Van der Meer fut un des meilleurs, peut-être le meilleur, de ces

petits maîtres et cependant, par une bizarre injustice de la Destinée,

nous voyons son œuvre et sa personnalité tomber dans l’oubli pendant

deux siècles. Vingt ans après sa mort on ne sait rien de lui dans son

propre pays. Son nom même est dénaturé. De Vermeer, qui était son nom

véritable, on a fait Van der Meer, ce qui a permis de le confondre

avec la dynastie des Jan van der Meer de Haarlem, et avec le Jan

van der Meer d’Utrecht. Pis que cela, ses toiles ont été attribuées

successivement à Peter de Hoogh, à Metsu ou à d’autres encore. Aucun

autre peintre n’a connu cette disgrâce complète dans laquelle tout

sombre, l’œuvre et le nom.

Vermeer était digne d’un autre sort car il fut véritablement un

grand peintre. Il possédait une invention très riche, une harmonie

supérieure dans l’arrangement des couleurs, une gradation parfaite

dans les teintes, une touche énergique, large, solide, des empâtements

très fins. Ses scènes de la vie domestique sont remarquables par le

pittoresque de la composition, et surtout par la beauté de ses effets

de lumière dont le visage de _La Dentellière_ nous offre un éloquent

exemple. La dominante de son coloris, dans la plupart de ses tableaux,

consiste en une tonalité bleuâtre, extrêmement douce, encore affinée

par la légèreté de ses frottis.

De son vivant, Vermeer comptait parmi les meilleurs peintres de Delft.

Il était encore tout jeune que déjà Dirk van Bleyswijck, historiographe

de la cité, le signalait avec éloges. On conduisait les étrangers de

marque à son atelier. Il était entré comme apprenti, suivant l’usage

d’alors, à l’âge de quinze ans, dans l’atelier d’un peintre de Delft,

probablement Léonard Bramer. Six ans après, il passe maître-peintre

dans la guilde de Saint-Luc. Mais il est pauvre et n’a pas les six

florins exigés pour l’entrée dans la corporation: il ne peut verser

qu’un florin dix sols et s’acquitte du reste par acomptes. Mais son

mérite ne tarde pas à s’imposer, il gagne rapidement l’estime de ses

compatriotes et de ses confrères, et on le trouve à plusieurs reprises

doyen de la guilde de Delft.

Vermeer ne fut jamais riche et quand il mourut, à l’âge de

quarante-deux ans, il ne laissait à sa femme et à ses huit enfants

vivants que des dettes criardes. Il devait notamment 600 florins à son

boulanger. Sa veuve donna deux tableaux pour les payer, et comme elle

avait pour le talent de son mari une admiration profonde, elle stipula

qu’elle pourrait les racheter par versements annuels de 50 florins.

Après une éclipse de deux siècles, le nom de Vermeer se reprit à

briller, comme ces astres réputés perdus qui soudain reparaissent

au firmament. En 1809, un expert le qualifie de «très grand peintre

dans la manière de Metsu». Reynolds mentionne sa _Femme transvasant

du lait_ parmi les tableaux qui l’ont le plus frappé pendant son

voyage en Hollande. Plus tard Maxime du Camp, Théophile Gautier, Paul

Mantz, Clément de Ris contribuèrent à le faire connaître, mais c’est à

Burger-Thoré que revient l’honneur de sa complète réhabilitation.

On s’est inquiété de savoir à quelle école Vermeer avait acquis les

notions premières de son art. Certains commentateurs ont insinué que

peut-être il avait travaillé dans l’atelier de Rembrandt. La chose

paraît assez peu vraisemblable car, outre que Vermeer était trop

pauvre pour se rendre à Amsterdam où vivait Rembrandt, rien dans la

manière aimable et mesurée de Vermeer ne rappelle la facture puissante

et grandiose du grand maître hollandais. M. Henry Havard, dans la

savante étude qu’il a consacrée à Vermeer, le démontre de façon

lumineuse et péremptoire. Il n’est pas plus certain qu’il ait été

l’élève de Fabritius, qui était à peu près de son âge, ce qui semble

exclure l’idée que l’un d’eux ait été le maître de l’autre. Nous nous

rangerions plus volontiers à l’opinion de M. Henri Havard qui incline

à croire que Vermeer étudia avec Léonard Bramer, ami et allié de sa

famille.

_La Dentellière_ avait figuré dans une vente faite en 1816 à Amsterdam,

où elle fut adjugée 28 florins. Depuis elle avait été vendue 84 francs

à la vente de Muilman (1813), 501 francs à la vente Laperière (1817),

265 florins à la vente Nagel (1851). En dernier lieu, elle appartenait

à M. Blokhuysen, de Rotterdam. Elle fut acquise en 1870 pour 1.200

francs par l’État. Elle figure aujourd’hui dans la salle Jan Steen.

* * * * *

Hauteur: 0.24.--Largeur: 0.21.--_Figure à mi-corps._

VAN DYCK

CHARLES Ier D’ANGLETERRE

SALLE VAN DYCK

[Illustration]

_Charles Ier d’Angleterre_

Le portrait de Charles Ier d’Angleterre, que possède le Louvre, est un

chef-d’œuvre légendaire.

Le poing sur la hanche, du côté de l’épée, la main droite appuyée sur

une haute canne, le roi tourne légèrement sa tête fine et blonde,

encadrée d’un grand chapeau. Il regarde avec calme, avec assurance,

et toute son attitude est celle d’un homme habitué à commander. Sa

veste de soie grise est traversée du baudrier qui soutient l’épée.

Au-dessous de la culotte rouge et laissant voir les bas de soie, des

bottes souples en cuir fauve, garnies d’éperons, emprisonnent une

jambe nerveuse et élégante. Un peu en arrière, le cheval favori du roi

piaffe, impatient, maintenu par un écuyer vêtu de rouge qui représente

le chevalier d’Hamilton; un autre serviteur, plus loin, porte le

manteau du souverain. Le tertre où sont placés les personnages est

ombragé par la ramure épaisse d’un arbre et, sur les plans éloignés,

s’étend une plaine au-dessus de laquelle des nuages gris floconnent

dans le ciel bleu.

Ce tableau, d’une admirable composition, rend à merveille l’élégante

silhouette de Charles Ier, le plus beau des Stuarts. L’œuvre se

présente avec une noblesse contenue, une richesse sourde et éclatante

tout à la fois, une somptuosité discrète qui impressionnent, où l’on

retrouve quelque chose de la manière de Rubens, mais tempérée, assagie,

comme disciplinée.

Van Dyck avait d’ailleurs longtemps travaillé avec Rubens, qui

l’appelait «le meilleur de ses élèves». Son amitié lui fut aussi

profitable que ses leçons. C’est lui qui le recommanda à la cour des

Stuarts. Charles Ier, influencé par les éloges de Rubens pour son élève

et ravi du portrait de Nicolas Lanière, son maître de chapelle, peint

par Van Dyck, invita celui-ci à se rendre auprès de lui.

Van Dyck arriva à Londres et se présenta au roi qu’il conquit dès la

première entrevue. Il avait une beauté fine, assez semblable à celle de

Charles Ier, des manières aisées, une certaine grâce cavalière et l’air

vif et dégagé d’un homme du monde accompli. Sa conversation n’était

pas moins agréable que sa personne; il avait la parole abondante et

brillante, alimentée par un savoir profond et disciplinée par un tact

infini. Le roi se plaisait beaucoup en sa compagnie; il se rendait

fréquemment à son atelier et, dépouillant avec lui toute contrainte

d’étiquette, ils s’entretenaient ensemble de mille sujets pendant

que Van Dyck travaillait à son portrait. De cette époque datent les

nombreuses effigies du roi et de la reine.

En récompense de son talent, Van Dyck reçut le titre de principal

peintre ordinaire de Leurs Majestés, fut créé chevalier et eut son

logement à Blackfriars.

Dans son portrait de Charles Ier, Van Dyck s’était révélé portraitiste

de génie et il n’est pas étonnant que, voulant suivre l’exemple du

souverain, toute la noblesse enviât l’honneur de poser devant le

grand artiste flamand. Bientôt, il ne put suffire aux commandes, il

dut prendre des collaborateurs chargés de peindre les accessoires, se

réservant seulement les têtes et les mains. Le succès venu, il eut

toute liberté d’augmenter ses prix et gagna des sommes considérables

qu’il dépensait largement. Sa maison était montée sur un pied

magnifique, il possédait un équipage nombreux et élégant et offrait

si bonne chère que peu de princes étaient aussi visités et aussi bien

servis que lui.

En 1639, il épousa Mary Ruthven, demoiselle d’honneur de la reine,

petite-fille de lord Ruthven, dont il eut une fille. Sa femme ne lui

apportait pas de dot, mais elle était considérée comme une des plus

merveilleuses beautés de son temps. Cette union fut de courte durée.

Sa vie de travail et de plaisirs avait miné la santé de Van Dyck et

malgré que Charles Ier eût promis trois cents livres au médecin s’il le

sauvait, le grand peintre mourut à Blackfriars, le 9 décembre 1641, âgé

seulement de quarante-deux ans.

«Non moins coloriste que Rubens, écrit Théophile Gautier, mais plus

fin, plus élégant que son maître, Van Dyck semble créé pour peindre

les rois, les princes, les duchesses, tout ce monde de la haute vie,

fin de race, aristocratique d’allure, d’une magnificence héréditaire

et marchant au-dessus de la multitude comme les dieux marchent sur

les nuages. Il a peint d’une touche aisée et noble, avec une couleur

brillante mais vigoureuse et une pénétration rapide du caractère, des

têtes qu’on ne reverra plus, des masques dont le moule est brisé, des

expressions d’existences à jamais évanouies.»

Le portrait de Charles Ier entra dans le domaine national d’assez

curieuse façon. A la vente du comte de Thiers, qui en était possesseur,

la comtesse Du Barry l’acheta pour une somme de 24.000 livres. Et comme

on lui demandait pourquoi elle avait choisi ce tableau de préférence

aux autres de la collection qui semblaient devoir mieux lui convenir,

elle répondit que c’était un portrait de famille, car elle prétendait

tenir de la maison des Stuarts. Plus tard, elle le céda au même prix à

M. d’Angivillers, pour le compte du Roi.

Ce tableau occupe aujourd’hui au Louvre la salle Van Dyck qui précède

la nouvelle salle des Rubens.

* * * * *

Hauteur: 2.72.--Largeur: 2.12.--_Figures en pied grandeur naturelle._

FRANÇOIS CLOUET

ÉLISABETH D’AUTRICHE

SALLE DES PRIMITIFS FRANÇAIS

[Illustration]

_Élisabeth d’Autriche, femme de Charles IX_

«Quel chef-d’œuvre que le portrait d’Élisabeth d’Autriche, reine

de France, femme de Charles IX! On ne saurait pousser plus loin la

finesse, l’exactitude et la perfection du dessin; sur ce délicat

linéament s’étale une couleur d’une suavité pâle, plus vraie que les

tapages de tons des peintres dits coloristes, et qu’on sent être

l’expression même de la nature: quoique le modèle de ce délicieux

portrait ne soit plus qu’une pincée de cendre, si même cette cendre

existe, on en peut affirmer la ressemblance. Oui, c’est bien Élisabeth,

femme de Charles IX. Elle vit tout entière dans son petit cadre: les

mains posées l’une sur l’autre avec un mouvement plein de grâce, sont

des merveilles, fluettes, transparentes, tendres comme des pétales de

lis, des mains vraiment royales! Le costume, d’une élégance et d’une

richesse compliquées, est constellé de perles, de joyaux, de boutons

émaillés, de pierreries qui font presque disparaître le corsage

de brocart d’or damassé d’argent, avec sa fraise godronnée; et la

chemisette de gaze à bouillons semble porter défi aux Blaise Desgoffes

de l’avenir.»

(Théophile Gautier.)

C’est en 1570 que la jeune archiduchesse, petite-fille de

Charles-Quint, épousa Charles IX, à l’âge de seize ans. Son royal

époux n’en avait que vingt. Ce ménage d’enfants, trop jeunes pour

avoir une volonté, ne fut qu’un triste jouet politique entre les mains

de la reine-mère, l’astucieuse Catherine de Médicis. Leur union fut

d’ailleurs très courte. Charles IX mourait cinq ans après et quand

Élisabeth, veuve à vingt et un ans, l’âme encore épouvantée des

massacres de la Saint-Barthélemy, eut regagné son pays natal, elle

s’enferma dans un couvent de Clarisses pour y pleurer son court bonheur

et y oublier les horreurs du passé. Elle y mourut de consomption, à

l’âge de trente-huit ans.

A cette époque Clouet, que les écrits contemporains appellent _Janet_,

jouissait d’une grande réputation: il avait succédé à son père, Jean

Clouet, comme peintre de la Cour et, confirmé successivement dans sa

charge par François Ier, Henri II et Charles IX, il bénéficiait d’une

pension de 240 livres sur la cassette royale.

C’est peu de temps après l’arrivée en France de la jeune reine

Élisabeth que François Clouet exécuta son magnifique portrait. On a

cru longtemps que ce tableau fut peint directement d’après nature. La

découverte, en 1825, du cahier des crayons de l’artiste--cahier qui

est conservé au cabinet des estampes--démontre que Clouet, comme tous

les artistes de l’époque, exécutait d’abord ses portraits au crayon,

rapidement, afin de ne pas lasser la patience de ses modèles. L’œuvre

était ensuite reportée à l’huile sur panneau, corrigée, amplifiée,

finie. Il en fut de même pour le portrait d’Élisabeth d’Autriche, qui

se trouve à l’état de préparation, dans le cahier de Clouet, avec tous

ses détails. En marge figurent les indications qui doivent lui servir

ultérieurement pour sa peinture, la couleur des plumes, des soies, des

passements, les nuances diverses du costume, les erreurs de proportions

dans le croquis qu’il se propose de rectifier sur le panneau définitif.

Ce crayon, comme tous ceux de Clouet, est admirable; dans le panneau

reproduit ici, s’ajoutent encore ce coloris délicat et vigoureux à la

fois et cette vérité dans l’expression qui ont permis d’attribuer à

Holbein maintes œuvres de notre vieux maître français. Très longtemps,

on a presque ignoré ce délicieux artiste et cette sorte d’indifférence

rend encore aujourd’hui les critiques hésitants dans l’attribution à

Clouet de tableaux où tout accuse sa manière. Que lui a-t-il manqué

pour tenir dans la postérité le rang qui lui est dû? Un biographe, un

Vasari qui aurait transmis aux générations suivantes son nom et la

nomenclature de ses œuvres.

Et cependant quel maître charmant que François Clouet! Un Holbein fin,

gracieux, élégant, avec toutes les qualités françaises. Rien de plus

délicat que sa manière de peindre, qui ferait paraître grossières les

miniatures les plus achevées. Sa couleur est claire, ses ombres sont

d’une légèreté extrême, comme s’il craignait d’y dérober quelque détail

intéressant; mais dans cette pâleur, quand l’œil s’y est habitué,

quelle recherche du modelé, quel rendu et quelle précision! Et quel

soin, quel goût, quel fini, quelle fidélité dans les costumes, les

ajustements, les armes et les joyaux des illustres personnages, princes

ou princesses qu’il représente! Aucun sacrifice, aucune partie cachée,

et pourtant, de ce monde de détails, rien ne se détache et ne trouble

l’harmonie. C’est bien le peintre des Valois, ces rois artistes,

parés et coquets comme des femmes. Mieux que cela, par la qualité

prodigieuse de son talent, Clouet est le précurseur des portraitistes

modernes et, s’il revenait de nos jours, il n’aurait rien à modifier

dans sa technique pour se placer au niveau des plus grands peintres de

portraits.

Le portrait d’Élisabeth d’Autriche appartient à l’ancienne collection

royale; il n’a jamais cessé d’appartenir à la Couronne ou aux galeries

nationales. Il figure aujourd’hui à la salle XI, l’une des deux salles

consacrées aux Primitifs français.

* * * * *

Hauteur: 0.56.--Largeur: 0.27.--_Bois.--Figure buste demi-nature._

DELACROIX

LA BARQUE DU DANTE

SALLE FRANÇAISE MODERNE

[Illustration]

_La Barque du Dante_

Sous un ciel noir, strié de lueurs sanglantes, le Phlégéton roule ses

eaux chargées de flammes. Dans ce décor d’épouvante, Virgile conduit

le Dante vers l’Enfer. Debout dans la barque qui les porte, les deux

poètes ont des attitudes opposées; Virgile, enveloppé dans un grand

manteau rouge, ne semble pas ému; de sa main droite, il maintient le

poète florentin dont le geste et le visage trahissent la terreur.

Autour de la barque, dirigée par un nautonnier athlétique, les damnés

émergent du flot noir, convulsés, titaniques, la face ravagée, et

essayent de s’agripper à l’esquif; l’un d’eux s’accroche à la poupe

dans un mouvement furieux et la mord avec rage. Ce grouillement de

torses, ces chairs livides se débattant dans la nuit spectrale donnent

bien l’impression d’une scène d’enfer. Il y a tant de dramatique

puissance dans cette œuvre, tant de violence farouche dans le rendu et

en même temps tant d’habile souplesse dans la composition, que l’on

éprouve à regarder _La Barque du Dante_ la même frayeur dont frissonne

l’auteur de _La Divine Comédie_.

Parlant de ce tableau à l’époque où il fut exposé, Thiers le vante en

termes enthousiastes. «Aucune œuvre, écrit-il, ne révèle mieux l’avenir

d’un grand peintre que ce tableau. L’auteur y jette ses figures, les

groupe, les plie à volonté avec la hardiesse de Michel-Ange et la

fécondité de Rubens.»

Écoutons Paul de Saint-Victor: «On comprend l’effet que dut produire,

au milieu de la fade peinture de l’époque, cette toile ardente et

sombre, éclairée d’un jour infernal. _La Barque du Dante_, avec son

Phlégias titanique et les damnés qui l’enlacent, parmi les flots

d’écume noire, de leurs replis tortueux de chairs et de muscles, serait

digne de voguer sur le fleuve qui roule au bas du _Jugement dernier_ de

Michel-Ange.»

Faire songer ainsi, d’un accord unanime, au prodigieux talent de

Michel-Ange, n’est-ce pas porter en soi quelque chose de sa puissance

et de son génie? Et cependant, à l’époque où paraît cette magnifique

toile, Delacroix n’a que 24 ans; non seulement il est un inconnu, mais

il n’a pas eu de maître, il n’a fait que passer dans l’atelier de

Guérin dont la technique glaciale le révoltait. Un peintre, cependant,

exerça une influence réelle sur Delacroix: c’est Géricault, son

camarade d’atelier, qui venait de peindre le _Radeau de la Méduse_. Son

exemple le décida à rompre ouvertement avec la tradition davidienne et

le réalisme intense de cette œuvre le détourna à jamais de la manière

académique de l’école précédente.

Sa _Barque du Dante_ est le premier acte de cette lutte acharnée qu’il

poursuivra toute sa vie. Du premier coup, il se pose en adversaire de

l’école de David. Aujourd’hui, nous nous étonnons que cette œuvre de

couleur si sobre, si sculpturalement plastique dans les modelés du

corps humain, ait pu être considérée comme révolutionnaire et mériter

tant de violentes injures; mais si l’on se reporte à l’époque, on

comprend la hardiesse de la nouveauté de Delacroix. Il osa apporter

de la passion et une expression dramatique intense dans un sujet tiré

de la littérature; il osa choisir un poète du Moyen-Age au lieu de

s’inspirer de l’antiquité classique.

Ce jeune artiste de vingt-quatre ans bouleverse toutes les notions

du Beau, établies par David et si mal interprétées par ses élèves.

Au surplus, Delacroix ne prétend pas contester le génie de David ni

méconnaître l’influence heureuse de sa réaction contre la décadence de

l’art au XVIIIe siècle, mais il affirme son droit de choisir à son gré

les sujets de ses toiles et il pose en principe que l’antiquité n’est

pas seule inspiratrice de la Beauté et qu’on trouve celle-ci partout,

dans la vie moderne, autour de soi et qu’il suffit pour y atteindre

d’avoir une âme sincère et une vision nette.

Fait curieux, Delacroix ne fut pas un enfant prodige; il ne montra pas,

dès ses jeunes années, ces dispositions artistiques que les biographes

se plaisent à constater dans la vie des grands maîtres. Lorsqu’il

quitta le lycée impérial, à l’âge de dix-sept ans, pour entrer dans

l’atelier de Guérin, il songea sérieusement à embrasser la carrière

militaire, comme ses frères. Ce fut donc en vivant dans un milieu

artistique que se révéla son âme de peintre et qu’il prit décidément le

goût d’une carrière qu’il devait illustrer d’un tel éclat.

Une passion immense, doublée d’une volonté formidable, tel était

l’homme. Et quelle puissance d’imagination! «Ardente comme les

chapelles ardentes, elle brille de toutes les flammes et de toutes les

pourpres, tout ce qu’il y a de douleur dans la passion le passionne;

tout ce qu’il y a de splendeur dans l’Église l’illumine. Il verse tour

à tour sur ses toiles inspirées, le sang, la lumière et les ténèbres.»

(Baudelaire.)

_La Barque du Dante_ a beaucoup perdu de son éclat primitif; la couleur

s’en est assombrie jusqu’à noyer les personnages dans une nuit presque

absolue. Cette détérioration regrettable est imputable à l’emploi

exagéré du bitume que Delacroix abandonna, fort heureusement, plus tard.

Quoi qu’on ait dit sur l’injustice dont fut victime Delacroix, il eut,

dès ses débuts, les encouragements officiels; les peintres seuls lui

furent hostiles. L’État acquit _la Barque du Dante_ pour 1.200 francs

et la plaça au Luxembourg. Elle est passée depuis au Louvre où elle

figure, avec ses autres œuvres, dans la salle des Peintres français

modernes.

* * * * *

Hauteur: 1.80.--Largeur: 2.40.--_Figure: 1 mètre._

GRECO

LE ROI FERDINAND

GRANDE GALERIE

[Illustration]

_Le roi Ferdinand_

Le roi Ferdinand est représenté debout, revêtu d’une armure et portant

sur la tête une couronne d’or. Les bras nus sortent du brassard

d’acier. De la main droite, il tient la main de justice et de la gauche

légèrement inclinée vers le sol, le sceptre royal surmonté de la fleur

de lis. Sur l’armure est jeté un manteau de pourpre négligemment drapé.

Près du monarque, un jeune page, le col orné d’une fraise de dentelle,

porte le casque du souverain.

L’auteur du portrait du roi Ferdinand s’appelait Dominico Théotocopuli.

On le surnomma «le Greco» à cause de son origine. Il était né

dans l’île de Crète, vers l’an 1548. Tout jeune il manifesta de

merveilleuses dispositions pour la peinture et il n’eut d’autre pensée

que de venir sur le continent pour y satisfaire son goût. Au XVIe

siècle, Venise était reine des mers et faisait un actif commerce avec

l’Orient; ses navires visitaient toutes les îles de la Méditerranée

et y apportaient l’écho des merveilles de la Sérénissime. Par les

voyageurs et les marchands on savait, dans les îles, qu’à Venise

florissait une pléiade incomparable de peintres, les premiers du monde.

L’esprit du jeune Théotocopuli était hanté de ces récits. Son âme

ardente s’exaltait et quand il mit le pied sur la rive des Esclavons,

il ne songea pas à aller plus loin, il se fixa à Venise.

Il entra à l’atelier du Titien, c’est du moins ce qu’atteste une

lettre écrite de Rome par l’enlumineur Clovio, en 1570, pour demander

au cardinal Farnèse d’accorder un logement dans son palais de Rome «à

un jeune Candiote, élève du Titien et qui est un bon peintre». Il ne

faut rien moins que cette affirmation pour clore le débat; car, si l’on

juge d’après ses œuvres de la première manière, on y retrouve plus

certainement l’influence de Tintoret ou même de Jacopo da Ponte que

celle du Titien.

En 1570, il alla à Rome pour s’y pénétrer de l’œuvre des grands

maîtres. Après cinq ou six ans de séjour dans la ville pontificale,

il passa en Espagne et se fixa à Tolède. La première de ses œuvres,

exécutée dans cette ville, porte la date de 1577. Le Greco ne devait

plus quitter l’Espagne qu’il avait définitivement adoptée comme patrie.

Dès son arrivée dans la péninsule, l’art du Greco subit une

transformation dont on ne trouve peut-être aucun autre exemple dans

l’histoire. Sa manière se modifie complètement. Toute influence

italienne disparaît. Désormais son œuvre ne rappelle plus ni le Titien,

ni le Tintoret; il est Espagnol ou pour mieux dire il est Greco, il est

lui-même, c’est-à-dire un peintre qui ne s’apparente à aucun autre et

qui puise sa personnalité dans son seul génie.

Ce qui le distingue c’est la qualité particulière de sa couleur

un peu froide mais toujours harmonieuse et distinguée. Une autre

caractéristique de son talent, c’est sa prédilection marquée pour

l’ascétisme. Il donne volontiers à ses personnages des visages sévères,

allongés, maigres, émaciés, des corps d’anachorètes dont l’ossature

semble dépourvue de chair. A contempler certaines de ses toiles on

éprouve une sensation de malaise que l’art supérieur de l’artiste

ne parvient pas toujours à dissiper. Mais ses figures vivent d’une

vie intense, prodigieuse. Jamais peintre n’a traduit avec une telle

puissance la flamme intérieure qui vient de l’âme et les extases

passionnées de la ferveur. Quelque laid que soit son modèle, il

l’illumine d’une clarté surhumaine qui le poétise et l’embellit. A ce

titre, il se classe comme un des meilleurs peintres religieux dont

l’histoire de l’art fasse mention. C’est Tolède qui possède ses plus

belles toiles.

Le musée du Louvre, tome 1 (of 2) · 第 4 / 10 段