Bien qu’ayant rompu avec la tradition, Gaspard Netzcher traita parfois

le tableau de genre et s’y montra supérieur. Ses scènes intimes n’ont

pas le pittoresque de celles de Ter Borch, mais elles témoignent

d’une habileté consommée et d’une science parfaite de la composition.

On pourrait citer comme des modèles _La leçon de Basse viole_ et la

_Leçon de Chant_ qui sont au Louvre, et sa _Dame donnant à manger à un

perroquet_.

Aussi habile que son père, Constantin Netzcher accentua davantage

encore sa manière et, sans posséder ses brillantes qualités, il n’en

donna pas moins bon nombre de portraits bien venus, méthodiquement

ordonnés, placés dans un cadre un peu théâtral mais agréable. Il eut,

pour le servir, une palette heureuse, chargée d’un coloris toujours

frais, pimpant, et il savait mettre ses modèles dans la pose qui les

faisait valoir le mieux. A ces dons de virtuose il ne joignait pas à un

égal degré la vision exacte ni l’expression réelle de la vie. Il n’est

pas moins un des plus charmants de ces «petits maîtres» hollandais qui

nous ont laissé de si délicieux chefs-d’œuvre.

La _Jeune Princesse_ est entrée au Louvre avec tous les tableaux de la

Collection La Caze, dont elle faisait partie.

* * * * *

Hauteur: 0.90.--Largeur: 0.52.--_Figure grandeur nature._

JAN STEEN

LA MAUVAISE COMPAGNIE

SALLE JAN STEEN

[Illustration]

_La Mauvaise Compagnie_

Voici une de ces scènes dans lesquelles la peinture hollandaise s’est

toujours exercée avec bonheur. On y retrouve réunies toutes les

qualités de cet art, si charmant dans sa vulgarité, à la fois jovial

et précis, qui traite avec la même méticuleuse précision les épisodes

religieux et les kermesses débraillées, avec le même réalisme la face

exsangue du Christ mort et les trognes enluminées des buveurs.

La scène représentée ici se passe probablement dans quelque estaminet

de Leyde, peut-être même dans la propre maison de van Steen, qui fut,

en même temps que peintre, cabaretier de son état et ivrogne endurci.

Nous y voyons, dans le désordre consécutif aux séances de débauche, un

type de paysan aisé, à la tête alourdie de vin, les yeux appesantis par

l’ivresse, qui fait un effort pour ramasser sa pipe tombée à terre. On

devine que le moindre faux mouvement lui fera perdre tout équilibre

et qu’il tombera de sa chaise, ivre-mort, sur le sol. A côté de lui,

sur un siège à haut dossier, une belle et robuste jeune femme--sans

doute sa compagne d’orgie--esquisse de la main un mouvement de retrait

de ses jupes comme pour éviter d’être heurtée par la chute inévitable

de l’ivrogne. Sa figure a quelque chose de bestial, comme celle du

buveur quelque chose de naïvement hébété. Et tandis que le triste

fêtard somnole, insouciant de tout, les bonnes pièces qui l’entourent

s’entendent à merveille pour le dévaliser. Debout à sa gauche, une

deuxième femme, servante de l’auberge apparemment, explore les poches

du dormeur, en retire sa montre qu’elle remet à une vieille usurière,

dissimulée dans l’ombre, qui versera le prix du vol. Au deuxième plan,

dans un fond de la pièce, un homme assis fume tranquillement sa pipe

pendant qu’un musicien debout continue de jouer, pour couvrir le bruit

du marchandage et tous deux contemplent la scène en riant.

Ce tableau, l’un des meilleurs de van Steen, se recommande par le

souci du détail épisodique, particulier à l’école hollandaise. Rien

n’y est oublié de ce qui peut ajouter à l’intérêt de la scène. Avec un

art supérieur, van Steen a prodigué tous les accessoires susceptibles

d’aider à la compréhension parfaite de son œuvre. Peintre de genre de

premier ordre, il nous décrit ce qu’il voit, comme il le voit, avec

l’unique préoccupation de faire vrai. Par contre, les conceptions

morales le laissent indifférent. S’il peint une scène d’orgie, ce n’est

pas afin de montrer les effets de la débauche ni pour nous la faire

détester. Tant de philosophie n’entre pas dans ses vues. Ce qu’il a

jeté sur la toile, c’est l’épisode quotidien de l’ivresse qui chavire

les cervelles et abrutit les corps. Aucun enseignement ne s’en dégage.

Dans la disposition des personnages, on devine même que van Steen

s’amuse de la mésaventure de son ivrogne et que la filouterie dont il

est victime lui paraît un bon tour aimablement joué.

Quoi qu’il en soit, l’œuvre est charmante de naturel et de malice.

Jan Steen est le plus habile et le plus spirituel des maîtres

hollandais au XVIIe siècle, celui qui porta au plus haut point de

perfection la peinture de genre. Il est observateur attentif, minutieux

et, dans chaque objet qui sollicite son attention, l’acuité de son

regard lui fait découvrir le côté comique, ridicule, sur lequel pourra

s’exercer sa verve.

Compatriote et contemporain de Gérard Dow et de Terborch, il n’a ni

la manière large de celui-ci, ni la méticuleuse minutie de celui-là.

Terborch est supérieur à Jan Steen par la correction merveilleuse de

son dessin et l’harmonieuse fraîcheur de son coloris, mais van Steen

l’emporte incontestablement par sa fantaisie, sa verve narquoise,

sa vivacité joviale. Chacun d’ailleurs s’est enfermé dans un genre

spécial: Terborch s’est fait le peintre des intérieurs riches et

les personnages dont il peuple ses tableaux sont des gens de bonne

compagnie, de mise correcte et de manières élégantes. Gérard Dow

semble avoir choisi ses modèles dans la classe moyenne, et ses toiles

finies, polies, orfévrées devaient plaire à la soigneuse bourgeoisie

hollandaise. Jan Steen, lui, cherche ses sujets de tableau dans les

cabarets et les lieux de plaisir. Le millier de toiles qui compose

son œuvre est entièrement consacré à la peinture des ripailles, des

orgies, des noces paysannes et des scènes burlesques. C’est le milieu

qu’il préfère, c’est celui où il vit quotidiennement et il dépense à

le traduire une fantaisie débordante, une gaîté énorme et un talent de

premier ordre.

Jan Steen avait d’ailleurs de qui tenir. Il avait travaillé longtemps

à Haarlem dans l’atelier de van Ostade, puis à La Haye, dans celui

de van Goyen, dont il épousa la fille. On n’a pas de renseignements

très précis sur la vie de cet artiste qui semble avoir laissé à Leyde,

sa ville natale, une fâcheuse réputation d’ivrogne et de débauché;

ses peintures n’en étaient pas moins très goûtées, à cause de leur

spirituelle drôlerie.

De l’œuvre considérable de Jan Steen, le Louvre ne possède que trois

tableaux: _la Fête dans l’intérieur d’une auberge_, _le Repas de

famille_, et _la Mauvaise compagnie_.

Ce dernier tableau fit partie de la collection Charles Cope de Londres.

Il fut vendu 2250 florins à la vente Taylor et le Ministère des

Beaux-Arts l’acquit, en 1881, pour la somme de 4750 francs. Il figure

aujourd’hui à la salle Jan Steen.

* * * * *

Hauteur: 0.47.--Largeur: 0.36.--_Figures: 0.25._

HANS HOLBEIN

PORTRAIT D’ÉRASME

GRANDE GALERIE

[Illustration]

_Érasme_

Hans Holbein est, sans nul doute, la plus grande figure de l’art

allemand et son illustre contemporain Albert Dürer doit lui céder la

première place. Il a pratiqué l’art sous toutes ses formes avec une

égale maîtrise; qu’on le considère comme dessinateur, décorateur,

peintre de fresques, portraitiste, architecte, modeleur, orfèvre,

illustrateur, miniaturiste, il nous révèle toujours une merveilleuse

personnalité. Mais, chez lui, c’est avant tout le peintre de portraits

qui reste incomparable.

Jamais la physionomie humaine n’a été rendue avec autant de précision,

avec autant de pénétration, et cela sans artifices de couleurs, par la

seule netteté du trait, par le rigorisme de la ligne, par la géographie

des rides. Il n’y a plus que la vérité du modèle immobile devant le

peintre, l’âme même est exprimée, le portrait devient une révélation,

presque une indiscrétion; il est toute une biographie. Pas de décor,

pas d’embellissement, aucune flatterie, la nature est prise sur le

fait, et cet art demeure unique, inégalé. Sa sécheresse lui est une

qualité de plus: Holbein a cette sincérité implacable, cette conviction

intransigeante, cette impassibilité merveilleuse que personne n’a

possédées comme lui, et qui font de son œuvre une chose à part, un

trésor spécial, qui porte sa marque indélébile. On dit: _un Holbein_,

et cette simple appellation évoque de suite une galerie d’effigies

remarquables, ayant toutes le même intérêt, la même haute valeur,

qu’il s’agisse de Henri VIII, de la reine Jane Seymour, d’Édouard VI,

de l’archevêque de Cantorbery, de Christine de Danemark, de Nicolas

Kratzer, d’Érasme, du bourgmestre Jacques Meier, du docteur Jean

Chambure ou de tant d’autres dont on ignore les noms.

Le portrait d’Érasme, que nous donnons ici, est un des plus beaux du

maître. Il n’est pas le seul toutefois, Holbein ayant à plusieurs

reprises peint les traits du célèbre érudit et philosophe bâlois, qui

était son ami.

Érasme est représenté de profil, assis devant son pupitre et écrivant.

Il est vêtu d’une lourde houppelande de couleur sombre, aux larges

manches garnies de fourrure. Sa tête est couverte d’un large bonnet de

même étoffe et de même couleur. Le fond du tableau se compose d’une

tapisserie à ramages que le peintre a volontairement noyée d’ombre,

comme la toque et le costume, afin de ne mettre en lumière que la tête

et les mains de son modèle: la tête du penseur, la main de l’écrivain.

Tout l’intérêt, toute la vie du tableau sont concentrés sur ces deux

taches claires, avec une intensité et une perfection que seul un

artiste comme Holbein pouvait atteindre.

Le dessin de la figure est merveilleux avec l’œil attentif baissé sur

le papier, le nez effilé, les lèvres pincées, les plis du menton et des

joues. Toute l’attitude de cette tête sérieuse trahit l’application,

la volonté et en même temps cette finesse narquoise qui fut la marque

distinctive de la philosophie légèrement sceptique d’Érasme. La main

gauche, ornée de bagues, maintient le papier sur le pupitre, tandis

que la droite trace des lignes. Le modelé de ces mains est admirable

et, s’agissant d’Holbein, il est à peine nécessaire d’ajouter que ce

portrait est un chef-d’œuvre.

Holbein avait connu Érasme à Bâle, où il était venu tout jeune avec

ses parents en 1515, et où il passa la plus grande partie de sa

vie. Bâle, à cette époque, était un foyer intellectuel très actif,

où bouillonnaient même les idées réformatrices dont Martin Luther

commençait à secouer l’Allemagne. Parmi les humanistes ballottés dans

les remous de ce torrent, émergeait une figure railleuse de savant et

de philosophe qui paraissait assister au grand drame de la Réforme en

spectateur amusé plus qu’en acteur: c’était Érasme. Entré tout jeune

dans les ordres, il avait pris son grade de docteur en théologie,

mais il s’était vite fatigué de la vie monastique et avait obtenu

du pape d’être relevé de ses vœux. Holbein et Érasme, dès qu’ils se

connurent, se lièrent d’amitié et quand le philosophe, appelé en

Angleterre par Henri VIII, se fixa à Londres, il songea à Holbein,

dont il appréciait le talent, et l’engagea à venir le rejoindre, lui

promettant de le patronner à la cour. Holbein quitta Bâle et passa en

Angleterre. Fidèle à sa promesse, Érasme le recommanda à Thomas More,

chancelier du royaume, et pour servir plus efficacement son ami, il lui

envoya le magnifique portrait reproduit ici. C’était la plus sûre des

recommandations. Thomas More vit le portrait, le trouva admirable et

fit à Holbein l’honneur de poser devant lui avec toute sa famille, ce

qui fournit au peintre l’occasion de réaliser un nouveau chef-d’œuvre.

Ce portrait consacra la réputation d’Holbein en Angleterre. A partir de

ce jour, tout ce que la cour et la ville renfermaient de personnages

considérables défila dans son atelier. Il fut même le peintre officiel

de Henri VIII qui le chargea plusieurs fois de faire son portrait et

celui des différentes femmes qu’il épousa successivement.

Le beau portrait d’Érasme appartint plus tard à Charles Ier qui, après

l’avoir conservé quelque temps, le donna à Louis XIII en échange du

_Saint Jean-Baptiste_, de Léonard de Vinci, qu’il désirait posséder.

Depuis lors, Érasme est demeuré propriété nationale, il figure dans la

Grande galerie, à la travée d’art allemand.

* * * * *

Hauteur: 0.42.--Largeur: 0.32.--_Figure en buste grandeur demi-nature._

CORRÈGE

LE MARIAGE DE SAINTE CATHERINE

SALON CARRÉ

[Illustration]

_Le Mariage de sainte Catherine_

On raconte que Corrège, âgé de dix-sept ans, vint à Mantoue et y vit

la _Victoire_ de Mantegna. Devant l’œuvre du maître padouan son âme

d’artiste tressaillit, il sentit remuer en lui les bouillonnements de

son futur génie et, transporté d’enthousiasme, il s’écria: _Ed anch’io

son pittore!_ (Moi aussi, je suis peintre!)

Peintre, Corrège le fut dans l’acception la plus étendue et la plus

élevée de ce terme. Il est de ces artistes dont la gloire rayonne

souverainement et ne connaît pas de détracteurs, car il possède au

suprême degré tous les dons du génie: une originalité charmante, une

grâce ineffable, une palette d’un coloris magique et une science qui le

classe, avec Michel-Ange, comme le premier dessinateur du monde.

Fresques, mythologies, scènes de genre, sujets profanes ou religieux,

il a tout traité avec une égale perfection; et dans toutes ses œuvres

se retrouvent cette souplesse, cette fantaisie, cette grâce qui nous

font adorer sa peinture.

_Le Mariage de sainte Catherine_, notamment, nous montre Corrège dans

l’épanouissement complet de son génie.

La Vierge, presque de profil, tient l’Enfant Jésus sur ses genoux.

Agenouillée devant elle, sainte Catherine livre sa main au divin Enfant

qui s’apprête à passer à son doigt l’anneau, symbole de leur union.

«Cela forme le plus délicieux bouquet de mains que jamais peintre ait

groupées au centre d’un tableau. On dirait qu’elles sont faites de la

pulpe des lis, tant elles sont pures, délicates et nobles avec leurs

doigts amincis en fuseaux et relevés du bout.» L’expression d’extase

amoureuse de la sainte qui épouse de toute son âme et pour l’éternité

l’insouciant bambino, est admirablement rendue. Derrière la sainte se

tient debout un saint Sébastien d’une beauté merveilleuse et à qui les

flèches, symbole de son martyre, qu’il tient à la main, donnent une

apparence d’Amour.

Dans les profondeurs de la perspective, à gauche, le peintre a eu

l’idée ingénieuse de montrer le saint et la sainte livrés à leurs

bourreaux. Mais ces épisodes sont de petites dimensions, esquissés

légèrement, noyés d’ombres et traités de manière à ne pas distraire

l’attention du sujet principal. Pour les voir, il faut les chercher

bien loin, au dernier plan, et l’œil, amoureusement attaché sur les

figures délicieuses de la Vierge, de sainte Catherine et de l’Enfant

Jésus, ne s’en détourne pas volontiers.

«Celui, écrit Charles Blanc, qui a vu, étudié, admiré cette page

d’un sentiment si délicat, n’est pas loin de comprendre toutes les

perfections de Corrège. L’idée seule du tableau révèle un peintre dont

l’esprit abonde en inventions charmantes. Sainte Catherine, unie au

divin Maître par le martyre souffert en son nom, s’appelle, en langage

mystique, l’épouse du Christ. La poésie, l’imagination acceptent cette

désignation symbolique. Mais comment mettre sous les yeux du chrétien

ce mariage du Christ avec une vierge pure et belle? Corrège le sait.

Ce n’est pas le Christ devenu homme, le Christ descendant de la croix

et placé à la droite de son père qui présente l’anneau à la vierge

martyre, c’est l’Enfant né à Bethléem, encore sur les genoux de sa

mère. Invention naïve et ingénieuse à la fois! Le mythe s’explique sans

effort: cet Enfant ne peut être l’époux de cette femme; cette union,

impossible dans ce monde, est un mystère qui s’accomplit dans le ciel!

La physionomie de la mère exprime cette inépuisable complaisance, ce

dévouement sans limites, cet amour parti des entrailles dont nul autre

peintre n’a eu le sentiment au même degré que Corrège. L’innocence de

la vierge se mêle à la béatitude de la sainte sur la figure de sainte

Catherine. Quant à l’exécution, elle est merveilleuse de finesse,

d’éclat dans les chairs et de transparence dans les ombres.»

Peintre délicat et attendri de la beauté féminine, Corrège donne à ses

têtes de femmes et de vierges une grâce presque enfantine et, chez lui,

les têtes, plus jeunes que les corps arrivés à tout leur développement,

gardent un air d’innocence et d’étonnement candide. Rien de plus

piquant que ce contraste, ménagé d’ailleurs avec un art infini. Dans

_le Mariage de sainte Catherine_, en particulier, la Vierge a cette

fleur d’extrême jeunesse et la sainte n’est guère plus âgée.

Théophile Gautier écrit: «Sous le léger voile d’ambre que le temps a

jeté sur ce tableau, on y sent une fraîcheur argentée, des reflets

bleuis, des tons de nacre, et toute cette gamme de nuances charmantes

endormies dans le mystère du clair-obscur, où Corrège est resté sans

rival.»

On dit que Corrège peignit ce tableau à l’occasion du mariage de

sa sœur, qui s’appelait Catherine. Il n’est pas sûr que l’artiste

en ait fait don à la jeune femme; en tout cas, elle ne le conserva

pas longtemps, car on le trouve vers la même époque, en 1525, en la

possession d’un ami de Corrège, le médecin Grilenzoni. Après avoir

décoré le cabinet de la comtesse Santa Fiora, cette peinture passa

chez le cardinal Sforza, qui la possédait en 1614, et ensuite chez

le cardinal Barberini, qui en fit don à Mazarin. Louis XIV l’acheta

aux héritiers du cardinal en 1661. Depuis cette époque, _le Mariage

de sainte Catherine_ n’a plus quitté les collections nationales et il

figure aujourd’hui au Salon carré, dont il est un des plus précieux

joyaux.

* * * * *

Hauteur: 1.05.--Largeur: 1.02.--_Figures à mi-corps, grandeur

naturelle._

LANCRET

CONVERSATION

SALLE LA CAZE

[Illustration]

_Conversation_

Lancret! Quelle charmante époque et que de jolies choses abolies évoque

ce nom! Parler de Lancret nous reporte aux beaux jours de Trianon et de

Versailles, au temps où ces fastueuses résidences abritaient la cour,

où les allées solennelles du parc s’animaient au babillage des groupes

ou couvraient de leur ombre les tendres aveux murmurés tout bas. C’est

tout un passé d’élégance, de frivolité, d’esprit, d’enjouement, de

politesse, c’est tout un monde qui revit dont le seul but semble avoir

été le plaisir, et l’intrigue amoureuse la seule occupation. Plus même

que Boucher, Lancret est le fidèle historiographe de ce temps en ce

qu’il ne couvre pas comme lui ses personnages sous le voile anonyme de

l’allégorie. Ses modèles, il les prend dans la vie même, autour de lui,

et il les peint comme il les voit, avec leurs vrais ajustements et dans

leurs attitudes familières. Voyez cette pimpante marquise qui se hâte

le long du bassin de Neptune, rougissante et jolie, courant sans doute

à quelque rendez-vous et retroussant une jupe bruissante afin d’aller

plus vite: c’est un Lancret qui passe. C’est un Lancret aussi, ce jeune

page à la mine éveillée qui semble attendre, à l’ombre d’un bosquet,

l’aventure promise.

C’est également un Lancret, et des plus charmants, le jeune couple

conversant au pied d’un arbre que nous montre la planche reproduite

ici. Assise sous le feuillage sombre, la jeune femme semble écouter

les galants propos murmurés tout près de son oreille par un cavalier

appuyé sur un pan de mur. Elle écoute, mais le sourire des yeux et

des lèvres laisse entendre que le marivaudage de son amoureux l’amuse

sans la convaincre. Quelle exquise créature que cette femme et quel

charme dans ce délicat visage encadré d’un diadème blond! Sur ses

épaules nues un léger manteau en voile bleu est négligemment jeté;

autour du cou un collier de perles s’enroule et descend le long de la

gorge dont on aperçoit les rondeurs par l’échancrure du corsage. Une

jupe de soie d’un jaune éteint se drape gracieusement autour du corps

en plis souples qui descendent jusqu’au sol. La main gauche est posée

sur les genoux; la main droite, admirablement modelée, tient un masque

de velours noir. Cet attribut de comédie cadre parfaitement avec le

costume du personnage placé près de la jeune femme et qui a toute

l’apparence d’un acteur de troupe italienne.

Cette délicate fantaisie est peinte avec un art supérieur. Lancret

y a prodigué ces tons moirés, veloutés qui donnent une élégance de

plus à ce tableau. Tout y est équilibré et charmant: le bleu, le

rouge, le jaune, bien que disposés en masses compactes et distinctes,

s’harmonisent et se fondent pour former un ensemble d’une adorable

douceur.

Lancret est, avec Watteau, le peintre le plus représentatif du siècle

des boudoirs, des fêtes champêtres et des galantes intrigues.

Tout jeune, il avait connu le grand artiste. Celui-ci, ému de

l’admiration que lui témoignait le jeune Lancret, lui donna des

conseils et l’élève étudia si bien la manière du maître qu’il en arriva

à se l’approprier complètement. Ce fut au point qu’un jour, dans une

Exposition, deux œuvres de Lancret furent prises pour des Watteau. Il

en résulta entre les deux peintres une brouille qui dura pendant de

longues années.

Malgré la similitude des genres, un œil averti ne peut cependant

confondre les deux artistes. Lancret n’a pas la poésie mélancolique

de son grand rival ni sa brillante imagination. Dans les paysages un

peu conventionnels que l’un et l’autre emploient comme fond de leurs

tableaux, Watteau place des personnages maniérés sans doute, mais plus

vivants que ceux de Lancret; de même sa couleur est plus chaude, plus

vibrante. Un peu plus froid, légèrement figé, Lancret n’en a pas moins

une grâce charmante; son art est souriant et ses personnages délicats

font songer à des bibelots précieux et frêles. Lancret eut une vogue

considérable. Ses œuvres, assez généralement de petite dimension,

étaient appréciées et se vendaient très bien. A la fortune s’ajoutèrent

les honneurs. En 1719, il est nommé à l’Académie royale de peinture,

avec le titre de «peintre des fêtes galantes» qu’il partageait avec

Watteau.

Lorsque Lancret apprit que Watteau était sérieusement malade, il

demanda à se réconcilier avec ce maître qu’il avait tant admiré et

aimé. Les deux peintres se pardonnèrent leurs torts réciproques: ils

avaient tous les deux une assez belle part de gloire pour oublier toute

rancune.

La gloire de Lancret, sans égaler celle de Watteau, reste enviable.

Élégant et spirituel, il est bien le peintre de la société de son

temps: libre sans grossièreté, délicat, charmant, il n’évoque que des

images riantes ou des scènes aimables. Ses _Scènes champêtres_, ses

_Conversations_, ses _Concerts_, ses allégories décoratives sont des

sujets peu renouvelés mais qu’il sait rendre aimables par l’abandon

gracieux des attitudes, par l’agrément des fonds de paysage, par

l’ingéniosité piquante des détails.

Le musée de Berlin possède 26 Lancret; moins riche, le Louvre n’en a

que 12.

La _Conversation_ est entrée dans notre grand musée national avec la

collection La Caze.

* * * * *

Hauteur: 0.38.--Largeur: 0.27.--_Figures: 0.14._

JAN VAN DER MEER (VERMEER)

LA DENTELLIÈRE

SALLE JAN STEEN

[Illustration]

_La Dentellière_

Sur un métier de dentellière, une jeune femme est penchée, attentive,

et fait courir dans ses doigts agiles les fuseaux et les fils de soie.

Sa blonde tête, couronnée de cheveux bien peignés et roulés en tresse

vers la nuque, est d’une robuste beauté septentrionale. Les traits sont

réguliers, fortement accusés, un peu vulgaires et trahissent l’origine

plébéienne du modèle. Sur la table, à côté de la diligente ouvrière,

on aperçoit un coussin bleu et un gros livre, dont elle lit sans doute

quelques passages aux intervalles de repos.

Ce tableau, à peine plus grand que la planche reproduite ici, rentre

dans la catégorie des peintures de genre dans lesquelles excellèrent

les artistes hollandais du XVII siècle, ceux qu’on appela «les petits

maîtres».

Le musée du Louvre, tome 1 (of 2) · 第 3 / 10 段