Vasari prétend que les sonnets de Pétrarque ont plus fait pour la

renommée de Memmi que ses œuvres propres; il lui reconnaît cependant

une valeur considérable. Cette valeur est d’ailleurs attestée par la

faveur dont il jouit de son vivant et par les peintures, trop rares,

que nous connaissons de lui.

Memmi était né à Sienne, vers 1284. Il fut, croit-on, l’élève de

Giotto. En tout cas, s’il ne travailla pas dans l’atelier du grand

peintre florentin, il collabora avec lui à plusieurs ouvrages de grande

importance, notamment à la décoration de l’église Saint-Pierre à Rome.

Ces travaux lui avaient valu une grande réputation dont le bruit

parvint jusqu’à Jean XXII, qui désira s’attacher Memmi. Celui-ci lui

fut amené par le cardinal Annibal da Ceccano qui se rendait de Rome en

France. Le pape accueillit le peintre avec honneur et lui confia la

décoration de ses appartements privés, des salles du Conclave et de la

chapelle pontificale. Il n’en reste malheureusement rien, cette partie

du palais s’étant écroulée, un siècle plus tard, durant le siège qu’y

soutint Pierre de Luna, l’antipape Benoît XIII.

Les œuvres de Simone Memmi sont donc très rares. Il existe toutefois

des fresques de lui au palais des Papes, mais elles sont ensevelies

sous le badigeon criminel des chambrées militaires, installées là. On

trouve quelques-uns de ses tableaux dans les musées de Florence, de

Naples, de Munich, de Berlin. Ils suffisent, malgré leur petit nombre,

à assurer la gloire du grand peintre de Sienne. N’oublions pas qu’il

s’agit d’un artiste du XIVe siècle à son début, c’est-à-dire d’une

époque où l’art ne s’était pas encore dégagé de la tradition byzantine,

hiératique et froide. On peut dire de cet art qu’il constitue la

période glaciaire de la peinture. Avec un beau courage, bien secondé

d’ailleurs par Giotto, Memmi s’efforça de secouer ce joug, d’assouplir

cette rigidité, d’animer les visages par la tendresse de l’expression,

en un mot d’introduire la vie dans des corps jusque-là sans âme et sans

mouvement. Les œuvres de Memmi se distinguent par une grâce un peu

maniérée et par un goût très marqué pour la finesse de la décoration

et la préciosité ornementale; elles sont de véritables ouvrages

d’orfèvrerie.

Cette manière toute personnelle se retrouve dans _le Christ marchant

au Calvaire_ que nous donnons ici et dont les proportions réelles ne

sont pas sensiblement supérieures à celles de notre reproduction.

Le Christ, vêtu d’une robe rouge, porte sa croix et s’avance vers la

droite, entraîné par les bourreaux. Son corps est légèrement incliné,

et sa tête se retourne à demi vers un soldat qui, derrière lui,

écarte la Vierge et les saintes Femmes. Au fond, la Madeleine, vêtue

d’une robe rouge, se dresse en gémissant, les cheveux épars. Elle est

suivie d’une foule qui traverse un pont. A l’horizon, se profilent les

remparts d’une ville.

Memmi séjourna à Avignon durant de longues années. C’est là qu’il

connut Pétrarque dont la famille, inféodée aux Gibelins, avait dû

s’exiler de Florence. Une véritable amitié se noua, nous l’avons vu,

entre le peintre et le poète. Memmi fut en grande faveur à la cour

pontificale, d’abord auprès de Jean XXII, puis auprès de Benoît XII et

surtout de Clément VI, le plus magnifique et le plus artiste des Papes

d’Avignon, Memmi ne put collaborer aux grands travaux que le pontife

rêvait d’entreprendre, car il mourut en 1344, deux ans à peine après

l’avènement de Clément VI.

_Le Christ marchant au Calvaire_ est une toile collée sur panneau et

plâtrée. Il est impossible de suivre sa destinée durant le cours des

siècles. Nous la trouvons en 1834 dans la collection de M. Saint-Denis.

Elle fut acquise pour le compte de Louis-Philippe, au prix de 200

francs. Cet admirable petit tableau figure aujourd’hui dans la Salle

des Primitifs, avec les peintures de l’École de Sienne.

* * * * *

Hauteur: 0.25.--Largeur: 0.10.

INGRES

LA SOURCE

SALLE DUCHATEL

[Illustration]

_La Source_

Ingres, grand amateur de formules lapidaires, émit un jour cet axiome:

«Le dessin est la probité de l’art.» Inébranlable dans son culte de la

forme, puisé d’abord dans l’atelier de David mais surtout à l’école de

Raphaël, Ingres ne sacrifia jamais le dessin à la couleur. De celle-ci

il ne s’inquiétait pas. Elle venait toujours, sûre, sobre et modeste.

Elle suivait le dessin en esclave docile qui doit escorter son maître

et marcher du même pas, mais à distance. «La couleur, disait-il, ajoute

des ornements à la peinture, mais elle n’en est que la dame d’atours.»

Dans aucune de ses œuvres peut-être, autant que dans _la Source_,

l’admirable artiste n’a poussé aussi loin la science du dessin et la

perfection de la forme. Avant d’arriver à l’exécution définitive, que

de croquis, que de recherches, que d’études! Les mains, les jambes,

la tête, les pieds, la position de l’amphore furent l’objet de longs

essais, de remaniements sans nombre dont la trace se retrouve dans les

cartons du peintre et qui attestent une défiance de soi que connurent

seuls les maîtres supérieurs. A l’époque où il préparait _la Source_,

raconte Théodore de Banville, Ingres, avec un carton sous le bras comme

un écolier, s’abandonnait à une colère furibonde à la porte d’un musée

qu’il trouvait fermé. Un de ses anciens élèves l’aborde et, cherchant

à le calmer:--Oui, monsieur Ingres, le musée est fermé, mais qu’y

allez-vous donc faire?--Apprendre à dessiner, répondit le grand homme,

avec sa naïveté de conquérant têtu; car, en effet, il n’avait pas

d’autre idée que celle-là et elle lui suffisait. Or, à ce moment-là,

Ingres était un vieillard couvert de gloire; il avait produit ses plus

beaux chefs-d’œuvre, et pour peindre _la Source_, il voulait encore

apprendre à dessiner! Quelle belle et profitable leçon pour les _fa

presto_ vaniteux dont notre peinture contemporaine offre de si nombreux

exemples! Qu’ils étudient, pour leur confusion, cet adorable corps de

jeune fille, si frais, si chaste, si parfait, dont Charles Blanc a dit

qu’elle était la plus belle peinture de l’école française.

Cette jeune fille aux cheveux blonds épars sur les épaules se tient de

face, nue, appuyée contre un rocher que couronnent de légères ramures;

de son bras droit arrondi elle soutient sur son épaule gauche un vase

d’argile dont l’ouverture, inclinée vers le sol et maintenue par sa

main gauche, laisse s’échapper l’eau qui tombe dans le bassin en

filtrant à travers ses doigts. Les jambes de l’enfant, une merveille de

finesse et de gracilité, se reflètent dans le cristal de la source.

Ingres aima toujours peindre les femmes; _l’Odalisque_, _la Baigneuse_,

_le Bain turc_, _l’Age d’or_ sont d’un artiste qui n’était pas

insensible aux fascinations de la chair. «Il fut, écrit M. Henry

Lapauze, un adorateur de la beauté féminine. Il la décrivit en des

traits inimitables, d’un pinceau fervent, mais ses confessions restent

toujours chastes, ses transports toujours contenus; il ne tombe jamais

dans des matérialisations trop sensuelles.»

De cette affirmation _la Source_ nous fournit une éclatante preuve. Ce

corps charmant et délicat, dépourvu de tout voile, n’éveille cependant

en nous aucun autre sentiment qu’une profonde admiration pour son

idéale beauté; les sens demeurent en repos devant cette nudité si

adorablement pudique.

La vue de ce tableau permet encore une autre constatation; elle

démontre à l’évidence l’injustice des détracteurs d’Ingres qui lui

contestent ses qualités de coloriste. Est-il possible de peindre des

chairs de femme avec plus de chaleur et de vérité? Au surplus, Ingres

avait, sur le coloris, des opinions arrêtées que les plus violentes

attaques ne purent jamais ébranler. Il était, aussi bien que tout

autre, mieux même que bien d’autres, maître de son pinceau comme de

son crayon. «Mais composer une toile pour un effet, choisir un motif

aigu ou puissant et le faire dominer dans une symphonie de tons, lui

semblait un procédé indigne de l’art. Utiliser la couleur comme une

matière plastique, peindre ce que l’on appelle «en pleine pâte»,

avec des rehauts, des surcharges, des glacis, des touches visibles

et grumeleuses, lui apparaissait blasphématoire. Animer la peinture

d’une chaleur sensuelle, prodiguer la splendeur criarde des étoffes

éclatantes, la lourde somptuosité des brocarts, des damas, des velours,

des orfèvreries, étaler des chairs nues et grasses, avec des reliefs

trop voluptueux, des roseurs sanguines trop ardentes, des plis et des

taches trop véridiques, excitaient son indignation et sa répugnance.»

(Henry Lapauze.) Il n’en était pas moins un traducteur fidèle et

passionné de la nature, on pourrait presque dire un réaliste. Nous

aurons certainement l’occasion de l’examiner sous cet aspect dans

certains de ses magnifiques portraits du Louvre, dont la place est

naturellement indiquée dans cette galerie d’œuvres célèbres.

On pourrait dire d’Ingres que, si d’autres peintres furent de plus

brillants coloristes, aucun ne le surpassa pour l’impeccable correction

du dessin. Cet amour passionné de la forme, il le tenait des grands

artistes de la Renaissance et surtout de Raphaël. Quand on se réclame

de tels maîtres, on peut attendre avec assurance le jugement de la

postérité.

_La Source_ fut léguée au Louvre par Mme la comtesse Duchatel.

* * * * *

Hauteur: 1.65.--Largeur: 0.80.--_Figure grandeur nature._

GÉRARD DOW

LA FEMME HYDROPIQUE

GRANDE GALERIE

[Illustration]

_La Femme hydropique_

Intérieur de riches bourgeois hollandais. Dans un fauteuil est assise

une femme dont le visage exprime la souffrance. Agenouillée près d’elle

et lui tenant la main, sa fille la regarde en pleurant. Derrière le

siège une servante est penchée sur la malade et lui tend une cuiller

contenant un remède. Au premier plan, debout, un médecin présente à

la lumière de la fenêtre un flacon dont il examine attentivement le

contenu.

Mercier, dans son _Journal de Paris_, analyse ainsi cette scène:

«C’est un drame dont le sujet, quoiqu’il ne soit qu’un événement de la

vie privée, captive tous les suffrages. Vrai, simple, pittoresque et

touchant, il produit un tout du plus bel accord par la concordance des

parties et la grâce des positions.»

D’après Théophile Gautier «il y a, dans _la Femme hydropique_, le

chef-d’œuvre de Gérard Dow, du sentiment et une expression douloureuse

et sympathique bien rendue, quoique l’artiste n’ait pas l’habitude de

chercher le drame dans sa peinture, si calme, si polie, si soignée».

La patience, la propreté hollandaises poussées aux dernières limites,

voilà la caractéristique du talent de Gérard Dow.

Abandonnons pour un instant la Femme hydropique aux soins de son

entourage et examinons la chambre où se déroule ce drame domestique.

Tout y est d’une netteté admirable, les moindres détails y sont notés

avec une minutieuse précision. Devant la fenêtre dont toutes les vitres

sont exactement encadrées dans leur alvéole de plomb, un rideau est

tiré à demi dont on pourrait compter les plis et les anneaux. Le livre,

posé sur le trépied, laisse voir les feuillets à demi soulevés et

sur la tranche rouge on lit la signature de l’artiste et la date du

tableau: G. DOV. OVT 65 JAER. Sur les plis de la lourde tenture relevée

à droite, les plus fines arabesques du dessin se trouvent reproduites

avec une prodigieuse exactitude. Et le lustre, cette petite merveille

de clair-obscur, dont on aperçoit les branches, les anneaux, les

bobêches, de quelle recherche du fini ne témoigne-t-il pas!

Recherche d’autant plus extraordinaire chez Gérard Dow qu’il avait

été durant plusieurs années l’élève de Rembrandt, le peintre des

oppositions vigoureuses, des reliefs puissants et qui ne s’attardait

pas au travail de marqueterie des accessoires.

Mais on ne travaille pas avec un tel maître sans en retirer quelque

fruit.

A son école, il apprit le secret du clair-obscur dont nous voyons, dans

_la Femme hydropique_ précisément, qu’il savait fort bien user. Mais

il tourna vers le précieux et le fini. Chacune de ses œuvres était

soignée, fouillée, ciselée comme une pièce d’orfèvrerie. Rien ne lui

semblait négligeable dans un tableau: le moindre accessoire avait à

ses yeux autant d’importance que le sujet principal. Ces accessoires,

il les multipliait même volontiers pour pouvoir satisfaire son goût

de la minutie et du détail, témoin cette pendulette, dans le tableau

qui nous occupe, dont on aperçoit les plus minces particularités et

jusqu’au contrepoids pendant au bout de la double chaînette. Si l’on en

croit Sandrard, il mettait parfois cinq jours pour peindre une main,

mais, quand elle était finie, on en pouvait dénombrer les rides et les

plis. Il peignait à la loupe, comme Breughel de Velours; c’est aussi à

la loupe qu’il faut examiner ses tableaux: alors apparaît nettement le

prodigieux labeur que représente chaque pouce carré de sa peinture.

Sa minutie était proverbiale; on citait son atelier comme une

merveille d’ordonnance et de netteté. Chaque jour, il le faisait

nettoyer de fond en comble, afin qu’aucune parcelle de poussière ne

vînt se poser sur les toiles en cours d’exécution. Il confectionnait

lui-même ses pinceaux et broyait ses couleurs avec le plus grand soin.

C’est à cela sans doute que ses tableaux doivent d’avoir traversé les

siècles sans rien perdre de la fraîcheur de leur coloris.

Loin de lui nuire, son goût pour la peinture orfévrie contribua à sa

fortune. Ce genre plaisait à la Hollande méticuleuse, soignée, qui

voyait dans ces intérieurs rangés et brillants comme une glorification

de ses vertus domestiques. Gérard Dow exécutait de petits portraits qui

étaient très recherchés et qu’il vendait fort cher. La Compagnie des

Indes lui paya 4.000 florins pour un tableau qu’elle voulait offrir à

Charles II, roi d’Angleterre.

L’Électeur palatin, paya 30.000 florins _la Femme hydropique_ et en

fit don au prince Eugène de Savoie. Le tableau demeura dans la famille

de Savoie, à Turin, jusqu’en 1800. A cette époque, le roi de Sardaigne

Charles-Emmanuel IV, dont les États étaient occupés par les armées

républicaines, offrit ce tableau au lieutenant-général Clausel, depuis

maréchal de France, qui s’empressa d’en faire hommage à la nation. On

le plaça au Louvre où il figure aujourd’hui dans la partie de la Grande

galerie réservée aux peintres hollandais.

* * * * *

Hauteur: 0.83.--Largeur: 0.67.--_Figures: 0.32._

QUENTIN LA TOUR

MADAME DE POMPADOUR

SALLE QUENTIN LA TOUR

[Illustration]

_Madame de Pompadour_

Si Quentin La Tour fut un admirable pastelliste et un grand magicien de

la couleur, la nature l’avait moins heureusement doté sous le rapport

du caractère. Il était habituellement quinteux et fantasque. Très

avancé dans les doctrines des Encyclopédistes, il affectait avec les

grands une désinvolture frisant l’impertinence. On le voit reprocher au

Dauphin que ses enfants sont fort mal élevés et qu’il se laisse duper

par des fripons. Le roi lui-même doit subir ses boutades: pendant une

séance de pose, il fatigue Louis XV par un éloge outré des étrangers:

--Mais je vous croyais Français, lui dit le roi surpris.--Non, sire,

répond hargneusement La Tour, je suis Picard, de Saint-Quentin.

L’exécution du portrait de Mme de Pompadour, notamment, est marquée

de péripéties et d’incidents sans nombre. Quentin La Tour n’aime pas

la favorite. De premières ouvertures lui sont faites en 1750, il les

repousse; prié de se rendre à Versailles auprès de la marquise, il se

contente de répondre à l’envoyé:

--Dites à Madame que je ne vais pas peindre en ville.

Mme de Pompadour, dépitée, en écrit à son frère, le marquis de Marigny,

qui est lié avec l’artiste. Son intervention amène un rapprochement et

La Tour jette sur le papier deux préparations de son tableau. Puis il

reste deux ans sans y travailler; tous les prétextes lui sont valables

pour se dérober. A Marigny qui le presse il écrit qu’il se sent en

proie «à un abattement, à un anéantissement qui lui font craindre la

fièvre», et il veut essayer «si l’air lui fera du bien». Marigny se

fâche alors, mais sans plus de résultat. Mme de Pompadour, qui tient à

son portrait, essaye de la douceur: «Je suis, lui mande-t-elle, à peu

près dans le même embonpoint où vous m’avez vue à la Muette et je crois

qu’il serait à propos de profiter du moment pour finir ce que vous avez

si bien commencé. Si vous pouvez venir demain, je serai libre et avec

si peu de monde que vous voudrez. Vous connaissez, Monsieur, le cas que

je fais de vous et de vos admirables talents.»

Vaincu par tant d’insistance, La Tour cède enfin et se rend à

Versailles, sur la promesse qu’aucun fâcheux ne viendra interrompre

le travail. Mais, en bon philosophe, il est bien résolu à «donner une

leçon à ces gens-là». Dès que la marquise est installée, il se met à

son aise, enlève les boucles de ses escarpins, son col, sa perruque,

ses jarretières et se coiffe d’un bonnet de taffetas. Survient le roi:

--Vous aviez promis, madame que votre porte serait fermée.

--Je ne vous dérangerai pas, fait le roi souriant; je vais rester là

bien tranquille. Continuez.

--Il ne m’est pas possible d’obéir à Votre Majesté; je reviendrai

lorsque madame sera seule: je n’aime point à être interrompu.

Et il s’en fut.

Enfin, après trois ans d’efforts et de mécomptes, le portrait fut

achevé et figura au Salon de 1855. Malgré l’évidente mauvaise volonté

mise par La Tour à peindre la favorite royale, les témoignages du temps

s’accordent à reconnaître qu’il mit de la galanterie à l’embellir.

Combien différente et plus véridique est la «préparation» du tableau,

qui se trouve aujourd’hui au musée de Saint-Quentin!

Mais, en dépit de son exécution volontairement flatteuse, ce portrait

n’en est pas moins une œuvre de premier ordre, l’une des meilleures

de La Tour. Sainte-Beuve lui a consacré une de ses pages les plus

brillantes:

«C’est la personne même, écrit-il, qui est de tout point merveilleuse

de finesse, de dignité suave et d’exquise beauté. Tenant en main le

cahier de musique avec légèreté et négligence, elle est tout à coup

distraite. Elle semble avoir entendu du bruit et retourne la tête.

Est-ce bien le roi qui vient et qui va entrer? Elle a l’air d’attendre

avec certitude et d’écouter avec sourire. Sa tête ainsi détournée

laisse voir le profil du cou dans toute sa grâce et ses petits cheveux

très courts, délicieusement ondés, dont les boucles s’étagent et dont

le blond se devine encore sous la demi-poudre qui les couvre à peine.

La tête nage dans un fond bleuâtre qui, en général, est celui de tout

le tableau. L’œil est partout satisfait et caressé; c’est de la mélodie

plus encore que de l’harmonie... Il n’est rien dans ce boudoir enchanté

qui ne semble faire sa cour à la déesse. Elle-même a les chairs et

le teint d’un blanc lilas, légèrement azuré. Ce sein, ces rubans,

cette robe, tout cet ensemble se marie harmonieusement. Tout dans

la physionomie, dans l’attitude, exprime la grâce, le goût suprême,

l’affabilité et l’aménité plutôt que la douceur, un air de reine qu’il

a fallu prendre, mais qui se trouve naturel et se soutiendra sans trop

d’efforts.»

Mme de Pompadour se déclara satisfaite du pastel, mais quand vint

l’heure du règlement, les difficultés recommencèrent. La Tour ne

demandait rien moins que quarante-huit mille livres! Après bien des

pourparlers et des tiraillements, il dut se contenter de la moitié de

cette somme, mais il ressentit de cette déconvenue une colère qui fut

très longue à s’apaiser.

Le portrait de Mme de Pompadour passa, on ne sait comment, entre les

mains du comte de Lespinasse d’Arlet, puis fut acquis, en 1797, par le

Muséum des Arts. Il resta dans la poussière des réserves nationales

jusqu’en 1838, date à laquelle il fut transféré au Louvre, où il figure

aujourd’hui dans la salle des Pastels.

* * * * *

Hauteur: 1.70.--Largeur: 1.20.--_Figure grandeur naturelle._

CONSTANTIN NETZCHER

UNE JEUNE PRINCESSE

SALLE HOLLANDAISE--COLLECTION LA CAZE

[Illustration]

_Une Jeune Princesse_

Sur la terrasse d’un parc majestueux, dans le goût de celui de

Versailles, avec fontaines, balustrades, escaliers de marbre, divinités

marines, une jeune princesse toute gracieuse est représentée. Une

abondante chevelure blonde encadre son joli visage. Joufflue, potelée,

de proportions déjà bien dessinées, la fillette conserve dans

l’attitude éveillée et mutine cette native distinction qui trahit

la race. Quelle fut cette princesse et quel nom laissa-t-elle dans

l’histoire? Nous l’ignorons et cela n’enlève rien au charme de cette

mignonne enfant. En un geste plein de naturel, sa main gauche tient

une tige fleurie qu’elle se dispose à fixer dans un vase placé devant

elle. La main droite retrousse légèrement la robe pourpre en forme de

tablier pour maintenir la cueillette de fleurs dont certaines se sont

déjà échappées et gisent à terre. Le mouvement qui soulève la robe

laisse apercevoir d’élégants dessous en dentelle et la naissance d’une

jambe agréablement tournée. Devant elle, sur la console de marbre qui

supporte le vase, un perroquet au plumage multicolore est posé, tandis

qu’à ses pieds un petit chien blanc et noir paraît jouer.

Autant les personnages sont gracieux, autant le décor est grandiose.

Dans le jardin, de grands arbres d’un vert sombre forment l’écran sur

lequel se profile en vigueur le blond visage de la princesse. Des

groupes de femmes en riche toilette traversent, au loin, les allées du

parc.

L’ensemble est très harmonieux dans son arrangement un peu apprêté, et

la composition très habilement disposée pour laisser tout l’intérêt au

portrait de l’enfant, objet unique de l’œuvre.

Ce qu’il convient de remarquer dans ce tableau, peint par un

Hollandais, c’est l’absence complète des caractères essentiels de la

peinture hollandaise. A sa manière on devine qu’une révolution s’est

accomplie, qu’une influence étrangère a pénétré l’art de Ter Borch

et de Nicolas Maës. C’en est fait des scènes intimes, des réunions

de cabaret, des joyeuses tablées de buveurs et de fumeurs. L’art n’a

certes pas grandi--mais il s’est haussé de ton, il s’est orienté vers

le pseudo-classicisme de l’art français, régenté par Le Brun. La France

est alors à son apogée; la gloire du Roi-Soleil a conquis l’Europe et

derrière ses armées victorieuses, c’est la langue française, la poésie

française, la peinture française, le goût français qui franchissent les

frontières et captivent les peuples. Un peu partout, à l’image de la

France, on cherche à faire grand et si l’on ne parvient pas à égaler la

majesté que Louis XIV imprime à tout, on s’efforce d’y atteindre; si

la peinture hollandaise est mal préparée à imiter les solennelles et

vastes compositions de Le Brun, du moins elle s’évertue à se grandir

aussi.

Les deux Netzcher, Gaspard et Constantin, le père et le fils,

firent les premiers pas dans cette voie nouvelle. Gaspard Netzcher,

d’ailleurs, bien qu’ayant travaillé dans l’atelier de Ter Borch à

Deventer, ne se cachait pas d’affinités françaises. Tout jeune, il

était venu en France et avait séjourné à Bordeaux, où il s’était marié.

Dans son voyage de retour aux Pays-Bas, il s’était arrêté à Paris et

les splendeurs entrevues l’avaient ébloui et conquis. L’art hollandais,

si pittoresque dans son intime et rustique simplicité, lui parut dès

lors inférieur ou tout au moins sans noblesse. Il résolut de ne pas

le continuer et d’adopter un genre moins familier. Phénomène étrange,

son pays ne lui tint pas rigueur de cet abandon de la tradition. Au

contraire, Gaspard Netzcher jouit d’une vogue générale et acquit

une fortune considérable. Les plus riches personnages d’Amsterdam

et de La Haye se disputèrent la faveur de poser devant lui; il fit

même plusieurs fois le portrait de Guillaume III. Peintre souple et

brillant, il revêtait ses personnages d’une élégance un peu mignarde,

plus agréable que vraie, mais qui devait séduire et flatter les

bourgeois un peu lourds de Hollande.

Le musée du Louvre, tome 1 (of 2) · 第 2 / 10 段