autre que cet étranger, devait être,

à ce que je crois, Musulman ; il put donc aisément parvenir à

tromper les habitants. En tout cas, son passage nous a valu les

premiers renseignements exacts et les premières cartes dans les

directions d’Araouan et de Timbouctou, de même que sur toute la

partie sud-ouest du Sahara.

Depuis ce temps, aucun voyageur n’a parcouru ces contrées, à part

le Juif marocain Mardochai, d’Akka, qui a traversé plusieurs fois

Araouan dans ses voyages à Timbouctou et qui a même dû y rester

involontairement pendant longtemps, avant d’arriver dans cette

dernière ville.

Le soir du 25 juin, tout était enfin prêt pour le départ et nous

étions joyeux de pouvoir quitter ce bourg malsain et haïssable

d’Araouan. Mon malaise s’accroissait constamment et je me sentais

extrêmement faible et attaqué de violentes douleurs d’intestins.

Pour compagnon de voyage, nous avions un jeune cheikh, el-Bakay, dont

l’oncle, qui habite Timbouctou, est l’homme le plus considéré

de la ville, comme membre de la famille chérifienne, déjà connue

depuis Barth.

La population d’Araouan s’était montrée extrêmement amicale

et complaisante ; beaucoup de gens nous accompagnèrent pendant une

bonne partie de la première marche ; il n’est pas question ici

de fanatisme religieux, et nombre de nos amis de l’endroit vinrent

plus tard nous voir à Timbouctou.

Le soir, vers cinq heures, nous quittons Araouan, et nous marchons,

presque sans interruption, dans la direction générale du sud,

jusqu’au matin suivant à six heures. Au début nous sommes

encore dans la grande région d’areg ; mais, bientôt après, nous

atteignons une plaine de sable couverte d’alfa et de fourrage ;

l’endroit où nous dressons nos tentes est au début de la grande

forêt de mimosas nommée Azaouad, qui s’étend encore un peu au

sud de Timbouctou et paraît couvrir une large zone à travers le

Sahara méridional.

Le jour suivant, ou plus exactement la nuit suivante, notre

marche continue par un terrain sablonneux, extrêmement uniforme,

et nous faisons halte, le matin vers sept heures, à un endroit

très ombragé, qui porte le nom de Chaneïa. Il s’y trouve des

arbres que je n’ai pas encore vus, et en assez grand nombre :

ils portent de très grosses épines et des feuilles charnues. La

chaleur est encore assez forte, et pendant la plus grande partie du

jour le thermomètre demeure entre 36 et 40 degrés centigrades.

Un gros orage venant du sud-est passe au-dessus de nous en se

dirigeant vers l’ouest, sans éclater. A quelques milles à l’est

de notre route est la ville arabe de Bouchbia.

Nous avons encore à supporter un violent djaoui, très pénible comme

toujours ; par bonheur il n’arrive que quand nous sommes campés :

on en souffre toujours davantage lorsqu’on est surpris en route.

Le 27 juin, vers cinq heures du soir, nous continuons notre marche

et ne faisons halte qu’à huit heures du matin, en un point nommé

Hasséini. Je me sens de nouveau très mal.

Le terrain est toujours le même : plaine de sable couverte d’alfa

et d’autres végétaux. Des montagnes apparaissent au sud-est de

notre bivouac, mais elles sont fort éloignées. Les gens du pays

les désignent sous le nom de Tsentsouhoum, probablement d’origine

targuie, et qui doit signifier à peu près « mer de pierre ». Le

ciel est de nouveau très couvert, mais il ne tombe aucune pluie.

Plus tard, le terrain devient un peu ondulé et quelques tamaris

isolés apparaissent : des dunes aplaties constituent de nouveau la

surface du sol, à partir du point où nous sommes, mais elles sont

partout couvertes d’herbe et d’alfa.

Le jour suivant, même marche de six heures du soir à sept heures

du matin, avec une courte halte pendant la nuit. Le soir, vers dix

heures, de nombreux éclairs sillonnent l’horizon, du côté du

sud ; c’est une vue que nous n’avons pas eue depuis longtemps :

il tombe également un peu de pluie. Vers le matin, nous faisons

halte dans un endroit nommé Boukassar, où s’est développée

une végétation plus abondante. Des buissons de tamaris et des

mimosas, de nombreuses variétés d’herbes et de plantes, même de

petites fleurs écloses, et beaucoup d’oiseaux chanteurs animent le

paysage. Il est déjà fort joli ici et je me serais trouvé très

bien, si mon malaise n’avait augmenté et si je n’avais eu à

craindre une dysenterie. C’était la conséquence de mon long

séjour dans le plus effroyable de tous les endroits que j’aie

connus, Araouan. Nous approchons enfin de contrées plus clémentes

et nous sommes près de sortir du désert ; déjà le sol est plus

solide, il renferme moins de sable et plus d’argile, de sorte

qu’une flore plus variée peut y vivre.

Le 29 juin, longue marche de nuit de cinq heures du soir à

neuf heures du matin. Le terrain est très ondulé, et consiste

généralement en dunes plates, couvertes de végétaux ; nous

traversons un ravin profond et sans eau, creusé dans un sol déjà

tout à fait argileux, et nous arrivons à un endroit nommé Erridma,

où, à ce que me disent mes guides, cinquante Touareg ont été tués

par les Berabich il y a peu de temps. La végétation devient toujours

plus abondante, les buissons de tamaris et les mimosas apparaissent

en grande quantité, et la faune est plus variée également. Le

monde des insectes et des oiseaux est déjà très riche : en même

temps que les gazelles et les antilopes, nous apercevons pour la

première fois le zèbre. L’endroit où nous dressons nos tentes,

de grand matin, se nomme Kadji ; il y a aux environs une quantité de

puits : on me nomme le Bir Mobila, le Bir Tanouhant, le Bir Tsagouba,

le Bir Inalahi, le Bir Arousaï et le Bir Tsantelhaï.

De Kadji nous n’avons plus qu’un jour de marche à faire

pour gagner Timbouctou ; il est vrai que c’est un voyage un peu

fatigant de cinq heures du soir à dix heures du matin, mais nous

avons atteint notre but !

La grande forêt de mimosas de l’Azaouad est ici très fréquentée

par des animaux de toute espèce ; la végétation devient toujours

plus variée et plus fournie. On nomme Hachaouas un des endroits

que nous traversons. Le gibier est abondant et nous voyons, pour

la première fois sur notre passage, des traces certaines de lion :

elles sont même très récentes, ce qui inquiète fort ma troupe ;

ceux qui connaissent le pays déclarent que c’est une lionne avec

deux lionceaux, et qui a croisé notre chemin peu d’heures avant ;

plus tard nous apprîmes en effet qu’une lionne avait tué dans

le voisinage un jeune chameau. Le monde des oiseaux est aussi très

richement représenté ; on voit fréquemment le vautour et l’aigle,

ainsi qu’un étourneau bleu à éclat métallique, qui aime à

se poser sur le cou ou sur le dos des chameaux quand ils sont à la

pâture, et qui les débarrasse des insectes.

Sur le chemin entre Araouan et Timbouctou il nous est de nouveau

arrivé un accident, qui paraît incompréhensible. Sidi Mouhamed,

le déserteur marocain que nous avions pris à notre service à

Tizgui, a disparu une nuit pour ne jamais revenir ! Cette nuit-là

il était de service près des chameaux, c’est-à-dire qu’il

allait à pied pour les activer.

D’ordinaire, par ennui ou par bravade, il courait à une longue

distance en avant de la caravane, se couchait et attendait que nous

l’eussions dépassé, pour nous rejoindre de nouveau en courant. Je

l’avais vu plus d’une fois exécuter ce manège. Au matin on

appelle Mouhamed, mais il a disparu. Mes gens ont aussi remarqué

qu’il se couchait pendant la marche, et pensent qu’il s’est

endormi de fatigue sans s’apercevoir que nous le dépassions. Quand

il s’est réveillé, croient-ils, nous étions depuis longtemps

hors de vue. Nous nous consolons de sa disparition en supposant

qu’il reviendra bientôt, car, étant donnée la circulation

plus active au sud d’Araouan, il aura des chances sérieuses de

rencontrer des bergers. Mais il ne revint pas et n’entra jamais

dans Timbouctou ! Nous n’avons pu savoir ce qu’il était

devenu. La distance d’Araouan à cette ville est assez grande

pour qu’on puisse mourir d’épuisement dans l’intervalle ;

mais c’est pourtant peu vraisemblable. Mouhamed avait simplement

à suivre pendant le jour des traces de chameaux pour rencontrer

sûrement des hommes. Nous nous souvînmes qu’il n’était pas

fort aimé de la population d’Araouan ; peut-être avait-il été

dépêché sans autre forme de procès ? Mais il aurait fallu pour

cela qu’il retournât vers cette ville, au lieu d’aller sur

Timbouctou. Sa disparition demeura un problème pour nous. Plus

tard nous avons trouvé à Timbouctou des gens d’Araouan qui

se souvenaient fort bien de lui, mais qui nous assurèrent ne

l’avoir jamais revu. J’avais donc, en peu de temps, perdu deux

de mes serviteurs, d’une façon plus ou moins énigmatique, mais

probablement effrayante, la mort par la soif !

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 2 (de 2) · 第 7 / 29 段