En 1823 Ehrenberg, qui visita également cette montagne, a, comme il

me semble, donné une explication si complète de ce phénomène,

qu’on ne comprend réellement pas pourquoi on ne s’en contente

point, et pour quelle raison on veut toujours y chercher l’effet

du vent. Les faits cités à ce propos, ceux des colonnes de Memnon

en Égypte, ou des roches granitiques sonores trouvées par A. de

Humboldt dans le Sud-Américain, ne me paraissent pas bien choisis,

car ni la marche de ces phénomènes ni leur explication n’ont

rien de commun avec le sable sonore du désert.

Ehrenberg gravit également le mont des Cloches et à chaque pas

entendit le son, qui s’élevait de la masse en mouvement, augmenter

d’intensité à mesure que cette masse s’accroissait elle-même ;

il devint enfin aussi fort que celui d’un coup de canon éloigné.

Ehrenberg attribue l’importance du résultat final à la réunion

de petits effets, par analogie avec ce qui se passe pour les

avalanches. « La surface de sable, haute d’environ 150 pieds et

aussi large à sa base, s’élève sous un angle de 50 degrés et

repose par conséquent plus sur elle-même que sur le rocher, qui ne

lui prête qu’un faible appui. Le sable est grossier et formé de

petits grains de quartz très pur, d’égale dimension, et d’un

diamètre d’environ 1/6 à 1/2 ligne. La grande chaleur du jour le

dessèche jusqu’à une certaine profondeur (tandis que l’humidité

de la rosée le pénètre toutes les nuits), et le rend aussi sec

que sonore. Si un espace vide est pratiqué dans ce sable par un pied

humain qui s’y enfonce profondément, la couche placée au-dessus de

ce creux perd son point d’appui et commence à se mettre lentement

en mouvement sur toute sa longueur. L’écoulement continuel, et

les pas répétés, finissent par faire mouvoir une grande partie de

la couche de sable sur la pente de la montagne ; le frottement des

grains en mouvement sur ceux restant en repos au-dessous produit une

vibration qui, multipliée, devient un murmure et enfin un grondement,

d’autant plus surprenant qu’on ne remarque pas aisément le

glissement général des couches superficielles. Quand on cesse de

les agiter, elles cessent également peu à peu de glisser, après

que les vides se sont comblés ; les couches de sable reprennent

une base plus solide et reviennent dans leur position de repos. »

Cette explication est juste et s’applique parfaitement à ce qui

se passe dans la région de l’Iguidi du Sahara occidental.

Les longues dunes de l’Iguidi, qui forment des chaînes entières

avec des crêtes dentelées à angle aigu, ont, comme toutes les

dunes, une surface faiblement inclinée du côté du vent, et une

autre plus rapide, et même parfois très escarpée, du côté

opposé. Elles consistent également en un sable quartzeux, fluide,

très pur, de couleur orangée, et rendu brûlant par les rayons

du soleil. Quand ces collines sont traversées par une caravane,

il s’y produit un déplacement des petits grains de sable

fluides et sonores ; ce mouvement, limité d’abord à une très

faible étendue, occupe bientôt un espace de plus en plus grand et

s’étend comme une avalanche sur toute la pente de la colline. Le

déplacement de ces grains a pour résultat de les faire heurter

les uns contre les autres, ce qui produit toujours un son, quoique

extrêmement faible ; de la masse immense des grains de sable mis

en mouvement et de la réunion des sons isolés, si petits qu’ils

soient, provient alors un bruit qui, dans l’Iguidi comme dans la

presqu’île du Sinaï, peut acquérir une intensité tout à fait

extraordinaire. Ce phénomène n’a lieu en général que lorsque le

sable est agité d’une manière artificielle, par les hommes ou par

les chameaux, et même quand la rupture d’équilibre s’y étend

un peu profondément ; les chameaux s’enfoncent souvent jusqu’au

genou dans le sable fluide ; une agitation purement superficielle,

telle que le vent en produit, ne pourrait provoquer ce phénomène

que sur une échelle beaucoup moindre. Les conditions nécessaires

à sa présence doivent être les suivantes : climat chaud et sec,

sable quartzeux pur, et surface de frottement très inclinée ;

l’occasion de ce phénomène est la rupture, aussi puissante que

possible, par des agents mécaniques, de l’équilibre des grains

de sable. Il peut sembler étonnant que le faible murmure produit en

tombant par des grains de cette espèce soit capable d’augmenter

à l’égal d’un bruit de trompette, ou même d’un roulement

de tonnerre ; mais on a comparé avec raison ce fait à un autre

analogue, dans lequel la cause primitive la plus insignifiante aboutit

à un effet d’une force colossale, les avalanches. De même qu’un

flocon de neige, en roulant, peut amener l’écroulement d’une

masse qui entraîne tout sur son passage, de même le faible son de

quelques grains de quartz se heurtant entre eux augmente jusqu’à

produire un puissant grondement, qui est, pour le voyageur européen,

un sujet d’étonnement, et, pour les indigènes et les animaux,

une cause de terreur et d’effroi.

Si simple et si naturelle que me paraisse cette explication du

sable sonore, il reste un point qui n’est pas encore complètement

élucidé : ce phénomène ne se produit que sur un nombre de points

relativement très faible. Les trois conditions préliminaires se

trouvent presque partout remplies dans le Sahara, comme en d’autres

pays de dunes, et il n’y a pourtant que peu d’endroits où la

présence du sable sonore ait été constatée. Pourquoi est-il

limité à une place déterminée de la région de l’Iguidi, où

je l’ai observé, tandis qu’on ne remarque pas sa présence dans

les autres espaces couverts de dunes d’une immense étendue ? Je

n’ai en ce moment aucune réponse à cette objection et ne puis

qu’insister sur le fait qu’elle signale.

La région de l’Iguidi forme une large zone de chaînes de collines

et de montagnes de sable quartzeux, avec de longues et profondes

vallées longitudinales et quelques coupures plates transversales,

dont on doit se servir comme passages. La pente vers le sud et le

sud-est est extrêmement rapide, et très pénible pour les animaux

chargés. Le sable est chaud, et, quand on le traverse pieds nus,

comme c’est la coutume, on ressent très fortement l’impression de

ce bain de sable naturel. Nous mîmes près de deux jours à traverser

cette région torride et étouffante, où d’ailleurs les végétaux

ne manquent pas ; l’eau y est également abondante. Je remarquai par

places, dans des coupures profondes, une couche d’argile bleu clair,

imperméable, qui se trouvait à la base des dunes. Ces montagnes

de sable forment des pics aigus et des dents, ainsi que des ravins

profonds et verticaux ; leur hauteur moyenne est certainement de

100 mètres, tandis que des parties isolées sont plus élevées.

Quant aux modifications et aux déplacements des dunes, je puis faire

remarquer que tout le massif de l’Iguidi forme un groupe stable

de montagnes de sable quartzeux, qui ne subit aucune modification

essentielle ; à l’intérieur de ce massif ont lieu au contraire,

chaque année, des changements dans la configuration des crêtes

et dans la situation des chaînons isolés. Je m’en aperçus

en remarquant que notre guide perdait souvent l’orientation :

à des places où l’année précédente se trouvait une dune,

apparaissait alors la roche nue, et inversement.

Comme je l’ai dit, les régions d’Areg ou d’Iguidi constituent

l’une des parties les plus chaudes du désert, et, entre des

ravins étroits et profonds comme ceux de ce pays, au milieu de

montagnes de sable hautes de plusieurs centaines de pieds, l’air

atteint une température étouffante, même la nuit. 40 degrés ne

sont pas un fait extraordinaire et se présentent ailleurs, mais

l’immobilité de l’air et la réverbération des masses de sable

toujours exposées au soleil rendent cette région l’une des plus

insupportables de tout le Sahara.

Notre guide, qui laisse de côté la grande route des caravanes,

évidemment la plus commode ou la moins pénible, nous conduit,

pour notre sécurité personnelle, dans les masses de sable les

plus épaisses et les plus hautes. Aussi avons-nous appris à

connaître toute l’ardeur étouffante de l’Iguidi ; il y règne

une chaleur accablante ; profondément plongé dans son apathie,

on y est aussi incapable de penser que d’agir, et l’on se laisse

porter machinalement par le chameau fatigué, à travers ce paysage

désert aux tons orangés : partout où l’on jette les yeux,

on ne voit que des objets de cette couleur, et même les petits

animaux qui vivent dans ces régions l’ont revêtue.

La pureté du sable est remarquable, car non seulement il contient

très peu de poussière, mais il consiste presque exclusivement en

grains de quartz gros tout au plus comme un grain de millet ; si

on l’examine plus attentivement, on y trouve beaucoup de petits

points noirs, de plaques ou d’aiguilles de hornblende, etc., qui

montrent que ce sable provient d’une montagne de quartzite avec

dépôts de schistes à hornblende.

Nous passâmes la nuit du 15 mai au milieu de cette région de

dunes. Nous partîmes le matin suivant, afin de sortir le plus tôt

possible de ces masses étouffantes de sable, et au bout de quelques

heures nous avions passé la dernière chaîne de collines. Le

pays change aussitôt d’aspect d’une manière surprenante :

le sol, qui a une altitude de 375 mètres, supérieure à celle du

plateau paléozoïque, est couvert d’un épais lit de gravier,

provenant de roches feldspathiques, de sorte que rarement la couche

inférieure de sable fin apparaît ; bientôt nous trouvons des

cailloux roulés de granit et de porphyre, et nous apercevons dans

le lointain les montagnes d’où ils proviennent. De chaque côté

du chemin se dressent ces hauteurs isolées, de 300 à 400 mètres,

quelques-unes plus élevées, et dont l’apparition inattendue au

milieu du Sahara me frappe beaucoup. Il est à remarquer que le granit

se montre quand les couches paléozoïques semblent atteindre leurs

limites méridionales, ou du moins lorsqu’elles n’apparaissent

plus dans les plaines de sable.

Nous trouvons dans cette région suffisamment de fourrage, quoiqu’il

y en ait moins que dans la région des dunes ; nous faisons halte vers

cinq heures dans un terrain accidenté assez pierreux, où de grandes

roches de granit rendent la marche difficile pour les animaux. Le

pays au sud de la région de l’Iguidi porte le nom d’el-Eglab.

Le 17 mai, de six heures du matin à quatre heures du soir, nous

marchons presque sans interruption, en traversant un terrain pierreux

fort accidenté, et des deux côtés nous apercevons encore des

montagnes de granit qui se perdent au loin. Puis nous arrivons à

un vaste plateau, où nous campons.

Jusqu’ici nous avons toujours marché vers le sud-est, mais nous

décrivons aujourd’hui une courbe étendue vers l’est. Ce matin,

en effet, mes gens étaient en grand émoi : ils prétendaient

voir des chameaux dans le lointain et, ce qui était encore pis,

nous apercevions des traces assez fraîches de chevaux ! La crainte

de rencontrer une bande de coupeurs de route était générale. Le

guide nous ordonna de nous tenir cachés, ainsi que nos chameaux,

derrière des rochers, et il scruta seul des yeux les environs ;

il ne put voir de chameaux, quoique sa vue, comme celle de tous

les gens de sa profession, portât à des distances incroyables ;

il ne vit point également les cavaliers qui avaient certainement

croisé notre route depuis peu, peut-être un jour auparavant. Nous

avançâmes donc avec beaucoup de précaution, en tournant plus à

l’est ; par bonheur, nous ne rencontrâmes personne.

Nous déduisons de l’inquiétude de nos chameaux, qui s’arrêtent

en mangeant et regardent toujours dans la même direction, que

d’autres de ces quadrupèdes ont dû passer aujourd’hui non

loin de nous ; ces animaux ont l’odorat très fin et flairent

l’approche d’une caravane à des lieues de distance.

Les traces de chevaux et de chameaux, mais surtout celles des

premiers, firent toute la journée le sujet de conversation de mes

gens, et les combinaisons les plus audacieuses furent exposées. On

discuta sur la question de savoir de quelle tribu étaient les

cavaliers, des Tekna ou des Aït-Tatta ; sur leur nombre, depuis

combien de temps ils avaient franchi notre route. Il est étonnant

de voir avec quelle sûreté ces hommes de la nature savent déduire

des conséquences exactes des observations les plus insignifiantes,

qui échappent complètement aux Européens. Parmi les plus inquiets

était le guide Mohammed, qui avait pris envers le cheikh Ali la

responsabilité de notre sécurité.

Ce jour-là le ciel était presque complètement couvert de nuages,

et les vents de l’ouest et du nord-ouest, qui ne nous avaient

jamais quittés, soufflèrent avec violence pendant cette journée

surtout. Pourtant il faisait chaud, et même vers cinq heures nous

avions 30 degrés centigrades à l’ombre. La région parcourue

appartenait encore au pays d’el-Eglab. Nous prîmes le soir des

précautions particulières pour le feu et la lumière, afin de ne

pas trahir notre présence à de grandes distances.

Le jour suivant, nous marchons, de cinq heures du matin à quatre

heures du soir, avec des haltes très courtes. Mes gens sont encore en

émoi, car nous remarquons des traces toutes fraîches de chameaux :

ils ne reprennent leur tranquillité que quand elles deviennent très

nombreuses et qu’ils en déduisent, avec raison, le passage en cet

endroit de la grande caravane de Timbouctou, attendue depuis longtemps

par le cheikh Ali. Les traces isolées de chameaux peuvent provenir

de cavaliers qui se sont écartés un peu de la colonne. Celles

de chevaux de la veille proviennent évidemment de gens qui ont

eu connaissance du passage de la caravane et ont voulu s’assurer

s’il n’y avait rien à glaner autour d’elle ; peut-être aussi

avaient-ils eu vent de mon voyage et ont-ils croisé notre route,

mais sans nous rencontrer.

Au début de la journée nous avons à franchir une contrée très

pierreuse ; à gauche apparaissent des chaînes de montagnes, qui,

à en juger par les galets en provenant, sont composées de grès

orangé ; le pays porte le nom de Hamou-bou-Djelaba ; puis vient

une petite plaine avec des acacias et beaucoup de fourrage ; ensuite

les chaînes de collines de quartzite réapparaissent.

Toute la région nommée el-Eglab est un pays de montagnes jeté

au milieu du désert et qui s’étend probablement encore au loin

vers l’est. Nous avons donc traversé jusqu’ici trois régions

différant réellement dans leur constitution : la hamada (et les

endroits nommés _es-serir_), la région des dunes de l’Iguidi et

le pays montagneux d’el-Eglab.

Après avoir franchi les montagnes de quartzite, nous arrivons de

nouveau à une plaine étendue, couverte de cailloux roulés, où

nous dressons nos tentes. Le ciel a été très nuageux tout le jour,

et le soleil n’a pas paru : même _vers quatre heures il pleut, et

un arc-en-ciel se montre_. Cela arriva le 18 mai 1880, au milieu du

Sahara, à peu près sous le 24e degré de latitude nord. Un temps

semblable était évidemment précieux pour notre voyage, surtout

parce que le vent de l’ouest soufflait de nouveau constamment.

Le 19 mai nous eûmes derechef une chaude journée et un voyage

fatigant ; lorsque nous dressâmes nos tentes, le soir après trois

heures, il y avait encore 33 degrés à l’ombre. Le terrain commence

déjà à s’incliner ici, et notre bivouac d’hier n’avait que

353 mètres d’altitude, tandis qu’aujourd’hui nous ne sommes

plus qu’à 255 mètres. A l’est nous apercevons de nouveau des

montagnes, nommées djerb (djebel) el-Aït. Le pays parcouru, plat au

début, devient bientôt pierreux, accidenté et stérile. Il doit

avoir beaucoup plu hier ici, car le sable qui apparaît par places

est encore très humide, et même une mare s’est formée dans un

fond. Les traces d’antilopes et de gazelles sont fréquentes.

Bientôt nous arrivons à un large lit de rivière, dans lequel

se jettent plusieurs affluents secondaires venant du nord-est. La

rivière, nommée oued Sous, comme celle que nous avions déjà

vue, a, dit-on, parfois un faible courant d’eau. Ainsi, au

milieu du Sahara, se trouverait un cours d’eau temporaire, dont

l’existence ne me paraît pas du tout invraisemblable depuis

la pluie d’hier. Quelle fausse idée se fait-on de la nature de

cette région ! Au lieu d’une plaine basse, nous y trouvons un

plateau ; au lieu d’une uniformité infinie, une grande diversité

de conformation ; au lieu d’une chaleur insupportable, 30 degrés

seulement en moyenne ; au lieu d’un manque d’eau absolu, des

puits abondants, et même des rivières !

La région de l’oued Sous a été probablement habitée il n’y a

pas fort longtemps. A l’ouest du point où nous sommes, à quelques

milles seulement, il y a encore dans cette vallée les restes de

deux maisons et un puits ; on nomme ce pays Bir Mtemna-bou-Chebia :

c’est évidemment une ancienne colonie arabe, dans une oasis qui,

s’étant ensablée, a été abandonnée.

La rive gauche de l’oued Sous forme une plaine pierreuse avec peu

de fourrage, de sorte que les chameaux n’y trouvent pas suffisamment

à paître.

Le pays traversé le 20 mai porte toujours le nom d’oued Sous et se

trouve être en pente descendante, de sorte que le bivouac, atteint

après une marche ininterrompue de dix heures, n’a que 212 mètres

d’altitude. Le matin, à quatre heures, quand nous nous éveillons,

il fait un froid sensible, tandis que la journée est fort chaude ;

au bivouac, dans un endroit nommé Mtemna, nous avons vers quatre

heures 34 degrés à l’ombre.

Le terrain est encore pierreux, et accidenté en général ; nous

franchissons même quelques collines, dans une zone de schistes

foncés, sans fossiles et qui ne porte aucun végétal. Ce n’est

qu’au bivouac de Mtemna que nous trouvons de nombreux acacias,

qui donnent aux chameaux un fourrage bienvenu. Aujourd’hui encore,

nous remarquons les traces de la grande caravane de Timbouctou,

qui a passé ici.

A l’ouest se trouve un puits, Bir Eglif[3] ; comme nous avons

encore de l’eau, nous marchons directement au sud-est. Il est vrai

qu’après avoir séjourné dans les outres cette eau n’est pas

très bonne, mais il faut bien s’en contenter. Heureusement nous

avons encore assez de thé et de café pour préparer de l’un ou

de l’autre chaque jour.

Le 21 mai la marche est extrêmement longue et fatigante, de cinq

heures du matin à six heures et demie du soir, avec une halte

d’une heure en tout. Il s’agissait d’atteindre un puits

situé devant nous, afin d’y abreuver nos chameaux et de prendre

de l’eau fraîche.

Après la région de Mtemna, riche en acacias et en végétaux,

vient un pays désolé, stérile et pierreux, appartenant encore à

ces schistes foncés que j’ai observés la veille ; on lui donne

le nom d’Aslef. Ces régions pierreuses se prolongent jusqu’aux

prochaines dunes, appartenant à un massif d’areg, qui porte le

nom d’Areg el-Chech.

A l’intérieur de ce massif se trouve beaucoup de fourrage, acacias

ou autres végétaux, et les traces de gazelles ou d’antilopes

n’y sont pas rares ; nous ne réussissons pourtant pas à en tuer.

Nous dressons nos tentes au Bir Tarmanant, réunion de puits, placés

au milieu de l’areg ; quelques heures plus à l’ouest se trouve

le puits d’Amoul Graguim.

Il y a trois puits profonds, qui ont toujours de l’eau ; l’un

d’eux passe pour le meilleur, mais son eau renferme un peu

d’hydrogène sulfuré.

Je reconnais encore en cet endroit, de la façon la plus évidente,

combien la présence de l’eau est liée d’ordinaire à celle

des areg ; j’observe également ici de l’argile schisteuse

bleue à la base des dunes. Le terrain n’a plus que 180 mètres

d’altitude. La pente descendante débute à l’oued Sous ; en

même temps commence là une série de puits (Bir Mtemna bou Chebia,

Bir Eglif, Bir Amoul Graguim, Bir Tarmanant), que, à l’exception

du dernier, nous avons laissés à l’ouest, parce que des coupeurs

de route s’y embusquent assez souvent.

Nous sommes tous fatigués, hommes et bêtes, et, comme le pays

est sûr, nous décidons de prendre un jour de repos. La journée

du 22 mai se passe près de ces puits, et en outre la décision

est prise de ne plus voyager que la nuit. Le guide nous y aurait

obligés depuis longtemps, s’il n’eût craint de s’égarer

dans le terrain pierreux que nous avons parcouru jusque-là ; il

nous a toujours conduits par des chemins latéraux, uniquement pour

éviter toute rencontre, et cela lui a parfaitement réussi. Durant

le reste du voyage il se dirige au moyen d’une étoile qui, dit-il,

est dans la direction d’Araouan et se trouve toujours à la même

place. Naturellement, cette indication générale ne suffit pas ;

le guide doit, pendant la route, observer une foule de petits indices

et de repères qui ne frappent nullement les étrangers.

J’ai de nouveau avec Hadj Ali une scène violente : il a demandé

tout à coup au guide de faire demi-tour et de nous ramener à

Tendouf !

Le 23 mai nous quittons les puits de Tarmanant, après avoir rempli

les outres d’eau fraîche, abreuvé les chameaux et nous être

livrés à des ablutions complètes.

Nous avons encore à franchir une région de dunes dangereuses, en

décrivant des zigzags sans nombre, pendant lesquels nos chameaux

nous causent mille embarras ; puis nous arrivons enfin à une

plaine pierreuse. Ensuite vient de nouveau une région d’areg, à

l’intérieur de laquelle nous faisons halte vers deux heures, car il

y a du fourrage en abondance. Cet endroit se nomme Aïn Beni Mhamid,

d’après une tribu qui y a habité jadis, et est ensuite partie pour

le Tafilalet. Par suite, il est probable que les conditions locales

ont dû empirer il y a peu de temps, de sorte que les habitants,

n’y trouvant plus les ressources nécessaires à leur existence,

en sont partis.

Nous restons là jusqu’à deux heures du matin, pour marcher ensuite

jusqu’à neuf heures dans la direction générale du sud-est. Tout

le pays appartient encore à la région d’Areg el-Chech, et nous

avons à franchir une série de dunes parallèles. On désigne un

des endroits que nous traversons sous le nom de Daït Marabaf. Dans

cette région on trouve toujours des végétaux en quantité

suffisante. Vers le matin, les dunes disparaissent et nous entrons

dans une large plaine de sable, avec du fourrage en abondance ;

l’altitude est d’environ 200 mètres, un peu supérieure à

celle du dernier bivouac.

Nous nous sentons déjà complètement en sûreté et croyons au

succès du voyage. La santé de tous est bonne, et, s’il y avait

assez d’eau, chacun serait content. Nous n’avons plus vu de traces

de chevaux ou de chameaux ; le temps des caravanes étant passé,

la présence de petites bandes isolées de rôdeurs est moins à

craindre. Nous n’en rencontrerons aucune par hasard ; si l’une

d’elles doit nous croiser, c’est qu’elle aura été envoyée

à notre recherche.

Le pays que nous traversons ensuite est en général une région

d’areg. Nous partons le 25 mai au coucher du soleil, pour

marcher toute la nuit jusque vers huit heures du matin. Au début

je ne m’habituais pas à ces marches de nuit, ou du moins je

ne pouvais dormir en plein jour, pour être dispos à la nuit ;

mais je dus y arriver quand même. Les chameaux étaient liés les

uns aux autres et formaient une longue file ; l’un des serviteurs

devait être toujours à pied, tandis que les autres étaient assis

ou dormaient sur leurs chameaux. Seul le guide, placé en tête,

demeurait éveillé et nous dirigeait avec une grande habileté à

travers ces dunes séparées par des vallées plus ou moins larges.

Le matin, vers cinq heures, nous traversons la dernière ligne de

dunes qui appartient à l’Areg el-Chech. D’abord vient l’Areg

el-Fadnia, étroite zone de montagnes de sable, et ensuite l’Areg

el-Achmer, entre lesquels nous campons dans la plaine ; le terrain

a déjà une altitude supérieure à 233 mètres.

Le 26 mai nous marchons de sept heures du soir à sept heures du

matin sans interruption, au début dans une région d’areg, puis

sur une plaine de sable : le pays se nomme Okar. Chose remarquable,

dans cette plaine je trouve des cailloux roulés de calcaire foncé

où se voient des traces de fossiles paléozoïques : il doit y avoir

ici un affleurement de cette formation ancienne, car ces cailloux

ne proviennent pas des rivières, dont aucune ne se trouve dans un

rayon rapproché de nous.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 2 (de 2) · 第 4 / 29 段