d’une courte culotte de même étoffe, et enfin, quelques-uns
du moins, d’une chemise ; nous avions des pantoufles de cuir, et
notre tête ainsi que le bas de notre visage étaient enveloppés
de la même étoffe bleue, de sorte que seuls nos yeux et notre
nez étaient visibles. Hadj Ali portait encore à ce moment la
djellaba blanche du Maroc et un turban de même couleur. Sur la
partie postérieure de la tête nous avions sous nos turbans bleus
un tarbouch rouge (fez), afin d’être mieux protégés contre
l’ardeur du soleil. Ce vêtement, et surtout la large toba, est,
il est vrai, incommode pour ceux qui n’y sont pas habitués pendant
la marche ou en général pour tous les mouvements, mais il permet
à l’air de circuler et est léger à porter.
J’avais laissé chez le cheikh Ali une des tentes faites à Tanger,
pour ne pas me surcharger de bagages ; je partageai donc la deuxième
avec Hadj Ali et Benitez ; pour mes gens j’avais fait faire une
grande tente de poil de chameau avec les perches nécessaires.
Nous avions emporté trois matelas ; mes serviteurs se contentaient
de tapis. A Tanger j’avais dû à la bonté de M. Weber, le
ministre d’Allemagne, plusieurs lits de camp fort pratiques, dont
je m’étais servi jusque-là ; mais il nous sembla que nous devions
les laisser également en route, et nous servir des matelas habituels
du pays, qui sont remplis d’ouate. Je n’avais pu me décider
à renoncer pendant mon voyage à l’usage des draps blancs ;
je l’ai continué jusqu’au bout.
On ne peut pas beaucoup s’occuper de sa propreté de corps pendant
un voyage à travers le désert ; mes compagnons et mes serviteurs
ne se servaient d’eau pour leurs ablutions que quand nous nous
trouvions à un puits, c’est-à-dire environ tous les dix jours ;
j’ai pourtant continué à employer chaque jour une petite quantité
d’eau à me laver, ce qui constituait un luxe à peine pardonnable
dans de pareilles circonstances ; cela excita souvent la mauvaise
humeur de mes compagnons arabes, surtout quand la provision d’eau
était peu abondante.
Les chameaux n’étaient abreuvés que quand nous arrivions à
un puits ; ces animaux peuvent demeurer dix et même douze jours
sans boire ; il est vrai que, les derniers jours, ils marchent
très lentement. Il me faut à ce propos rappeler une assertion
encore répandue chez des gens d’ailleurs fort intelligents,
et même dans beaucoup de livres à l’usage des écoles : les
chameaux auraient dans l’estomac un réservoir d’eau, et,
dans des cas désespérés, les Arabes les tueraient pour boire
cette eau. D’abord tous les enseignements de la physiologie, tout
ce que l’on sait sur la marche habituelle de la vie contredit
l’existence d’un pareil réservoir ; puis il faut se demander
comment cette eau pourrait se produire, et enfin tenir compte de la
valeur d’un chameau pour l’Arabe. Mais de toute antiquité les
maîtres d’école ont répété que le chameau porte avec lui un
réservoir d’eau, pour qu’il puisse ainsi se passer de boire
durant longtemps, et par suite on croit encore aujourd’hui à
cette fable ; les gens même les plus intelligents ne se laissent pas
détromper au sujet de certaines choses entendues depuis l’enfance :
on tient ainsi à de vieux contes de nourrice avec un entêtement
digne d’une meilleure cause. Des voyageurs peu consciencieux qui
n’avaient pour but que de conter des événements intéressants
et inédits, ont, il est vrai, beaucoup contribué à répandre
les idées les plus fausses sur certaines contrées et sur leurs
habitants ; c’est à ce genre d’idées qu’appartient la fable,
impossible à déraciner, du lion du désert.
En ce qui concerne l’alimentation pendant mon voyage au Sahara,
j’ai déployé de même un luxe inouï pour la circonstance. Mon
guide me dit à plusieurs reprises que, bien qu’il fût déjà
très vieux, il n’avait jamais vu aller de cette façon à
Timbouctou. J’avais acheté plusieurs moutons à Tendouf et j’en
avais fait sécher la chair au soleil, après l’avoir salée ;
elle se conserva ainsi pendant longtemps et donna, une fois cuite,
une nourriture assez convenable. En outre j’avais acquis de grandes
quantités de couscous et de riz, un peu de farine, un grand sac en
cuir plein de beurre, un sac de dattes pour mes serviteurs ; j’ai
reconnu que ces fruits excitent trop la soif, quoique ceux achetés
à Tendouf fussent excellents. On enferme les dattes fraîches dans
d’épais et longs sacs de cuir, de façon à en faire une sorte
de gigantesque saucisson, que l’on coupe ensuite en tranches avec
un couteau. De plus, j’avais encore une grande quantité du pain
biscuité emporté de Marrakech. Le thé, le café et le sucre ont
beaucoup d’importance, tant pour l’alimentation que comme moyens
d’échange ou présents ; les bougies et les rubans de soie de
couleur sont également précieux pour les relations commerciales.
Le café est absolument indispensable après une journée fatigante,
car son action est réconfortante et tonique ; j’ai eu à
déplorer de ne pas en avoir pris davantage avec moi. J’avais
caché dans nos bagages quelques flacons de vin et de cognac en
guise de médicaments ; mais je ne pouvais en laisser rien voir,
car les Musulmans sont très rigoureux à cet égard. Enfin j’avais
encore quelques boîtes de conserves et d’extrait de viande.
Les Arabes et les Chelouh de ce pays sont habitués à vivre très
frugalement en voyage ; ils se contentent d’une sorte de bouillie
de farine d’orge et de beurre, qui se conserve longtemps ; mais je
ne pus m’accoutumer à cet aliment. Nous n’avions naturellement
aucun résultat à attendre de nos chasses et ne pouvions en aucune
façon compter sur cette ressource : nous voyions, il est vrai,
de temps en temps des gazelles et des antilopes passer rapidement
dans le lointain, mais il ne fallait pas songer à les poursuivre.
Une caravane semblable est un appareil extrêmement lourd, qui ne
peut être dérangé de ses mouvements réguliers sans que le tout
en souffre. Toute perte de temps occasionnée par des détours, des
arrêts inutiles, etc., ne peut être atténuée que difficilement ;
chaque jour une tâche déterminée doit être accomplie, si l’on
ne veut s’exposer à manquer d’eau et de vivres.
En fait de combustible, nous avions les plantes courtes et ligneuses
que mangent les chameaux et souvent aussi une sorte d’acacia ;
mais il fallait parfois rassembler avec soin les crottins de chameau,
desséchés et durs comme de la pierre, pour alimenter nos feux.
Nous avions emporté de Tanger assez de tabac ; d’ailleurs
la majorité des Mahométans du pays ne fument pas, trouvant le
tabac absolument contraire sinon à la loi musulmane, du moins
aux convenances.
Notre voyage de Tizgui à Tendouf s’était accompli pendant le jour,
tandis que jusqu’à Araouan nous ne marchâmes que la nuit. Nous
partions le soir vers six heures, pour marcher presque sans arrêt
jusqu’à six ou sept heures du matin, suivant l’endroit où se
trouvait le fourrage à chameaux. Les animaux étaient débarrassés
de leur charge et poussés vers la pâture, le plus souvent sans
surveillance, car ils ne s’écartaient pas beaucoup. Puis nous
dressions les tentes, étendions les lits et faisions chauffer du
thé ou du café ; on reposait quelque temps ; vers onze heures
nous prenions un repas de riz ou de couscous au beurre, avec un peu
de viande sèche et de pain, puis du thé ou du café. Chacun se
disposait ensuite à dormir. C’était le moment le plus favorable,
et généralement le seul où je pusse écrire mon journal de voyage
et noter les observations et les événements du jour. Vers cinq
heures, chacun se levait ; on préparait encore un peu de riz ou de
couscous, et les chameaux étaient rassemblés et chargés.
C’est ainsi que s’écoula assez uniformément chacune des trente
journées suivantes de bivouac, pendant lesquelles nous ne vîmes
pas un homme.
CHAPITRE II
VOYAGE DE TENDOUF A ARAOUAN.
Départ de Tendouf. — Hamada Aïn-Berka. — Douachel. — Djouf
el-Bir. — Kreb en-Negar. — Fossiles du calcaire carbonifère. —
Es-Sfiat. — Oued el-Hat. — Formes d’érosions. — Iguidi. —
Sable sonore. — Mont des cloches. — Dunes. — El-Eglab. —
Traces de chameaux. — Pluie. — Oued el-Djouf. — Bir
Tarmanant. — Areg. — Oued Teli. — Sel gemme. — Taoudeni. —
Ruines de murs antiques. — Outils en pierre. — Grande chaleur. —
Oued el-Djouf. — Hadj Hassan. — Hamada-el-Touman. — Bir
Ounan. — El-Djmia. — Bab el-Oua. — El-Meraïa. — Arrivée
à Araouan.
Après avoir terminé à Tendouf tous les préparatifs de notre
voyage pour Timbouctou, nous fixâmes au 10 mai 1880 le jour de notre
départ, au début de la nouvelle lune. Nous étions debout dès trois
heures du matin, et peu après quatre heures, tout étant prêt, nous
nous mettions en marche. Le cheikh Ali et Amhamid nous accompagnèrent
un instant, puis eut lieu une scène d’adieux vraiment émouvante ;
le vieux et vénérable cheikh pleurait lui-même, et le noir Amhamid
donnait cours à sa douleur de la manière la plus violente. Le
cheikh Ali a beaucoup fait pour moi, et je dois à lui seul d’avoir
atteint cette ville de Timbouctou tant de fois désirée. Les gens
que j’avais pris au Maroc avaient le cœur gros en commençant
cette entreprise, et ils se représentaient les dangers à courir
sous les couleurs les plus vives. Pourtant ils gardèrent un maintien
tranquille et résolu. Je ne devais être complètement rassuré à
leur égard que quand nous eûmes franchi une bonne partie du désert,
de manière à ne plus pouvoir penser à retourner sur nos pas.
Nous vîmes encore longtemps les amis qui nous quittaient ; enfin
ils disparurent à nos yeux, tandis que nous continuions résolument
notre route sous la conduite de l’excellent Mohammed. Pendant
les premiers temps, nous voyageâmes surtout de jour ; plus tard
seulement ce fut la nuit.
La première journée de marche dura de quatre heures du matin
à trois heures de l’après-midi, c’est-à-dire onze heures,
dont il faut en déduire deux que nous employâmes à une courte
halte, à chercher du fourrage pour les chameaux, etc. La direction
générale que nous avions suivie était celle du sud-est.
Aussitôt après avoir quitté Tendouf, qui est à environ 395
mètres d’altitude, nous voyons disparaître les petites montagnes
et les chaînes de hauteurs ; nous rentrons dans la hamada, couverte
de nombreux galets de quartz : elle se nomme ici, d’après un
puits placé à quelque distance sur l’un des côtés de la route,
hamada Aïn Berka. Nous traversons le lit étroit de l’oued Tatraa,
qui coule de l’est à l’ouest, comme tous les fleuves du Sahara
occidental, et se réunit sans doute plus tard à l’oued Merkala. On
trouve là assez souvent du fourrage à chameau. Après quelques
heures nous arrivons à un endroit nommé Douachel, dernier bivouac
des caravanes revenant de Timbouctou, qui s’y reposent après
un long et dangereux voyage, richement chargées des trésors du
sud, avant d’entrer à Tendouf, où se termine la traversée du
désert. A partir de là, le terrain se relève, nous franchissons
les bords d’un petit plateau nommé el-Douachel et formé de
couches horizontales d’un calcaire léger, un peu poreux. Bientôt
apparaissent les premières dunes, encore isolées et ne constituant
pas de longues chaînes de collines. Nous nous arrêtons vers trois
heures en un point nommé Djouf el-Bir. Le guide, auquel le cheikh
Ali a recommandé notre sécurité de la façon la plus formelle,
nous défend expressément de dresser les tentes pendant les
premiers jours : elles seraient visibles au loin et pourraient être
aperçues par des Arabes rôdant peut-être aux environs ; de même
nous ne devons rien allumer la nuit, plus tard nous ne ferons le feu
nécessaire que sous la grande tente. Notre guide poussait peut-être
un peu loin les précautions, mais naturellement nous suivions ses
conseils, surtout pour le maintenir en bonne humeur. Les animaux
sont menés au pâturage et nous cherchons à nous installer aussi
bien que possible entre nos bagages. Tout le jour un vent d’ouest
assez violent a soufflé, nous apportant une fraîcheur agréable,
de sorte que notre marche est supportable. Vers le soir nous avons
20 degrés au bivouac.
Le jour suivant, nous marchons de cinq heures et demie à trois
heures, avec une interruption d’une demi-heure seulement. La nuit,
que nous passons en plein air, est très froide, et, quand nous nous
levons à quatre heures, le thermomètre est à 8 degrés seulement,
de sorte que le guide attend quelque temps avant de nous faire mettre
en route. Le chemin suivi passe constamment sur ce plateau calcaire
de Djouf el-Bir, qui est à une altitude de 396 mètres. Tantôt
le sol est pierreux et tantôt sablonneux ; des collines aplaties
de calcaire blanc s’élèvent par places au-dessus du plateau ;
mais elles sont généralement couvertes de sable mouvant, de sorte
qu’elles ressemblent à des dunes. Vers trois heures, nous arrivons
à un endroit abondamment pourvu de fourrages et nous nous installons
au bivouac comme le jour précédent. La solitude et le calme de la
hamada produisent une impression puissante et grandiose : _aucun_
être vivant, pas un oiseau, pas un serpent, pas une gazelle, pas
un insecte à apercevoir ; c’est la solitude complète.
Le 12 mai, de cinq heures du matin à deux heures de l’après-midi
nous restons sur nos chameaux, avec un repos d’une heure
seulement. La journée est beaucoup plus chaude que la précédente,
quoiqu’un peu de vent souffle encore. La direction principale
est toujours le sud-est. C’est dans ce pays que se bifurquent les
grandes routes de caravanes de Tendouf et du Tafilalet ; aussi notre
guide devient inquiet, car il pourrait aisément se trouver ici des
coupeurs de route.
C’est là aussi que se termine le plateau calcaire de Djouf el-Bir ;
nous descendons un peu, le pays se nomme Kerb en-Neggar et consiste
en minces plaques calcaires, couvertes de nombreux fossiles, et
appartenant aux formations carbonifères. Notre descente est très
douce, quoique la différence de niveau dépasse 130 mètres ;
cet endroit n’a que 260 mètres d’altitude.
Bientôt apparaît une zone de dunes isolées, nommée es-Sfiat ;
puis un terrain rocheux couvert de nombreux cailloux roulés
de quartz, parmi lesquels se trouvent des masses de fossiles
paléozoïques. Enfin nous arrivons à un lit de rivière large et peu
profond, l’oued el-Hat, au delà duquel nous décidons de passer
la nuit. Le fourrage est peu abondant ici, et les animaux doivent
s’écarter assez loin du bivouac : nous dressons les tentes et nous
nous installons cette fois pour une bonne nuit, malgré les quolibets
de notre guide endurci à la fatigue et qui n’a d’autres besoins
que celui du thé. Il le boit avec un plaisir évident et n’en a
jamais assez.
Mes deux nouveaux serviteurs ne s’entendent pas ensemble ; Benitez
est également fort mal avec Sidi Mouhamed, qui a émis la supposition
qu’il est peut-être Chrétien. Je dois couper énergiquement court
à ces insinuations, car elles pourraient fort mal tourner pour
mon interprète. Sidi Mouhamed reste toujours pour moi une nature
peu sympathique, mais il a une capacité de travail inimitable :
il ne se fatigue jamais à charger et à décharger les chameaux,
à dresser les tentes, à ramasser de quoi faire du feu, etc.,
je suis donc toujours forcé de chercher à les réconcilier.
La jalousie qui a existé dès le jour de notre départ de Tanger,
de la part de Hadj Ali contre Benitez, fermente de nouveau et peut
à tout moment causer une explosion.
Le 13 mai nous avons encore une longue marche de six heures du matin
à cinq heures du soir, avec un intervalle d’une heure. Notre
direction est un peu plus vers le sud, pour ne pas croiser les
deux grandes routes de caravanes dont j’ai parlé, et de peur
de rencontrer quelqu’un. Nous ne serons pas en sûreté si nous
trouvons une seule personne sur notre route.
Aujourd’hui encore, nous observons des formes d’érosion,
qui ont l’aspect de ruines, dans les débris demeurés intacts
des formations récentes qui couvrent les couches paléozoïques ;
nous arrivons bientôt dans une vallée de rivière desséchée,
qui se réunit sans doute à l’oued el-Hat, dont j’ai parlé ;
ce dernier doit se jeter dans l’Océan, au sud de Tekna. L’espace
situé entre ces deux rivières se nomme Kerb el-Biad.
Entre ce point et notre prochain bivouac le sol était couvert de
nombreuses petites dunes (_el-areg_, en arabe), qui devançaient
en quelque sorte la région de l’Iguidi. A droite nous laissons
le puits d’Anina, avec quelques palmiers ; le pays d’alentour
se nomme par suite Kerb el-Anina ; ce puits est sur la route des
deux grandes caravanes, ainsi que la source d’Aïn-Berka dont
j’ai parlé.
Des crinoïdes et des coraux fossiles sont ici en abondance dans les
roches schisteuses qui constituent le sol ; je trouve également pour
la première fois des fragments de grands cristaux plats de gypse.
La hauteur du terrain est encore celle d’hier, environ 260 mètres ;
la chaleur était forte aujourd’hui : vers midi nous avions 40
degrés à l’ombre, et le soir vers cinq heures encore 32.
Le jour suivant nous conduit par un terrain stérile complètement
plat, sans fourrage : c’est une plaine rocheuse, unie comme un
miroir. La marche dure de six heures du matin à six heures et
demie du soir ; les chameaux, qui sont fatigués et n’ont pas eu
d’eau depuis six jours, marchent déjà très lentement. Le terrain
s’élève peu à peu, à mesure que nous approchons de la grande
région des dunes de l’Iguidi ; avec la première apparition du
sable coïncide celle d’une maigre végétation et de fourrage
à chameau.
La marche du jour nous a fait traverser le terrain le plus vide et
le plus triste que nous ayons encore vu ; il n’existe rien autour
de nous qu’un sol rocheux, brun et nu, sans la moindre trace de
vie organique. Nous espérons trouver de l’eau dans la région de
l’Iguidi ; peu après y avoir pénétré, le terrain s’élève
et nous avons déjà atteint la hauteur de 340 mètres à notre
arrivée au bivouac.
Le matin suivant (15 mai) était admirable. Nous fûmes surtout
agréablement surpris par un chant d’oiseau ; l’alouette du
désert lançait dans l’air pur son hymne du matin. Nous n’avons
ce jour-là qu’une courte marche de six heures à midi, mais elle
est très fatigante pour les animaux, car nous devons franchir toute
une série de dunes ; la pente ascendante est généralement douce en
venant du nord, tandis que la descente vers le sud ou le sud-est est
le plus souvent très rapide, de sorte que nous sommes fréquemment
obligés de pratiquer une sorte de chemin pour les chameaux. Ces
animaux, lourdement chargés, s’enfoncent jusqu’au-dessus du
genou dans le sable fin, pur de tout mélange ; de temps en temps,
l’un d’eux s’abat, sans pourtant amener d’accidents.
Un peu à droite de notre chemin se trouve, au milieu de la région
des dunes, le puits de Bir el-Abbas, qui est fréquenté par les
caravanes ; mais mon guide, pour éviter toute rencontre, préfère
chercher de l’eau autre part. Avec sa connaissance parfaite du
pays, il nous mène vers midi dans un creux au milieu de masses de
sable gigantesques, où nous dressons nos tentes. A un demi-mètre de
profondeur nous rencontrons déjà l’eau : nous creusons un trou
d’environ un pied de diamètre et dont les parois sont revêtues
de l’herbe grossière ressemblant à du jonc qui pousse en cet
endroit. Nous trouvons alors assez d’eau, tant pour remplir les
outres qui ont été vidées en route que pour abreuver les chameaux.
Cette région de dunes est fort animée ; dès le matin nous avons
laissé à droite un endroit nommé les Trois-Palmiers ; divers
végétaux y croissent en abondance et nous voyons assez souvent
des troupeaux de gazelles et de bœufs sauvages passer rapidement,
sans qu’ils viennent à portée.
Le bivouac a de nouveau déjà atteint l’altitude de 376 mètres,
de sorte que toute la région de Djouf el-Bir paraît être une
plaine basse dans laquelle les formations géologiques récentes
ont disparu jusqu’au sous-sol paléozoïque.
J’éprouve encore ici toutes sortes de soucis avec mes gens ;
Kaddour est gravement malade, probablement de l’estomac, et les
difficultés entre Benitez et Hadj Ali augmentent chaque jour ;
le premier se comporte aussi pacifiquement qu’il lui est possible
dans ces circonstances.
L’eau, que nous avons obtenue comme je l’ai dit, est excellente,
mais les joncs lui donnent un goût particulier ; quand il s’agit
de faire abreuver les animaux, ce qui n’est pas un travail facile,
mes deux nouveaux serviteurs, qui doivent tout faire à eux seuls
depuis la maladie de Kaddour, se montrent très actifs et pleins de
bonne volonté ; ils ont grand soin des chameaux, et, en atteignant
un puits, leur première occupation est de les abreuver ; dresser
les tentes, etc., ne vient qu’en second lieu.
J’observe dans cette région de l’Iguidi l’intéressant
phénomène des _sables sonores_. Au milieu de ces solitudes on entend
tout à coup sortir d’une montagne de sable un son prolongé et
sourd, analogue à celui d’une trompette, et cessant au bout de
quelques secondes pour retentir de nouveau dans un autre endroit,
après un court espace de temps. Au milieu du silence de mort de ces
déserts, ce bruit subit produit une impression désagréable. Il
faut remarquer tout d’abord qu’il ne s’agit pas là d’une
illusion acoustique semblable aux mirages auxquels on est exposé
dans le Sahara, car non seulement j’entendis ces bruits sourds,
mais ils frappèrent toute ma troupe, et le guide Mohammed nous
avait déjà annoncé ce phénomène le jour précédent.
Quoiqu’il soit rare, il se produit pourtant quelquefois et l’on
en connaît déjà plusieurs cas. Nous ne parlerons pas ici des
phénomènes acoustiques connus sous les noms de la « vallée
chantante de Thronecken », des « forêts chantantes du pays de
Schilluck » (Schweinfurth), des « sonneries de cloches » de la Kor
Alpe sur la frontière styrienne, ainsi que la musique des vagues et
des chutes d’eau ; pour ces dernières on aurait trouvé qu’elles
donnaient toujours l’accord triple en ut majeur (_ut, mi, sol_) et
la note plus basse _fa_, qui n’appartient pas à l’accord. Dans
ces derniers cas, c’est l’air qui, mis en mouvement, joue un
rôle plus ou moins important, et produit un phénomène tout autre
que celui du _sable sonore_. Le pays connu depuis le plus longtemps et
le plus visité où se trouve ce « sable sonnant » est le mont des
Cloches, djebel Nakous, dans la presqu’île du Sinaï. Ce n’est
qu’un piton de grès, à pentes escarpées, peu éloigné du bord
de la mer, à peine haut de 300 pieds. Des deux côtés il présente
des pentes de 150 pieds de long et inclinées de telle sorte que le
sable quartzeux provenant de la décomposition du grès peut s’y
maintenir en équilibre, tant qu’il n’est pas dérangé de son
repos par une cause extérieure.
Si l’on fait l’ascension de ces rochers, on entend très souvent
un son semblable à celui que l’on obtient en frappant une plaque
de métal avec un marteau de bois. Dans les cloîtres du Sinaï on se
sert de pareilles plaques, faute de cloches, pour annoncer les heures
des prières ; aussi les Arabes des environs ont-ils une explication
toute prête : il y a dans la montagne un couvent chrétien enchanté,
et les sons de cloches proviennent des moines qui sont là, enfermés
sous terre. Le voyageur allemand Ulrich Jasper Seetzen, qui visita
ce pays au commencement du siècle, parle également de ce mont
des Cloches et donne du phénomène une explication aussi simple
que complètement satisfaisante. Le groupe de voyageurs dont il
faisait partie remarqua, en faisant l’ascension de la montagne,
un murmure particulier, qui évidemment provenait non de la roche
dure, mais du sable quartzeux très pur mis en mouvement. Plus tard,
le soleil était déjà haut, quand on entendit un son puissant,
semblable d’abord à celui du ronflement d’une toupie et qui se
changea peu à peu en un fort grondement. Seetzen constata alors
d’une manière très simple que ce bruit émanait uniquement
de la mise en mouvement du sable, sans la coopération du vent ;
il gravit la montagne jusqu’à sa cime et glissa le long de la
pente escarpée, en agitant le sable avec ses pieds et ses mains ;
il se produisit un tel vacarme que toute la montagne sembla trembler
d’une manière effrayante et parut être secouée jusque dans ses
profondeurs. Seetzen compare la couche de sable mise en mouvement
à un puissant archet qui frotte sur les aspérités de la couche
inférieure et produit ainsi des vibrations sonores.