Jeanne d’Aragon était fille de Ferdinand d’Aragon, duc de Montalte

et petite-fille de Ferdinand Ier, roi de Naples. Sa beauté était

célèbre dans toute l’Italie, son esprit ne l’était pas moins; les

poètes chantèrent l’un et l’autre en strophes enflammées. On disait

couramment, en parlant d’elle, la _diva signora_, et de fait, elle

réalisait le type le plus parfait de l’élégance et de la grâce

féminines au XVIe siècle. Toute jeune, elle épousa le prince Ascanio

Colonna, qui fut grand connétable de Naples. Ce grand seigneur était

bien différent de sa jeune femme: autant Jeanne d’Aragon était fine

et cultivée, autant son époux avait de rudesse et d’ignorance. Soldat

avant tout, ses agréments extérieurs déguisaient mal son âme de

condottière; il était emporté, brutal, et, comme chez tous les hommes

de son temps, il y avait en lui quelque chose du reître batailleur.

L’histoire l’accuse de s’être montré d’une excessive dureté pour sa

femme et ses enfants, qu’il tyrannisait et traitait de façon odieuse.

Aussi rusé que violent, il passa sa vie à intriguer, à conspirer, à

trahir ses maîtres. Il finit par subir la peine de ses fautes et il

mourut en 1577, après de longues années d’une captivité très dure. L’un

de ses fils, Marc Antonio, soldat comme son père, se couvrit de gloire

à la bataille de Lépante.

Dans le portrait que nous donnons ici, Jeanne d’Aragon est représentée

à la période heureuse de son existence. Elle est dans tout l’éclat de

sa royale beauté et de sa triomphante jeunesse. Le malheur n’a pas

encore éteint le sourire qui flotte sur ses lèvres, sourire de jeune

femme qui aime et est aimée.

La splendeur du modèle était digne du génie du peintre. En aucun de ses

portraits, Raphaël n’a égalé la puissance de séduction ni la maîtrise

prodigieuse que l’on constate en celui-ci. Autour de ce charmant

visage, il a accumulé les accessoires luxueux, les pierreries, les

brocarts et les velours, de même que dans les temples on entoure les

idoles d’ornements précieux. Et telle est la prestigieuse habileté de

l’artiste qu’il a su laisser dans une demi-pénombre tous ces détails,

et les fondre, pour ainsi dire, dans une sorte de nuage pourpre sur

lequel se détache, en relief, la délicate et ravissante image.

Quand on aborde un génie comme Raphaël, quelle que soit l’œuvre, les

mots sont impuissants pour traduire l’impression éprouvée. Quelque

genre qu’il ait traité, fresques, peintures mythologiques, madones

ou portraits, on le retrouve toujours égal à lui-même, c’est-à-dire

supérieur à tous les autres. Il reste incontestablement le prince de la

peinture de tous les temps.

Le portrait de _Jeanne d’Aragon_ a inspiré des pages enthousiastes aux

critiques de tous les pays. Nous ne citerons ici que Théophile Gautier:

«Le portrait de _Jeanne d’Aragon_, écrit-il, est une de ces œuvres

qui, outre leur mérite d’art, ont un attrait de fascination. Il est

impossible, à qui l’a vu une fois, de l’oublier. Jeanne d’Aragon reste

dans le souvenir comme un de ces types de la perfection féminine qu’on

rêve et qu’on désespère de rencontrer en cette vie. La princesse

est représentée de trois quarts, coiffée d’un chaperon de velours

incarnadin constellé de pierreries, vêtue d’une robe de même étoffe

et de même couleur, une main posée sur le genou et l’autre repoussant

un pli de fourrure qui lui couvre l’épaule. Le fond est une salle

de riche architecture ouvrant sur les jardins. La tête, encadrée de

longs cheveux blonds ondés et bouffants, se distingue par la finesse

aristocratique et l’élégance patricienne du type. C’est une beauté

princière dans toute la force du mot et l’imagination placerait à côté

d’elle un blason royal, quand même on ne saurait pas qu’on a devant les

yeux Jeanne d’Aragon, fille de Ferdinand d’Aragon et mariée au prince

Ascanio Colonna, connétable de Naples. Heureux Ascanio, d’avoir possédé

l’original d’une telle copie! Les mains, d’une pureté de race extrême,

sont les plus belles qu’on puisse voir et la chaude richesse du velours

fait encore valoir leur blancheur.»

On raconte que Raphaël n’aurait pas peint son modèle d’après nature

et qu’il aurait envoyé un de ses élèves à Naples pour y préparer le

portrait; il n’en aurait d’ailleurs exécuté de sa propre main que la

tête. Le reste aurait été achevé par Jules Romain, d’après le carton du

maître. Mais le temps a passé son pouce harmonieux sur l’ensemble et il

est bien difficile aujourd’hui de distinguer l’œuvre du maître de celle

du disciple. Jules Romain est lui-même un peintre de premier ordre et

lorsque, par dévouement d’élève, il s’absorbe dans la personnalité de

Raphaël, croyez qu’il n’y gâte rien. Au surplus, il n’est pas téméraire

d’affirmer que Raphaël dut surveiller lui-même tout le détail de

l’exécution.

Ce magnifique portrait, peint vers 1518, fut offert à François Ier par

le cardinal Bibienna, qui le fit porter à Fontainebleau. Il fut placé

dans la galerie d’Apollon, sous Henri III. Il figure aujourd’hui dans

la grande galerie du Louvre, réservée aux œuvres de Raphaël.

* * * * *

Hauteur: 1.20.--Largeur: 0.95.--_Figure à mi-corps, grandeur nature._

P.-P. RUBENS

LA KERMESSE

GRANDE GALERIE

[Illustration]

_La Kermesse_

La scène se passe en pleine campagne flamande, devant une de ces

auberges voisines du village dont on aperçoit le clocher, là-bas,

à travers les arbres. Haltes pour les rouliers qui sillonnaient

les routes au temps jadis, ces auberges servaient également de but

de promenade, le dimanche, aux paysans qui venaient s’y gorger de

victuailles et de bière; on y célébrait aussi les noces villageoises,

autour de tables disposées en plein air où pouvait s’épanouir à l’aise

la grosse joie des goinfreries.

C’est bien une noce de village qu’a voulu représenter Rubens; c’est

le titre primitif de son tableau, que l’on a, par la suite, appelé

_la Kermesse_. Ce genre de peinture a toujours sollicité les artistes

flamands, par son pittoresque, sa jovialité. Beaucoup d’entre eux,

comme Teniers, van Steen, van Ostade s’y sont spécialisés et y ont

gagné une gloire durable. Rubens n’a abordé ce sujet que par hasard,

mais, sous sa main puissante, l’épisode vulgaire prend des allures

d’épopée, la gaîté devient du délire, le mouvement de la frénésie; on

est séduit, saisi, entraîné dans la ronde folle des maritornes et des

buveurs.

Au centre, un paysan à la face allumée embrasse une femme renversée

sur l’herbe; à côté, un couple semble se disputer un pot de bière. Sur

des bottes de paille, des mères donnent le sein à leurs nourrissons,

et une vieille femme donne à boire à un jeune enfant. A gauche,

devant l’auberge, des convives avinés sont assis autour des tables;

l’un d’eux, terrassé par l’ivresse et le sommeil, est affalé devant

son verre, tandis que les autres gesticulent et crient. Deux paysans

cherchent à s’arracher un broc de bière; un autre, émoustillé par la

boisson, lutine deux plantureuses commères. A droite se trouve une

mare sur laquelle nagent deux canards, un tonneau vide y flotte aussi;

sur le bord, un baquet qu’un chien explore activement, dans l’espoir

d’y trouver des reliefs. Au fond, entraînée par deux musiciens montés

sur une table, se déroule une ronde échevelée, délirante, cohue d’un

mouvement prodigieux où l’œil effaré n’aperçoit que torses tendus,

croupes bondissantes, jambes levées, jupes envolées.

Rubens seul était capable de faire une œuvre de génie avec des éléments

aussi vulgaires. Dans cette composition où s’agite une multitude de

personnages, chacun d’eux est une petite merveille d’observation et

de naturel. Toute la Flandre campagnarde, exubérante et jouisseuse, y

est peinte magistralement, avec un art qui ne le cède en rien à celui

de la _Descente de Croix_ ou de la _Vie de Marie de Médicis_. Et dans

cette toile, quelle splendeur de coloris! Rubens y a dépensé toute la

fougue de sa flamboyante palette: c’est le plus prodigieux assemblage

de trognes vermillonnées, de chairs colorées, de costumes disparates

fondant leurs teintes violentes dans la frénésie de la ronde et aussi

dans l’harmonieuse chaleur du paysage.

Ce chef-d’œuvre a inspiré à Théophile Gautier, qu’il faut toujours

citer en matière d’art, l’éloquente page suivante:

«La _Kermesse_, c’est le génie même de Rubens, débarrassé de toute

contrainte allégorique ou mythologique et s’ébattant en pleine liberté

dans la joie et l’ivresse flamandes. Mais n’ayez pas peur qu’accoudé

près du pot où mousse la bière, il devienne un paisible et flegmatique

Teniers. Quand Rubens s’amuse, il a de formidables gaîtés de Titan, et

sa puissance est la même pour une précipitation d’anges ou de damnés

que pour une ronde de buveurs. Devant la porte du cabaret, il a pris la

foule chancelante et il l’a nouée en une immense guirlande qui tourne,

comme un zodiaque ivre, dans une ronde folle, les bras enlacés, les

mains se retenant aux mains, avec une incroyable variété d’attitudes et

de torsions, les pieds lourds battant le rythme et soulevant une chaude

brume de poussière. Quelle vie, quelle turbulence, quelle explosion de

joyeuse bestialité! Comme la santé crève sur les joues rouges de ces

commères rebondies! Avec quelle ardeur ces robustes garçons fourragent

les opulents appas de ces grosses femelles! Il faut que tout entre

dans la danse, même les vieilles, et la ronde tourne à perdre haleine

à travers les cris, les huées, les chants. C’est ignoble et c’est

superbe, car c’est la bacchanale du génie.»

La _Kermesse_ appartenait, vers le milieu du XVIIe siècle, au marquis

d’Hauterive. Louis XIV l’avait vue et l’admirait beaucoup. Malgré

ses préférences pour la peinture noble, qui lui faisaient traiter

dédaigneusement de «magots» les personnages de Teniers, le grand

Roi discernait fort bien l’incomparable valeur de cette toile.

Aussi, lorsqu’eut lieu, en 1665, la vente du marquis d’Hauterive,

s’empressa-t-il de l’acquérir pour 3.850 livres. Depuis cette époque,

la _Kermesse_ n’a plus quitté le patrimoine national: elle figure

aujourd’hui dans la grande galerie du Louvre, à la travée des peintres

flamands.

* * * * *

Hauteur: 1.49.--Largeur: 2.61.--_Figures: 0.44._

SIR THOMAS LAWRENCE

PORTRAIT DE M. ET Mme ANGERSTEIN

GRANDE GALERIE

[Illustration]

_Monsieur et Madame Angerstein_

Monsieur et Madame Angerstein se tiennent sur une terrasse d’où l’on

aperçoit les arbres du jardin avec, au fond, une échappée sur la

campagne. Mme Angerstein est assise dans une chaise de rotin: son fin

visage, dont la beauté fut célèbre en Angleterre, est coiffé d’un

turban d’étoffe légère, d’où s’échappent les boucles d’une chevelure

cendrée. Sa robe est faite de linon blanc, presque vaporeux, croisé

sur la poitrine en forme de châle, suivant la mode du temps. Une

ceinture rouge serre sa taille; sur ses genoux est négligemment jetée

une écharpe de gaze noire dont l’extrémité pend jusqu’au sol. A côté

d’elle, et un peu en arrière, M. Angerstein se tient debout, la main

gauche appuyée au dossier du fauteuil. Sur la blancheur de sa haute

cravate et de son gilet de casimir, son habit rouge, boutonné à

l’anglaise, fait une tache vive; il porte une culotte de velours, des

bas blancs et des souliers à boucles. La jambe droite est légèrement

portée en avant.

Lawrence avait peint plusieurs fois les divers membres de la famille

Angerstein, d’abord un délicieux profil de Mme Angerstein avec ses

blonds cheveux ébouriffés sur sa tête fine, puis M. Angerstein seul,

solide et encore élégant malgré l’envahissement de l’embonpoint, et

enfin le magnifique portrait que nous venons de décrire.

Parcourir l’œuvre de Lawrence, c’est faire défiler devant soi tous les

personnages illustres ou considérables de l’Angleterre, à la fin du

XVIIIe siècle et au commencement du XIXe. Son extraordinaire habileté

lui valut de bonne heure les faveurs du roi et de la cour. A l’âge où

d’autres étudient encore, il est déjà célèbre; à vingt-deux ans, il est

reçu membre associé de l’Académie de peinture et titularisé deux ans

plus tard. En 1792, la mort de Reynolds le laisse seul représentant de

l’art du portrait en Angleterre; il recueille sa succession officielle

et devient portraitiste ordinaire du roi. Tout ce que Londres compte

d’éminent tient à se faire peindre par lui; les plus grandes dames du

Royaume-Uni défilent dans son atelier. Le fils du pauvre cabaretier de

Bristol est comblé d’honneurs, ses toiles se vendent à prix d’or; une

ordonnance royale l’anoblit et le crée baronnet.

Sa renommée a franchi le détroit; il jouit d’une réputation européenne.

En 1815, quand le désastre de Waterloo a rendu la confiance à l’Europe

terrifiée, le Régent envoie Lawrence sur le continent pour portraiturer

tous les personnages, diplomates ou généraux, qui ont le plus contribué

à la chute de Napoléon. Lawrence se rend à Aix-la-Chapelle, où siège

le Congrès européen. De là, il va à Rome pour y peindre Pie VII,

l’illustre pontife qui fut le prisonnier du conquérant. Il reste

plusieurs années en Italie et, le jour même où il rentre à Londres, en

1820, il est nommé président de l’Académie royale de peinture.

Avec le recul du temps, l’étonnante fortune de Lawrence nous paraît

avoir dépassé la réelle valeur du peintre. On ne peut s’empêcher de

le comparer à Reynolds, et ce parallèle, il faut bien l’avouer, n’est

pas à l’avantage de Lawrence. Il n’a pas la facture puissante de

Reynolds ni son ferme dessin. Peut-être à cause de sa facilité, qui

était prodigieuse, sa composition manquait de vigueur, sa couleur de

solidité. Influencé sans doute par la manière de Boucher, exagérée

encore par ses disciples et ses imitateurs, il tombe fréquemment dans

l’afféterie et la fadeur.

Il n’en reste pas moins un peintre d’une grande valeur dont le plus

grand défaut fut d’être trop bien doué et de ne s’être pas assez défié

de sa facilité. Aucun de ses portraits n’est médiocre; ce prodigieux

gaspilleur de talent eut parfois des éclairs de génie: plusieurs de ses

tableaux sont des chefs-d’œuvre.

Quoique surfait, Lawrence n’a pas connu le discrédit de certains

peintres, beaucoup trop admirés de leur vivant et remis par la

postérité dans une place plus conforme à leur talent réel. C’est qu’il

possède des qualités de premier ordre et qui sont de tous les temps. Il

demeure comme le peintre modèle des élégances patriciennes. Il charmera

et séduira toujours par sa finesse, par son raffinement de distinction,

par la légèreté de la touche, la subtilité du ton, la grâce expressive

et spirituelle des physionomies et des attitudes. Comme Nattier et

Tocqué en France, il nous fait aimer cette époque charmante de la

fin du XVIIIe siècle dont il semble avoir complaisamment souligné la

délicate élégance et la précieuse beauté. Il ne faut donc pas hésiter à

le classer, malgré ses quelques défauts, parmi les maîtres de l’école

anglaise.

Le portrait de _M. et Mme Angerstein_ compte parmi les meilleurs du

grand artiste et le Louvre s’honore de le posséder. Il figure dans la

grande galerie, à la travée de peinture anglaise.

* * * * *

Hauteur: 2.24.--Largeur: 1.58.--_Figure en pied, grandeur nature._

J.-F. MILLET

LES GLANEUSES

SALLE DE LA

PEINTURE MODERNE

[Illustration]

_Les Glaneuses_

Sous le soleil qui darde ses rayons, la plaine s’étend à l’infini,

plate, uniforme, sans un vallonnement. Là-bas, tout près des meules

qui se dressent, toute une équipe de travailleurs s’active à lier les

gerbes, sous la surveillance d’un fermier à cheval. Mais on les devine

plutôt qu’on ne les voit. Le drame n’est pas là, mais au premier plan,

et ses protagonistes sont trois femmes qui, d’un geste anxieux et

pressé, se courbent vers la terre pour ramasser les épis oubliés. Cette

récolte demeurera leur salaire, et, sous la chaleur torride, la tête

abritée sous une sorte de bonnet, elles se hâtent et continueront ainsi

jusqu’à la fin du jour. Elles mettent leur maigre cueillette dans leur

tablier noué en poche devant elles. L’une des femmes, debout, scrute

le sol, pour y découvrir un épi à glaner; les deux autres, pliées à

terre, ramassent les tiges qu’elles viennent d’apercevoir. C’est de

la tristesse dans de la lumière et ces misérables silhouettes ont une

émouvante grandeur. Cet épisode, banal en soi, de la vie des champs

s’ennoblit d’une sorte de psychologie sociale où nous découvrons tout

un côté de la misère humaine, celle du paysan, la plus dure peut-être

parce qu’elle ne s’éclaire d’aucune joie et qu’elle se traîne dans

l’éternelle et âpre lutte contre la terre.

_Les Glaneuses_ figurèrent au Salon de 1857. Elles y firent sensation.

Exalté par les uns, ce tableau fut décrié par le plus grand nombre.

On voulut y voir un plaidoyer contre la misère du peuple. «Ce sont,

écrivait Paul de Saint-Victor, _les Parques du paupérisme_.» Tant de

sévérité nous confond aujourd’hui; c’est en vain que nous cherchons

dans l’œuvre de Millet cet appel à la haine que certains y ont voulu

voir, et nous n’apercevons, dans la sérénité de cette toile, que la

résignation muette qui est la vertu du paysan.

Nous possédons d’ailleurs une lettre de Millet à son ami Sensier, qui

explique éloquemment la mélancolie générale de son œuvre: «Je vous

avouerai, lui écrit-il, que c’est le côté humain qui me touche le plus

en art, et si je pouvais faire ce que je voudrais ou tout au moins

le tenter, je ne ferais rien qui ne fût le résultat d’une impression

reçue par l’aspect de la nature, soit en paysages, soit en figures. Ce

n’est jamais le côté joyeux qui m’apparaît, je ne sais pas où il est,

je ne l’ai jamais vu. Ce que je connais de plus gai, c’est le calme,

le silence dont on jouit si délicieusement dans les forêts ou dans

les champs; vous m’avouerez que c’est toujours très rêveur, et d’une

rêverie triste, quoique bien délicieuse. Dans les endroits labourés, et

parfois dans des pays peu labourables, vous voyez des figures bêchant,

piochant. Vous en voyez une de temps en temps, se redressant les reins

et s’essuyant le front avec l’envers de sa main. «Tu gagneras ton pain

à la sueur de ton front.» Est-ce là ce travail gai, folâtre, auquel

certaines gens voudraient nous faire croire? C’est cependant là que se

trouve pour moi la vraie humanité, la grande poésie.»

Millet aimait le paysan, il en connaissait les gestes, les attitudes,

il comprenait l’obscure mélancolie de son âme sans cesse rivée aux

mêmes spectacles et aux mêmes pensées. Il l’aimait d’autant mieux qu’il

était de sa race, fils de paysans lui-même, ayant bêché et labouré une

terre ingrate, là-bas, sur la lande de Gréville, près de la mer. Et

il s’est fait l’éloquent interprète des forçats de la terre, il les a

peints à toutes les heures de leur morne existence, mais sans aucune

arrière-pensée de révolte, avec l’unique souci de faire vrai.

Millet aurait pu, comme bien d’autres, chercher ailleurs ses modèles

et flatter le goût de son époque; héroïquement, il s’est obstiné dans

cette voie où le public refusait de le suivre. Le paysan! Quelle beauté

pouvaient trouver aux travaux de la terre les bourgeois amateurs de

1850, et quel espoir qu’ils orneraient leurs galeries des misérables

fendeurs de bois ou des batteurs de sarrasin? Aussi Millet, dont les

toiles devaient atteindre plus tard des prix si fabuleux, eut-il à

se débattre toute sa vie contre la misère. Dans sa pauvre demeure de

Barbizon, il n’y eut pas toujours de quoi manger. Pendant une de ces

périodes de détresse, son voisin et ami Théodore Rousseau lui acheta,

sous un nom d’emprunt, son _Paysan greffant un arbre_, pour lui

permettre de donner un peu de pain à sa famille. Un jour il écrit à un

ami: «Il n’y a pas quarante sous à la maison, et voilà vingt ans que

cela dure.» Contraint par la nécessité, il passe avec des marchands des

traités désastreux: pour mille francs par mois, il abandonne tous les

tableaux et dessins qu’il produira pendant trois ans. Et certains de

ces tableaux se vendent aujourd’hui des centaines de mille francs.

Millet est mort sans avoir pu assister à ce retour de gloire. Au

surplus, sa haute figure n’est pas mieux comprise de la masse du

public, mais on parle de lui avec le respect qu’inspirent toujours des

chiffres très élevés.

Le tableau des _Glaneuses_ fut acheté 2.000 francs par M. Binder. Il

fut vendu très cher par M. Bichoffsheim à Mme Pomery, de Reims, qui

le légua au Louvre en 1881. Il y figure dans la salle des Peintres

modernes.

* * * * *

Hauteur: 0.82.--Largeur: 1.58.--_Figures: 0.48._

FRANZ HALS

LA BOHÉMIENNE

SALLE HOLLANDAISE

[Illustration]

_La Bohémienne_

Ce tableau devrait s’appeler plus exactement la _Fille au marché_; il

est, en effet, le portrait d’une marchande de poissons de Haarlem,

qui posa très souvent dans l’atelier de Hals. La jeune femme est

représentée à mi-corps. Elle est vêtue d’une robe rouge dont on

n’aperçoit que la taille et les brides qui la maintiennent aux épaules.

La chemise largement ouverte laisse apercevoir la poitrine et une

partie des seins. Le visage, encadré d’une chevelure très opulente

mais peu soignée, est d’une belle vulgarité paysanne qui ne manque

pas de charme; la jovialité bien portante des filles du peuple s’y

épanouit magnifiquement en un rire qui découvre les dents, anime les

joues, bride les yeux. On a souvent épilogué sur la signification de

ce sourire, où certains ont voulu voir de la cruauté ou du cynisme. A

le regarder attentivement, on n’y aperçoit que la joie de vivre chez

une créature saine et belle, expression traduite par le peintre d’une

manière supérieure.

Franz Hals fut d’ailleurs le peintre de la Hollande joyeuse et bien

vivante. «Après Rembrandt, Franz Hals! La rayonnante gaîté après

la mélancolie la plus profonde; le rire après la douleur... Ici,

nous sommes en pleine Hollande heureuse et triomphante et la joie

du triomphe s’épanouit dans l’œuvre du maître de Haarlem. Comme se

déploie le ciel du printemps sur les campagnes fleuries de sa ville

natale.....» (Armand Dayot).

S’il exécuta de nombreux portraits de personnages graves, des réunions

de confréries ou de sociétés, il affectionnait peindre les visages

rubiconds de buveurs, les faces épanouies des servantes d’auberge. Les

modèles ne lui manquaient pas dans les estaminets où il fréquentait,

car il était lui-même grand buveur et bien souvent ses élèves devaient

le ramener, le soir, en état d’ébriété complète.

Mais telle était sa facilité de travail que, malgré les déréglements

de sa vie, il a laissé une œuvre considérable. Franz Hals appartient

à cette glorieuse famille des peintres de la Flandre occidentale qui

compte Rubens, Van Dyck, Jordaens, Teniers; ces grands noms sont

évocateurs de couleur puissante, de force, de réalisme, d’observation

humaine. Hals les égale par l’intensité de vie qu’il donne à ses

personnages et par la verve débordante dont il les anime. Pour sa

facilité, elle était proverbiale et pouvait se comparer à celle de

Rubens. Il exécutait, quand il était en verve, un portrait en quelques

heures.

Van Dyck, étant venu d’Angleterre en Flandre, voulut voir Franz

Hals dont il appréciait les œuvres et dont il avait entendu vanter

l’habileté d’exécution. Il se présenta chez l’artiste; on dut l’aller

chercher au cabaret. Très mécontent d’être dérangé, Hals ne se presse

pas; il ignore d’ailleurs le nom du visiteur. Quand il arrive, Van

Dyck demande à être portraituré; Hals refuse d’abord, et il ne faut

pas moins que la promesse d’une somme importante pour le décider. De

fort mauvaise humeur, il prend une vieille toile, des pinceaux et, deux

heures après, il tend à son modèle un portrait merveilleux d’exécution

et de ressemblance. Van Dyck remercie, paie la somme convenue, puis

demande à l’artiste s’il pourrait à son tour essayer de lui faire son

portrait. Hals fut étonné de l’offre, et plus surpris encore en voyant

son hôte travailler. Il devina alors:

--Mais qui diable êtes-vous donc? Antoine Van Dyck, certainement!

Presque toujours ses élèves ramenaient Franz Hals ivre, et le

couchaient. Une fois dans son lit, le peintre bredouillait une prière

qui se terminait invariablement par ces mots: «Mon Dieu, recevez-moi au

Ciel!» Ses élèves, conduits par Brauwer, résolurent de lui faire une

farce. Ils percèrent quatre trous au plafond, par lesquels on descendit

des cordes qu’ils attachèrent aux quatre pieds du lit. Quand Franz

Hals, ivre comme de coutume, prononça sa phrase habituelle, le lit,

tiré par des mains invisibles, quitta le sol et monta vers le plafond.

Épouvanté de voir sa prière exaucée le peintre s’empressa de crier:

«Pas encore, Seigneur, pas encore!»

Mais avec l’âge, son penchant à la boisson ne fait que grandir; ses

stations à la taverne deviennent plus prolongées. Son talent ne diminue

pas mais sa production se ralentit. La gêne vient, puis la misère. Il

doit à tout le monde. Il paye son boucher en lui offrant un de ses plus

beaux chefs-d’œuvre: _Le joyeux trio_. Comme il est resté fier, des

sociétés de bienfaisance dissimulent la charité qu’elles lui font en

lui commandant deux tableaux qu’il exécute, sans aucune défaillance de

pinceau, à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.

Le musée du Louvre, tome 1 (of 2) · 第 6 / 10 段