dans le chœur de la Groote Keerke de Saint-Bavon. Pour tout mausolée,
une simple pierre tombale, avec les lettres F. H.
Sa veuve lui survécut quelques années, dans une pauvreté extrême. Elle
obtint de la ville, comme secours, une aumône de quatorze sous par
semaine.
_La Bohémienne_ fut vendue 301 livres, en 1782, à la vente Menars. Elle
passa plus tard dans la collection La Caze. Elle figure aujourd’hui au
Louvre dans la salle hollandaise, derrière la grande salle des Rubens.
* * * * *
Hauteur: 0.58.--Largeur: 0.52.--_Figure en buste grandeur nature._
DECAMPS
LES SONNEURS
SALLE TOMY-THIERRY
[Illustration]
_Les Sonneurs_
La scène se passe vraisemblablement dans la tour du clocher d’une
église de village, un jour de fête carillonnée. C’est le moment
d’annoncer l’office: l’enfant de chœur a déjà revêtu le surplis blanc
et la soutane écarlate. A la corde qui met la cloche en branle, quatre
vigoureux paysans sont accrochés et tirent de toute la force de leurs
bras. Une partie de cette ardeur, ils l’ont sans doute puisée dans
les bouteilles qu’on aperçoit jonchant le sol, à côté d’un monceau
d’habits. Dans le feu de l’action, l’un d’eux a laissé choir sa
pantoufle et ses bas, tirés par l’effort, descendent et tirebouchonnent
sur ses jambes maigres. Tous ces gaillards ont l’air de joyeux drilles
pour qui la sonnerie dominicale des cloches semble être l’occasion de
vider quelque bouteille. Le peintre n’a pas situé son épisode; sans
doute est-ce une réminiscence de son séjour dans le Midi. En tous
cas, nous sommes dans un pays où le vin est en honneur. Tout près de
la fenêtre à vitraux, on aperçoit le sacristain qui, le verre en main
et avec une évidente béatitude, fait raison à un jeune homme assis
devant lui dans l’embrasure. L’enfant de chœur lui-même, près de la
porte, tient un flacon qu’il se dispose à aller boire en cachette, dans
quelque coin.
Ce petit tableau est d’une fantaisie charmante; l’effort musculaire
des sonneurs y est traduit avec une vérité, un réalisme parfaits. Par
la minime importance de l’épisode, par l’abondance du détail et la
minutie de l’exécution, cette œuvre se place parmi les meilleures de
cette forme d’art qu’on appelle la peinture de genre, et dans laquelle
excella Decamps.
«A cette peinture, écrit M. Charles Clément, manquent en tout ou en
partie les grandes qualités de l’art, l’importance et l’élévation du
sujet, la force, la noblesse de la composition, la beauté des types,
des gestes, des ajustements, mais elle rachète son infériorité par la
vérité des détails, l’habileté de la facture, l’agrément de la couleur,
la justesse de la pantomime, l’arrangement, en un mot, par l’excellence
de ce qui dépend avant tout de l’observation et de l’exécution.
Un peintre de genre a de l’esprit, du savoir-faire, du talent. Il
étonne, intéresse, séduit; il n’émeut pas, il n’est pour rien dans ces
nombreuses et admirables créations du génie qui, de siècle en siècle,
peuplent l’imagination de ceux qui savent et qui pensent.»
A cet égard, Decamps est beaucoup mieux qu’un peintre de genre. S’il
n’était que le plus brillant et le plus amusant de nos anecdotiers,
on ne comprendrait pas l’unanime admiration dont bénéficie son œuvre.
Mais il ennoblit la plus vulgaire de ses compositions par une admirable
compréhension de la lumière. Peu de peintres ont possédé à un aussi
haut degré le don de capter le soleil et d’en illuminer ses toiles.
Ce fut son étude constante et la plupart de ses tableaux n’ont pas
de sujet, ils ne sont qu’un prétexte pour lui de jouer en virtuose
avec les rayons et les ombres. Il a porté l’art du clair-obscur à
une perfection qui l’apparente aux plus grands maîtres. On en trouve
précisément la preuve dans _les Sonneurs_ où vibre une lumière intense
qui anime les coins les plus sombres de la toile.
Decamps rêva toute sa vie d’être autre chose qu’un peintre de genre.
Il s’essaya dans la peinture de style et y montra de réelles qualités.
On pourrait citer, parmi ces œuvres d’un ordre plus haut _La Pêche
miraculeuse_, _la Défaite des Cimbres_, et surtout _le Christ au
Prétoire_. Il songea même à peindre à fresque: «L’esprit d’invention
ne me manquait pas, écrivait-il, et j’aurais tiré parti de l’idée la
plus saugrenue, si l’on m’eût accordé une salle quelconque. Ce que
j’eusse produit eût été fort attaquable, j’en conviens; enfin organisé
d’une manière particulière, ce que j’eusse produit fût un peu sorti de
ce système de plafonnage usé... J’ai la conviction que la nécessité
où je me suis trouvé de ne produire que des tableaux de chevalet m’a
totalement détourné de ma voie naturelle...»
Il est peut-être heureux, pour la gloire de Decamps, qu’il n’ait pu
donner sa mesure dans la peinture murale: il avait trop la passion
du détail pour se plier aux nécessités de la fresque qui sacrifient
précisément le détail à la masse; en outre, la fresque exige une teinte
claire, vive, légère et Decamps peignit toujours dans une gamme sombre
où domine le clair-obscur. Enfin, la fresque n’est abordable qu’aux
dessinateurs impeccables; or, trop souvent, faute d’étude, le dessin de
Decamps manque de sûreté.
Mais qu’importe ce qu’il eût pu ou voulu être? Ce n’est pas un mérite
si mince de trouver matière à un tableau dans un minuscule épisode de
la vie intime et de nous y intéresser à force d’esprit, de fantaisie,
d’humour et aussi de science.
Pour bien juger Decamps, il faut songer qu’il se forma tout seul,
sans maître sinon sans étude. Mais faute de maître, son étude fut
incomplète. Il n’est presque jamais irréprochable, mais ses défauts,
qui sont incontestables, ne peuvent faire oublier ses éminentes et
rares qualités. Il plait et charme par la saveur un peu âpre de son
talent, et par l’originalité de son invention, et le pittoresque
soutenu de ses anecdotes.
_Les Sonneurs_ furent achetés par M. Tomy-Thierry; ils figurent
au Louvre dans les salles du deuxième étage, réservées à la riche
collection du donateur.
* * * * *
Hauteur: 0.58.--Largeur: 0.48.--_Figures: 0.32._
HOLBEIN
ANNE DE CLÈVES
GRANDE GALERIE
[Illustration]
_Anne de Clèves_
Qui croirait, à contempler cette placide figure de femme, qu’on a
devant les yeux une des nombreuses épouses de Henri VIII, le terrible
monarque anglais! Rien n’indique, dans son attitude, qu’elle redoute
la fin tragique de l’une de ses devancières, Anne de Boleyn, décapitée
sur l’ordre de son époux. Elle nous apparaît, au contraire, infiniment
tranquille, avec un bon visage d’Allemande sans passions qui nous la
ferait prendre pour une religieuse, n’était le costume somptueux dont
elle est revêtue.
Lorsque Holbein fit le portrait d’Anne de Clèves, elle n’était pas
encore la femme de Henri VIII, ce qui explique peut-être son beau
calme. Elle ne connaissait pas le roi sanguinaire qui allait devenir
son époux. Celui-ci, ayant jeté ses vues sur elle, avait dépêché
Holbein sur le continent avec mission de peindre la jeune princesse
qu’il n’avait jamais vue. La flatterie dans le portrait était le
moindre défaut du grand peintre d’Augsbourg. Cette fois, cependant,
il s’efforça au rôle de courtisan. Anne de Clèves n’était pas belle,
il nous la montre, sinon jolie, du moins suffisamment agréable. Au
surplus, sa coiffure, malgré la richesse des broderies et des perles,
n’est pas faite pour l’avantager: collée au front et sur les joues
elle supprime complètement la chevelure, cet ornement naturel des
visages féminins. En dépit de traits irréguliers et un peu vulgaires,
la physionomie n’est pas sans agréments; les yeux ont de la bonté,
la bouche de la douceur. On se surprend à plaindre la malheureuse
princesse qui dut à ce portrait de devenir l’épouse d’un tel homme.
On ne saurait rien deviner des grâces de la jeune femme sous le riche
mais inélégant costume qui l’emprisonne. La robe est d’un velours aux
grands plis raides. Largement échancré en carré, le corsage laisse voir
la poitrine à travers une guimpe de dentelles; il est garni d’un ample
galon bordé de perles et orné de cabochons sertis de gemmes; le cou est
encerclé d’un collier de pierreries où pend une croix en grenats. La
ceinture, la jupe et les manches sont également soutachées d’ornements
d’or recouverts de pierreries. De l’ampleur des manches sortent les
mains, des mains fuselées et baguées, que la princesse tient croisées
devant elle.
Ce portrait d’Anne de Clèves, merveilleuse symphonie de pourpre et
d’or, est un incomparable chef-d’œuvre. Quand il le vit, Henri VIII en
fut enthousiasmé. Le modèle lui plut, puisqu’il l’épousa, mais il ne
se montra pas moins satisfait du talent de l’artiste. «Je pourrais,
disait-il, faire six pairs avec six laboureurs, mais de six pairs je ne
ferais pas un Holbein.»
Plus heureuse qu’Anne Boleyn, Anne de Clèves eut la chance de mourir
de sa belle mort. Quand elle eut cessé de plaire, Henri VIII ne la fit
pas décapiter; il se contenta de la répudier. Mais on devine quelle dut
être son existence auprès de son royal époux et, plus d’une fois, son
doux et tranquille visage se voila de larmes et se contracta dans les
affres de la peur. Celle qui lui succéda, Catherine Howard, eut moins
de bonheur. Après quelques années, Henri VIII lui faisait trancher la
tête.
Ce gros homme balourd avait l’apparence d’un rustre et la férocité
d’un Néron. Son règne ne fut qu’une longue suite de perfidies et de
crimes. Comme tous les tyrans, il avait l’âme inquiète, soupçonneuse,
et quiconque avait attiré sa défiance était marqué pour l’échafaud.
Il a figuré, dans une époque de chevalerie, comme un monstrueux
anachronisme, et il a souillé l’histoire d’Angleterre d’une page
sanglante. Quand il était las de ses femmes, ce Barbe-Bleue couronné
les livrait tranquillement au bourreau.
Après la mort de l’infortunée Jeanne Seymour, Henri VIII songea, avant
de se tourner vers Anne de Clèves, à épouser Christine de Danemark,
duchesse de Milan. Cette princesse, qui n’avait que seize ans, était
déjà veuve, et sa réputation de beauté étant parvenue jusqu’au roi
d’Angleterre, celui-ci lui fit offrir la couronne. C’est Holbein qui
fut chargé de la négociation et, suivant l’usage, il devait peindre
la jeune femme qu’il convoitait. Mais l’ambassade de l’artiste échoua
piteusement. Dès les premières ouvertures, la princesse se récria:
--Je n’ai qu’une tête, répliqua-t-elle, et je tiens à la garder sur mes
épaules.
Christine de Danemark devint plus tard duchesse de Lorraine.
Malgré son échec, Holbein, nous l’avons vu, ne perdit pas la confiance
de son terrible maître. Aussi, malgré les offres brillantes du
bourgmestre de Bâle qui l’invitait à revenir dans cette ville où il
avait si longtemps vécu, il refusa de quitter l’Angleterre. Il y mourut
de la peste, en 1544, âgé seulement de quarante-six ans.
Le portrait d’Anne de Clèves est peint sur vélin collé sur toile; il
faisait partie de la collection de Louis XIV. Protecteur des arts comme
il l’était des lettres, le Grand Roi a donné à la France les plus
beaux tableaux de ses musées. Celui-ci figure au Louvre dans la Grande
Galerie, à la travée de peinture allemande.
* * * * *
Hauteur: 0.65.--Largeur: 0.48.--_Figure à mi-corps, petite nature._
P. PRUD’HON
L’ENLÈVEMENT DE PSYCHÉ
SALLE DES SEPT CHEMINÉES
[Illustration]
_L’Enlèvement de Psyché_
La légende mythologique de Psyché est bien connue: Psyché était une
jeune fille d’une si idéale beauté que l’Amour lui-même s’en éprit et
l’enleva. C’est ce gracieux épisode que Prud’hon a traité dans son
magnifique chef-d’œuvre.
Le tableau représente la scène de l’enlèvement. La jeune Psyché,
portée par des Amours ailés, est mollement étendue entre les bras de
ses ravisseurs. Sa tête charmante, inclinée à droite, ne trahit aucune
crainte ni aucune colère; le regard aigu qui filtre sous les paupières
baissées, les lèvres entr’ouvertes pour le sourire, l’abandon complet
de tout le corps disent, au contraire, l’enivrement voluptueux, la
complaisante acceptation de l’aventure. Un de ses bras est négligemment
replié sur l’épaule; l’autre, relevé d’un geste plein de grâce
au-dessus de la tête, maintient du bout des doigts l’extrémité d’un
voile de gaze qui flotte et bouillonne autour d’elle. Il n’est rien
de plus idéalement beau que la chaste nudité de ce corps de vierge
dont les chairs blondes semblent pétries de lumière. Ses jambes fines
reposent sur le cou d’un jeune Amour à figure rieuse et aux cheveux
ébouriffés. Les deux autres maintiennent le buste de la jeune fille;
l’un d’eux, celui du premier plan, à demi ployé sous le charmant
fardeau, lève les yeux vers la blonde Psyché, qu’il contemple d’un
air d’adoration. Au-dessous d’eux Zéphyr, le vent complice du rapt,
déchaîne un tourbillon de nuées qui facilite l’envol du groupe vers
l’azur.
Cet admirable tableau, l’un des plus beaux de l’école française, est
surtout remarquable par sa conception et sa traduction spéciales de
l’antique, très différentes de celles en honneur dans l’école de David.
A cette école Prud’hon n’emprunte rien, sinon le goût des sujets puisés
dans l’antiquité païenne.
Mais avec quelle grâce supérieure il l’interprète! La beauté n’est
pas pour lui un laborieux assemblage de lignes impeccables, ayant
le poli et la rigidité du marbre. Sous son pinceau prestigieux, la
froide statue s’anime, les chairs vivent, un sang généreux circule;
sur l’épiderme de ses créations, il épand ce je ne sais quoi
d’indéfinissable et d’insaisissable dont seuls Léonard de Vinci et
Corrège possédaient le secret. Aussi bien, Prud’hon n’est-il pas de son
siècle; il a de la beauté le sens profond et idéal des grands peintres
de la Renaissance. J’ai nommé Vinci et Corrège: c’est jusqu’à ceux-là
qu’il faut remonter pour trouver un terme de comparaison avec le talent
du maître français. Ils sont d’ailleurs ses modèles préférés, pendant
la durée de son séjour à Rome. Passionnément, il les étudie, scrutant
leurs procédés, cherchant à deviner leur technique, à s’attribuer leur
coloris. Corrège surtout l’éblouit et l’enchante. Il se désespère
devant la transparence de ses chairs, la fluidité de ses ombres,
l’audace de ses raccourcis. A force d’étude, il pénètre les arcanes de
cet art admirable; il en comprend l’élévation, la beauté; il le fait
sien à son tour et, sur ses toiles, nous retrouvons toute la grâce et
la volupté païennes du grand maître parmesan. Et l’on peut dire de lui
sans exagération qu’il a été le Corrège français.
«Au milieu de son temps, écrit Théophile Gautier, Prud’hon est un fait
imprévu. Il a créé une grâce nouvelle et trouvé une veine de beauté
inconnue. Sa manière de comprendre l’antique diffère complètement
de celle de ses contemporains. Les statues que les élèves de David
dessinent avec une sécheresse sculpturale, il semble les voir au clair
de lune, argentées de molles lumières, baignées d’ombres et de reflets,
ondoyantes, effumées sur les contours, enveloppant et noyant leurs
lignes dans une vague brume. A la mythologie de l’empire il applique le
flou du Corrège. Il a la vapeur, le mystère, la rêverie, et aussi un
divin sourire qui n’appartient qu’à lui. Mais n’allez pas croire à un
talent efféminé; Prud’hon sait, quand il le faut, être mâle, sérieux
et grand. Quoi de plus tragique que _La Justice et la Vengeance divine
poursuivant le Crime_?»
Nous avons dit ce que fut son séjour dans la Ville Éternelle:
un perpétuel enchantement, une admiration sans limite pour les
chefs-d’œuvre de la Renaissance, une fervente adoration pour Corrège et
Vinci.
A son retour, il est un maître et bientôt ses toiles font sensation.
L’Empire a escamoté la Révolution. Napoléon favorise les arts; il
ne tarde pas à distinguer Prud’hon. Il lui confie le portrait de
l’impératrice, que le peintre a représentée assise dans les jardins de
la Malmaison.
A ce chef-d’œuvre, Prud’hon en ajoute un autre: _L’Enlèvement de
Psyché_ que nous donnons ici. Bientôt, il est célèbre, on se dispute
ses toiles, ses portraits, il est de l’Institut et il meurt couvert de
gloire.
_L’Enlèvement de Psyché_ figura au Salon de 1808. Il fut payé 15.450
francs en 1839; il atteindrait aujourd’hui un chiffre fantastique s’il
était remis en vente. La duchesse de Sommariva, qui possédait cette
magnifique toile, la légua, en 1888, au musée du Louvre, qui l’a mise
en belle place dans la Salle des Sept Cheminées, également appelée
Salle du Sacre, où se trouvent les œuvres de David et des autres
peintres du début du XIXe siècle.
* * * * *
Hauteur: 1.93.--Largeur: 1.54.--_Figure grandeur nature._
PH. DE CHAMPAIGNE
PORTRAIT DE RICHELIEU
GRANDE GALERIE
[Illustration]
_Le Cardinal de Richelieu_
Philippe de Champaigne! Une noble figure d’homme et de peintre. Son
admirable existence s’est partagée entre la pratique de toutes les
vertus chrétiennes et le culte fervent et passionné de l’art. Il
réalise le type accompli de «l’honnête homme», tel qu’on le concevait
au XVIIe siècle.
Bien que né à Bruxelles, Philippe de Champaigne peut être revendiqué
par la France où s’écoula toute sa vie. Peu de temps après son arrivée
à Paris, il eut l’heureuse fortune de se voir employé par Duchesne,
premier peintre de Marie de Médicis, à la décoration du Luxembourg,
entreprise par la reine-mère. Peu de temps après, Duchesne mourait; le
jeune artiste héritait de sa charge, de son logement dans le palais et
il épousait sa fille.
A cette époque, Marie de Médicis n’était pas encore brouillée avec
Richelieu. Elle lui recommanda son peintre, dont elle était charmée. Le
cardinal, qui faisait embellir à ce moment ses châteaux de Richelieu et
de Bois-le-Vicomte, employa fréquemment Philippe de Champaigne. Bientôt
survint la guerre entre la reine-mère et le cardinal-ministre: ce fut
pour Marie de Médicis la persécution, l’internement et l’exil. Le
peintre, très dévoué à sa bienfaitrice, ressentit une véritable douleur
du traitement indigne que lui faisait subir Richelieu. Il ne l’aima
jamais. Chargé des travaux de Bois-le-Vicomte et du palais Cardinal,
il laissait traîner les travaux, imaginant toutes sortes de prétextes
pour ne pas les continuer. Le jeu était d’autant plus dangereux que
le rude ministre devinait bien les motifs de ce mauvais vouloir. Mais
il aimait le talent de Philippe de Champaigne; il employa les procédés
les plus flatteurs pour le ramener à lui. Il lui envoya son confident,
Le Boutilhier de Chavigny, pour lever ce qui lui resterait de rancune.
Champaigne s’obstina. Peu habitué à la résistance, Richelieu s’indigna.
Rencontrant un jour le peintre, il lui dit sur un ton courroucé: «Vous
ne voulez pas être à moi, parce que vous êtes à la reine-mère.»
Mais le cardinal avait l’âme trop grande pour ne pas comprendre la
dignité d’un tel caractère. Il l’en estima davantage et affecta, en
plusieurs rencontres, de lui en donner publiquement des marques.
Un jour, voulant le regagner tout à fait, il lui fit dire par Des
Bournais, son valet de chambre, qu’il pouvait demander ce qu’il lui
plairait pour l’avancement de sa fortune et des siens. Mais Champaigne
répondit:
--Si Monsieur le Cardinal peut me rendre plus habile peintre que je ne
suis, c’est la seule chose que je demanderai à Son Éminence; sinon, je
me tiens pour satisfait de l’honneur de ses bonnes grâces.
Cette réponse fut rapportée à Richelieu et ne l’offensa point,
précisément parce qu’il y vit une hauteur d’âme à laquelle les gens de
cour ne l’avaient sans doute pas accoutumé.
Néanmoins Philippe de Champaigne ne refusa pas de travailler pour le
cardinal. S’il ne recherchait pas les commandes, il ne croyait pas
devoir blesser gratuitement le ministre qu’il n’aimait pas, mais qu’il
savait lui vouloir du bien.
Plusieurs fois il eut l’occasion de peindre l’Éminence rouge, comme
on disait alors, tantôt dans des compositions allégoriques, tantôt
seule avec sa barrette sur la tête. La _National Gallery_, de Londres,
possède trois beaux portraits du cardinal, l’un de face, les deux
autres de profil, exécutés par Philippe de Champaigne pour le sculpteur
Mocchi, chargé d’exécuter le buste du grand homme d’État.
Mais le plus beau est sans contredit celui que possède le Louvre.
Félibien raconte que, pendant les séances de pose, le cardinal
s’entretenait familièrement avec le peintre, l’interrogeant sur son
art, s’informant de sa famille et déployant pour lui plaire toutes les
grâces de sa vaste intelligence et de son grand esprit.
Richelieu est représenté debout, revêtu de son costume cardinalice.
Par-dessus la soutane rouge, on aperçoit le surplis de dentelle qui
jette une note claire dans cette pourpre symphonie. Sur les épaules
est jeté l’ample manteau rouge, dont les plis, drapés avec un art
admirable, descendent jusqu’à terre. Un large ruban de moire bleue
supporte la croix du Saint-Esprit. Du col empesé émerge la tête fine
et volontaire du cardinal; une soyeuse chevelure encadre le front haut
derrière lequel bouillonne l’un des plus puissants cerveaux des temps
modernes; l’œil est vif, scrutateur, la lèvre serrée et prompte à
marquer la colère. La moustache relevée et la barbe taillée en pointe
donnent une allure martiale à ce prélat qui déposait volontiers la robe
pour endosser le harnais de guerre. La main droite tient la barrette
cardinalice, pendant que la main gauche, avec son index tendu, semble
donner un ordre. L’ensemble du personnage est élégant, la silhouette
est élancée, car le cardinal de Richelieu est gentilhomme. Le portrait
se détache en rouge vif sur un fond de draperie sombre qui donne tout
son relief à la belle effigie du grand ministre de Louis XIII.
Le portrait de _Richelieu_ appartient à l’ancienne collection et
provient de l’hôtel de Toulouse. Il figure dans la Grande Galerie
du Louvre, à la travée réservée aux peintres flamands. Philippe de
Champaigne n’en reste pas moins l’une des plus pures gloires de l’art
français.
* * * * *
Hauteur: 2.22.--Largeur: 1.55.--_Figure en pied grandeur naturelle._
LANCRET
L’AUTOMNE
SALLE DU XVIIIe SIÈCLE
[Illustration]
_L’Automne_
Dans un paysage de verdure où se mêlent les teintes d’or de l’automne,
un joyeux pique-nique se déroule sur l’herbe. Le cadre de cette fête
champêtre est délicieux. Un clair soleil illumine le ciel et projette
sa clarté sur la campagne, dont on aperçoit les vallonnements et les
parties boisées escaladant les collines qui ferment l’horizon. C’est
l’époque des vendanges, la récolte joyeuse par excellence; du laborieux
essaim des vendangeuses fusent des rires et des chansons. On les
voit ici, sur la gauche du tableau, s’affairant à la cueillette des
grappes, mais à leur attitude on devine que les langues fonctionnent
au moins autant que les faucilles. Le groupe du premier plan ne paraît
s’intéresser que fort peu au travail de la vendange; il semble se
préoccuper davantage de faire honneur au plantureux dîner étalé sur une
serviette, dans l’herbe épaisse. Des deux femmes qui prennent part au
repas, l’une est presque entièrement étendue à terre et, s’appuyant sur
le coude, s’incline sur une assiette bien garnie; l’autre, assise, a
sans doute apaisé sa faim, car elle regarde devant elle dans l’attitude
du repos. En face d’elles, un convive emplit son assiette. A côté de
la nappe, se trouve un flacon de dimension respectable et le panier
d’où ont été extraits les comestibles. Derrière ce groupe couché, se
tient une jeune femme, son panier de vendangeuse à la main; à gauche,
un âne et son conducteur sont placés, attendant que la cueillette
vienne garnir le double faix destiné à recevoir le raisin. A droite,
un paysan, le verre en main, conte fleurette à une jeune fille assise
qui, le panier passé dans le bras, semble l’écouter avec intérêt.