_Fata Morgana_[5] que rarement et sur une très petite échelle. Ce
que l’on raconte de lacs, de villes, de châteaux, de navires, etc.,
suspendus dans les airs, ne repose que sur la fantaisie audacieuse des
narrateurs et sur les contes que les Arabes ne se lassent jamais de
répéter. J’ai souvent vu des acacias, qui s’élevaient de loin
en loin, isolés ou en groupes, paraissant suspendus dans les airs,
un peu au-dessus du sol ; et des régions rocheuses m’ont apparu de
loin comme une brillante nappe d’eau. Mais c’était tout : celui
qui, malgré la chaleur et la fatigue, sait garder constamment sa
lucidité, n’éprouvera jamais de pareilles illusions, ou ne croira
jamais les éprouver. On reconnaîtra volontiers que j’avais su
ménager la liberté de ma pensée, quand on saura qu’assez souvent,
lorsque mes travaux étaient terminés, je jouais aux échecs sous
ma tente embrasée avec mes deux compagnons Hadj Ali et Benitez.
Il paraît bien certain que des effets de mirage se produisent
dans les contrées sablonneuses, puisqu’il existe de nombreuses
observations à cet égard ; mais il ne faut pas tomber dans cette
habitude d’exagération orientale, qui finit par entraîner le
conteur à croire lui-même ce qu’il dit. De même, ces dangers
effroyables du désert, tels qu’on en parle d’ordinaire, ne sont
pas tant à redouter. Un voyage entrepris par des gens sérieux,
convenablement équipés, échouera rarement, surtout si l’on
évite de déployer trop de pompe, ou de provoquer une attaque en
montrant une nombreuse troupe armée.
L’époque de mon expédition n’était pas favorable à cause de
la chaleur ; par contre, j’avais cet avantage que les bandes de
coupeurs de route, qui s’embusquent surtout dans le voisinage des
puits, ne s’attendant à voir en ce moment aucune caravane dans
le désert, étaient demeurées dans leurs villages. Ces coupeurs
de route sont en général le seul danger à craindre ; et, pour
le détourner, il est nécessaire de se mettre en relation avec
un chef influent. J’ai eu le bonheur de faire en la personne du
cheikh Ali la connaissance d’un homme d’honneur, qui fit beaucoup
pour moi et avec un rare désintéressement ; il serait triste que,
parmi les cheikhs arabes ou berbères des pays au sud de l’Atlas,
on ne trouvât pas de gens de son espèce. Cela dépend d’ailleurs
beaucoup du voyageur lui-même : une attitude prétentieuse et
imposante a rarement valu de succès à ceux qui en usaient. La
compagnie de Hadj Ali m’a certainement été fort utile, quoique
nos relations fussent difficiles dans les derniers temps. Enfin je
considère la route du Maroc par Tendouf comme une des meilleures
pour aller à Timbouctou ; elle vaut mieux même que celle du Touat ;
durant tout le trajet on ne rencontre pas un seul Targui (singulier
de Touareg).
C’est une faune bien misérable que celle que l’on aperçoit
pendant ce voyage dans le Sahara, et celui qui aurait l’espoir
d’y chasser courrait risque d’être durement déçu. Les bœufs
sauvages, les gazelles et les antilopes se trouvent dans le voisinage
des régions d’areg, où le fourrage pousse, et nous vîmes souvent
de grandes hordes de ces animaux passer rapidement devant nous. J’ai
déjà expliqué comment le soi-disant roi du désert n’y apparaît
pas et n’y peut point apparaître ; son domaine ne commence qu’au
delà de la Meraïa, dans les grandes forêts d’acacias et de
mimosas d’el-Azaouad, où il existe déjà une végétation plus
riche et de l’eau plus abondante. J’ai mentionné la présence
de serpents, de chacals et de grands lézards, ainsi que celle
d’oiseaux chanteurs, qui vivent dans quelques régions d’areg,
et dont les notes gracieuses portent réellement à la gaieté. En
fait d’insectes, je vis souvent de grands scarabées coureurs,
des fourmis noires, ainsi qu’une admirable fourmi d’un blanc
étincelant et d’un éclat métallique, outre notre mouche commune
et une autre, de fortes dimensions. Parmi les animaux venimeux,
le scorpion n’est pas rare, et les Arabes le redoutent avec raison.
Au désert l’atmosphère est d’une pureté et d’une salubrité
extraordinaires ; on n’y connaît pas de maladies, à l’exception
des maux d’yeux, qu’il faut attribuer à la malpropreté
des habitants. Je recommande comme une cure particulièrement
salutaire contre certaines douleurs les bains de sable chaud dans
les dunes : c’est une véritable jouissance que de se rouler dans
le sable quartzeux fluide et pur, où ne se trouve pas un grain de
poussière. Le désert est beau, très beau, malgré la chaleur et les
dunes. La solitude immense a quelque chose de puissant, d’auguste,
qui la rend analogue à l’Océan infini. Un lever de soleil ou un
clair de lune au Sahara ont un charme qu’on ne saurait décrire ;
c’est un spectacle d’une beauté grandiose, qui produit des
impressions inoubliables. Celui qui est capable d’apprécier le
grand et le beau de la nature, et qui est doué d’un caractère
assez heureux pour ne pas être arraché, par la crainte d’un
danger possible, à la contemplation de toutes ces merveilles,
celui-là aura certainement plaisir à se souvenir du temps passé
au Sahara, et remerciera l’heureux destin qui lui aura permis de
jouir de ses beautés, avec un corps et un esprit sains.
CHAPITRE III
ARAOUAN ET VOYAGE A TIMBOUCTOU.
Position d’Araouan. — Puits. — Maisons. — Habitants. —
Zébus. — Berabich. — Chérif. — Major Laing. — Importance
d’Araouan. — Impôts. — Ouragans de sable, djaoui, samoum. —
Manque de végétation. — Maladies. — Vente des chameaux. —
Prétentions des Tazzerkant. — Émeute. — Malaise. — Envoi de
lettres. — Le guide Mohammed. — Outils de pierre. — Alioun
Sal à Araouan. — Mardochai. — Départ d’Araouan. —
El-Azaouad. — Bouchbia. — Chaneïa. — Hasseini. —
Boukassar. — Kadchi. — Traces de lions. — Disparition de Sidi
Mouhamed. — Premier aspect de Timbouctou.
Le chérif d’Araouan, Sidi Amhamid bel Harib, vieillard de
quatre-vingt-deux ans, qui jouissait dans cette ville de la plus
grande influence, à côté du cheikh de la tribu des Berabich,
nous fit désigner une maison comme logement ; les chameaux furent
remis aussitôt à la garde d’un homme du pays. Ils furent menés
assez loin pour trouver du fourrage.
La situation d’Araouan est absolument affreuse ; au milieu d’une
région de dunes d’étendue colossale, sont éparses un peu plus de
cent maisons, entourées de masses de sable où l’on ne pourrait
trouver un brin d’herbe. Partout où la vue s’étend, on ne
voit que des dunes d’un jaune mat ; le sable est dans l’air,
dans les maisons, dans les chambres. On ne pourrait comprendre
comment des hommes peuvent vivre ici, si l’on ne savait que dans un
bas-fond situé près de la ville se trouvent des puits extrêmement
abondants. Araouan est le point d’eau le plus riche de tout le
Sahara occidental ; on ne peut dire que c’est une oasis, car ce nom
rappelle d’ordinaire un endroit couvert de végétation, etc. ; ici,
au contraire, malgré l’abondance de l’eau, il n’y a pas un brin
d’herbe ; pas même des plantes à chameaux, si peu exigeantes,
et que l’on peut trouver dans toutes les régions d’areg. Le
bas-fond dont j’ai parlé contient des puits nombreux, en partie
très profonds, et qui renferment toujours de l’eau.
Il n’y a pas de rues à Araouan ; les grandes maisons carrées
sont placées irrégulièrement, partout où il y a un peu de
place entre les dunes ; on leur a donné la forme d’une sorte
de château fort, et les masses de sable s’étendent jusqu’au
pied de leurs murs. Elles sont construites en argile bleu clair,
riche en sable, que l’on retire en creusant les puits. Leur unique
rez-de-chaussée est entouré de quatre murs élevés ; les chambres,
très obscures, donnent sur une cour ouverte. Malgré la situation
si triste de l’endroit, les habitants ont le désir de donner une
sorte d’ornementation à des demeures aussi simples. On n’en
trouve pas une dont les murs ne soient ornés de pointes et de dents
d’argile desséchée. La porte domine généralement un peu la
muraille et est enduite d’une couleur sombre. Le sol est de terre
fortement battue et couverte de nattes en paille ; il n’y a aucune
espèce de luxe dans ces intérieurs.
La maison qui nous est assignée a plusieurs chambres, longues et
étroites, où un peu d’air et de lumière ne pénètre que par
la porte. L’air et le jour, que l’on voit entrer si volontiers
partout dans les appartements, sont ici évités avec soin. Tout est
hermétiquement fermé contre les ouragans qui règnent journellement
et font entrer le sable fin partout ; quant à la lumière, on ne la
laisse pas pénétrer volontiers dans les chambres, afin d’être un
peu à l’abri d’un fléau redoutable : la présence de milliards
de mouches importunes. La chaleur, les ouragans de sable, les mouches,
la mauvaise nourriture et la situation en somme malsaine d’Araouan
ont fait pour moi de ce séjour un véritable enfer, et j’étais
sérieusement malade quand je pus enfin en partir.
[Illustration : Maisons d’Araouan.]
Tous les articles d’alimentation que consomme Araouan sont
forcément tirés de Timbouctou, situé à environ 200 kilomètres
de distance. De misérables poulets, ainsi que quelques moutons
sans laine du Soudan, sont tout ce qui existe à Araouan en fait
d’animaux ; il n’y a pas la plus petite sorte de jardin, et
tout doit être apporté de Timbouctou. Le soir de mon arrivée,
le chérif eût désiré m’envoyer un festin, mais il n’avait
qu’un peu de riz et de viande de chèvre desséchée.
Araouan a été fondée, dit-on, il y a environ 190 ans, par le
grand-père du chérif actuel, Amhamid bel Harib, et, malgré sa
situation lamentable, a conquis une grande importance, à laquelle
sa richesse d’eau a contribué en premier lieu.
[Illustration : Maisons d’Araouan.]
Le chérif savait bien que j’étais Chrétien, mais, malgré tout,
sa réception fut fort amicale ; la population se montra également
prévenante et ne donna pas la moindre preuve d’animosité. Elle
se compose de gens de la grande tribu des Berabich et d’Arabes de
Timbouctou, qui ont des maisons dans les deux villes et arrivent
à Araouan à l’époque des caravanes, pour y conclure leurs
affaires. Il y a en outre d’anciens esclaves nègres, nommés
Rhatani, qui sont entièrement libres, et s’occupent d’abreuver
les nombreux chameaux qui passent à Araouan. En outre il arrive ici,
surtout au moment des caravanes, des gens de tous les pays, même du
Sénégal ; par suite on y trouve déjà une foule de produits du
Soudan : par exemple, les moutons sans laine dont j’ai parlé,
la noix de kola, la noix de terre (arachide), etc. Pendant mon
séjour un troupeau de bœufs y arriva également pour être conduit
au pâturage ; c’étaient des bœufs à bosses, des zébus, qui
sont très communs au Soudan. Leur vue nous causa une grande joie,
non seulement parce qu’elle nous promettait le plaisir de manger de
la viande fraîche, mais parce que c’était la nouvelle bienvenue
de l’approche tant désirée du Soudan.
Les Berabich habitent surtout aux environs de la ville, où ils
trouvent des pâturages pour leurs chameaux ; le cheikh seul reste
d’ordinaire à Araouan ; mais pendant mon séjour lui aussi était
près de ses troupeaux, c’est pourquoi je n’ai pu voir que son
fils, déjà grand. Les Berabich forment une quantité de tribus,
les Oulad Dris, les Saïd, les Gnaim Tourmos, les Arterat, etc. ;
à plusieurs milles à l’est d’Araouan, sont les villes de
Mabrouk et de Mamoum, également habitées par des Arabes.
Pendant mon séjour à Araouan, la plus grande partie des Berabich
se trouvait à Timbouctou ; par suite il était resté peu d’or
dans la ville, et il me fut difficile de vendre mes chameaux. Les
Berabich sont du reste constamment en lutte avec les Touareg leurs
voisins, presque toujours à cause de vols de bestiaux. On m’assura
d’ailleurs que le chemin de Timbouctou était libre.
On nous apporte la nouvelle, venant du Soudan, que l’un des fils
du célèbre Hadj Omar, Ahmadou, est mort à Ghedo.
Le 12 juin je passe la soirée chez le vieux chérif, qui m’a
demandé quelques médicaments ; mais il n’y en a pas contre
sa maladie, la faiblesse sénile. Les habitants d’Araouan se
tiennent tout le jour dans leurs chambres obscures, afin d’être
à l’abri des mouches ; le soir seulement, ils en sortent pour
s’établir dans les cours ou devant les maisons. Le chérif est
fort hospitalier et nous conte toute espèce d’histoires, surtout
au sujet de l’Anglais tué longtemps auparavant sur le chemin de
Timbouctou à Araouan (le major Laing). Sidi Amhamid fait remarquer
avec une insistance particulière que le _Raïs_ (major), comme on
nomme en général l’infortuné voyageur, n’a jamais pénétré
dans Araouan, que son assassinat est survenu à quelques journées
de la ville : par conséquent il ne peut en être rendu responsable
en aucune façon, pas plus que sa famille.
Pendant le séjour de Barth à Timbouctou, ce voyageur s’est
souvent entretenu du Raïs avec le chef de la famille chérifienne
el-Bakay. Barth réclama les papiers laissés par le major, mais il
apprit qu’aucun n’était parvenu à Timbouctou ; il crut pouvoir
en conclure que la partie la plus considérable et la plus importante
avait été renvoyée avant la mort de Laing, et était réellement
parvenue à Rhadamès en 1828. On ignore absolument ce qui a pu en
advenir. Laing n’aurait pu les remettre qu’à une caravane allant
de Timbouctou à Rhadamès. Il devait les avoir eus encore entre les
mains à Timbouctou, car l’ami de Barth lui assura que Laing y avait
terminé ses cartes de la partie nord du Sahara. A Araouan on me conta
les détails suivants sur le major Laing. Le Raïs arriva du Touat, à
travers le désert, à Oualata et en partit sans passer par Araouan,
pour Timbouctou. Il avait avec lui six chameaux ; on dit que Laing,
qui parlait fort bien l’arabe, s’entretenait volontiers, avec les
chourafa des pays traversés, de religion, de science, etc. ; aussi
il avait été voir les lettrés de Oualata et ceux de Timbouctou,
et était alors en voyage pour aller visiter le chérif d’Araouan,
le père de celui âgé de quatre-vingt-deux ans que j’ai connu,
Sidi Amhamid bel Harib. On prétend que, peu après le départ du
major de Oualata, un lettré connu y serait mort d’un médicament
à lui remis par cet Anglais ; le même fait se serait renouvelé
à Timbouctou, où mourut également un lettré qui avait été
soigné par lui. Ces nouvelles se répandirent naturellement très
vite, et, quand le bruit parvint à Araouan que l’intention du
Raïs étranger était de chercher à connaître la manière dont
on discutait dans cette ville, après avoir pu apprécier celle dont
on usait à Oualata et à Timbouctou, on prétend qu’on y redouta
également la mort de l’un des chourafa de l’endroit. Le chef
des Berabich chargea, sans en prévenir le chérif, quelques-uns de
ses gens de tuer le major avant qu’il eut atteint Araouan. On lui
jeta donc, par derrière, un lacet autour du cou, au moment où il
montait sur son chameau, et il fut étranglé.
Je ne puis décider de la dose de vérité contenue dans cette
histoire. A-t-elle été inventée pour justifier l’assassinat, ou
cette tragique aventure s’est-elle passée ainsi ? je n’en sais
rien ; mais je remarquai d’une façon évidente l’empressement
de Sidi Amhamid à décharger la mémoire de son père, ainsi que
lui-même de ce crime ; à cette époque il avait déjà près de
trente ans, aussi était-il parfaitement au courant de l’affaire.
[Illustration : TOME II, p. 96.
ARAOUAN, DANS LA RÉGION DES GRANDES DUNES.]
Quelques vieillards d’Araouan nous contèrent pourtant, en secret,
que cette histoire était véridique et que, dans les deux villes
nommées plus haut, des lettrés étaient morts peu après le séjour
de Laing ; mais ils ajoutèrent qu’une histoire de femme avait
été également en jeu dans le meurtre de ce voyageur.
Quoi qu’il en soit, ce malheureux, aussi énergique que bien
préparé à sa tâche, fut étranglé sur le chemin d’Araouan,
après un court séjour à Timbouctou. Mais ce qu’ajouta Sidi
Amhamid était nouveau pour moi : il me dit que l’on conservait
encore à Araouan tous ses effets, et qu’ils étaient même en
la possession du cheikh des Berabich ; malheureusement ce dernier
était absent pendant mon séjour, et son fils se déclara dans
l’impossibilité de me montrer ces objets.
D’après la déclaration du chérif Sidi Amhamid, ce sont les
suivants : de nombreuses fioles de médicaments, deux bouteilles
de vin, des vêtements et du linge, des manuscrits et 45 douros
d’Espagne en argent. Le peu d’importance de cette somme
s’explique par ce fait, que Laing était en voie de retourner dans
son pays, qu’il avait six chameaux, et qu’il aurait pu facilement
opérer son voyage par le désert sans avoir plus de ressources. Sidi
Amhamid attachait une valeur toute particulière à la présence de
l’argent, qui démontrait, d’après lui, qu’il ne s’agissait
pas là d’un vulgaire assassinat suivi de vol.
Voilà tout ce que je pus apprendre à Araouan sur le major Laing ;
le malheur voulut que le cheikh berabich fût absent, et que je ne
pusse même pas voir les effets de ce voyageur, conservés dans des
caisses fermées.
Malgré sa situation très défavorable, et presque intenable,
Araouan est un endroit très important du Sahara occidental ; ses
habitants sont aisés. Toutes les caravanes allant à Timbouctou,
qu’elles viennent de l’oued Noun ou de Tendouf, de l’oued Draa,
du Tafilalet ou de Rhadamès, doivent passer par Araouan. C’est, il
est vrai, un point d’eau fort important, où les chameaux peuvent se
remettre de la longue traversée du désert ; les caravanes doivent
y payer des droits de douane avant d’aller vers Timbouctou. Le
chérif d’Araouan en reçoit d’abord des présents de prix,
et en outre elles ont à payer au cheikh des Berabich, pour chaque
chameau chargé d’étoffes, sept mitkal d’or, et cinq mitkal pour
ceux qui portent d’autres articles (sucre, thé, etc.). A Araouan,
un mitkal d’or vaut à peu près de neuf à dix francs. Cet impôt
est fort élevé, on le voit ; aussi les caravanes chargent leurs
chameaux autant qu’il est possible et préfèrent voyager très
lentement. Le chérif de Tendouf a le privilège de ne payer que
la moitié de ces sommes. En échange, les Berabich garantissent
la sécurité des caravanes d’Araouan à Timbouctou : ce qui leur
cause fréquemment des conflits avec les Touareg.
Chaque année, plusieurs milliers de chameaux passent par Araouan ;
mais une très grande partie viennent des salines de Taoudeni ;
ces derniers ne payent, que je sache, aucun droit. Le point
d’eau d’Araouan est donc extraordinairement animé, ainsi
que les pâturages, situés à une grande distance de la ville. La
fourniture, l’entretien et la surveillance des chameaux qui viennent
se refaire ici après de longs voyages au désert sont les occupations
principales des Rhatani, Nègres libérés. La présence de tant de
chameaux est aussi la cause d’une des plaies les plus désagréables
de l’endroit : les mouches. On ne peut se faire une idée exacte
de la masse et de l’importunité de ces essaims d’insectes,
auxquels on ne peut échapper un peu qu’en se tenant tout le jour
dans les coins les plus sombres des chambres. Ajoutez à cela une
nourriture défectueuse, de l’eau tiède, et la situation malsaine
en général de toute la ville, une chaleur terrible, des ouragans
de sable aussi violents qu’étouffants, le manque absolu de toute
espèce de végétation : ces conditions réunies font d’Araouan
un des enfers de la terre.
Les ouragans de sable embrasé venant du sud sont ici très
fréquents ; on ne connaît pas pour eux le nom de _samoum_[6],
et on les nomme _djaoui_. Nous eûmes dans la nuit du 14 au 15 juin
l’un de ces plus terribles djaoui, dont je pressentais l’approche
plusieurs heures auparavant ; j’éprouvais un violent mal de tête,
une grande surexcitation nerveuse, et la plus petite circonstance
était à même de me mettre en grand émoi : j’étais mal à
mon aise en tous points. Dès dix heures du soir l’air était
extraordinairement ardent. Je tentai de dormir, mais j’eus des
cauchemars et des rêves pénibles ; vers une heure j’étais
réveillé par un ouragan formidable, qui lançait, de tous les
côtés, des masses de sable dans la maison. Bientôt tout y fut
couvert d’une épaisseur uniforme de sable gris ; rien n’en était
à l’abri. Des caisses bien fermées en montrèrent une couche quand
on les ouvrit : on avait beau s’envelopper soigneusement la tête,
le sable pénétrait dans les yeux, les oreilles, la bouche et le nez,
même dans les montres ! Pendant ce phénomène, qui dure à peine
une demi-heure, il tombe quelquefois aussi de larges gouttes de pluie.
Quand on se trouve dans une maison, à l’approche d’un de ces
djaoui, il est encore plus aisé de le supporter qu’en plein air ;
cette dernière circonstance s’est également présentée plusieurs
fois pour moi. Une heure avant le début de ce djaoui on voit au sud
d’épais nuages jaunes s’assembler lentement ; l’air devient
plus ardent, et l’on se sent inquiet ; même les chameaux sont
agités. Mais, quand l’ouragan se déchaîne, il est nécessaire de
faire coucher les animaux, le dos tourné contre le vent ; les hommes
se calfeutrent étroitement dans leurs vêtements, et couvrent leur
visage aussi complètement et aussi hermétiquement que possible,
le tout en vain : on n’a plus qu’à laisser passer la fureur de
la tourmente embrasée. En général, le véritable ouragan ne dure
pas plus de dix minutes dans le djaoui ordinaire que nous avions à
supporter à Araouan, presque tous les jours vers quatre heures.
Il est à peine nécessaire de dire que les récits sur le _samoum_,
ce vent de mort, qui engloutit, a-t-on raconté, des caravanes
entières, ne peuvent être véridiques. Un ouragan de ce genre peut
fort bien couvrir les animaux et les hommes d’une mince couche
de sable, mais rien de plus. Il ne me paraît même pas possible
que l’on puisse périr étouffé dans un ouragan de ce genre,
car le véritable phénomène ne dure que peu de temps : chacun
protège sa bouche, son nez, ses oreilles et ses yeux sous un voile,
par lequel pénètre certainement toujours un peu de sable, mais qui
peut être facilement écarté ensuite. Ces ouragans qui recouvrent
et anéantissent des centaines de chameaux font partie des fables
multiples écrites sur le désert. Il a dû certainement arriver
que des caravanes tout entières fussent anéanties ; mais leur
disparition a été la suite du manque d’eau. Le sable se glisse
dans les outres les mieux fermées et fait évaporer leur eau très
rapidement ; de même un puits peut être mis à sec ou comblé, de
sorte qu’il n’est pas possible à la caravane de s’y pourvoir ;
elle peut également s’égarer : toutes ces raisons sont à même
de causer la perte d’un grand nombre d’hommes ou d’animaux, mais
un seul ouragan n’est certainement pas de nature à l’entraîner.
Il est évident que le samoum et le djaoui sont une des plaies les
plus terribles du désert et qu’ils ont pu causer beaucoup de mal ;
mais, avant de raconter des histoires semblables à la disparition de
grandes caravanes sous le samoum, il faudrait tenir compte des effets
physiques entraînés par un ouragan de ce genre ; un coup de vent
n’est pas capable d’entasser tout à coup dans un endroit une
couche de sable haute de plusieurs mètres, d’où les nombreuses
personnes enterrées ne puissent s’échapper ; cela me paraît une
impossibilité. Il est pourtant difficile de déraciner des opinions
aussi fortement assises, et les contes de caravanes englouties
dans les sables se reproduiront sans doute aussi longtemps que ceux
concernant les poches à eau des chameaux et le lion du désert.
Le 15 juin, dans l’après-midi, nous avons un véritable orage,
avec ouragan, tonnerre, éclairs et pluie ; cette dernière n’est
pas très forte, il est vrai. L’orage venait du sud, c’est-à-dire
de Timbouctou, qui est déjà dans la zone des pluies tropicales.
Les vents ardents du sud, si fréquents à Araouan, sont les auteurs,
à mon avis du moins, du manque absolu de végétaux dans les
environs immédiats de la ville. Tandis que, partout ailleurs dans le
désert où un peu d’eau apparaît, la végétation se développe
également, et que les autres régions de dunes sont d’ordinaire
riches en fourrages, ici il n’y a pas un brin d’herbe ; je ne
puis attribuer ce fait qu’à ce djaoui étouffant qui couvre tout
de sable.