Le lendemain nous faisons encore une longue marche de nuit, de

cinq heures du soir à six heures du matin ; la chaleur a beaucoup

augmenté depuis quelques jours : vers midi nous avons toujours de

40 à 42 degrés à l’ombre ; la plus grande partie du terrain

traversé est une région d’areg, et les vents d’ouest, si

rafraîchissants ailleurs, ont cessé ou n’ont pas d’effet dans

ces ravins étroits, entre des montagnes de sable : par suite, la

consommation d’eau est très importante, et Hadj Hassan doit user

de toute son énergie pour maintenir l’ordre dans la distribution

de ce liquide. Nous avons incliné un peu plus vers l’est, car

nous ne sommes pas loin de Taoudeni, que nous voulons contourner.

Au début nous avons encore à parcourir les dunes d’Okar, et

nous arrivons ensuite à la plaine d’el-Saffi, qui consiste en

calcaire bleu foncé, apparaissant partout au jour. Je puis maintenant

m’expliquer la présence des fossiles des jours précédents ; les

couches paléozoïques réapparaissent en effet à une altitude de

233 mètres. Le calcaire couvre le sol sous forme de larges plaques,

qui semblent horizontales ; le fourrage est en abondance.

Le 28 mai, de six heures du soir à sept heures du matin, nous

marchons vers le sud-est. Nous dépassons d’abord une petite zone

d’areg, pour arriver ensuite dans la grande plaine d’el-Mouksi,

couverte de nombreux cailloux roulés.

Le jour suivant, nous partons à cinq heures du soir pour atteindre,

le lendemain matin, un des points les plus riches en eau du désert,

l’oued Teli, un peu au sud-est de Taoudeni, que nous avons

contourné par une large courbe. Le plus souvent, le terrain a été

très pierreux, fort accidenté, difficile surtout pendant la nuit.

L’oued Teli est un lit de rivière, de largeur moyenne, pourvu

de berges escarpées encore fort nettes, et formées d’un tuf

calcaire très poreux, faiblement coloré en rouge et disposé en

longues et étroites terrasses. On y a creusé plus de cent puits,

qui ont toujours de l’eau. L’antique ville de Taoudeni, qui est

dans le voisinage, vient en chercher là, car celle de la ville est

trop salée ; c’est ainsi qu’ont été creusés ce grand nombre

de puits.

Nous en trouvons un qui a en abondance de très bonne eau douce ; il

doit avoir beaucoup plu ici ces derniers temps. Nous y abreuvons les

chameaux, remplissons toutes les outres avec cette eau excellente et

quittons dès neuf heures cet endroit, de crainte d’être aperçus

par des gens de la ville. Nous marchons encore deux heures vers le

sud et dressons nos tentes.

La contrée de Taoudeni compte parmi les plus intéressantes du

Sahara occidental. C’est d’abord à cause de la présence de cette

rivière si riche en eau et qui doit rouler, sous une couche de sable,

une masse liquide assez considérable pour qu’un grand nombre de

puits en soient toujours suffisamment pourvus. Jamais auparavant je

n’avais vu de formations de tuf calcaire aussi développées que

celles que j’ai trouvées en cet endroit et qui constituent des

terrasses assez puissantes sur les deux rives de la rivière.

Quand on a franchi, au delà de son lit, une petite plaine couverte

de cailloux roulés, de grès surtout, on rencontre de nouveau

des roches blanches de marne et de calcaire, comme j’en avais vu

plusieurs fois et dont les formes d’érosion sont particulières. On

croit voir de loin des châteaux forts, des murailles et des tours,

tant cette formation très récente est découpée en sections

bizarrement rectilignes.

A l’ouest de notre bivouac apparaissent des hauteurs de grès

rouge, qui ont envoyé jusqu’ici de nombreux cailloux roulés ;

il est permis de supposer que le dépôt de sel gemme de Taoudeni

appartient à cette formation.

Le commerce de sel de Taoudeni est fort ancien, et cette ville a une

grande importance pour le Sahara occidental. On a façonné de toute

antiquité le sel en plaques d’environ 1 mètre de long et du poids

de 27 kilogrammes ; quatre de ces plaques forment la charge d’un

chameau. Le sel est porté par de nombreuses caravanes, qui marchent

en toute saison, jusqu’à Araouan et ensuite à Timbouctou. Cette

dernière ville pourvoit tout le Sahara occidental, très pauvre

en sel, de cette importante denrée alimentaire, dont la valeur

s’élève à mesure qu’on avance vers le sud.

J’ai beaucoup regretté de ne pouvoir visiter Taoudeni ; mais

tout mon voyage était en jeu, et il me fallut céder aux instances

de mon guide en tournant la ville. La population, composée de

Négro-Arabes qui exploitent le sel, est absolument livrée à

elle-même et n’obéit à aucune autorité : seuls les maîtres

des esclaves nègres isolés, qui vont et viennent dans cette triste

contrée, y ont quelque influence. Les Touareg ne paraissent exercer

aucun droit sur cette saline ; les Arabes de la tribu des Berabich,

qui vivent à Araouan et aux environs, ainsi que les négociants de

Timbouctou, semblent en être les propriétaires.

Pour l’alimentation la ville dépend entièrement du dehors ;

on n’y cultive absolument rien, et l’eau doit être tirée du

lit de l’oued Teli, à quelques heures de là. Le transport des

denrées alimentaires ne semble pas toujours avoir lieu avec beaucoup

de régularité, de sorte que la population souffre assez souvent

de la faim. On dit que, dès qu’une petite caravane vient dans

le voisinage de Taoudeni, elle doit y laisser au moins un chameau,

qui y est abattu. On prétend aussi que des caravanes ont été

pillées complètement dans le voisinage de cette ville.

Je regrettai surtout de ne pas avoir été à Taoudeni à cause

de la saline, que j’aurais vue volontiers ; je suis disposé à

croire qu’il ne s’agit pas là d’une _sebkha_, comme il s’en

présente souvent dans le désert, ou d’un étang salé dans lequel

le sel s’est déposé, mais d’une formation renfermant réellement

du sel gemme. Je vis à diverses reprises, dans les plaques de ce sel,

des traces d’argile salifère, même avec des coquilles brisées ;

mais il était difficile d’en déduire exactement l’âge de

cette formation ; je suis pourtant disposé à l’attribuer à une

époque récente.

La terrasse de tuf de l’oued Teli dans laquelle les puits

sont creusés est garnie en beaucoup d’endroits de grottes

artificielles, où les habitants viennent souvent se réfugier

pour peu de temps, quand il fait trop chaud à Taoudeni ; ils ont

alors l’eau tout près d’eux, et elle n’est un peu salée

qu’exceptionnellement. Après la pluie surtout, tous les puits

renferment de l’eau douce.

Par bonheur, nous ne trouvâmes aucun de ces troglodytes, et nous

pûmes puiser de l’eau sans être inquiétés. Mohammed, le guide,

examine encore ce jour-là avec soin sur le sol des traces de chameaux

étrangers ; il y en a naturellement dans une contrée si riche

en eau, mais elles paraissent être toutes de date ancienne. Les

caravanes se rendent ici des points les plus divers du nord de

l’Afrique, pour s’y pourvoir d’eau jusqu’à Araouan.

Taoudeni est également intéressante en ce qu’un peu à l’ouest

de la ville se trouvent d’antiques restes de murailles, des objets

d’ornement et des outils, qui attestent une civilisation autre

que celle de nos jours. Les maisons ont dû être bâties en bois

et en argile salifère, mais on ne possède aucune tradition sur

leurs anciens habitants.

Peut-être les trouvailles faites dans les environs, et qui doivent

remonter à l’âge de pierre, ne sont-elles même pas en relation

avec ces ruines : ce sont des couteaux d’un beau travail et d’un

poli parfait, ou des instruments contondants, faits d’une pierre

verte très dure qui gît probablement non loin de Taoudeni. Les

ouvriers de la saline en trouvent assez souvent et les donnent aux

gens qui vont à Timbouctou ou en viennent, car les femmes de cette

dernière ville et d’Araouan les emploient pour écraser les grains.

[Illustration : Instruments de pierre trouvés à Taoudeni.]

Un peu au sud de Taoudeni est également un point important,

en ce sens qu’il est à l’altitude minima observée pendant

tout mon itinéraire au Sahara, altitude encore supérieure à

148 mètres environ, de sorte qu’il ne peut plus être question

d’une dépression absolue au-dessous du niveau de la mer dans le

Sahara occidental. Je ne pus réunir aucune donnée sur le nombre

des habitants ni sur l’importance de la ville[4] ; mon guide ne

savait rien là-dessus. Au contraire, quand je vins à parler de

ruines antiques, il me conta, sans y être engagé, que souvent,

dans ses pérégrinations au milieu du désert, il avait trouvé

des choses extraordinaires loin des routes fréquentées : des os

d’animaux domestiques, des débris de charbon de bois, et souvent

aussi des bijoux de femmes, dans des endroits où personne ne pouvait

séjourner et où pourtant on avait habité jadis. Encore une fois

je regrette de n’avoir pu demeurer quelques jours à Taoudeni,

d’autant plus qu’un Européen n’y retournera sans doute pas

de longtemps.

Le soir du 29 mai nous quittâmes la région des puits de l’oued

Teli, pour marcher directement au sud vers la ville d’Araouan :

nous avions passé dans nos tentes une journée très chaude ; à

deux heures de l’après-midi le thermomètre monta à 47 degrés à

l’ombre : ce que nous n’avions pas encore atteint. Nous levâmes

nos tentes dès huit heures du soir, et fîmes halte à trois heures

du matin dans un endroit riche en fourrage.

Au début de cette marche nous avions eu encore à traverser un peu

de terrain pierreux et les curieuses formes d’érosions dont j’ai

souvent parlé et qui appartiennent à un calcaire néo-tertiaire

(?). Puis vint une zone abondamment garnie de végétaux, après

laquelle le sol prit une coloration rouge, provenant d’un sable

ou d’un tuf extrêmement fin et poussiéreux.

Une petite place d’areg, garnie de beaucoup de fourrage,

nous fournit l’occasion, fort désirée de tous, de nous

arrêter. Pendant les deux jours qui se sont écoulés depuis que

j’ai fait remplir les outres, beaucoup d’eau s’est déjà

évaporée, et, si nous n’en trouvons pas dans le puits Ounan

placé devant nous, notre position deviendra extrêmement difficile.

Le 31 mai, à cinq heures du soir nous quittons le bivouac pour

marcher droit vers le sud, jusqu’au matin suivant à cinq heures,

sans nous arrêter. Le pays est complètement plat, couvert

généralement d’une mince couche de sable, et dépourvu pour

ainsi dire de végétation. Ce n’est que de grand matin que nous

rencontrons de nouveau une région d’areg, nommé Areg el-Chiban,

ainsi qu’une rivière desséchée, l’oued el-Djouf, avec beaucoup

de fourrage. La vallée de cette rivière est à une altitude de

200 mètres ; le terrain s’est donc élevé de nouveau, et la

dépression de Taoudeni ne paraît pas avoir une grande étendue. Sur

les cartes on indique ordinairement comme dépression profonde une

très vaste partie du Sahara occidental appelée el-Djouf. Cette

dépression existe certainement, quoique la partie la plus basse de

notre itinéraire ait encore 150 mètres d’altitude ; peut être

ce bas-fond est-il plus accentué vers l’ouest, mais je ne crois

pas que l’altitude y descende au delà de 100 mètres. Je n’ai

pas observé qu’on donnât le nom d’el-Djouf à une grande partie

du pays, et je ne connais que l’oued el-Djouf au sud de Taoudeni,

sous le 21e degré de latitude nord.

Aujourd’hui encore il a fait très chaud, nous sommes évidemment

arrivés dans la partie la plus étouffante du Sahara. Les vents

ardents du sud soufflent déjà jusqu’ici, et ceux de l’ouest

et du nord-ouest cessent de rafraîchir l’atmosphère.

Pendant notre marche de la nuit il nous est arrivé un malheur,

qui a causé à tous autant d’émoi que d’étonnement. Hadj

Hassan, le serviteur tunisien engagé à Tendouf et qui se faisait

remarquer autant par ses allures un peu violentes que par son adresse

et sa force, a disparu pendant la nuit. Il était près de trois

heures quand, une soif violente me faisant demander de l’eau,

j’appelai Hassan. Celui-ci montait le dernier des neuf chameaux ;

Sidi Mouhamed, que nous avions pris à Tizgui, allait à pied et

poussait les animaux, tandis que les autres serviteurs étaient

assis à moitié endormis sur leurs chameaux : c’est alors que

fut constatée l’absence de Hadj Hassan. Par bonheur, nous nous

trouvions dans une région d’areg, pourvue de fourrage, et nous

pûmes y stationner en attendant l’homme disparu. Mais ce fut

en vain. Nous tirâmes des coups de fusil et allumâmes des feux ;

nous fîmes tout ce qui était possible en pareille circonstance :

Hadj Hassan ne reparut pas. Sidi Mouhamed prétendit l’avoir vu

une demi-heure auparavant sur son chameau ; Hassan en était alors

descendu, dit-il, pour chercher son bâton, qu’il avait laissé

tomber. Sidi Mouhamed ne s’en était pas inquiété davantage et

avait continué avec les animaux.

Nous restons ici tout le reste de la nuit et le jour suivant

jusqu’à quatre heures de l’après-midi, dans l’espoir que Hadj

Hassan reviendra : mais tout est inutile. A notre grande inquiétude,

le guide va fort avant dans la région des dunes pour l’y essayer de

retrouver, mais cette dernière recherche est vaine : notre compagnon

a disparu.

L’avis général fut que Hassan, afin de chercher son bâton, avait

parcouru une assez grande distance en revenant sur ses pas ; dans

la nuit il n’avait plus retrouvé les traces des chameaux, ou en

avait vu d’autres qui l’avaient trompé. Toutes ces explications

me semblaient insuffisantes. Hadj Hassan connaissait fort bien les

voyages au désert, et il n’aurait pas commis l’imprudence de

s’écarter de la caravane la nuit. D’un autre côté, c’était

un Musulman fanatique ; il avait peut-être subitement regretté

d’avoir aidé un Infidèle — car il m’avait reconnu pour tel

dès le premier moment — à atteindre Timbouctou, si difficile

à aborder. D’après cela, je croyais qu’il était peut-être

retourné à Taoudeni. Mais tous furent d’accord pour affirmer que

dans ce cas il se perdrait et mourrait de soif, quoique la ville ne

fût qu’à une étape de distance. Il avait du reste laissé avec

nous son bagage, si peu important qu’il fût ; cette circonstance

rendait certainement un départ volontaire peu probable.

Malgré moi, je ne pouvais renoncer à une autre pensée, qui me

sembla du reste très invraisemblable après mûre réflexion et

que mon interprète déclara également non fondée. Sidi Mouhamed,

dont j’ai parlé, et Hadj Hassan étaient ennemis mortels. Le

premier n’aurait-il pas poignardé l’autre pendant une nuit assez

obscure ? La tête de la caravane ne voyait pas ce qui se passait en

queue, et un coup assuré, donné par derrière, aurait pu étendre

ce malheureux à terre sans un cri. J’étais peut-être injuste

envers Mouhamed, mais je ne pus me défaire de cette idée. Il

fallut nous habituer à la pensée que Hadj Hassan avait disparu,

et l’opinion générale fut qu’il s’était perdu et avait

péri. La localité la plus proche qu’il pût atteindre était

Taoudeni. Nous demeurâmes dans la suite longtemps à Araouan et à

Timbouctou, et, pendant ce séjour, des caravanes de sel arrivèrent

à diverses reprises ; mais toutes les informations que nous prîmes

sur notre compagnon restèrent sans résultat, et sa mort dans le

désert paraît certaine.

La perte de Hadj Hassan, abstraction faite de sa fin terrible,

me fut très pénible, car il savait se rendre utile, et j’avais

en lui un homme de plus avec lequel je pouvais causer, malgré ma

connaissance imparfaite de la langue arabe ; je devais craindre,

au cas où nous atteindrions Timbouctou, une rupture peut-être

inévitable avec Hadj Ali.

Nous quittâmes donc fort tristement, le 1er juin, notre bivouac de

l’oued el-Djouf, pour continuer vers le sud ; nous ne pouvions

séjourner plus longtemps, car la provision d’eau diminuait

toujours, et nous ignorions si le Bir Ounan ne serait pas à sec.

Au début nous eûmes encore à traverser quelques régions d’areg ;

puis vint une grande plaine de sable, riche en fourrage. Mais ce

n’était plus le beau sable quartzeux doré que nous avions vu

jusque-là : il était fin et rouge, provenant évidemment de la

désagrégation des roches de grès situées près de Taoudeni. On

me nomma ce pays hamada el-Touman. La nuit, à trois heures, nous

nous arrêtons ; nous avons perdu beaucoup d’eau par suite de

l’évaporation, et, si nous n’atteignons pas le matin suivant le

Bir Ounan, ou s’il est vide, nous sommes tous perdus ! C’est avec

cette pensée que nous passons le reste de la nuit et le jour entier.

A cinq heures nous partons, pour marcher toute la nuit et arriver vers

six heures au puits d’Ounan. C’est une petite ouverture invisible,

creusée dans le sol, que l’on pourrait aisément dépasser et

qu’il nous faut d’abord nettoyer ; mais elle renfermait de

l’eau, sinon beaucoup. Nous pûmes faire abreuver nos chameaux,

remplir les outres et nous laver. Si une caravane était arrivée

le même jour, elle n’en aurait plus trouvé assez.

La région parcourue, la hamada el-Touman, était encore, au début,

couverte de sable rouge ; plus tard elle devint pierreuse, et en

même temps le fourrage diminua. Au Bir Ounan apparaissaient quelques

collines de sable, de sorte que nous y trouvâmes aussi des herbes

pour les chameaux.

La chaleur redevenait très forte, et le séjour dans les tentes

par 40 degrés centigrades à l’ombre était désagréable. Nous

demeurâmes donc un jour de plus, et ne partîmes que le 3 juin,

vers six heures du soir. Ounan étant le dernier point d’eau avant

Araouan, il fallut prendre des précautions en conséquence.

Le guide Mohammed me parle encore de trouvailles d’objets

antiques. Ainsi à Trarsa il y aurait des murs anciens en terre et

en sel gemme ; on y trouverait des bijoux et des objets fabriqués,

des anneaux d’or, etc. Même, par places, on rencontrerait dans

ces contrées des défenses d’éléphant. Il est vrai qu’elles

pourraient provenir non d’animaux ayant vécu dans ces endroits,

mais de caravanes disparues.

Le 3 juin, vers six heures du soir, nous quittons le puits,

très heureux d’avoir pu nous y approvisionner d’eau. Nous

traversons d’abord une plaine sans végétation, puis vient

l’areg el-Nfech, zone étroite de dunes. Ensuite nous coupons une

plaine étendue, couverte de gros blocs de pierre, qui a de nouveau

atteint l’altitude de 266 mètres ; ce sont presque exclusivement

des fragments de quartz blanc et gris qui gisent là en masses

énormes. Le matin, vers sept heures, trouvant un peu de fourrage

à chameaux, nous dressons nos tentes en cet endroit. La chaleur

est redevenue très forte et s’élève presque toute la journée

à 40 degrés à l’ombre.

Aujourd’hui nous rencontrons un homme isolé, le premier depuis

notre départ de Tendouf, c’est-à-dire depuis vingt-six jours ;

il fait partie d’une troupe de gens qui font paître des chameaux

dans le voisinage d’Ounan. Mon guide Mohammed est très mécontent

de cette rencontre ; nous n’avons plus, il est vrai, que quelques

marches pour arriver à Araouan, mais il ne nous croit pas en sûreté

contre une attaque, et ne sera entièrement rassuré que quand il

aura accompli sa mission et m’aura remis au chérif de la ville.

Vers le soir nous partons, pour voyager, avec une halte de deux

heures, jusqu’à sept heures du matin. Nous traversons d’abord

une petite région d’areg, nommée As-Edrim ; puis nous arrivons

dans une grande plaine couverte de blocs de pierres, et où il

n’y a pas un brin d’herbe ; cette contrée, absolument stérile,

sans aucune végétation, est nommée el-Djmia. Au bivouac nous ne

trouvons même pas de fourrage, de sorte que nos chameaux jeûnent. La

chaleur est encore très forte, et je me sens extraordinairement

las de nos longues marches de nuit. Passer douze à quatorze heures

sur un chameau, sans pouvoir dormir le jour, à cause de la chaleur,

finit par vraiment fatiguer ; aussi je désire ardemment atteindre

la ville la plus proche, Araouan. Si, le jour, il est à peine

possible de se tenir sous la tente embrasée, il l’est encore

moins de rester en plein air, où nulle part il n’y a d’autre

ombre que celle projetée par nos chameaux affamés.

Le 5 juin, vers cinq heures du soir, nous reprenons notre marche

jusqu’à huit heures du matin, avec de courtes haltes successives,

car nous ne pouvons plus compter sur l’endurance des animaux. Nous

traversons une région d’areg haute et étendue ; entre deux

puissantes lignes de dunes court un chemin étroit, qui porte le

nom de Bab el-Oua, et qui nous mène dans une plaine sablonneuse,

couverte d’alfa (aswet). C’est le commencement de la grande

plaine d’el-Meraïa (le Miroir), nommée sans doute ainsi à

cause de la couleur blanc argenté que l’alfa prend sous le

souffle du vent. Nous passons la nuit auprès de quelques petites

dunes où se trouve un peu de fourrage. L’alfa ne peut en tenir

lieu. L’altitude de la Meraïa est ici de 245 mètres, cependant

le terrain s’incline faiblement vers le sud.

Le 6 juin, marche de cinq heures du soir à huit heures du matin,

par la plaine d’alfa, avec une halte d’une heure. Nous dressons

nos tentes dans un lit de rivière desséchée, l’oued Hadjar,

dont le fond a une altitude de 212 mètres. La chaleur monte de

nouveau à 42 degrés dans l’après-midi ; par bonheur il souffle

un peu de vent, mais, à la longue, cette température est pourtant

fatigante. Le jour suivant est aussi monotone et aussi chaud ;

nous marchons de six heures du soir à sept heures du matin sans

nous arrêter. Autour de nous, rien que la plaine d’alfa, sans

une montagne, une dune, un arbre, une pierre ou quoi que ce soit

qui rompe l’uniformité. L’altitude est encore ici de 200

mètres. La nuit du 8 au 9 se passe de même ; nous marchons de

cinq heures du soir à neuf heures du matin, avec peut-être deux

heures de halte en tout. Nous nous approchons toujours de plus

en plus d’Araouan par ces marches forcées : aujourd’hui la

limite de la monotone Meraïa est atteinte, et nous sommes au début

de la colossale région de dunes au milieu de laquelle se trouve

Araouan. Les animaux y retrouvent de nouveau des végétaux qui leur

vont mieux que l’alfa, et nous sommes tous joyeusement émus en

pensant que nous aurons bientôt derrière nous la partie la plus

difficile de notre voyage à travers le désert, et qui nous avait

paru si dangereuse de Tendouf. Nous pouvions voir, dans les traits

desséchés de mon guide Mohammed, la joie et la satisfaction qu’il

éprouvait à la pensée d’avoir pu conduire sans danger, à travers

le Sahara, un Infidèle (car au fond il était convaincu que j’en

étais un). Nous passâmes la nuit du 9 au 10 juin sous nos tentes,

et décidâmes de n’aller que le matin suivant dans la ville,

éloignée de quelques heures seulement, pendant lesquelles nous

eûmes constamment à marcher entre de puissantes masses de dunes.

Le soir déjà, notre provision d’eau étant épuisée, il me

fallut, auprès de la ville, faire acheter une outre pleine à un

pasteur de chameaux.

Mohammed, le guide, part en avant et porte au chérif du lieu,

le personnage le plus considérable d’Araouan, les lettres de

recommandation du cheikh Ali ; il revient bientôt et nous pénétrons

dans la ville, entièrement ouverte et composée uniquement, en

réalité, de cent à cent cinquante maisons, dispersées entre les

dunes. On nous y a déjà préparé un logis.

En somme, je dois considérer comme heureux mon voyage de

trente journées depuis Tendouf jusqu’à Araouan ; eu égard

aux circonstances, il n’a pas été trop pénible. Jusqu’à

Taoudeni la température était supportable ; plus tard, il est

vrai, elle s’éleva, et les marches de nuit, si épuisantes,

commencèrent. A part la disparition de Hadj Hassan, aucun autre

malheur ne nous est arrivé : personne n’a été sérieusement

malade ; nous n’avons pas été attaqués par des coupeurs de

route ; les vivres ont toujours été abondants, et nous n’avons

pas précisément souffert du manque d’eau, quoiqu’il eût fallu

être très prudents en ce qui concerne la consommation de ce liquide,

dont la qualité et la fraîcheur laissaient fort à désirer.

Mohammed, notre guide, s’était parfaitement comporté et avait

montré une connaissance du terrain tout à fait extraordinaire. Mes

gens avaient prouvé leur bonne volonté, après avoir reconnu

qu’une marche rapide en avant était le seul moyen d’abréger

leurs fatigues. Hadj Ali et Benitez s’étaient réconciliés vers

les derniers temps. Nous étions donc tous heureux quand nous pûmes

apercevoir la première maison d’Araouan.

Nos chameaux se sont conservés tous les neuf ; aucun n’est resté

en route, quoique plusieurs soient blessés et qu’ils aient surtout

beaucoup maigri. Je puis dire qu’en général l’équipement et

toute l’organisation de ma caravane se sont montrés appropriés

aux circonstances.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 2 (de 2) · 第 5 / 29 段