me semble, donné une explication si complète de ce phénomène,
qu’on ne comprend réellement pas pourquoi on ne s’en contente
point, et pour quelle raison on veut toujours y chercher l’effet
du vent. Les faits cités à ce propos, ceux des colonnes de Memnon
en Égypte, ou des roches granitiques sonores trouvées par A. de
Humboldt dans le Sud-Américain, ne me paraissent pas bien choisis,
car ni la marche de ces phénomènes ni leur explication n’ont
rien de commun avec le sable sonore du désert.
Ehrenberg gravit également le mont des Cloches et à chaque pas
entendit le son, qui s’élevait de la masse en mouvement, augmenter
d’intensité à mesure que cette masse s’accroissait elle-même ;
il devint enfin aussi fort que celui d’un coup de canon éloigné.
Ehrenberg attribue l’importance du résultat final à la réunion
de petits effets, par analogie avec ce qui se passe pour les
avalanches. « La surface de sable, haute d’environ 150 pieds et
aussi large à sa base, s’élève sous un angle de 50 degrés et
repose par conséquent plus sur elle-même que sur le rocher, qui ne
lui prête qu’un faible appui. Le sable est grossier et formé de
petits grains de quartz très pur, d’égale dimension, et d’un
diamètre d’environ 1/6 à 1/2 ligne. La grande chaleur du jour le
dessèche jusqu’à une certaine profondeur (tandis que l’humidité
de la rosée le pénètre toutes les nuits), et le rend aussi sec
que sonore. Si un espace vide est pratiqué dans ce sable par un pied
humain qui s’y enfonce profondément, la couche placée au-dessus de
ce creux perd son point d’appui et commence à se mettre lentement
en mouvement sur toute sa longueur. L’écoulement continuel, et
les pas répétés, finissent par faire mouvoir une grande partie de
la couche de sable sur la pente de la montagne ; le frottement des
grains en mouvement sur ceux restant en repos au-dessous produit une
vibration qui, multipliée, devient un murmure et enfin un grondement,
d’autant plus surprenant qu’on ne remarque pas aisément le
glissement général des couches superficielles. Quand on cesse de
les agiter, elles cessent également peu à peu de glisser, après
que les vides se sont comblés ; les couches de sable reprennent
une base plus solide et reviennent dans leur position de repos. »
Cette explication est juste et s’applique parfaitement à ce qui
se passe dans la région de l’Iguidi du Sahara occidental.
Les longues dunes de l’Iguidi, qui forment des chaînes entières
avec des crêtes dentelées à angle aigu, ont, comme toutes les
dunes, une surface faiblement inclinée du côté du vent, et une
autre plus rapide, et même parfois très escarpée, du côté
opposé. Elles consistent également en un sable quartzeux, fluide,
très pur, de couleur orangée, et rendu brûlant par les rayons
du soleil. Quand ces collines sont traversées par une caravane,
il s’y produit un déplacement des petits grains de sable
fluides et sonores ; ce mouvement, limité d’abord à une très
faible étendue, occupe bientôt un espace de plus en plus grand et
s’étend comme une avalanche sur toute la pente de la colline. Le
déplacement de ces grains a pour résultat de les faire heurter
les uns contre les autres, ce qui produit toujours un son, quoique
extrêmement faible ; de la masse immense des grains de sable mis
en mouvement et de la réunion des sons isolés, si petits qu’ils
soient, provient alors un bruit qui, dans l’Iguidi comme dans la
presqu’île du Sinaï, peut acquérir une intensité tout à fait
extraordinaire. Ce phénomène n’a lieu en général que lorsque le
sable est agité d’une manière artificielle, par les hommes ou par
les chameaux, et même quand la rupture d’équilibre s’y étend
un peu profondément ; les chameaux s’enfoncent souvent jusqu’au
genou dans le sable fluide ; une agitation purement superficielle,
telle que le vent en produit, ne pourrait provoquer ce phénomène
que sur une échelle beaucoup moindre. Les conditions nécessaires
à sa présence doivent être les suivantes : climat chaud et sec,
sable quartzeux pur, et surface de frottement très inclinée ;
l’occasion de ce phénomène est la rupture, aussi puissante que
possible, par des agents mécaniques, de l’équilibre des grains
de sable. Il peut sembler étonnant que le faible murmure produit en
tombant par des grains de cette espèce soit capable d’augmenter
à l’égal d’un bruit de trompette, ou même d’un roulement
de tonnerre ; mais on a comparé avec raison ce fait à un autre
analogue, dans lequel la cause primitive la plus insignifiante aboutit
à un effet d’une force colossale, les avalanches. De même qu’un
flocon de neige, en roulant, peut amener l’écroulement d’une
masse qui entraîne tout sur son passage, de même le faible son de
quelques grains de quartz se heurtant entre eux augmente jusqu’à
produire un puissant grondement, qui est, pour le voyageur européen,
un sujet d’étonnement, et, pour les indigènes et les animaux,
une cause de terreur et d’effroi.
Si simple et si naturelle que me paraisse cette explication du
sable sonore, il reste un point qui n’est pas encore complètement
élucidé : ce phénomène ne se produit que sur un nombre de points
relativement très faible. Les trois conditions préliminaires se
trouvent presque partout remplies dans le Sahara, comme en d’autres
pays de dunes, et il n’y a pourtant que peu d’endroits où la
présence du sable sonore ait été constatée. Pourquoi est-il
limité à une place déterminée de la région de l’Iguidi, où
je l’ai observé, tandis qu’on ne remarque pas sa présence dans
les autres espaces couverts de dunes d’une immense étendue ? Je
n’ai en ce moment aucune réponse à cette objection et ne puis
qu’insister sur le fait qu’elle signale.
La région de l’Iguidi forme une large zone de chaînes de collines
et de montagnes de sable quartzeux, avec de longues et profondes
vallées longitudinales et quelques coupures plates transversales,
dont on doit se servir comme passages. La pente vers le sud et le
sud-est est extrêmement rapide, et très pénible pour les animaux
chargés. Le sable est chaud, et, quand on le traverse pieds nus,
comme c’est la coutume, on ressent très fortement l’impression de
ce bain de sable naturel. Nous mîmes près de deux jours à traverser
cette région torride et étouffante, où d’ailleurs les végétaux
ne manquent pas ; l’eau y est également abondante. Je remarquai par
places, dans des coupures profondes, une couche d’argile bleu clair,
imperméable, qui se trouvait à la base des dunes. Ces montagnes
de sable forment des pics aigus et des dents, ainsi que des ravins
profonds et verticaux ; leur hauteur moyenne est certainement de
100 mètres, tandis que des parties isolées sont plus élevées.
Quant aux modifications et aux déplacements des dunes, je puis faire
remarquer que tout le massif de l’Iguidi forme un groupe stable
de montagnes de sable quartzeux, qui ne subit aucune modification
essentielle ; à l’intérieur de ce massif ont lieu au contraire,
chaque année, des changements dans la configuration des crêtes
et dans la situation des chaînons isolés. Je m’en aperçus
en remarquant que notre guide perdait souvent l’orientation :
à des places où l’année précédente se trouvait une dune,
apparaissait alors la roche nue, et inversement.
Comme je l’ai dit, les régions d’Areg ou d’Iguidi constituent
l’une des parties les plus chaudes du désert, et, entre des
ravins étroits et profonds comme ceux de ce pays, au milieu de
montagnes de sable hautes de plusieurs centaines de pieds, l’air
atteint une température étouffante, même la nuit. 40 degrés ne
sont pas un fait extraordinaire et se présentent ailleurs, mais
l’immobilité de l’air et la réverbération des masses de sable
toujours exposées au soleil rendent cette région l’une des plus
insupportables de tout le Sahara.
Notre guide, qui laisse de côté la grande route des caravanes,
évidemment la plus commode ou la moins pénible, nous conduit,
pour notre sécurité personnelle, dans les masses de sable les
plus épaisses et les plus hautes. Aussi avons-nous appris à
connaître toute l’ardeur étouffante de l’Iguidi ; il y règne
une chaleur accablante ; profondément plongé dans son apathie,
on y est aussi incapable de penser que d’agir, et l’on se laisse
porter machinalement par le chameau fatigué, à travers ce paysage
désert aux tons orangés : partout où l’on jette les yeux,
on ne voit que des objets de cette couleur, et même les petits
animaux qui vivent dans ces régions l’ont revêtue.
La pureté du sable est remarquable, car non seulement il contient
très peu de poussière, mais il consiste presque exclusivement en
grains de quartz gros tout au plus comme un grain de millet ; si
on l’examine plus attentivement, on y trouve beaucoup de petits
points noirs, de plaques ou d’aiguilles de hornblende, etc., qui
montrent que ce sable provient d’une montagne de quartzite avec
dépôts de schistes à hornblende.
Nous passâmes la nuit du 15 mai au milieu de cette région de
dunes. Nous partîmes le matin suivant, afin de sortir le plus tôt
possible de ces masses étouffantes de sable, et au bout de quelques
heures nous avions passé la dernière chaîne de collines. Le
pays change aussitôt d’aspect d’une manière surprenante :
le sol, qui a une altitude de 375 mètres, supérieure à celle du
plateau paléozoïque, est couvert d’un épais lit de gravier,
provenant de roches feldspathiques, de sorte que rarement la couche
inférieure de sable fin apparaît ; bientôt nous trouvons des
cailloux roulés de granit et de porphyre, et nous apercevons dans
le lointain les montagnes d’où ils proviennent. De chaque côté
du chemin se dressent ces hauteurs isolées, de 300 à 400 mètres,
quelques-unes plus élevées, et dont l’apparition inattendue au
milieu du Sahara me frappe beaucoup. Il est à remarquer que le granit
se montre quand les couches paléozoïques semblent atteindre leurs
limites méridionales, ou du moins lorsqu’elles n’apparaissent
plus dans les plaines de sable.
Nous trouvons dans cette région suffisamment de fourrage, quoiqu’il
y en ait moins que dans la région des dunes ; nous faisons halte vers
cinq heures dans un terrain accidenté assez pierreux, où de grandes
roches de granit rendent la marche difficile pour les animaux. Le
pays au sud de la région de l’Iguidi porte le nom d’el-Eglab.
Le 17 mai, de six heures du matin à quatre heures du soir, nous
marchons presque sans interruption, en traversant un terrain pierreux
fort accidenté, et des deux côtés nous apercevons encore des
montagnes de granit qui se perdent au loin. Puis nous arrivons à
un vaste plateau, où nous campons.
Jusqu’ici nous avons toujours marché vers le sud-est, mais nous
décrivons aujourd’hui une courbe étendue vers l’est. Ce matin,
en effet, mes gens étaient en grand émoi : ils prétendaient
voir des chameaux dans le lointain et, ce qui était encore pis,
nous apercevions des traces assez fraîches de chevaux ! La crainte
de rencontrer une bande de coupeurs de route était générale. Le
guide nous ordonna de nous tenir cachés, ainsi que nos chameaux,
derrière des rochers, et il scruta seul des yeux les environs ;
il ne put voir de chameaux, quoique sa vue, comme celle de tous
les gens de sa profession, portât à des distances incroyables ;
il ne vit point également les cavaliers qui avaient certainement
croisé notre route depuis peu, peut-être un jour auparavant. Nous
avançâmes donc avec beaucoup de précaution, en tournant plus à
l’est ; par bonheur, nous ne rencontrâmes personne.
Nous déduisons de l’inquiétude de nos chameaux, qui s’arrêtent
en mangeant et regardent toujours dans la même direction, que
d’autres de ces quadrupèdes ont dû passer aujourd’hui non
loin de nous ; ces animaux ont l’odorat très fin et flairent
l’approche d’une caravane à des lieues de distance.
Les traces de chevaux et de chameaux, mais surtout celles des
premiers, firent toute la journée le sujet de conversation de mes
gens, et les combinaisons les plus audacieuses furent exposées. On
discuta sur la question de savoir de quelle tribu étaient les
cavaliers, des Tekna ou des Aït-Tatta ; sur leur nombre, depuis
combien de temps ils avaient franchi notre route. Il est étonnant
de voir avec quelle sûreté ces hommes de la nature savent déduire
des conséquences exactes des observations les plus insignifiantes,
qui échappent complètement aux Européens. Parmi les plus inquiets
était le guide Mohammed, qui avait pris envers le cheikh Ali la
responsabilité de notre sécurité.
Ce jour-là le ciel était presque complètement couvert de nuages,
et les vents de l’ouest et du nord-ouest, qui ne nous avaient
jamais quittés, soufflèrent avec violence pendant cette journée
surtout. Pourtant il faisait chaud, et même vers cinq heures nous
avions 30 degrés centigrades à l’ombre. La région parcourue
appartenait encore au pays d’el-Eglab. Nous prîmes le soir des
précautions particulières pour le feu et la lumière, afin de ne
pas trahir notre présence à de grandes distances.
Le jour suivant, nous marchons, de cinq heures du matin à quatre
heures du soir, avec des haltes très courtes. Mes gens sont encore en
émoi, car nous remarquons des traces toutes fraîches de chameaux :
ils ne reprennent leur tranquillité que quand elles deviennent très
nombreuses et qu’ils en déduisent, avec raison, le passage en cet
endroit de la grande caravane de Timbouctou, attendue depuis longtemps
par le cheikh Ali. Les traces isolées de chameaux peuvent provenir
de cavaliers qui se sont écartés un peu de la colonne. Celles
de chevaux de la veille proviennent évidemment de gens qui ont
eu connaissance du passage de la caravane et ont voulu s’assurer
s’il n’y avait rien à glaner autour d’elle ; peut-être aussi
avaient-ils eu vent de mon voyage et ont-ils croisé notre route,
mais sans nous rencontrer.
Au début de la journée nous avons à franchir une contrée très
pierreuse ; à gauche apparaissent des chaînes de montagnes, qui,
à en juger par les galets en provenant, sont composées de grès
orangé ; le pays porte le nom de Hamou-bou-Djelaba ; puis vient
une petite plaine avec des acacias et beaucoup de fourrage ; ensuite
les chaînes de collines de quartzite réapparaissent.
Toute la région nommée el-Eglab est un pays de montagnes jeté
au milieu du désert et qui s’étend probablement encore au loin
vers l’est. Nous avons donc traversé jusqu’ici trois régions
différant réellement dans leur constitution : la hamada (et les
endroits nommés _es-serir_), la région des dunes de l’Iguidi et
le pays montagneux d’el-Eglab.
Après avoir franchi les montagnes de quartzite, nous arrivons de
nouveau à une plaine étendue, couverte de cailloux roulés, où
nous dressons nos tentes. Le ciel a été très nuageux tout le jour,
et le soleil n’a pas paru : même _vers quatre heures il pleut, et
un arc-en-ciel se montre_. Cela arriva le 18 mai 1880, au milieu du
Sahara, à peu près sous le 24e degré de latitude nord. Un temps
semblable était évidemment précieux pour notre voyage, surtout
parce que le vent de l’ouest soufflait de nouveau constamment.
Le 19 mai nous eûmes derechef une chaude journée et un voyage
fatigant ; lorsque nous dressâmes nos tentes, le soir après trois
heures, il y avait encore 33 degrés à l’ombre. Le terrain commence
déjà à s’incliner ici, et notre bivouac d’hier n’avait que
353 mètres d’altitude, tandis qu’aujourd’hui nous ne sommes
plus qu’à 255 mètres. A l’est nous apercevons de nouveau des
montagnes, nommées djerb (djebel) el-Aït. Le pays parcouru, plat au
début, devient bientôt pierreux, accidenté et stérile. Il doit
avoir beaucoup plu hier ici, car le sable qui apparaît par places
est encore très humide, et même une mare s’est formée dans un
fond. Les traces d’antilopes et de gazelles sont fréquentes.
Bientôt nous arrivons à un large lit de rivière, dans lequel
se jettent plusieurs affluents secondaires venant du nord-est. La
rivière, nommée oued Sous, comme celle que nous avions déjà
vue, a, dit-on, parfois un faible courant d’eau. Ainsi, au
milieu du Sahara, se trouverait un cours d’eau temporaire, dont
l’existence ne me paraît pas du tout invraisemblable depuis
la pluie d’hier. Quelle fausse idée se fait-on de la nature de
cette région ! Au lieu d’une plaine basse, nous y trouvons un
plateau ; au lieu d’une uniformité infinie, une grande diversité
de conformation ; au lieu d’une chaleur insupportable, 30 degrés
seulement en moyenne ; au lieu d’un manque d’eau absolu, des
puits abondants, et même des rivières !
La région de l’oued Sous a été probablement habitée il n’y a
pas fort longtemps. A l’ouest du point où nous sommes, à quelques
milles seulement, il y a encore dans cette vallée les restes de
deux maisons et un puits ; on nomme ce pays Bir Mtemna-bou-Chebia :
c’est évidemment une ancienne colonie arabe, dans une oasis qui,
s’étant ensablée, a été abandonnée.
La rive gauche de l’oued Sous forme une plaine pierreuse avec peu
de fourrage, de sorte que les chameaux n’y trouvent pas suffisamment
à paître.
Le pays traversé le 20 mai porte toujours le nom d’oued Sous et se
trouve être en pente descendante, de sorte que le bivouac, atteint
après une marche ininterrompue de dix heures, n’a que 212 mètres
d’altitude. Le matin, à quatre heures, quand nous nous éveillons,
il fait un froid sensible, tandis que la journée est fort chaude ;
au bivouac, dans un endroit nommé Mtemna, nous avons vers quatre
heures 34 degrés à l’ombre.
Le terrain est encore pierreux, et accidenté en général ; nous
franchissons même quelques collines, dans une zone de schistes
foncés, sans fossiles et qui ne porte aucun végétal. Ce n’est
qu’au bivouac de Mtemna que nous trouvons de nombreux acacias,
qui donnent aux chameaux un fourrage bienvenu. Aujourd’hui encore,
nous remarquons les traces de la grande caravane de Timbouctou,
qui a passé ici.
A l’ouest se trouve un puits, Bir Eglif[3] ; comme nous avons
encore de l’eau, nous marchons directement au sud-est. Il est vrai
qu’après avoir séjourné dans les outres cette eau n’est pas
très bonne, mais il faut bien s’en contenter. Heureusement nous
avons encore assez de thé et de café pour préparer de l’un ou
de l’autre chaque jour.
Le 21 mai la marche est extrêmement longue et fatigante, de cinq
heures du matin à six heures et demie du soir, avec une halte
d’une heure en tout. Il s’agissait d’atteindre un puits
situé devant nous, afin d’y abreuver nos chameaux et de prendre
de l’eau fraîche.
Après la région de Mtemna, riche en acacias et en végétaux,
vient un pays désolé, stérile et pierreux, appartenant encore à
ces schistes foncés que j’ai observés la veille ; on lui donne
le nom d’Aslef. Ces régions pierreuses se prolongent jusqu’aux
prochaines dunes, appartenant à un massif d’areg, qui porte le
nom d’Areg el-Chech.
A l’intérieur de ce massif se trouve beaucoup de fourrage, acacias
ou autres végétaux, et les traces de gazelles ou d’antilopes
n’y sont pas rares ; nous ne réussissons pourtant pas à en tuer.
Nous dressons nos tentes au Bir Tarmanant, réunion de puits, placés
au milieu de l’areg ; quelques heures plus à l’ouest se trouve
le puits d’Amoul Graguim.
Il y a trois puits profonds, qui ont toujours de l’eau ; l’un
d’eux passe pour le meilleur, mais son eau renferme un peu
d’hydrogène sulfuré.
Je reconnais encore en cet endroit, de la façon la plus évidente,
combien la présence de l’eau est liée d’ordinaire à celle
des areg ; j’observe également ici de l’argile schisteuse
bleue à la base des dunes. Le terrain n’a plus que 180 mètres
d’altitude. La pente descendante débute à l’oued Sous ; en
même temps commence là une série de puits (Bir Mtemna bou Chebia,
Bir Eglif, Bir Amoul Graguim, Bir Tarmanant), que, à l’exception
du dernier, nous avons laissés à l’ouest, parce que des coupeurs
de route s’y embusquent assez souvent.
Nous sommes tous fatigués, hommes et bêtes, et, comme le pays
est sûr, nous décidons de prendre un jour de repos. La journée
du 22 mai se passe près de ces puits, et en outre la décision
est prise de ne plus voyager que la nuit. Le guide nous y aurait
obligés depuis longtemps, s’il n’eût craint de s’égarer
dans le terrain pierreux que nous avons parcouru jusque-là ; il
nous a toujours conduits par des chemins latéraux, uniquement pour
éviter toute rencontre, et cela lui a parfaitement réussi. Durant
le reste du voyage il se dirige au moyen d’une étoile qui, dit-il,
est dans la direction d’Araouan et se trouve toujours à la même
place. Naturellement, cette indication générale ne suffit pas ;
le guide doit, pendant la route, observer une foule de petits indices
et de repères qui ne frappent nullement les étrangers.
J’ai de nouveau avec Hadj Ali une scène violente : il a demandé
tout à coup au guide de faire demi-tour et de nous ramener à
Tendouf !
Le 23 mai nous quittons les puits de Tarmanant, après avoir rempli
les outres d’eau fraîche, abreuvé les chameaux et nous être
livrés à des ablutions complètes.
Nous avons encore à franchir une région de dunes dangereuses, en
décrivant des zigzags sans nombre, pendant lesquels nos chameaux
nous causent mille embarras ; puis nous arrivons enfin à une
plaine pierreuse. Ensuite vient de nouveau une région d’areg, à
l’intérieur de laquelle nous faisons halte vers deux heures, car il
y a du fourrage en abondance. Cet endroit se nomme Aïn Beni Mhamid,
d’après une tribu qui y a habité jadis, et est ensuite partie pour
le Tafilalet. Par suite, il est probable que les conditions locales
ont dû empirer il y a peu de temps, de sorte que les habitants,
n’y trouvant plus les ressources nécessaires à leur existence,
en sont partis.
Nous restons là jusqu’à deux heures du matin, pour marcher ensuite
jusqu’à neuf heures dans la direction générale du sud-est. Tout
le pays appartient encore à la région d’Areg el-Chech, et nous
avons à franchir une série de dunes parallèles. On désigne un
des endroits que nous traversons sous le nom de Daït Marabaf. Dans
cette région on trouve toujours des végétaux en quantité
suffisante. Vers le matin, les dunes disparaissent et nous entrons
dans une large plaine de sable, avec du fourrage en abondance ;
l’altitude est d’environ 200 mètres, un peu supérieure à
celle du dernier bivouac.
Nous nous sentons déjà complètement en sûreté et croyons au
succès du voyage. La santé de tous est bonne, et, s’il y avait
assez d’eau, chacun serait content. Nous n’avons plus vu de traces
de chevaux ou de chameaux ; le temps des caravanes étant passé,
la présence de petites bandes isolées de rôdeurs est moins à
craindre. Nous n’en rencontrerons aucune par hasard ; si l’une
d’elles doit nous croiser, c’est qu’elle aura été envoyée
à notre recherche.
Le pays que nous traversons ensuite est en général une région
d’areg. Nous partons le 25 mai au coucher du soleil, pour
marcher toute la nuit jusque vers huit heures du matin. Au début
je ne m’habituais pas à ces marches de nuit, ou du moins je
ne pouvais dormir en plein jour, pour être dispos à la nuit ;
mais je dus y arriver quand même. Les chameaux étaient liés les
uns aux autres et formaient une longue file ; l’un des serviteurs
devait être toujours à pied, tandis que les autres étaient assis
ou dormaient sur leurs chameaux. Seul le guide, placé en tête,
demeurait éveillé et nous dirigeait avec une grande habileté à
travers ces dunes séparées par des vallées plus ou moins larges.
Le matin, vers cinq heures, nous traversons la dernière ligne de
dunes qui appartient à l’Areg el-Chech. D’abord vient l’Areg
el-Fadnia, étroite zone de montagnes de sable, et ensuite l’Areg
el-Achmer, entre lesquels nous campons dans la plaine ; le terrain
a déjà une altitude supérieure à 233 mètres.
Le 26 mai nous marchons de sept heures du soir à sept heures du
matin sans interruption, au début dans une région d’areg, puis
sur une plaine de sable : le pays se nomme Okar. Chose remarquable,
dans cette plaine je trouve des cailloux roulés de calcaire foncé
où se voient des traces de fossiles paléozoïques : il doit y avoir
ici un affleurement de cette formation ancienne, car ces cailloux
ne proviennent pas des rivières, dont aucune ne se trouve dans un
rayon rapproché de nous.