Nous discutâmes alors sous toutes ses faces, avec le cheikh,

=TIMBOUCTOU=

* * * * *

5747-86. — Corbeil typ. et stér. CRÉTÉ.

=Dr OSKAR LENZ=

* * * * *

=TIMBOUCTOU=

VOYAGE

AU MAROC, AU SAHARA ET AU SOUDAN

TRADUIT DE L’ALLEMAND

AVEC L’AUTORISATION DE L’AUTEUR

PAR

=PIERRE LEHAUTCOURT=

ET

CONTENANT 27 GRAVURES ET 1 CARTE

* * * * *

TOME SECOND

* * * * *

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

* * * * *

1887

Tous droits réserves.

=TIMBOUCTOU=

* * * * *

DEUXIÈME PARTIE

D’ILERH AU SÉNÉGAL

* * * * *

CHAPITRE PREMIER

VOYAGE A FOUM EL-HOSSAN, A L’OUED DRAA ET A TENDOUF.

Départ d’Ilerh. — Les chameaux. — Agadir. — Nouveau

guide. — Pays dangereux. — Amhamid. — Oued Oudeni. — Coupeurs

de route. — Source sulfureuse. — Oued Temenet. — Arrivée à

Tizgui. — Pétroglyphes. — Ruines romaines. — Le cheikh Ali. —

Départ de mes serviteurs et des chourafa. — Lettres de Sidi

Housséin. — Départ de l’oued Draa. — Oum el-Achar. — Lit

de l’oued Draa. — Pays de l’oued Draa. — Les habitants. —

Oued Merkala. — Formes d’érosion. — Hamada. — Chacals. —

Pluies violentes. — Le chérif de Tendouf. — Hadj Hassan. — Le

guide Mohammed. — La ville de Tendouf. — Les habitants. — Kafla

el-Kebir. — Préparatifs pour le voyage du désert. — Bivouac.

J’ai décrit dans les pages précédentes les préparatifs

que nous avions faits avant d’entreprendre notre voyage au

désert. Jusqu’au dernier moment Sidi Housséin avait manifesté sa

mauvaise volonté envers nous par des chicanes de tout genre ; seule

la crainte l’empêchait de s’opposer ouvertement à nos projets.

Le 4 avril 1880, vers onze heures du matin, nous pûmes enfin quitter

une ville pour laquelle nous avions tous ressenti une crainte plus ou

moins grande, et que dès Marrakech on nous avait dépeinte comme la

partie la plus dangereuse de toute notre route. Nous conduisîmes nos

chameaux lourdement chargés jusqu’en dehors de la ville, ce qui

ne fut pas fort aisé. Soit que mes gens ne fussent pas encore assez

exercés au chargement de ces animaux, soit pour tout autre motif, il

fallut arrêter notre caravane dans une rue étroite et mieux placer

nos bagages, ce qui rassembla une foule de peuple. Nous y trouvâmes

quelques Juifs, parents de Mardochai es-Serrour d’Akka. Comme

j’avais pour cette famille des lettres de recommandation que

Mardochai lui-même m’avait données autrefois à Paris, je les

remis à ces gens, qui se déclarèrent prêts à faire tout pour

moi. Mais j’avais assez séjourné dans ces pays pour connaître

exactement la situation des Juifs : ils peuvent très peu de chose

et dépendent complètement des Mahométans.

Enfin nous avions derrière nous la ville d’Ilerh, et nous nous

trouvions à l’air libre, sur un grand plateau limité vers le

sud par de puissantes chaînes de montagnes. Nous montâmes sur nos

chameaux et je dus m’habituer à ce genre de coursiers.

Tout d’abord je ferai remarquer que l’on n’emploie ici que des

chameaux de bât, tous à une seule bosse ; les rapides _maharis_,

que l’on élève plus loin vers l’est, ne sont pas en usage

ici. Ces maharis portent de petites selles en bois garnies de cuir

rouge ; j’avais fait faire une selle de ce genre, mais je ne

m’en servis pas. Nous montions sur nos chameaux tout chargés,

car je trouvais ce procédé beaucoup plus commode. Leur paquetage

est, autant que possible, divisé en deux parties de même poids,

reliées entre elles au moyen de courroies et jetées sur le dos de

l’animal après qu’une natte en paille, qui garnit également

les flancs, y a été placée. Cette natte évite les blessures que

produirait le frottement. Sur la charge ainsi répartie nous placions

des tapis, des coussins, etc., et nous avions un espace assez large,

où l’on pouvait s’asseoir commodément.

Je trouvai le mouvement du chameau assez agréable pendant la marche ;

mais, par contre, je fus longtemps à m’habituer à être assis

sur un animal aussi haut, sans rênes ni étriers et sans appui

d’aucune sorte pour les mains et les pieds. Je ne perdis pas

facilement le sentiment de malaise produit par le balancement ;

tout d’abord ce mode de voyage me sembla fort désagréable,

mais plus tard je m’en accommodai mieux.

A Ilerh les chameaux sont habitués à être montés quand ils sont

couchés : au moment où se lèvent ces animaux si étrangement

bâtis, on doit avoir soin de se placer dans une direction

convenable. Il en est de même quand l’animal se couche et

que l’on veut descendre. Les premières fois, à ce moment, je

descendais régulièrement beaucoup plus vite que je ne le voulais.

Nous remontâmes d’abord la vallée de l’oued Tazzeroult et

nous arrivâmes bientôt au pied d’une chaîne de montagnes qui

s’étend du sud-ouest au nord-est. Elle appartient donc au système

de l’Atlas et consiste surtout en granit et en schiste. Le versant

septentrional est très escarpé. Des roches éruptives y apparaissent

aussi çà et là et forment des pics isolés très pittoresques,

sur l’un desquels Sidi Housséin possède une citadelle. La vue

de cette petite forteresse, nommée Agadir et placée au plus

haut sommet de rochers abrupts, complètement inaccessibles en

apparence, est imposante au plus haut point. Ce château fort a été

construit par les ancêtres de Sidi Housséin, mais on s’en sert peu

aujourd’hui. En cas de guerre, Sidi Housséin pourrait certainement

s’y retirer, et les troupes marocaines ne prendraient probablement

pas ce nid de rocher. Par contre, les assiégés pourraient être

coupés de toute communication, de telle sorte que, faute d’eau

et de vivres, il leur faudrait bientôt se rendre.

Après une marche de plusieurs heures sur un chemin fort raide, mais

relativement bon et tracé en lacets sans nombre, nous atteignîmes

le faîte des montagnes, élevé en cet endroit d’environ 4000

pieds ; les sommets environnants ne doivent guère dépasser 5000.

La vue que nous eûmes de ce faîte était fort intéressante :

vers le nord on apercevait les pentes verticales et les montagnes

ou les rochers isolés de l’Anti-Atlas, ainsi qu’on peut nommer

cette partie des montagnes entre lesquelles s’étend le plateau

d’Ilerh ; vers le sud elles se fondent dans une suite de chaînes

de collines de moins en moins élevées. Dans leurs vallées et

même sur leurs sommets aplatis la population laborieuse des Chelouh

cultive des champs d’orge.

Nous inclinons vers l’est et arrivons le soir à la dernière

maison de la tribu des Medjad, qui sont des Berbères, comme les

Tazzeroult ; nous y passons la nuit.

Le matin suivant, 5 avril, nous nous levâmes de très bonne heure,

de sorte que dès six heures les huit chameaux étaient chargés. Nous

marchâmes pendant quelques heures vers le sud-est par un plateau

pierreux faiblement ondulé, jusqu’à un groupe de maisons. La

contrée paraissait très peu habitée, car nous ne rencontrions

que rarement des créatures humaines ; on voyait très peu de terres

cultivées. Le guide que Sidi Housséin nous avait donné nous quitta

dans cet endroit, quoiqu’il ait eu mission d’aller jusqu’à

Temenet. Depuis longtemps nous nous défiions de lui, et il demanda

tout d’un coup, avant de partir, 30 douros pour l’étape et

demie qu’il avait faite. Le pays ne semblait pas sûr, et la maison

isolée, avec les habitants de laquelle notre guide avait eu un long

entretien secret, ne nous plaisait nullement. Quand le guide nous

fit connaître son insolente demande, nous fûmes convaincus qu’il

nous préparait un tour quelconque et voulait peut-être provoquer

une querelle. Lui ayant promis quelques douros à Ilerh, nous lui

en donnâmes quatre ; tout d’abord il fit semblant de les refuser,

et disparut encore une fois dans la maison suspecte ; finalement il se

déclara satisfait, et un autre homme apparut, se disant prêt à nous

accompagner. Nous nous défiions de tout ; le pays était inhabité,

mais dans les montagnes pouvaient se dissimuler toutes sortes de gens

dangereux ; notre guide était loin de produire une bonne impression.

La veille s’est joint à nous un homme, qui se dirige vers Tendouf,

seul avec son chameau et une petite charge de cuir, et il ne m’est

pas du tout indifférent d’avoir un compagnon de plus. Le chérif

Mouhamed, du Tafilalet, ainsi que le jeune chérif Mouley Achmid,

de Marrakech, me sont fort utiles ; ce sont des gens résolus,

et il semble qu’en leur présence on doive ne rien oser contre

nous. Nous avons le sentiment instinctif de nous trouver dans une

contrée dangereuse, où tous nos mouvements sont observés. Nous

n’avons vu personne, mais nous sommes persuadés, et le guide nous

l’assure, que des bandes de coupeurs de route se trouvent dans

les ravins. Le chérif Mouhamed, qui comme Hadj Ali a son cheval,

tandis que nous en sommes tous réduits aux chameaux, fouille souvent

avec lui les broussailles voisines du chemin, pour découvrir les

embuscades qui y seraient dressées ; mais rien n’apparaît.

Tout à coup, vers deux heures, nous apercevons des hommes en

mouvement à quelque distance sur notre droite ; bientôt se

montre un Nègre, qui nous dévisage et disparaît ensuite. Presque

aussitôt retentissent le bêlement des moutons et des chèvres,

et nous rencontrons quatre hommes, tous Nègres, qui conduisent un

troupeau de ces animaux et des chameaux. Ils nous déclarent qu’ils

appartiennent au cheikh Ali, de la tribu des Maribda de Tizgui. Hadj

Ali a pour lui une lettre de recommandation. Nous communiquons notre

plan au chef de la petite caravane, Amhamid, qui nous dissuade de

passer par Temenet et Icht, car nous y rencontrerions de grandes

difficultés. Amhamid nous propose d’aller chez son maître, le

cheikh Ali, qui est, dit-il, un homme très bon et très influent et

pourra certainement nous fournir l’occasion d’aller à Timbouctou

mieux que personne.

_Cette rencontre des serviteurs du cheikh Ali a été pour mon voyage

de la plus grande importance, et je puis dire, après avoir appris

à mieux connaître les êtres du pays, que c’est uniquement

la circonstance d’avoir connu le cheikh Ali qui m’a permis

d’atteindre mon but, Timbouctou._

Nous changeons donc nos plans ; nous renvoyons notre guide, qui

inspire peu de confiance, et nous accompagnons le Nègre Amhamid,

qui devait plus tard nous montrer beaucoup de complaisance.

Nous parvînmes ensuite au pied d’une nouvelle chaîne de montagnes,

dont les pentes vers le sud n’étaient pas rapides, mais qui

furent très longues à franchir. On me dit que l’on allait de

là, vers le sud-est, à la ville d’Akka, résidence de la famille

juive de Mardochai.

Nous suivîmes un instant le lit desséché de l’oued Oudeni,

qui forme évidemment la partie moyenne de l’oued Asaka (ou oued

Noun) ; il était fort large et indiquait un grand fleuve. Dans un

endroit entouré de rochers on me fit remarquer un joli écho ; ces

roches sont disposées de telle sorte qu’un son y est plusieurs

fois répercuté.

En montant dans un endroit un peu plus escarpé, nous vîmes tout à

coup, dans le pays naguère complètement désert, des personnages

à mine farouche, qui s’étaient établis avec leurs chevaux

précisément sur le chemin, en coupeurs de route et comme s’ils

n’attendaient des voyageurs que pour les surprendre. Ils étaient

quatre ou cinq ; quand ils virent notre caravane devenue imposante,

ils se comportèrent très pacifiquement et se bornèrent à échanger

quelques mots avec certains de mes gens. Je ne sais si le guide qui

nous avait quittés n’était pas de connivence avec cette bande,

et si le hasard de notre rencontre avec Amhamid ne mit pas à néant

un plan qui aurait préparé une fin imprévue à mon voyage.

Vers quatre heures nous nous arrêtâmes sur un plateau élevé

d’environ 700 mètres. Nous ne dressâmes pas les tentes, car la

contrée était très peu sûre ; nous ne fîmes non plus aucune

installation pour la nuit. Les animaux purent paître et se reposer,

tandis que nous nous préparions à souper. A deux heures du matin

nous étions déjà en route pour atteindre, autant que possible,

le même jour notre but, Tizgui. L’eau de cet endroit est très

sulfureuse, et a un fort mauvais goût ainsi qu’une odeur très

caractéristique. En général, la contrée est pauvre en eau, et

aujourd’hui nous avons dû, pour la première fois, remplir nos

outres et nous en servir.

Amhamid nous a conseillé instamment de quitter cet endroit le plus

tôt possible ; il ne serait pas étonnant que les coupeurs de route

que nous avons rencontrés se réunissent à d’autres et vinssent

encore nous surprendre : c’est ce qui fait que nous partons

à deux heures du matin, par un ciel couvert et une obscurité

complète. Nous n’atteignons notre but que le soir après cinq

heures, c’est-à-dire par une marche de près de quatorze heures.

Le chemin nous conduit en zigzag par un pays montagneux, désert,

pauvre en eau ; il appartient à la tribu des Aït Brahmin, dont le

lieu de résidence se trouve pourtant loin de notre route, du côté

de l’est. Vers onze heures nous entrons dans la large vallée

sans eau de l’oued Temenet, qui se jette dans l’oued Draa à

quelques heures au sud de Foum el-Hossan ; à partir de là nous

avons du moins un terrain plat.

Vers midi nous dépassons un petit village chelouh aujourd’hui

abandonné. A trois heures la vallée de l’oued Temenet s’élargit

tout à coup pour former une plaine étendue ; la végétation devient

plus riche, des bois de palmiers apparaissent, et nous voyons à notre

gauche la kasba Temenet, pittoresquement située sur le penchant de

la montagne.

Temenet est le village que nous avait indiqué Sidi Housséin,

et pour le cheikh duquel il nous avait munis de lettres de

recommandation. Nous y aurions probablement été, si Sidi Housséin

nous avait donné une escorte et un guide pour cet endroit ; comme

il ne l’avait pas fait ou ne l’avait fait que d’une façon

insuffisante, nous avions saisi la première occasion qui nous parut

avantageuse. Nous ne devions pas regretter d’avoir donné suite

à cette inspiration et de nous être confiés au cheikh Ali.

A une petite heure au sud de Temenet, plus avant dans la plaine

est une petite ville, Ghard ; la montagne s’ouvre près de là,

et la vue plonge déjà par cette échappée dans les immenses

étendues du Sahara pierreux. Un peu à l’est, derrière une

arête rocheuse, se trouve le bourg d’Icht, but du voyage de mon

compagnon le chérif Mouhamed, qui se décide pourtant à aller voir

tout d’abord le cheikh Ali. D’Icht on atteint en une forte marche

la petite ville d’Akka, située vers le nord-est, et dont j’ai

parlé plusieurs fois.

A partir de ce point, nous quittons la direction sud prise jusque-là

et tournons de nouveau un peu à l’ouest, dans les montagnes ;

bientôt nous apercevons des palmiers, nous traversons le lit

desséché du Temenet, et arrivons à une source abondante, à

laquelle chacun boit avidement, hommes et bêtes. Cette eau est

recueillie dans des canaux et dirigée à travers des plantations

de palmiers.

Nous rencontrons de nouveau ici des hommes ; un peu après cinq

heures, nous pénétrons dans la ville de Foum el-Hossan, bien

située et bien entretenue ; elle est nommée aussi Tizgui Ida

Selam ou Aït-Selam ; c’est le séjour du cheikh de la tribu

arabe des Maribda. De jolis jardins de palmiers entourés de murs

m’attiraient, et j’y aurais volontiers fait dresser les tentes ;

mais on décida que j’habiterais, dans la ville même, une maison

du cheikh Ali, où je serais plus en sûreté.

Nous reçûmes donc une petite maison, au rez-de-chaussée de laquelle

on plaça les deux chevaux et les bagages, tandis que nous logions

au premier étage. Les chambres étaient de petits trous fort bas ;

mais ici on passe la plus grande partie du jour dans la véranda,

qui se trouve du côté de la cour, et on y dort même. Nous remîmes

les chameaux à la garde d’un homme qui devait les mener paître

pendant notre séjour. Une foule de gens se rassemblèrent, car des

bruits vagues au sujet de l’arrivée d’un Chrétien étaient

déjà parvenus en cet endroit ; mais nous fermâmes la porte,

et l’on ne nous dérangea plus.

Le cheikh Ali était absent et se trouvait, pour surveiller

la moisson, dans ses champs d’orge, situés plus loin vers le

sud. Aussi les notables de la ville, ainsi que les fils et les neveux

du cheikh, vinrent-ils nous trouver pour avoir des renseignements sur

nous et nos projets. Hadj Ali déclara de la façon la plus formelle

que j’étais un médecin turc, mais que, avant d’entreprendre

toute autre démarche, nous voulions surtout attendre l’arrivée

du cheikh Ali lui-même, pour lequel nous avions des lettres de

recommandation. On se déclara satisfait de cette réponse, et

l’on eut tout de suite une bonne opinion de nous en nous voyant,

le même soir, acheter un mouton et le faire sacrifier à la mosquée.

Nous avions toujours un grand nombre de visiteurs curieux, mais

ils se comportaient décemment et ne montraient pas la plus petite

intention hostile ; nous nous liâmes surtout bientôt avec un neveu

du cheikh, qui passa presque tout son temps en notre compagnie et

prit d’ordinaire ses repas avec nous.

La ville de Foum el-Hossan est placée tout près de la montagne,

au milieu de jardins de palmiers ; la vue s’étend déjà de

ce point sur l’imposante étendue déserte de la hamada[1]. La

population peut compter quelques milliers d’habitants, presque

tous Arabes de la tribu des Maribda, ou leurs esclaves, Il n’y

a pas de Juifs. La ville est dans une situation très heureuse ;

l’eau y est bonne et fort abondante ; les maisons, d’argile

battue, sont en général propres et bien tenues.

[Illustration : TOME II, p. 10.

VUE DE FOUM-EL-HOSSAN.]

Pendant la marche de la veille j’avais vu non loin de notre bivouac,

près de la source sulfureuse et sur les rochers de calcaire bleu

foncé qui couvrent le sol, des dessins ou des ornements particuliers

qui me surprirent. Mes compagnons ne purent rien me dire à ce

sujet, et prétendirent que ces dessins avaient été tracés par

les bergers, en manière de jeu. A Tizgui on m’expliqua de même

l’existence de ces signes, bien connus des indigènes, mais en

ajoutant qu’ils étaient fort anciens. Je me souvins aussitôt

des estampages que le rabbin Mardochai a envoyés jadis à Paris et

qui ont été publiés en 1876 dans le _Bulletin de la Société de

Géographie_. Mardochai a trouvé des dessins semblables à l’est

du point où j’étais, dans les pays de l’oued Draa supérieur,

et particulièrement sur le djebel Idall Taltas, le djebel Dabajout,

le djebel Taskalewin, le djebel Baoui, dans le territoire des Oulad

Dhou-Asra et sur les rochers de Taskala et d’Aghrou Ikelân. Il a

fait prendre des empreintes sur papier de ces pétroglyphes. Ce sont

des figures d’animaux, parmi lesquels on reconnaît facilement le

rhinocéros, l’éléphant, le chacal, le cheval, l’autruche et

la girafe. En outre ils renferment des écussons avec des enjolivures

et des ornements, mais la figure de l’homme y manque.

Il faut bien se garder de voir, dans ces dessins gravés sur la

pierre, des signes hiéroglyphiques de peuples anciens, et de bâtir

sur eux des hypothèses ethnographiques hasardeuses. Ils ne viennent

ni des Phéniciens ni des Romains, et encore moins des Portugais,

qui n’ont jamais été si loin ; au contraire, ils proviennent,

d’une manière certaine, des indigènes, c’est-à-dire de la

population berbère qui habitait déjà ici avant que les Arabes

arrivassent du fond de l’Orient. Les pétroglyphes que j’ai

vus étaient très peu nets et extrêmement primitifs ; ils ne

consistaient pas en lignes continues, mais chacun des traits qui

les composaient était formé de nombreux points creusés dans

le calcaire bleu foncé avec un instrument pointu. Ces dessins

ressortaient de la pierre comme l’écriture tracée avec un

crayon sur une plaque d’ardoise. L’autruche et l’éléphant

étaient faciles à reconnaître parmi une foule d’enjolivures et

d’ornements capricieux dont on ne pouvait rien déchiffrer.

Des savants français, en particulier M. Duveyrier, sont disposés à

voir dans ces pétroglyphes de l’oued Draa l’œuvre de l’ancien

peuple des Ouakoré, qui appartenait à la famille des Mandingo. Quoi

qu’il en soit, ces dessins prouvent d’une manière évidente que

jadis le rhinocéros et l’éléphant vivaient dans ces contrées et

que d’autres conditions physiques y prédominaient. Je traiterai

plus tard la question de l’_habitabilité_ antérieure du Sahara,

et parlerai encore une fois à ce propos des pétroglyphes de l’oued

Draa. En Afrique on connaît des trouvailles de ce genre en beaucoup

d’autres points.

Nous dûmes attendre quelques jours à Tizgui le retour du cheikh

Ali ; son factotum, le nègre Amhamid, que nous avions rencontré en

route, était parti pour l’endroit du lit desséché de l’oued

Draa où se trouvent les champs d’orge, afin de mettre le cheikh

au courant de notre arrivée. En attendant, nous fûmes assiégés

de toutes sortes de visiteurs, qui ne manquaient pas de dépeindre

le voyage de Timbouctou sous les plus sombres couleurs. Des récits

de ce genre trouvaient dans Hadj Ali un terrain tout préparé et

avaient pour seul effet de déranger notre harmonie antérieure. Je

connaissais moins que lui les sentiments de crainte et de timidité

auxquels les Arabes paraissent être particulièrement disposés,

et il me fallut à diverses reprises lui rappeler nos conventions

primitives au sujet du voyage à Timbouctou. Son refrain habituel

était d’acheter plus de chameaux, ce qu’il me savait être fort

difficile avec des moyens aussi restreints que l’étaient les miens.

On me dit également que le cheikh Ali allait probablement conduire

lui-même une caravane à Timbouctou et que je pourrais me joindre

à lui. Cependant ce voyage n’était pas certain, pas plus que

la date où il serait entrepris. Je ne pouvais attendre longtemps,

car il ferait bientôt trop chaud ; nous étions déjà avant dans

le mois d’avril, et la température était très élevée ; les

caravanes partent ordinairement d’ici dès le mois de janvier.

Sur la montagne au pied de laquelle se dresse Tizgui, à une altitude

de 500 mètres, il y a de vieux restes de murailles, qui sont, comme

toujours, attribués aux Romains, avec raison, il me semble. Les

Portugais et les Espagnols n’ont jamais pénétré dans cette

région, et les habitants eux-mêmes n’y ont rien fondé : car

on aurait conservé la tradition du fondateur et de l’époque

approximative où il vivait. En outre, on y trouve, dit-on, de

petites lampes en terre, qui sont, comme on sait, très fréquentes

dans les anciennes colonies romaines.

Le 9 avril était un vendredi ; il me fallut donc rester enfermé

tout le jour dans une chambre obscure en me disant malade, car

chacun s’attendait à me voir aller à la mosquée. Hadj Ali,

Benitez et les autres s’y rendirent tous et donnèrent aux

curieux des nouvelles de ma maladie : je ne voulais pas courir le

risque de prendre part à la prière devant une telle foule, car

la moindre faute eût été remarquée, et aurait fort compliqué

ma situation. Une fois le cheikh Ali présent, la situation sera

tout autre. D’après ce que nous entendons dire, c’est un

homme bienveillant et juste ; nous pourrons lui communiquer toute

l’affaire, et il nous donnera les conseils indispensables. Il

ne faut pas songer à voyager ici sans s’être confié à une

personne influente. Du reste ma maladie n’est pas entièrement

feinte : depuis plusieurs jours je souffre du manque d’appétit

et de malaises accompagnés de douleurs de tête.

Le 11 avril, le cheikh Ali parut enfin ; son extérieur répondait

entièrement aux descriptions qu’on m’avait faites de lui :

c’était un homme de haute taille, nerveux, ayant à peine

cinquante ans, à la barbe grise et aux yeux largement ouverts,

pleins de franchise ; il était extrêmement sobre de gestes et

presque avare de paroles ; tous portaient un respect illimité à

cette figure sympathique, vraiment patriarcale.

Nous discutâmes alors sous toutes ses faces, avec le cheikh, le

voyage de Timbouctou ; il le déclara exécutable. Il passait toutes

ses journées avec nous et dirigeait lui-même les préparatifs encore

nécessaires ; il fallait surtout acheter des peaux de bouc bien

cousues, goudronnées, aussi grandes que possible : elles étaient

destinées à servir d’outres. Il y avait également beaucoup à

faire en ce qui concernait les chameaux : l’animal que nous avions

amené du Maroc devait être échangé, et nous avions à en acheter

encore un autre. Le cheikh Ali ne s’explique pas clairement au sujet

de ses propres projets de voyage ; tantôt il semble qu’il doive

partir lui-même, tantôt son frère et ses neveux sont destinés à

nous accompagner ; dans tous les cas, il nous faut d’abord quitter

la ville pour aller camper quelques jours à la campagne.

Cependant les hommes que j’avais emmenés avec moi de Marrakech

me quittaient l’un après l’autre. A Ilerh deux d’entre eux

avaient déjà pris le chemin du retour ; à Tizgui le jeune chérif

de Marrakech partit en même temps que le serviteur Mouley Ali. Ce

dernier était assez serviable, mais très adonné à l’usage du

kif, et il devait, au moins une fois par semaine, se livrer à cette

passion. Pendant ses accès il n’était pas méchant, mais un rire

enfantin et continuel l’empêchait de rendre aucun service ; il ne

faisait que des sottises et servait de jouet aux autres. Quoiqu’il

ne fût qu’un serviteur, il portait le nom de Mouley, auquel les

chourafa ont seuls droit, parce qu’il était parent, fort éloigné

il est vrai, de Mouley Abbas, l’oncle du sultan.

Le 16 avril ces deux hommes nous quittèrent, pour retourner à

Marrakech par Mogador. Je donnai au jeune chérif une quantité de

lettres qu’il devait déposer chez le consul allemand, M. Brauer ;

toutes sont parvenues en Europe. Le chérif du Tafilalet, qui nous

avait rejoints à Taroudant, partit également pour continuer sa

route vers l’oued Noun ; de sorte que notre nombre s’était

fort réduit, et que je restai seul avec mes deux interprètes,

Kaddour et le petit Farachi.

Un autre homme, nommé Mouhamed, qui n’était pas originaire

du pays et qui nous fournissait des moutons et d’autres objets

d’alimentation, s’offrit à voyager avec nous. Il s’était

échappé du Maroc pour ne pas être soldat et ne produisait pas du

tout une bonne impression ; mais il se montra plein de sens pratique

pendant les préparatifs de voyage, et le cheikh Ali nous conseilla

de l’emmener.

Même vis-à-vis du cheikh, je passais pour un médecin turc ;

cependant il paraissait n’y croire que médiocrement, mais semblait

ignorer qui j’étais et ne s’inquiétait que de mon voyage. Il

nous conduisit un jour dans une maison neuve avec un beau jardin ;

ici les habitations sont construites comme dans le reste du Maroc :

des toits plats, des murs d’argile battue, des vérandas, etc.

Demain nous devons quitter Tizgui pour l’oued Draa. Si cet homme

ne me trompe pas, nous atteindrons ainsi notre but ; mais il m’est

impossible d’admettre que le cheikh se fasse de nous un jouet ;

Benitez, qui connaît bien le caractère des Arabes, tient, lui

aussi, pour un grand bonheur notre rencontre avec ce chef. Un seul

point reste obscur : nous ignorons s’il fera route quelque temps

avec nous ; et, comme il n’aime pas beaucoup les questions, nous

en sommes réduits à attendre ce qu’il décidera.

Le 17 avril au matin nous quittons Tizgui, en compagnie d’Amhamid,

qui est une sorte d’intendant du cheikh, et d’un neveu de

celui-ci, pour aller à la campagne, c’est-à-dire dans le lit de

l’oued Draa, où se trouvent des champs d’orge et des pâturages.

La marche dura huit grandes heures et nous mena vers le sud-est ;

nous arrivions par là dans le vrai désert du Sahara, et dans

la zone septentrionale, la hamada. C’est une vue magnifique que

celle dont on jouit là sur les montagnes de l’Anti-Atlas, avec

l’étroite ouverture de l’oued Temenet et la ville de Tizgui

cachée dans ses palmiers.

Après avoir dépassé cette ville, le chemin devint très pierreux ;

nous franchîmes encore une fois l’oued Temenet, qui se dirige de

là vers le sud-ouest et se jette dans l’oued Draa. Nous arrivâmes

à une ligne de rochers qui surgissaient de la plaine et consistaient

en couches verticales de quartzite foncée ; puis vinrent des collines

de sable mobile avec un puits ; nous franchîmes une faible étendue

de _serir_, c’est-à-dire une plaine couverte de petits cailloux

roulés, pour nous arrêter un peu sur la rive droite de l’oued

Draa, en un point nommé Maaden.

La température était déjà fort élevée, et le thermomètre ne

descendit un peu au-dessous de 30 degrés centigrades que vers le

soir ; les dernières heures de la soirée, avec quelque 20 degrés,

furent très agréables. Le lieu où nous avions dressé nos tentes

était très bien choisi ; seulement l’eau y était mauvaise, car

nous devions la prendre dans quelques mares demeurées au fond de

l’oued Draa, complètement desséché en cet endroit. Au contraire,

il y avait là beaucoup de lait de chèvre. Comme je l’ai dit,

la large vallée de l’oued Draa et les terrains environnants

servent de pâturages aux troupeaux de moutons et de chèvres ;

on cultive des champs d’orge sur les points favorables. Plusieurs

tribus ont des droits sur ces terres : non seulement les Maribda,

mais aussi leurs voisins les Aït Brahmin, ainsi que les gens de

l’oued Noun, y font paître leurs troupeaux ; on peut aisément

s’imaginer qu’il arrive souvent des querelles entre ces bergers,

surtout à l’occasion de vols d’animaux. Même pendant la nuit

ils placent des sentinelles, et l’arrivée d’un ou de plusieurs

hommes est toujours annoncée par des coups de feu d’une sentinelle

à l’autre.

Le cheikh Ali est encore occupé à rentrer ses orges ; il passe

d’ordinaire ses journées aux champs, mais il vient nous rejoindre

le soir sous notre tente et y demeure la nuit. A Tizgui il était

chaque jour notre hôte à table, tandis qu’ici il nous envoie

de la viande et du lait en abondance. Nous recevons également des

visites du voisinage ; le bruit de mon arrivée s’est répandu très

vite. Le 19 avril apparurent deux coquins, à mine patibulaire, de la

tribu berbère universellement redoutée des Aït Tatta ; nous leur

offrîmes quelques tasses de thé, et même un peu de sucre, de thé

et de bougies. Ils en furent très satisfaits et nous déclarèrent

qu’ils ne nous surprendraient pas et nous pilleraient encore

moins. Ils avaient entendu dire qu’un chérif et un Chrétien

étaient en route pour Tendouf et portaient avec eux des masses

d’or ; maintenant, ajoutèrent-ils, ils étaient persuadés que

notre richesse en or était fort maigre, et, comme d’ailleurs nous

étions les hôtes du cheikh Ali, ils nous laisseraient continuer

tranquillement notre route. Les Aït Tatta jouissent, s’il est

possible, d’une réputation encore plus déplorable que les Howara,

et ils entreprennent des courses folles à travers le désert pour

surprendre les caravanes.

Ici on est très fréquemment mis en émoi par les coups de feu

des bergers, qui, de leurs postes d’observation, aperçoivent de

très loin tout arrivant. On entend souvent également des bruits

de querelles ou de discussions, et, si le cheikh Ali n’avait

pas toujours été dans notre voisinage, nous aurions trouvé la

situation fort incommode. Le cheikh, ainsi qu’un pauvre _taleb_

qui fait toutes ses lettres, puisqu’il ne sait ni lire ni écrire,

se rendent dans nos tentes aussitôt que leurs affaires le leur

permettent, et soupent tous les soirs avec nous.

Par contre, nous sommes toujours dans l’incertitude au sujet des

intentions du cheikh : tantôt il semble qu’il va renvoyer des

chameaux à Tizgui, pour y chercher des marchandises, tantôt il ne

peut plus partir avec nous. Les chameaux me causent mille ennuis. A

Tizgui j’avais dû en faire abattre un, car il allait mourir, j’en

fis du moins vendre la viande et j’en tirai près de 15 douros. Ici

je m’aperçus qu’un autre chameau portait une blessure ouverte

très étendue, et que j’avais à en redouter la perte. J’eus

à cette occasion avec Hadj Ali une scène extrêmement vive, dans

laquelle il affecta de se croire insulté. Cette comédie alla même

si loin qu’il prétendit vouloir se tuer. Il m’écrivit une lettre

d’adieu, prit ostensiblement un revolver et s’éloigna. Cette

fausse sortie ne m’en imposa pas le moins du monde, comme

il était naturel : je le laissai partir, et mes serviteurs le

ramenèrent bientôt. Hadj Ali aurait beaucoup donné pour que mon

voyage n’eût pas lieu. Plus le jour du départ approchait, plus

sa terreur au sujet de contrées inconnues augmentait.

Le 21 avril je me sentis fort mal, par suite de la chaleur et de la

mauvaise eau ; les essaims de mouches qui bourdonnaient autour de nous

étaient une autre plaie fort désagréable ; Hadj Ali se trouvait

aussi très mal, de sorte que nous souhaitions avidement de pouvoir

partir, d’autant plus que la contrée ne semblait pas sûre :

les vols de bestiaux et les rixes qui en étaient la conséquence

arrivaient fréquemment ; même des gens du groupe d’oasis de Tekna,

placé au sud de l’oued Noun, viennent jusqu’ici faire paître

leurs troupeaux ou pour voler du bétail.

J’avais depuis longtemps songé à ces oasis pour en faire à

l’occasion le point de départ de mon voyage vers Timbouctou,

au cas où je ne pourrais réussir à partir d’ici. La population

paraît, il est vrai, y être un peu pillarde, mais il est possible

de solliciter l’appui d’un chérif influent.

Il fait toujours très chaud, et, l’après-midi, nous avons

constamment près de 30 degrés centigrades ; le séjour sous les

tentes étant désagréable, nous sommes obligés de rechercher

l’abri des buissons ; là du moins on a l’avantage d’être

exposé aux vents frais, qui soufflent sans cesse depuis notre

arrivée.

Le 23 avril, le bruit se répandit que des messagers de Sidi Housséin

étaient arrivés avec des lettres pour le cheikh Ali ; parmi eux

était l’homme qui nous avait accompagnés, en quittant Ilerh,

pendant peu de temps et avait réclamé pour cela un prix très

exagéré. Hadj Ali, dont le malaise s’était accru subitement,

me raconta que Sidi Housséin avait adressé à notre ami le cheikh

une lettre l’invitant à nous conduire à quelque distance dans

le désert et à nous y faire disparaître : le butin serait alors

partagé. Si le cheikh avait des scrupules, il pouvait du moins nous

défendre d’aller plus loin et me faire ramener à Ilerh. Tout

d’abord je ne voulus pas croire à ces nouvelles ; je m’imaginais

que c’était simplement une manœuvre de Hadj Ali pour me faire

peur et m’entraîner à l’abandon de mes projets. Mais, le jour

suivant, le cheikh lui-même confirma l’arrivée d’une lettre

semblable ; il ajouta aussitôt qu’il ne répondrait même pas à

de pareilles insinuations et se bornerait à renvoyer leurs porteurs

sans autre forme ; je pouvais être absolument tranquille : aussi

loin que s’étendait son influence, rien n’arriverait ni à mes

gens ni à moi.

C’était un fort méchant tour de Sidi Housséin. Comme il

possédait mon attestation écrite prouvant que j’avais trouvé

protection dans son pays, il pouvait attendre tranquillement

les réclamations du sultan du Maroc et repousser toute

responsabilité. Je suis convaincu que Sidi Housséin avait envoyé

après nous en secret des coupeurs de route, pour nous anéantir

au delà des frontières de son pays ; nous ne devions qu’à la

circonstance de ma rencontre avec les gens du cheikh d’avoir pu

échapper à une surprise. Maintenant Sidi Housséin cherchait

à exécuter avec l’aide du cheikh Ali son plan longuement

prémédité. Ce dernier se comporta honnêtement : il lui eût

été facile de me forcer à renoncer à mon voyage et à revenir,

en faisant usage de son influence pour déterminer mes guides et

mes serviteurs à refuser de m’accompagner ; je n’aurais pu rien

faire contre cette éventualité.

En outre il était de l’intérêt du cheikh de suivre les conseils

de Sidi Housséin. Le cheikh est en relations commerciales assez

fréquentes avec Mogador, et ses caravanes traversent d’ordinaire

le pays de Sidi-Hécham. Même cette circonstance ne put le faire

chanceler dans sa résolution ; il renvoya les messagers sans réponse

et déclara qu’il partirait avec moi pour Tendouf dès que ses

travaux des champs seraient terminés, et que là il s’occuperait

de me faire continuer mon voyage. C’était pour moi un résultat

fort désiré, et j’étais tellement convaincu que le cheikh

Ali tiendrait complètement ses promesses, que je ne prêtai pas la

moindre attention aux soupçons mesquins de mes gens, que le manque de

foi de Sidi Housséin avait jetés dans l’anxiété et la terreur.

Vers la fin de notre séjour, nous eûmes le soir un vent d’ouest

très froid et peu agréable, tandis que pendant le jour il y avait

plus de 30 degrés de chaleur. On comptait sur le retour prochain

de la grande caravane de Timbouctou, Kafla el-Kebir, qui va chaque

année de Tendouf au Soudan et qui a été plusieurs fois pillée

dans ces dernières années. Le cheikh Ali attendait des nouvelles

d’un parent vivant là-bas et qui s’occupait de ses affaires ; de

ces nouvelles dépendrait le voyage du cheikh lui-même à Timbouctou.

Le 27 avril, les premiers avant-coureurs de la grande caravane

arrivèrent, annonçant qu’elle avait passé le désert sans

danger. Elle se dissout à Tendouf, et ses membres se dispersent dans

toutes les directions, pour se réunir de nouveau l’année suivante.

Mes gens, et surtout Hadj Ali, s’abandonnent à un sort

inévitable ; ils voient que rien ne me détournera de mon voyage,

même le motif, sérieux par lui-même, qu’il fait déjà trop chaud

pour traverser le désert ; c’est ainsi que nous nous préparons

à quitter l’oued Draa, le 28 avril 1880.

Mon troupeau de chameaux est complet aujourd’hui, et se compose

de neuf bêtes ; à la place de l’animal tué à Tizgui, j’en

ai acheté du cheikh un nouveau, grand et vigoureux animal, payé

40 douros ; j’ai échangé le petit chameau de Marrakech pour un

autre, qui a déjà fait le voyage du désert ; j’ai troqué de

même le cheval de Hadj Ali contre un chameau. Le cheikh envoie

avec nous à Tendouf un certain nombre de chameaux chargés, et,

comme il nous accompagne, nous n’avons absolument rien à craindre

pendant ce trajet.

Nous faisons ce jour-là une courte marche de quelques heures, en

remontant l’oued Draa. La vallée est très large, et couverte de

pâturages, de champs d’orge ; il y a même quelques maisons. Des

bancs nettement déterminés de schiste argileux, presque verticaux

et dirigés parallèlement au système de l’Atlas, se montrent

sur différents points ; les thuyas ne sont pas rares, et le sol

est un peu moins sablonneux qu’autour de notre bivouac. Mais nous

cherchons de l’eau inutilement ; les bergers, pour abreuver leurs

troupeaux, ont creusé des puits en certains endroits et utilisé

des cavités naturelles, où l’eau se rassemble à certaines

époques. Dans la partie supérieure de l’oued Draa, ce fleuve

a de l’eau, mais il en descend très peu, car presque tout est

employé à l’agriculture.

Dans les berges verticales on voit de petites cavernes creusées de

place en place par les bergers et où ils passent la nuit ; en outre,

comme je l’ai dit, ils ont des maisons d’argile.

Le soir nous apprenons de nouveau que Sidi Housséin a envoyé des

messagers à Tekna, pour nous y faire arrêter. J’avais peut-être

un jour laissé échapper le nom de Tekna, et, pour travailler

plus sûrement à notre perte, Sidi Housséin avait probablement

agi auprès des habitants de cette ville, en les invitant à

coopérer à notre disparition. Comme les gens de Tekna sont

également d’effrontés pillards, il n’est pas invraisemblable

qu’ils envoient une quantité de cavaliers à notre recherche

dès qu’ils apprendront notre départ de Tendouf. Cette nouvelle

agit encore d’une façon très fâcheuse sur mon pauvre Hadj Ali,

qui se trouve à regret dans cette situation. Le soir nous avons de

nouveau un violent vent d’ouest, avec 20 degrés seulement.

Le matin du 29 avril, chacun était debout dès quatre heures,

mais il en était sept avant que nous nous missions en route ;

nous avions vingt chameaux à charger, ce qui n’est pas un petit

travail. Ce jour-là, le chemin remontait tout droit vers l’est

la vallée de l’oued Draa, que nous traversâmes obliquement ;

le caractère du pays restait le même : des champs d’orge et

des pâturages entre des endroits sablonneux et stériles, quelques

thuyas, des argans isolés, quoique nous eussions déjà dépassé

la limite sud de leur zone d’extension, et une herbe maigre.

En un point nommé Oum el-Achar nous remontâmes la berge escarpée

du Draa et nous nous trouvâmes sur sa rive gauche. Devant nous se

dressait une chaîne de montagnes peu élevée, à crête dentelée,

que nous devions franchir : je trouvai là, au bivouac, du calcaire,

qui s’étend au loin vers le sud, et du grès, moins abondant ; ces

roches étaient remplies de fossiles paléozoïques, et surtout de

crinoïdes et de brachiopodes. Mais il me fallut être fort prudent

en ramassant ces fossiles, pour ne pas éveiller la méfiance ;

les gens qui m’entouraient n’en connaissaient pas la valeur,

et ils auraient cru à de la sorcellerie en me voyant recueillir des

pierres ; la pensée de l’or eût été naturellement la première

à leur venir.

Un petit oued desséché vient du sud et se jette dans l’oued Draa

auprès de notre bivouac, après avoir traversé la chaîne bordière

dont j’ai parlé. La marche du jour n’a duré qu’environ quatre

heures, et vers midi nous nous arrêtons déjà pour faire reposer

nos chameaux et dresser nos tentes.

Nous avons quitté là l’oued Draa, la rivière la plus importante

du nord-ouest de l’Afrique jusqu’au Sénégal, en raison de la

longueur de son cours, de la largeur et de la profondeur de son lit ;

mais il roule rarement de l’eau.

Ses sources sont dans les plus hautes régions de l’Atlas ; de ce

point la rivière prend d’abord une direction presque nord-sud ;

puis, à l’oasis d’Adouafil, elle se détourne directement à

l’ouest et atteint enfin l’Atlantique, après avoir conservé

en général la direction de l’ouest-sud-ouest, et après un cours

de plus de 1100 kilomètres.

Sous le nom de pays d’oued Draa on distingue particulièrement les

groupes d’oasis qui se sont formées dans la partie supérieure de

la rivière avant qu’elle ait pris la direction de l’ouest. La

rivière y est toujours abondante, car elle est alimentée par les

sommets neigeux de l’Atlas central. Aussi trouve-t-on dans son

voisinage une foule d’oasis florissantes, où poussent en abondance

des légumes, des fruits et des grains de toute nature, et surtout

d’excellentes dattes. Mais c’est là aussi que l’eau vivifiante

est utilisée et répartie en canaux d’irrigation sans nombre,

de sorte qu’il y en a peu pour le cours moyen, et qu’il n’en

reste plus pour le cours inférieur. Il y a des années pendant

lesquelles un faible courant d’eau atteint réellement la mer,

durant peu de temps ; mais celles où le cours inférieur, que nous

avions traversé, est à sec, doivent être les plus nombreuses. Il

ne reste alors d’autre eau dans le lit de la rivière que celle

provenant des pluies locales. Pourtant un peu d’eau doit toujours

couler au travers des sables du lit, car autrement les mares et les

puits seraient bientôt à sec, et les pâturages, ainsi que les

champs d’orge, ne pourraient subsister.

Non loin du point où l’oued Draa s’incline vers l’ouest presque

sous un angle droit, il s’élargit de manière à former un lac,

l’el-Debaïa, qui n’est complètement rempli d’eau que pendant

les années humides : cette inondation ne dure ordinairement que

peu de temps, car le sol est employé à la culture des céréales.

Le lit du Draa est une vallée d’érosion très large et très

profonde, qu’il s’est creusée dans les couches paléozoïques

dont se compose la lisière nord du Sahara occidental ; la pente

n’a d’importance que dans le cours supérieur ; au contraire,

au-dessous de sa courbure, le courant est très lent, comme il est

naturel, puisque l’eau coule à travers un plateau généralement

uni et montrant peu d’ondulations.

Les bords de cette vallée, qui atteint parfois plus de 2000

mètres de large, ressemblent à des chaînes de montagnes ; la

force d’érosion a été ici extrêmement puissante, comme on

le voit encore par les berges verticales, brutalement déchirées

et découpées.

On prétend que le Draa avait encore un cours permanent dans les temps

historiques ; d’anciens écrivains rapportent que les hippopotames

et les crocodiles y abondaient, et que les éléphants vivaient

dans ces contrées. Les pétroglyphes dont j’ai parlé et qui se

trouvent près de l’oued Draa renferment beaucoup d’éléphants

et d’hippopotames ; ce qui peut être regardé comme une preuve

de ces assertions.

Gerhard Rohlfs, auquel nous devons tant pour la connaissance du

nord de l’Afrique, fut aussi le premier Européen instruit qui

visita, en 1862, le groupe des oasis du Draa, au pays dit de l’oued

Draa. Ces oasis se divisent du nord au sud en cinq provinces, dont

la plus méridionale, Ktaoua, est la plus importante. Tout le groupe

appartient nominalement au sultanat du Maroc, aussi bien que le

Touat, mais le sultan n’y a aucune influence ; chaque localité

s’administre elle-même, et il n’est pas question de chef

suprême commun. Le sultan y envoie, il est vrai, de temps en temps,

un fonctionnaire, qui habite dans le district central de Ternetta,

mais cela n’est que pour la forme ; les Draoui[2] ne livrent au

sultan ni présents ni impôts.

Le bourg des Beni Sbih, au sud de Ktaoua, est le plus considérable

pour le nombre d’habitants ; mais la ville la plus importante est

Tamagrout, car il s’y trouve une grande zaouia, siège d’une

importante confrérie religieuse.

Le plus grand nombre des habitants des oasis de l’oued Draa sont

des Chelouh, et, comme tels, ils sont fort peu disposés à accepter

l’autorité du sultan ; ils appartiennent surtout à la tribu des

Aït Tatta, qui ne le cèdent pas en mauvaise réputation aux Howara,

ainsi que je l’ai déjà dit. Ils considèrent la région du Draa

comme leur terrain de chasse, mais vont assez souvent au sud jusque

dans le désert, pour piller les caravanes.

Il existe aussi dans ces oasis une population arabe dont une grande

partie appartient à des familles de chourafa, de même qu’au

Tafilalet ; en outre, la tribu arabe des Beni Mouhammed y est

dispersée en nombreuses petites communautés, qui ont conservé

la coutume arabe d’habiter dans des villages de tentes, tandis

que presque partout les Berbères logent dans de grandes maisons

d’argile.

Il y a un grand nombre de Nègres esclaves ; les Juifs sont tolérés

dans les localités importantes, où ils n’ont pas à souffrir

les mêmes vexations qu’au Maroc. Ils sont surtout artisans :

menuisiers, tailleurs, cordonniers, ouvriers en métaux, etc.,

et se sont rendus en quelque sorte indispensables aux Draoui.

Le groupe d’oasis de l’oued Draa est fort peuplé ; le nombre

de ses habitants est évalué à plus de 200000 ; ils font

avec Timbouctou et le Soudan un commerce qui n’est pas sans

importance ; en outre la culture des dattes et des légumes y est

très florissante. Avec celles du Tafilalet, les dattes de l’oued

Draa sont réputées au Maroc pour les meilleures et sont exportées

en grande quantité.

On raconte qu’une particularité botanique s’y rencontre

dans la plus belle et la plus grande des provinces, Ktaoua : une

partie très importante du sol arable est si bien couverte d’une

plante, la réglisse (_Glycyrrhiza_), qu’on ne peut l’en faire

disparaître. Le grain cultivé ne suffit pas pour la population,

qui est fort dense, et l’on doit en importer du dehors.

Le matin suivant, nous continuons vers le sud et franchissons par des

zigzags la chaîne de hauteurs pierreuses et escarpées, ce qui est

très fatigant pour les chameaux. Puis nous arrivons dans une plaine

semée de pierres et d’acacias ou de thuyas isolés. Elle était

couverte de fossiles roulés et polis qui s’étaient détachés

du sous-sol rocheux. Il nous fallut alors tourner toute une série

de petites montagnes, se succédant en forme de coulisses ; dans

l’intervalle de ces rochers presque verticaux une large vallée

décrivait de nombreuses courbes.

Nous avions encore un violent vent d’ouest, de sorte que la chaleur

ne semblait pas particulièrement pénible. Ce jour-là nous nous

arrêtâmes de nouveau vers midi, autant pour ménager nos chameaux

dans ce terrain rocheux, que pour attendre le cheikh Ali, resté un

peu en arrière. D’après ce qu’il nous a dit, il est maintenant

certain qu’il ira avec nous à Tendouf et qu’il nous donnera un

guide pour le voyage ultérieur ; aucun de ses fils ou de ses neveux

ne nous accompagnera.

Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 2 (de 2) · 第 1 / 29 段