Grâce à ce don merveilleux d’évocation, il fut également un

portraitiste de premier ordre et l’on ne trouve guère que Velazquez à

mettre au-dessus de lui. S’il lui est parfois inférieur au point de

vue de l’exécution, il l’égale et parfois le dépasse par son intense

pouvoir de pénétration, par l’incomparable faculté qu’il possède de

fixer en traits de feu la vie intérieure de son modèle.

On l’a appelé «le peintre des âmes». Aucun titre ne pouvait mieux lui

convenir, aucun maître n’était plus digne que lui de le porter.

M. Maurice Barrès, dans son beau livre sur le Greco, écrit: «Le voilà

parti pour être un peintre de l’âme, et de l’âme la plus passionnée:

l’espagnole du temps de Philippe II. Il laisse à d’autres de

représenter les martyrs affreux, les gesticulations violentes, toutes

ces inventions bizarres ou cruelles qui plaisaient à un peuple de mœurs

dures, mais il gardera ce qui vit de fierté et de feu au fond de ces

excès. Ils valent pour ramener toujours les esprits au point d’honneur

et aux vénérations religieuses. Et, dans son œuvre, Greco manifestera

ce qui est le propre de l’Espagne, la tendance à l’exaltation des

sentiments.»

Greco ne fut pas seulement un grand peintre, il était encore

architecte, sculpteur, écrivain. Sous ses trois aspects, on ne peut

malheureusement le juger aujourd’hui, ses sculptures et ses écrits

ayant disparu.

Le _Roi Ferdinand_, d’acquisition récente, figure dans la Grande

Galerie, à la travée de la peinture espagnole.

* * * * *

Hauteur: 2.05.--Largeur: 1.66.--_Figure à mi-corps, grandeur naturelle._

REMBRANDT

LES PÈLERINS D’EMMAÜS

GRANDE GALERIE

[Illustration]

_Les Pèlerins d’Emmaüs_

On connaît la légende évangélique: deux disciples du Christ, peu de

temps après sa mort, cheminent de compagnie sur les routes brûlantes

de la Galilée. Chemin faisant, ils évoquent la grande figure du Maître

disparu et se remémorent la longue suite de ses miracles, l’horreur

de son supplice, le prodige de sa résurrection. Harassés de fatigue,

ils frappent à la porte d une hôtellerie et demandent à manger. A

leur lassitude se mêle un peu de découragement. Que deviendront-ils,

maintenant que le Maître est parti? Le reverront-ils encore? Ils ne

croient pas que le miracle soit possible et, dans leur douleur, ils se

lamentent. Et voilà, que soudain, à cette table où ils se trouvent,

une lueur jaillit et le Christ apparaît, assis entre eux, avec son

majestueux et doux visage, comme au temps où il vivait au milieu de ses

disciples.

C’est cette scène, d’une touchante poésie, que Rembrandt a traitée dans

le tableau reproduit ici. Le peintre a choisi le moment où le miracle

vient de s’accomplir. Le Christ est apparu et autour de lui flotte

encore cette clarté céleste qui a précédé sa venue.

Devant une table en X, couverte d’une nappe posée sur un tapis, le

Christ est assis, ayant à côté de lui les deux _Pèlerins d’Emmaüs_.

Un serviteur debout s’apprête à poser sur la table un plat chargé de

mets. L’Homme-Dieu est vêtu d’une longue robe qui laisse apercevoir,

sous la table, les jambes et les pieds. Sa tête, nimbée d’une auréole,

est légèrement inclinée à droite; les longues boucles de sa chevelure

blonde retombent de chaque côté des épaules. Entre ses mains, il tient

le pain qu’il rompt et bénit. L’attitude et les expressions de visage

des pèlerins trahissent l’amour, la surprise heureuse, l’adoration des

disciples reconnaissant en leur hôte leur Maître bien-aimé. D’une haute

fenêtre qu’on ne voit pas tombe une lumière délicate qui jette une

lueur dorée sur cet épisode évangélique; tout l’éclat en est concentré,

avec un art supérieur, sur la table où vient de s’accomplir le miracle.

Maître incomparable dans le maniement du clair-obscur, Rembrandt a

animé ses ombres les plus profondes d’une chaude luminosité qui les

rend transparentes.

Rembrandt n’est pas seulement un alchimiste de la couleur, un magicien

de la lumière, un faiseur de tours de force pyrotechniques tirant,

comme on dit, des coups de pistolets dans les caves; il possède au

plus haut degré le sentiment humain, religieux et pathétique. Avec

des formes parfois communes, triviales, manquant de noblesse comme

dessin, car sa couleur est toujours d’une rare distinction, il parvient

à exprimer les nuances les plus délicates de l’âme. Quelle onction,

quelle majestueuse douceur, quelle tendresse dans ce visage du Christ,

quelle profondeur de pensée dans son regard! Et comme l’admiration

est traduite magnifiquement sur les traits un peu vulgaires de ses

disciples!

Peu de sujets ont été aussi fréquemment interprétés que la scène

légendaire des _Pèlerins d’Emmaüs_. Les plus grands maîtres l’ont

abordée, notamment les Vénitiens, et parmi eux, Titien et Véronèse.

Avec cette liberté vénitienne qui se permettait tous les anachronismes,

Titien ne craignit pas d’introduire dans son tableau des personnages

considérables de son époque. Véronèse, lui, y fait figurer sa propre

femme, des enfants qui jouent, des épagneuls qui gambadent.

Il ne saurait être question ici de comparer des œuvres si différentes.

Celle de Titien a de la gravité, sa composition est admirable et son

coloris tel qu’on peut l’attendre de ce prestigieux artiste; dans le

tableau de Véronèse, tout est charmant, gracieux, d’une harmonie et

d’une fantaisie adorables.

Mais chez les peintres de Venise, le sentiment religieux n’est jamais

très profond; on devine qu’une renaissance d’idées et d’impressions a

soufflé sur ce coin de terre. Pour être réellement chrétienne, leur âme

est trop éprise des splendeurs orientales amenées par les felouques

musulmanes dans le grand port de l’Adriatique.

Dans les pays du Nord, au contraire, la foi reste très vive; le

tempérament septentrional ressent plus profondément la poésie des

symboles chrétiens; la grisaille du ciel, la tristesse des jours

brumeux favorise les longs rêves et incite aux pensées pieuses. Aussi

est-ce dans le Nord que les scènes religieuses ont trouvé leurs plus

sincères, sinon leurs plus éloquents interprètes.

Et lorsque, par miracle, cette ferveur mystique guide une main

puissante comme celle de Rembrandt, lorsqu’elle saisit une âme de cette

trempe, un génie de cette envergure, l’œuvre qui naît de cet accord

atteint aussitôt à la sublimité.

_Les Pèlerins d’Emmaüs_ appartenaient, vers le milieu du XVIIIe siècle,

au bourgmestre Six, d’Amsterdam. A la vente qui suivit sa mort, le

tableau fut adjugé 170 florins. Il fut acheté ensuite, en 1770, par

Louis XVI, à la vente du fermier général Randon de Boisset, pour une

somme de 10.500 livres. Il figure aujourd’hui dans la grande galerie du

Louvre, à la travée réservée aux œuvres de Rembrandt.

* * * * *

Hauteur: 0.68.--Largeur: 0.65.--_Figures: 0.34._

BOUCHER

SUJET PASTORAL

SALLE DU XVIIIe SIÈCLE

[Illustration]

_Sujet Pastoral_

Au pied d’un arbre au feuillage d’un vert sombre, se détachant en

vigueur sur l’azur du ciel, un berger et une bergère sont assis.

Berger et bergère à figure fine, aux vêtements soignés, paysans

de convention tels que les comprenait le XVIIIe siècle élégant et

pomponné, bien faits pour plaire à la société d’alors, monde de cour

qui ne connaissait de la campagne que les majestueux ombrages de

Versailles. Le berger est assis sur un tertre de gazon; l’un de ses

bras, passé autour du cou de la jeune fille, s’appuie sur son épaule;

sa main droite joue avec un oiseau apprivoisé, dont on aperçoit la

cage ouverte à droite du tableau. Sur ses jambes chaussées de bleu est

jetée négligemment la veste rouge dont il s’est dévêtu. Elle, tout

près de lui, un coude appuyé sur le genou de son compagnon, tresse

une couronne de feuillage, mais toute son attention se porte vers les

ébats de l’oiselet et peut-être plus encore vers le joli visage de

l’ami tendrement penché sur elle. Quelle ravissante figure de femme,

fine, délicate, rosée et combien joliment encadrée par le double

réseau de ses tresses blondes! N’est-ce bien pas plutôt une élégante

marquise de la Cour qui joue pour s’amuser un rôle de bergère? On

le croirait vraiment à voir ses mains blanches finement attachées à

des bras bien tournés et ses pieds menus, parfaits, d’une pureté de

lignes qui trahit la race. Et quel costume pour une simple paysanne!

Un corsage de couleur tendre largement échancré sur la poitrine et

une jupe que l’on jurerait être en satin. Entre eux, une corbeille

remplie de roses semble indiquer que ce couple charmant a des loisirs

et que la surveillance du troupeau ne l’absorbe guère. Leurs moutons

sont particulièrement dociles; on les aperçoit, à gauche de la toile,

très sagement couchés dans l’herbe, laissant aux jeunes amoureux toute

licence de se conter fleurette.

Quelle charmante fraîcheur dans ce tableau où tout est combiné pour la

joie du regard, et quelle prodigieuse habileté dans cet art de Boucher

qui joue avec les couleurs comme un vrai magicien! Rien de heurté,

rien de choquant: le vert, le bleu, le rouge se marient dans une

harmonie parfaite. Et quelle science de la composition! Tout l’intérêt

de la scène se concentre bien sur les deux jeunes gens, mais laisse à

l’esprit assez de liberté pour lui permettre de goûter la beauté du

paysage et la fantaisie du détail.

Boucher aimait peindre les pastorales. On trouve dans son œuvre

quantité de sujets empruntés à la vie champêtre, ou du moins à cette

vie conventionnelle des champs où les bergères ont des houlettes

garnies de rubans et des robes à paniers. Convention qui ne trompe

personne, mais que chacun accepte volontiers parce que la vie d’alors

ne se conçoit pas sans élégance et que l’on trouve haïssable tout ce

qui n’est pas joli et parfumé. Et ces bergeries, ces contrefaçons de

pastorales, l’engouement de la Cour et de la ville les consacre, la

mode s’en mêle, et bientôt nous verrons s’élever, sur les pelouses

de Trianon, des fermes en miniature où des duchesses et des reines

viendront par jeu jouer à la paysanne et baratter le beurre.

En réalité, Boucher n’a été que le traducteur de l’état d’âme d’une

époque et, pour le juger équitablement, il faut se reporter à cette

époque, en connaître les aspirations, les goûts, la voir avec les yeux

de ceux qui la vécurent. Alors, toute prévention disparaît et l’on est

en état d’admirer sans réticence ses fantaisistes paysanneries; alors

apparaît dans toute son ampleur le prestigieux talent de l’artiste.

«Les _Pastorales_ de Boucher, écrit Théophile Gautier, vous font entrer

dans ce monde idyllique inventé par lui à l’usage du XVIIIe siècle,

le moins champêtre des siècles, en dépit de ses prétentions bocagères.

Les moutons sont savonnés, les bergères ont des corsets à échelles de

rubans et des teints qui ne se sentent pas du hâle campagnard, et les

bergers ressemblent à des danseurs d’Opéra. Mais tout cela est d’une

séduction irrésistible et d’un mensonge plus aimable que la vérité.»

Boucher avait un véritable tempérament de peintre, d’une invention

inépuisable, d’une facilité prodigieuse et d’une exécution qui est

toujours celle d’un artiste, même dans les œuvres les plus lâchées.

Sans doute il abusa de ces dons précieux, mais la prodigalité n’est

permise qu’aux riches, et pour jeter de l’or par les fenêtres il

faut en avoir. Boucher a suffi, sans descendre jamais au-dessous de

lui-même, au plus effroyable gaspillage de talent pendant une longue

carrière d’artiste. Faire le catalogue de son œuvre est presque

impossible. Boucher a peint des plafonds, des dessus de porte, des

trumeaux, des portraits, des mythologies, des bergerades, des paysages,

des décorations d’Opéra, des modèles de tapisseries; il a orné des

clavecins, des paravents, des cabinets, des chaises à porteurs, des

voitures de gala. Son pinceau facile était prêt à tout et, quoi qu’il

fît, il y mettait une grâce, un charme, une fleur de coloris que

personne ne possédait à ce degré.

La _Pastorale_ fut exécutée en 1763. Après avoir passé en différentes

mains, elle fut acquise sous Louis XVI pour le compte de la Couronne.

Elle entra par la suite au Louvre, qu’elle n’a plus quitté et elle y

figure dans la magnifique salle du XVIIIe siècle où se trouve la plus

grande partie des œuvres de Boucher.

* * * * *

Hauteur: 0.94.--Largeur: 0.74.--_Figures: 0.62._

GÉRARD DAVID

LES NOCES DE CANA

SALLE VAN EYCK

[Illustration]

_Les Noces de Cana_

La scène se passe dans une maison de Bruges, sur la place du Saint-Sang

dont on aperçoit, par les fenêtres ouvertes, les constructions

gothiques. La table du festin, qui occupe la salle presque entière,

est couverte de plats, de coupes et de fruits. Il ne semble pas,

cependant, que les convives se préoccupent beaucoup de leur nourriture;

leur attitude grave, recueillie, leur donne plutôt l’air de fidèles

priant dans un temple. L’artiste a sans doute voulu peindre ses

personnages à la minute solennelle où va s’opérer le miracle. Tous, en

effet, paraissent tourner leur attention vers le premier plan, où les

serviteurs constatent que les brocs et les jarres ne contiennent plus

de vin. A la porte de la salle, un jeune page se presse, portant un

gâteau sur un plat, mais nul n’y prend garde, dans l’anxieuse attente

de l’événement.

Au centre de la table se trouve la mariée, blonde Flamande aux traits

réguliers, couverte de joyaux, qui baisse modestement les yeux et

croise ses mains sur sa robe pourpre d’épousée. A côté d’elle et autour

de la table, les convives, presque tous des femmes, sont rangés et leur

attitude est aussi composée que la sienne. A deux rangs à droite de la

mariée, la Vierge, les mains jointes, la tête illuminée d’une auréole,

se penche vers son Fils et semble le prier d’accomplir le miracle. Le

Christ l’écoute, les yeux baissés. Son visage est celui que la peinture

flamande a adopté, à la suite de Jean van Eyck: une figure longue,

émaciée, terminée par une courte barbe à deux pointes et encadrée

d’une large chevelure blonde divisée sur le front en deux bandeaux.

Le Christ a levé la main dans la direction des jarres vides. C’est la

minute décisive: le légendaire prodige va se réaliser.

En dehors des convives, le miracle aura d’autres témoins: à gauche, au

premier plan, agenouillé sur les dalles, le donateur du tableau; il

porte l’habit rouge et le manteau noir doublé de fourrures des prévôts

de la confrérie du Saint-Sang; derrière lui, on aperçoit son jeune

fils, agenouillé également et les mains jointes. De l’autre côté de la

toile et dans la même attitude se trouve la donatrice. Par une fenêtre

de la salle, un moine suit d’un œil intéressé les péripéties de la

scène.

Il y a loin de ce repas de noces à celui de Paul Véronèse, si débordant

de lumière, de vie, de mouvement et si somptueux de décoration. Les

pays sont différents, les époques aussi. La Renaissance est encore

loin, nous sommes devant l’œuvre d’un Primitif et d’un Flamand. C’est

la période gothique de la peinture, celle où la composition est encore

malhabile, le dessin hiératique, les anatomies imprécises. On y peut

relever quelques fautes, comme les bras de la jeune fille placée à

la droite du Christ, bras évidemment trop courts pour la longueur du

corps. Mais, en balance de ces erreurs minimes, quel art déjà dans le

groupement des personnages qui permet à l’artiste de situer, sur une

toile de dimensions restreintes, dix-neuf figures et un paysage! Chacun

des personnages est très exactement à sa place et, si, au premier

abord, la toile semble manquer de perspective, il n’en faut accuser que

la tache vive de la nappe, qui tend à confondre les plans.

Ce qu’il convient d’admirer surtout dans ce tableau, c’est la vérité

des attitudes et l’expression supérieurement rendue des physionomies.

Chez les peintres flamands de l’époque primitive, le plus implacable

réalisme s’allie à la recherche de l’expression dramatique. Même dans

les sujets religieux, ils voient avec leurs yeux bien plus qu’avec leur

âme. Ils copient la nature, mais sans l’idéaliser: leur seul objectif

est de faire vrai et ne va pas au delà.

Dans le tableau de Gérard David, cependant, on devine un effort marqué

vers l’idéalisation. Ses figures de femmes ne sont ni belles ni

exemptes de vulgarité, mais l’artiste a su imprimer à leurs traits une

onction, une sereine poésie qui fait oublier leur laideur.

Et que dire de la couleur? Gérard David possédait à un degré rare

le don d’allier les couleurs les plus vives, les tonalités les plus

violentes sans les faire se heurter. Les rouges ardents et les verts

aveuglants se marient avec des jaunes qui flamboient. En des mains

inhabiles, ces rutilances entraîneraient la cacophonie: sous sa

palette prestigieuse, tout se fond, tout s’harmonise en des ensembles

équilibrés et chatoyants.

Gérard David, contemporain de Van der Weyden, jouit, de son vivant,

d’une grande réputation, mais sa mémoire souffrit, comme celle de tous

les Flamands, du discrédit où tomba, dans les générations suivantes,

ce qu’on appelait dédaigneusement l’art gothique. Et lorsque arriva

l’heure de la réhabilitation, beaucoup d’œuvres du grand artiste, qui

n’étaient pas signées, furent attribuées tour à tour à Jean Van Eyck, à

Rogier Van der Weyden, à Thierry Bouts et plus fréquemment à Memling.

C’est évidemment à ce dernier que s’apparente le plus l’art de Gérard

David, par sa grâce, sa poésie et sa tendance vers l’idéal.

_Les Noces de Cana_ furent longtemps attribuées à l’illustre peintre de

_la Châsse de sainte Ursule_, et c’est sous le nom de Memling que nous

voyons ce tableau désigné dans les inventaires de l’Empire.

Ce tableau avait été acheté par Louis XIV, pour 15.000 livres, au

banquier Jabach. Depuis cette époque, il n’a pas quitté les galeries

nationales. Il figure aujourd’hui au Louvre, dans la Salle Van Eyck.

* * * * *

Hauteur: 0.96.--Largeur: 1.28.--_Figures: 0.60._

NATTIER

MADEMOISELLE DE LAMBESC

ET LE COMTE DE BRIONNE

SALLE LA CAZE

[Illustration]

_Mademoiselle de Lambesc et le comte de Brionne_

Devant une draperie relevée et fixée à une colonne, Mlle de Lambesc

est assise sur un fauteuil rocaille. Son corps est de trois quarts,

légèrement tourné vers la droite et son beau visage, au regard

impérieux, est vu de face. Elle porte un costume mythologique, suivant

la mode usitée dans les portraits de cette époque: un grand manteau

bleu couvre le bas du corps, et son corsage blanc décolleté est

maintenu autour de la taille par un corselet à mailles d’or; sur son

épaule gauche est jetée une peau de tigre. Les bras et le cou sont

d’un admirable modelé; sortant des plis de la robe, un petit pied

nu apparaît tout rose sous les cordons de l’étroite sandale. De la

main droite, elle maintient un casque sur ses genoux, pendant que de

la gauche elle achève de boucler la cuirasse de son jeune frère, le

comte de Brionne. Celui-ci, très bel enfant à figure poupine, se tient

de face, la tête légèrement inclinée: sous la cuirasse il porte un

justaucorps jaune, sur lequel passe une écharpe blanche qui supporte

l’épée. La main gauche avancée tient la hampe d’un étendard rouge. A

gauche sont disposés des attributs militaires, symboles de la noble

carrière des armes et de la gloire promise au jeune héros. Sur la peau

d’un tambour, posé à droite, on lit l’inscription: _Nattier pinxit,

1732_.

Mlle de Lambesc appartenait à la maison de Lorraine qui avait en

quelque sorte accaparé Nattier au moment où s’affirma sa vogue.

Celui-ci peignit plusieurs fois les divers membres de cette puissante

famille. Sa réputation de portraitiste attira sur lui l’attention

royale. Louis XV, ravi de cet art chatoyant et gracieux, lui fit

peindre successivement la reine, ses maîtresses, ses filles et

lui-même. Dans toutes ces œuvres, Nattier apporta le même souci

d’embellir ses modèles et de les parer de tous les attributs capables

de les flatter. Il excellait d’ailleurs à peindre les femmes; la

finesse de son dessin, la délicatesse de son coloris se prêtaient

admirablement à traduire la grâce des belles épaules nues et la

somptuosité des ajustements de cour.

_Mlle de Lambesc et le comte de Brionne_ date de la belle époque du

peintre qui était dans la pleine maturité de son talent. Cette œuvre

n’est pas seulement un superbe portrait, d’un gracieux agencement et

d’un harmonieux coloris, elle nous révèle en même temps les goûts du

monde aristocratique que Nattier s’appliqua toujours à flatter.

«Il s’attacha, écrit M. Pierre de Nolhac dans sa belle étude sur

Nattier, à ce que l’on appelait «le portrait historique», arrangement

parfois puéril, souvent ingénieux par quoi on transforme un modèle

grâce au costume et aux accessoires, en héros de la Fable, en divinité

ou en figure allégorique. Depuis longtemps, l’art français avait

admis cette idéalisation du portrait. Elle était étrangère, sans

doute, au crayon comme au pinceau des Clouet, de Corneille de Lyon, de

Dumonstier, fidèles observateurs de la nature, qui rend les parements

d’un habit avec le même scrupule que les traits du visage; mais la

manie d’apothéose dont le Grand Roi fut atteint dès sa jeunesse,

s’étendit à tout son entourage. Le fameux tableau de Nocret où toute

la famille royale jouait ses rôles dans un Olympe dont Louis XIV

était le Jupiter, avait été imité, réduit, transposé à l’usage des

plus modestes modèles. Les femmes surtout, avec leur goût coutumier

de l’artificiel, sollicitaient des peintres cette flatterie que leur

prodiguaient les poètes. Alors que les dévotes adoptaient pour leur

image le costume d’une sainte de leur choix, la plupart des femmes

de qualité se faisaient peindre en Diane, en Minerve, en Cérès,

n’osant toujours arborer orgueilleusement la ceinture étincelante de

Vénus. Saint-Simon dit parfois, du ton le plus naturel du monde, que

telle duchesse occupait «un rang dans les nues»; il s’agit des nues

glorieuses de l’Olympe de Versailles que le peintre avait mission de

figurer réellement par son pinceau.»

Scrupuleux observateur de la mode, Nattier plaça tous ses modèles «dans

les nues», et les peignit avec les attributs des divinités olympiennes.

Mlle de Lambesc est représentée en Minerve, Louise-Henriette de Bourbon

en Hébé, Mme de Châteauroux en Point du Jour, Mme de Flavacourt en

Silence. L’allégorie alterne avec la mythologie. Chargé de peindre les

quatre filles de Louis XV, il choisit pour les personnifier les quatre

éléments: la Terre, c’est Mme Infante; le Feu, Mme Henriette; l’Air,

Mme Adélaïde; l’Eau, Mme Victoire.

Par un de ces revirements étranges que les fluctuations de la mode

peuvent seules expliquer, Nattier, après avoir joui d’une grande

vogue, tomba soudain dans le discrédit le plus complet et connut la

misère. Cette défaveur le suivit jusque dans la mort et c’est à notre

siècle que revient l’honneur d’avoir rendu justice à celui que Gresset

appelait «le peintre des Grâces et de la Beauté».

Bien que peint en 1732, le portrait de _Mlle de Lambesc_ figura au

premier Salon du Louvre qui s’ouvrit aux artistes, en septembre 1737.

Il portait comme titre: _Mlle de Lambesc, de la maison de Lorraine,

sous la figure de Minerve, armant et destinant M. le comte de Brionne,

son frère, au métier de la guerre_.

Ce tableau, par une heureuse fortune que ne connurent pas tant d’autres

œuvres de Nattier aujourd’hui disparues, trouva en M. La Caze un

amateur éclairé qui le sauva des aventures en l’achetant. Il est entré

au Louvre avec les autres toiles de cette incomparable collection.

* * * * *

Hauteur: 1.91.--Largeur: 1.59.--_Figure grandeur nature._

RAPHAËL

JEANNE D’ARAGON

GRANDE GALERIE

[Illustration]

_Jeanne d’Aragon_

Le musée du Louvre, tome 1 (of 2) · 第 5 / 10 段