Le jour suivant, 1er mai, nous faisons encore une courte marche de

trois heures, qui nous mène à un nouvel oued, le Merkala, uni plus

tard au Draa. Nous demeurons sur la rive nord, où le sable s’est

amoncelé en une ligne de dunes ; en cet endroit il se trouve un

puits, où nous faisons des provisions d’eau pour notre route

jusqu’à Tendouf. Les acacias et les tamaris apparaissent, mais

il n’y a aucune créature animée. Tout le pays entre l’oued

Draa et l’oued Merkala porte le nom d’el-Bdana.

Pendant la nuit du 1er au 2 mai la pluie tombe par un vent très

froid ; le matin suivant, de bonne heure, le ciel est encore très

couvert et nous n’avons que 6 degrés ; nous nous sentons très

mal à l’aise et tremblons de froid ; aussi attendons-nous toute

la journée le retour d’une température plus clémente.

Les formes d’érosion des montagnes isolées et des crêtes que

nous avions traversées le jour précédent sont fort originales. Le

rocher forme de longues assises, à angles très nets, ressemblant

à des murs, d’où surgissent des contreforts en forme de tours,

avec des murs tombant verticalement ; de loin on croit voir de vieux

châteaux forts entourés de murailles et de tours.

[Illustration : Formes d’érosion du plateau d’el-Bdana.]

J’ai pu dessiner les contours de quelques-unes de ces chaînes

de hauteurs.

L’oued Merkala découpe profondément le plateau d’el-Bdana et

met à nu les couches les plus basses du sol ; un profil du nord au

sud aurait la forme représentée à la page suivante.

La différence de niveau entre la hamada et les points les plus

profonds de l’oued Merkala est importante et s’élève à environ

120 mètres.

Les parties indiquées par la lettre _a_ sur le profil suivant

consistent en marne légère, molle, sablonneuse et calcaire,

disposée horizontalement et appartenant à une formation géologique

très récente. Elle couvre la lisière nord du désert en épaisses

couches de même hauteur, qui ont été entraînées en grande partie

par l’action de l’atmosphère et des eaux ; quelques restes de

cette formation sédimentaire, les plus résistants, sont demeurés

intacts ; ce sont eux qui montrent des formes d’érosion aussi

particulières.

Si l’on descend dans l’oued Merkala, on trouve au-dessous

de ces formations, probablement néo-tertiaires ou encore plus

récentes, les schistes foncés et les calcaires qui s’inclinent ici

faiblement vers le sud. Ils appartiennent à l’âge paléozoïque

et renferment, avec des fossiles, des dépôts de ces petits cailloux

roulés qui couvrent le sol en masses immenses, surtout dans les

vastes plaines nommées _es-serir_.

[Illustration : Profil à travers la hamada et l’oued Merkala.

_a_, marne blanche sablonneuse, à couches horizontales ; _b_,

schistes foncés et calcaires paléozoïques faiblement inclinés ;

_c_, dunes de sable.]

Le 3 mai nous marchons directement vers le sud ; nous quittons la

plaine de l’oued Merkala afin de nous élever sur le plateau ;

c’est une marche pénible pour les chameaux, sur un sol

escarpé. C’est là que les Arabes font commencer la hamada,

c’est-à-dire le désert de pierres. La hamada ne produit ici,

en aucune façon, l’impression de tristesse qu’on se figure

d’ordinaire ; c’est une plaine infinie, unie comme un miroir,

mais couverte d’une mince couche de terre sur laquelle sont

étalés des milliards de petits cailloux ronds appartenant aux

diverses variétés de quartz, silex commun, silex pyromaque,

quartz opalin, agate, etc. ; cette plaine est aussi fréquemment

nommée _es-serir_. Il y pousse beaucoup de fourrage à chameaux ; des

végétaux divers, des fleurs et même des acacias y sont nombreux. On

y trouve également un arbuste donnant de petites baies noires qui

sont, dit-on, fort bonnes contre les maux d’estomac ; les Arabes

mâchent des fragments de son bois pour entretenir la propreté de

leurs dents. Cette coutume d’employer certaines espèces de bois

à l’entretien de la bouche existe aussi chez beaucoup de peuplades

nègres de l’Afrique tropicale.

Dans cette partie de la hamada on pourrait presque semer de l’orge,

et, si l’on creusait des puits, il serait possible d’y développer

une oasis. Le pays est d’ailleurs habité, en ce sens qu’on y

voit de nombreux troupeaux de gazelles ; il est vrai qu’elles ne

s’approchent pas à portée de fusil.

Il y a ici également de nombreux chacals. Amhamid, le serviteur du

cheikh Ali, était très adroit à s’emparer de ces animaux : il

savait découvrir les trous où ils vivaient ; et un soir, après

une courte absence, il nous en apporta trois vivants. Les Arabes

les mangèrent, suivant leur habitude, et j’en goûtai. Nous les

avions fait rôtir avec du beurre ; je dois constater que leur chair

ainsi préparée n’a rien de répugnant.

Le 4 mai au matin, nous repartîmes vers le sud-est et nous fîmes

halte vers deux heures, pour établir notre bivouac dans une contrée

couverte de plantes fourragères. La hamada conservait le même

caractère : c’était une plaine immense, très unie, couverte

tantôt de petits cailloux roulés, tantôt de grosses roches

polies par les eaux, tantôt enfin d’acacias, de _Sempervivum_

en grosses touffes épaisses, ainsi que des plantes à chameau

ordinaires. Tout le jour il souffla un vent violent et froid, et,

quand nous atteignîmes le lieu choisi pour le bivouac, il tombait

une violente averse. Je ne m’étais jamais représenté la hamada

ainsi, et je n’avais jamais cru non plus que j’aurais à m’y

garantir de la pluie sous une tente. Cependant cette averse nous

était agréable, car la chaleur s’était accrue de nouveau

fortement pendant les derniers jours.

L’un de mes hommes trouva ce jour-là un de ces lézards qui

atteignent jusqu’à trois pieds de long et vivent dans des trous ;

l’homme le poursuivit, quoiqu’il courût extrêmement vite,

jusqu’à son terrier, où il disparut ; mais notre compagnon

creusa si longtemps qu’il réussit à l’atteindre. Ce fut de

nouveau pour ma troupe un changement de menu fort apprécié, car

l’animal fut rôti tout aussitôt. J’en goûtai également :

sa chair, molle et très blanche, a un goût de poisson et n’est

pas le moins du monde répugnante ou désagréable. Nous voyions

souvent ramper sur le sable de petits serpents ou des vipères :

les Arabes les redoutent, et les nôtres les tuaient à coups de

pierre ou de bâton. Il se trouvait également en cet endroit de

nombreux fragments de fossiles paléozoïques dispersés entre

les cailloux ; sous prétexte que le chameau me fatiguait trop,

j’allais souvent à pied pour en ramasser quelques-uns ; du reste,

je ne pouvais noter la direction du chemin et la durée de la marche

qu’à l’aide de la boussole et du chronomètre.

Le 5 mai nous partions de grand matin pour atteindre notre but,

Tendouf, au bout de six heures. Le chemin conduisait comme auparavant

vers le sud-est, à travers l’uniforme hamada. La plus grande

partie de cette plaine était stérile, cependant on trouvait, par

places, des acacias et des plantes à chameau ; la répartition de

ces végétaux est fort irrégulière et ils sont épars en petits

groupes sur toute la vaste étendue pierreuse. Peu avant Tendouf,

le terrain changea un peu : une chaîne de collines moins hautes

apparut, consistant en roches molles, blanchâtres et marneuses. Du

sommet nous vîmes devant nous la petite ville de Tendouf, véritable

oasis au milieu des déserts avec ses grandes maisons carrées et

ses jardins de palmiers.

Nous avions mis un laps de temps peu ordinaire, huit journées, pour

atteindre la ville, en partant de l’oued Draa ; on peut très bien

faire le chemin de Tizgui à Tendouf en cinq jours. Mais les Arabes

préfèrent voyager lentement, afin de ménager leurs chameaux. Grâce

à l’heureux avantage de ne pas connaître le prix du temps, ils

restent assis sur leurs animaux avec une tranquillité enviable et

une satisfaction visible, ne s’inquiétant point de savoir s’ils

marchent vite ou lentement ; ils ne connaissent pas l’emploi du

temps, mortel pour les nerfs, que la civilisation moderne réclame

de l’homme dans son combat pour l’existence. Rien n’est

plus contraire aux idées arabes que la précipitation ou le besoin

continuel d’action. L’Européen est par trop impatient, et c’est

ainsi que s’expliquent les mécomptes de tant de voyageurs. On

peut beaucoup avec de la tranquillité et de la patience ; dans les

voyages d’exploration à l’intérieur de l’Afrique celle-ci

est plus importante que l’argent.

Jusqu’ici aucun Européen n’ayant visité Tendouf, c’est donc

avec un sentiment de satisfaction que j’aperçois de la colline les

maisons de la ville et les gens qui viennent au-devant de nous. Hadj

Ali est également plus tranquille ; il a vu que l’on peut voyager

dans le désert sans être tué par les brigands ou sans souffrir

de la soif.

_Tendouf._ — Le cheikh Ali était allé devant pour annoncer notre

arrivée et pour y préparer en quelque sorte la population. Il avait

également cherché une grande maison où nous pussions trouver un

logement commode et agréable.

La population, très foncée de peau, vient bruyamment au-devant de

nous ; tous ces gens sont heureux de l’arrivée du cheikh Ali,

qu’ils respectent hautement, et se montrent curieux au plus

haut point de voir les étrangers qui arrivent. Quelques cris de

_el-kafirou_ (l’infidèle) se font entendre, mais la présence du

cheikh prévient toute démonstration hostile.

Le chérif, Arabe très fin, est un des personnages importants du

lieu ; il a avec Hadj Ali une longue conférence. Il s’agissait

de lui prouver que mon interprète était réellement un parent

d’Abd el-Kader, dont le nom est ici en grande renommée ; le chérif

avait jadis lui-même connu le vieil émir et était ainsi au courant

d’une foule de particularités sur son sujet et son entourage. Ainsi

que je l’ai dit déjà plusieurs fois, Hadj Ali avait sur lui

un vieux diplôme, d’après lequel il tenait un haut rang dans

la confrérie religieuse d’Abd el-Kader Djilali. Le chef-lieu de

cette secte importante est Bagdad. Je n’avais pas recherché la

provenance de ce document, et m’en étais tenu à la constatation

de ce fait, qu’il attirait le respect de tous envers Hadj Ali. A

Taroudant il avait reconnu une foule de gens comme membres de cette

confrérie : j’ignore s’il en avait le droit ; il avait même

gagné à sa cause le chérif du lieu. Ce dernier était enchanté

de lui et l’avait même invité à se fixer à Taroudant et à

épouser sa propre sœur.

A Tendouf également, Hadj Ali réussit à convaincre le chérif et

les notables de l’endroit qu’il était un personnage de haute

influence. La population fut de même gagnée à cette persuasion,

et quoique, dès les premiers jours, elle m’eût reconnu pour

un Chrétien, elle ne se permit pas la moindre injure à mon

égard. Il faut ajouter que, si Hadj Ali se vante constamment de sa

qualité de chérif, la famille d’Abd el-Kader n’est pourtant pas

chérifienne ; Abd el-Kader lui-même était un simple marabout. Comme

on le sait, les chourafa descendent directement de Mahomet ;

c’est une sorte de noblesse héréditaire et ecclésiastique ;

par marabout, au contraire, on entend un homme remarquable par sa

piété et sa science.

Hadj Ali, qui était très versé dans les discussions théologiques,

avait réussi partout à se faire passer pour ce qu’il souhaitait :

je n’avais que des avantages à ce jeu.

Comme dans chaque endroit, il se trouve à Tendouf un homme qui

cherche à s’introduire chez nous en nous rendant toutes sortes de

petits services. A Tizgui c’était Sidi Mouhamed, le soldat marocain

déserteur, que j’avais engagé à mon service ; à Tendouf nous

trouvâmes un Tunisien, Hadj Hassan, qui sut se rendre indispensable.

C’était un homme d’un caractère aventureux, et qui avait

longtemps couru le monde ; il avait passé de longues années

sur les bateaux des Messageries maritimes, et même voyagé une

fois jusqu’au cap de Bonne-Espérance. Puis il s’était fait

bachi-bouzouk pendant la guerre turco-russe, et avait, je crois,

servi en Arménie. Après la guerre il fut licencié, revint à Tunis

et commença de là ses pérégrinations, qu’il poussa jusqu’à

Tendouf. Il voulait visiter le tombeau d’un saint pour y prier ;

pendant ses voyages il avait été complètement dépouillé à

diverses reprises, et pour la dernière fois dans l’oued Draa par

des gens des Aït Tatta. Quoique Hassan, en dehors de l’arabe et du

turc, parlât aussi l’italien, l’anglais et le français (cette

dernière langue fort bien), et qu’il eût beaucoup fréquenté

les Européens, j’ai vu rarement un Arabe aussi fanatique et aussi

strict que cet homme ; aucun ne disait ses prières avec la même

ponctualité que lui. Il s’offrit à voyager avec moi pour tout

le reste de mon expédition, y compris le voyage de Timbouctou au

Sénégal. Il voulait s’y fixer, espérait-il, soit comme tirailleur

indigène, soit comme négociant. C’était un homme très adroit,

sachant se rendre fort utile et surtout excellent cuisinier ;

malheureusement son caractère était très violent.

Le cheikh Ali et le chérif de Tendouf s’occupèrent avec tout le

zèle possible des préparatifs du voyage au désert ; je reviendrai

plus tard sur ces détails. Il était sûr alors que ni le cheikh

ni aucun de ses parents ne voyageraient avec nous. Nos amis nous

amenèrent un vieillard et nous le présentèrent comme le guide

le meilleur et le plus expérimenté : il avait certainement fait

déjà une cinquantaine de fois le voyage de Tendouf à Araouan

ou à Timbouctou, et souvent tout seul, comme messager ! Mes deux

interprètes trouvèrent que c’était chose grave que de prendre

pour guide un homme si vieux, car il pouvait mourir en route ; cette

idée méritait certainement d’être prise en considération ;

mais je n’avais pas assez d’argent pour payer un deuxième guide,

et nos amis de Tendouf nous assuraient que nous pouvions entreprendre

ce voyage en toute sécurité.

Le prix que demandait Mohammed était si élevé, que j’hésitai

à le prendre ; finalement il le baissa à 47 mitkals d’or (1

mitkal valant à peu près 12 francs) ; une partie devait être

payée d’avance, et le reste à Araouan. Nous devions prendre des

guides du pays dans cette dernière ville ; on me conseilla aussi

d’y vendre les chameaux et d’y louer simplement des animaux de

charge jusqu’à Timbouctou.

Tendouf est une petite ville qui s’étend en longueur de l’est

à l’ouest. Ses 100 à 150 maisons, isolées et formant de grands

carrés entourés de murs, sont construites en une argile très

dure. Elles n’ont presque toutes qu’un rez-de-chaussée, et

la plupart des pièces, qui sont grandes et belles, donnent sur la

cour, dont le sol consiste en argile battue et mélangée de petites

pierres. Les maisons sont dispersées irrégulièrement, ne formant

pas de véritables rues ; une mosquée à tour quadrangulaire domine

le tout. Il y a également ici le tombeau d’un saint ; ce monument

est bâti sur le modèle de ceux du Maroc, avec la petite coupole

habituelle.

A l’endroit le plus bas de la ville se trouve une source, entourée

d’un grand nombre de dattiers et de jardins maraîchers. Cet

ensemble produit une impression agréable et proprette.

Tendouf, qui date à peine de trente années, est une ville ouverte,

et sa fondation fait grand honneur au cheikh Ali : c’est de là

que vient la considération dont il jouit ; c’est lui aussi qui a

dirigé le premier les caravanes de Tendouf à Tizgui par l’oued

Draa. Tendouf est surtout établie en vue de la circulation des

caravanes vers Timbouctou, de manière à servir de point de départ

commun aux tribus environnantes ; sa position entre les groupes

d’oasis de l’oued Draa et les petits États de l’oued Noun et

de Sidi-Hécham est fort bien choisie.

Un peu à l’est de la ville est une petite rivière, l’oued

Haouwera, qui roule généralement un peu d’eau et se jette dans

l’oued Merkala. C’est là que sont les douars des Maribda et

des Tazzerkant, qui y font paître leurs troupeaux de chameaux,

de moutons et de chèvres. On dit que dans le voisinage se trouvent

aussi des étangs salés.

Les habitants de Tendouf appartiennent en grande majorité à la

tribu des Tazzerkant, ou Tadjakant, et sont d’origine berbère,

ainsi que ce nom l’indique. Ils se vêtent des cotonnades bleues en

usage ici ; mais ils surprennent au premier aspect par leurs cheveux

longs et épais, tandis que les Arabes et les Chelouh que j’avais

vus jusque-là ont l’habitude de les couper courts ou même de les

raser. Les femmes, en partie Négresses, sont également vêtues de

larges vêtements bleus, qui enveloppent tout le corps ; en outre

elles portent des pantoufles de cuir, ordinairement rouges. Leur

visage n’est pas voilé comme au Maroc. Je n’ai vu à Tendouf

que peu de femmes ; c’étaient presque toutes des Négresses.

Il faut considérer le cheikh Ali de Maribda comme le souverain de

l’endroit ; c’est lui qui dirige le commerce des Tazzerkant avec

le Soudan. Ce commerce est de grande importance ; ils vont d’un

côté jusqu’au Maroc et jusqu’à l’Algérie pour y acheter

surtout des grains et des dattes, puis du tabac, de la poudre,

des cotonnades, du goudron, etc. ; de l’autre, ils conduisent une

partie de ces objets à Araouan et à Timbouctou, pour en rapporter

les produits du Soudan, et surtout des plumes d’autruche et des

esclaves, ainsi qu’un peu d’or et d’ivoire. Les habitants de

Tendouf dépendent, au point de vue des céréales, des pays voisins,

car l’oasis est beaucoup trop petite pour qu’il puisse y avoir

des champs ; on n’y cultive avec les palmiers que quelques légumes

sans importance.

Une fois par an, les Tazzerkant se rassemblent pour un voyage en

commun à Timbouctou ; Kafla el-Kebir (la grande caravane) compte

souvent plusieurs milliers de chameaux et quelques centaines de

conducteurs. Cependant elle a été pillée à diverses reprises dans

le cours des dernières années. Ordinairement elle part de Tendouf

en décembre ou en janvier et retourne en mai ou juin ; la valeur

des marchandises qu’elle emporte dépasse, dit-on, 750000 francs ;

ce chiffre me semble beaucoup trop élevé, car les affaires avec

Timbouctou ont diminué dans ces derniers temps.

[Illustration : TOME II, p. 38.

OASIS DE TENDOUF.]

Quand je quittai le Maroc quelques mois auparavant, pour tenter

un voyage à Timbouctou, mon intention était de me joindre à une

caravane ; je ne croyais pas qu’il fût possible de traverser le

Sahara seul avec quelques serviteurs. Or, l’époque vers laquelle

les grandes caravanes se mettent en route étant passée, il me

restait soit à attendre huit ou neuf mois, éventualité que le

cheikh Ali discuta sérieusement, soit à partir seul. Le cheikh Ali

se serait peut-être décidé à m’accompagner, ou du moins à me

donner un de ses neveux, s’il avait reconnu qu’il en pût tirer un

gain quelconque. Quand il vit que je n’avais avec moi ni beaucoup

de marchandises, ni beaucoup d’or, il se contenta de me faciliter

le voyage le mieux possible. Les préparatifs pour l’expédition

projetée étaient multiples, et il peut y avoir intérêt pour mes

successeurs possibles à donner ici quelques détails à ce sujet.

Quoique le Sahara commence déjà au pied du versant sud de l’Atlas,

je ne fais compter qu’à partir de Tendouf le véritable voyage

dans le désert ; en effet, de cette dernière ville on peut gagner

en un temps relativement court une suite de groupes d’oasis et de

contrées fort peuplées, comme l’oued Draa, le Tafilalet, ou même

directement le Touat, tandis que vers le sud il faut voyager pendant

des semaines et des mois pour arriver de nouveau parmi des hommes.

Il vaut mieux certainement prendre pour point de départ Tendouf,

plutôt que le Touat, l’oued Draa ou Tekna à l’ouest : dans

la population de Tendouf il y a beaucoup moins d’intolérance

religieuse que de goût pour la spéculation et le commerce ; ce

goût dirige complètement ses idées et sa manière d’agir, de

sorte qu’avec un emploi approprié de son argent on peut parvenir

à bien des choses chez elle.

J’avais songé à diverses reprises au groupe d’oasis de Tekna,

au sud de l’oued Noun, et cet endroit m’avait paru, à un certain

moment, devoir être le point de départ de mon voyage dans le

désert, quoique, au début de ce siècle, le médecin et voyageur

anglais Davidson y eût été tué ; Tekna paraissait convenir à

mon but parce que, plus on traverse le Sahara vers l’ouest, et

plus les difficultés de terrain diminuent.

Tendouf semble être pourtant le point de départ le plus

recommandable sous tous les rapports. La question la plus importante

pour un voyage semblable est certainement le choix des chameaux,

car on en est réduit, en tout et pour tout, à cet animal, laid

et entêté, mais indispensable à cause de sa sobriété et de

son endurance.

A Tendouf j’ai perdu un deuxième chameau, que j’ai dû remplacer

par un nouveau, coûtant 31 douros. J’ai échangé en outre un

autre de ces animaux, fortement blessé comme je l’ai dit, contre

cinq pièces de la cotonnade bleue si importante dans ces pays, pour

la valeur d’environ 20 douros. J’ai donc neuf chameaux vigoureux

et en bon état, tous châtrés et par conséquent plus résistants.

J’avais fait faire de grands sacs pour le transport des marchandises

avec une étoffe brune et grossière en poil de chameau. Deux de

ces sacs, réunis entre eux par des courroies, sont disposés sur

chaque chameau, de manière à pendre le long de ses flancs ; une

grande natte de paille placée en dessous protège l’animal contre

le frottement. Sur son dos se trouve une sorte de selle rembourrée,

avec une ouverture pour la bosse. Le poids des deux sacs ne dépasse

pas cent livres, car nous devons utiliser les animaux comme montures,

et chacun d’eux porte de plus deux outres.

Le cheikh Ali s’était occupé avec grand soin de

l’approvisionnement d’eau. J’avais acheté dix-huit grandes

outres de peaux de chèvre, cousues et goudronnées avec soin ;

une petite ouverture destinée à laisser passer l’eau était

solidement ficelée. Chaque chameau devait porter deux de ces outres,

qui, une fois pleines, pesaient environ 60 à 70 livres ; le poids

de la charge, y compris le cavalier, dépassait donc de beaucoup

deux cents livres.

Les caravanes chargent les animaux encore davantage, mais elles

marchent avec une lenteur extraordinaire et leurs bêtes, ne faisant

que quelques lieues par jour, se reposent souvent.

Ces outres sont partout en usage dans ces pays : on ne

connaît rien autre pour le transport de l’eau. Elles sont en

général très pratiques, mais l’eau y est fort exposée à

l’évaporation. Rohlfs a, comme on sait, introduit les caisses

en tôle dans le matériel d’un voyage au désert ; elles ont

surtout deux grands avantages : l’eau ne s’y évapore et ne

s’y gâte pas. L’enduit de goudron qui revêt l’intérieur

des outres ne résiste pas longtemps ; aussitôt qu’une petite

parcelle de cet enduit disparaît, la décomposition de la peau

commence, et l’eau prend un goût exécrable. Pourtant on ne

peut user de caisses en tôle que dans une expédition composée

de plusieurs Européens, d’une nombreuse escorte, et pourvue de

grandes ressources ; même si j’avais eu une semblable caravane,

je n’aurais cependant pas employé de pareilles caisses, afin de

ne pas attirer l’attention. En dehors des dix-huit grandes outres

je possédais deux seaux en toile à voile bien cousue, disposés de

façon à être fermés par le haut, et pourvus de crochets en fer,

pour qu’on pût les accrocher partout où on le voudrait.

Avec ces vingt récipients pleins d’eau nous pouvions voyager

de huit à dix jours, bien entendu sans événement fâcheux, et

même en tenant compte d’une évaporation de 5 p. 100. Je chargeai

spécialement Hadj Hassan de la provision d’eau, et plus tard il

défendit avec la plus grande ténacité le précieux liquide qui

lui était confié.

Les outres étaient attachées sur les chameaux au-dessous des

sacs à marchandises et de chaque côté, de manière qu’elles

se trouvassent placées horizontalement. Un seau en tôle est

utile pour abreuver les chameaux aux puits ; de même on doit se

pourvoir d’une grande quantité de cordes. Il faudrait également

prendre un vase plein de goudron pour pouvoir souvent en enduire

les outres. Malheureusement j’avais négligé cette précaution,

et à Tendouf je n’en trouvai pas à acheter. Enfin il est utile

de prendre avec soi de grandes aiguilles pour coudre les ballots,

des haches et quelques outils.

Mon expédition comptait huit personnes et neuf chameaux ; en dehors

de moi et des interprètes Hadj Ali et Benitez je n’avais conservé

que deux serviteurs marocains, Kaddour et Farachi, puis Sidi Mouhamed,

que j’avais pris à Tizgui, Hadj Hassan et enfin le guide Mohammed,

dont l’âge et la figure parcheminée nous causèrent d’abord

quelques soucis, mais qui se montra plus tard sous un jour fort

avantageux.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 2 (de 2) · 第 2 / 29 段