La succession de Rubens s’élevait à 700.000 florins. La veuv

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LES GRANDS MUSÉES DU MONDE

ILLUSTRÉS EN COULEURS

LE MUSÉE

DU LOUVRE

Publié sous la direction de M. ARMAND DAYOT,

Inspecteur général des Beaux-Arts

[Illustration]

OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 90 PLANCHES HORS TEXTE EN COULEURS

PIERRE LAFITTE & Cie

ÉDITEURS :: 90, CHAMPS-ÉLYSÉES :: PARIS

1912

COPYRIGHT 1912

BY PIERRE LAFITTE & Cie

PRÉFACE

_Notre étonnement est toujours aussi grand, en parcourant notre

admirable musée du Louvre, de le voir si peu fréquenté. Trop souvent

le bruit des pas y résonne comme en un temple sans fidèles. Dans ce

merveilleux sanctuaire d’art où, siècle par siècle, «l’idéal de tous

les peuples» s’est, en quelque sorte, cristallisé en d’incomparables

chefs-d’œuvre, bien rares sont les fervents qui viennent porter leur

hommage et purifier leur goût. Parfois, sous la conduite d’un employé

d’agence, des étrangers le parcourent et l’animent d’une rumeur

passagère. Quant au Parisien, ne l’y cherchez pas: on l’y voit si peu!_

_Par la facilité même qu’il a d’entrer au Louvre à tout instant

il remet toujours au lendemain la visite projetée... De même du

provincial, venu à Paris pour ses affaires ou ses plaisirs. Il aura

la plupart du temps tout vu, les promenades, les cabarets, les

hippodromes, les théâtres, tout, sauf notre grand musée national._

_A quoi tient cette indifférence de nos compatriotes pour les musées?

Serait-ce inaptitude à apprécier les œuvres d’art? Je ne le pense pas,

le Français ayant d’instinct le goût du Beau, d’ailleurs certifié

par les merveilles d’art de notre pays. Alors? J’accuserais plus

volontiers l’insuffisance actuelle de l’enseignement artistique dans

les écoles, insuffisance qui permet à un jeune homme, d’ailleurs pourvu

de parchemins, d’ignorer l’existence d’un Velazquez ou d’un Rembrandt.

Que ce bon élève, un jour, pénètre dans le Louvre, il sera dès l’abord

ahuri, confondu par l’entassement de ces peintures auxquelles il ne

comprend rien, dont il ignore tout, l’origine, l’époque et jusqu’au nom

de l’auteur. Et ces notions élémentaires qui lui manquent, s’il lui

prend fantaisie de les chercher, il ne les trouvera qu’en d’énormes

volumes de critique, alourdis de considérations savantes et dont il ne

pourra pas dégager la substance. Mais le guide précis, clair, facile à

suivre, qui le renseignera brièvement sur la valeur d’une œuvre, la vie

de son auteur, les traits essentiels de son talent, où se le procurer?

Inutile de le chercher dans les bibliothèques, il n’y existe pas. Il

est encore à faire._

_Ou, plutôt, il était encore à faire car, si la vanité ne nous aveugle

pas, nous croyons pouvoir affirmer qu’il est fait maintenant et c’est

ce guide nécessaire que nous vous présentons._

_La pensée directrice de cet ouvrage, c’est de propager le goût du

Beau, de développer le sens artistique par la constante contemplation

des plus admirables chefs-d’œuvre de la peinture. Posséder les musées

chez soi, à portée de la main à toute heure, à tout instant, quelle

heureuse fortune! Le musée chez soi, c’est-à-dire évoquer la fidèle

image de la toile qu’on aime, faire revivre et prolonger à son gré

l’émotion ressentie devant les œuvres admirées jadis et qu’on ne

reverra peut-être plus! Quel précieux privilège de pouvoir contempler

ainsi tous les tableaux célèbres, épars dans les musées les plus

lointains, à Madrid, à Amsterdam, à Saint-Pétersbourg, à Rome!_

_Et quel concours miraculeux nous fournit la science moderne!_

_La photographie noire, sans lumière, uniforme de tons, a désormais

vécu pour faire place à la photographie des couleurs. Ah! l’admirable

découverte, en vérité! Grâce à elle, la peinture nous est restituée

tout entière; c’est le tableau lui-même qui revit sous nos yeux.

Regardez, tout s’y trouve, exactement rendu, le velouté des chairs, le

chatoiement des étoffes, le scintillement des bijoux, la transparente

légèreté des ciels, la profondeur lumineuse des ombres. Les nuances

les plus fines, les frottis les moins appuyés y sont traduits avec

la même précision que les plus forts empâtements. Cela n’est-il pas

merveilleux, et n’est-il pas juste de dire que, possédant un tel

ouvrage, on possède réellement le musée chez soi?_

_Quelques lecteurs s’étonneront peut-être de rencontrer dans une sorte

de désordre des œuvres très différentes d’époque, d’école et de genre.

Mais cette apparente confusion n’est pas involontaire. Elle est le

résultat de considérations faciles à justifier._

_L’ouvrage que nous présentons au public n’est pas, en effet, purement

didactique, au sens étroit du mot. Il est fait, certes, pour instruire,

mais pour instruire sans ennui. Un volume d’enseignement, en matière

d’art, implique généralement une classification soit par époques,

soit par écoles, classification d’où se dégage toujours une certaine

monotonie. Donner tout d’une traite l’école flamande, par exemple,

c’est la redite obligatoire et continue des scènes d’intérieur et des

scènes de cabaret, fatigantes à la longue, quelle que soit d’ailleurs

la valeur intrinsèque de l’œuvre, de même que l’œil se fatiguerait

aussi d’une suite ininterrompue de Madones italiennes ou de Descentes

de Croix, fussent-elles signées des plus grands noms._

_Ici, au contraire, la fantaisie seule nous a guidés comme seule,

dans un musée, elle guide les pas du promeneur qui s’arrête à son gré

devant la toile qui l’attire, portrait, allégorie, scène d’histoire ou

peinture de genre._

_Pareil à ce visiteur, nous n’avons prétendu faire qu’une libre

promenade à travers le Louvre, promenade intéressante au plus haut

point, toujours pleine d’imprévu, où chaque pas amène une surprise

et une émotion nouvelles, fixant au passage les œuvres glorieuses

qui rayonnent dans notre grand musée. N’est-ce point là la meilleure

méthode et la plus attrayante? Nous l’avons pensé et c’est elle que

nous avons adoptée dans la présentation de ce volume._

_Au hasard de la course, les époques, les écoles, les nationalités

vont se confondre. L’école flamande voisinera souvent avec l’école

française, un Hollandais avec un Espagnol, un romantique avec un

primitif comme les fleurs les plus diverses dans un merveilleux jardin.

Sans plus d’égards pour les genres, portraits, allégories, sujets

religieux, paysages, tableaux mythologiques alterneront au cours de

ces pages, l’un nous reposant de l’autre et nous permettant de les

mieux goûter tous. Ainsi conduite, la promenade est sans fatigue; elle

s’égaie de rencontres inattendues; elle puise le meilleur de son charme

dans son infinie variété._

_Variété qui n’enlève rien, d’ailleurs, à la portée éducative de

l’ouvrage, bien au contraire, chaque planche étant accompagnée d’une

notice explicative. Cette notice, nous l’avons voulue claire, précise,

documentaire, débarrassée de considérations générales et dégagée des

querelles d’école, assez courte pour n’être pas fatigante, assez longue

pour être complète. Sur chaque œuvre reproduite elle dira tout ce

qu’on en peut dire sous une forme résumée: l’événement qui en amena

l’exécution, les qualités qui la distinguent, les particularités de la

composition, du dessin ou du coloris, le tout fortifié par l’opinion

autorisée d’un critique éminent. Du peintre lui-même nous saurons, dès

le premier contact, ce qu’il importe d’en savoir, son caractère, son

histoire, les anecdotes intéressantes de sa vie, les traits essentiels

de son talent. Et lorsque le lecteur rencontrera plus loin un autre

tableau du même peintre, il le reconnaîtra de lui-même avant d’avoir

lu le nom, sur la physionomie générale de l’œuvre, comme on reconnaît

de loin un ami dans la rue avant même de distinguer les traits de son

visage. Par la diversité des artistes et des œuvres, les similitudes

et les différences de chacun d’eux se fixeront dans son esprit, et les

classifications s’opéreront automatiquement, sans effort. Et, peu à

peu, par une lente progression, sans même qu’il s’en aperçoive, il aura

meublé son esprit et formé son goût._

_Un tel résultat suffirait à justifier cet ouvrage, ou plutôt cette

série d’ouvrages, puisque, au_ Louvre, _succéderont les_ Offices _et

le_ Palais Pitti _de Florence, la_ National Gallery _de Londres,

l’_Académie _de Venise, le_ Prado _de Madrid, les musées d’Allemagne et

d’Autriche, etc._

_Puissions-nous, par cette publication à la fois séduisante et

éducative, avoir contribué à faire pénétrer dans le public français,

d’une sensibilité artistique si grande, mais, cependant, il faut bien

le reconnaître, trop souvent ignorant des merveilles qui peuplent nos

musées nationaux et ceux de l’étranger, le goût de l’éternelle Beauté

et le désir d’en pénétrer le mystère._

[Signature manuscrite: Armand Dayot]

_Inspecteur général des Beaux-Arts._

FRANÇOIS BOUCHER

VULCAIN PRÉSENTANT A VÉNUS

LES ARMES FORGÉES POUR ÉNÉE

SALLE DU XVIIIe SIÈCLE

[Illustration]

_Vulcain présentant à Vénus les Armes d’Énée_

Boucher, affirme le Nécrologe de 1771, «possédait à un degré supérieur

toutes les grandes parties de l’art de la peinture et il eût pu

s’essayer et se distinguer dans tous les genres; mais né sensible,

aimable et voluptueux, il se vit presque toujours entraîné vers les

Grâces dont il fut généralement appelé le peintre.» Sensible, aimable

et voluptueux: en ces trois termes se résume la physionomie du XVIIIe

siècle tout entier, avec son élégance spirituelle et son dévergondage

raffiné; dans ces trois mots également s’enferme tout l’art de

Boucher, peintre des fêtes galantes et des mythologies gracieuses.

Ses conceptions personnelles s’adaptaient merveilleusement au goût

de l’époque. Il devait réussir dans une cour brillante et libertine

dont Mme de Pompadour était la reine; il en devint bientôt le peintre

officiel. Aussi bon courtisan qu’artiste habile, il employa le meilleur

de son talent à célébrer Vénus, la déesse d’amour et de beauté,

délicat hommage à la favorite royale, sa protectrice, souveraine

toute-puissante dans le fastueux Olympe de Versailles. Par goût

naturel, il aime d’ailleurs à faire jouer la lumière sur les chairs

roses et nacrées des femmes; son œuvre entière est un hymne permanent à

la jeunesse, à la beauté et à l’amour.

Parmi ces toiles allégoriques, celle que nous donnons ici est l’une

des plus belles. A droite du tableau, Vulcain, assis sur une peau de

tigre, tend à la déesse les armes qu’il vient de forger. Portée sur un

nuage et appuyée sur une de ses nymphes, Vénus à demi nue les examine

négligemment. Son corps nonchalamment étendu est une merveille de grâce

aisée et de beauté indolente. Au premier plan, on aperçoit le char de

la divinité, attelé de colombes. Sur le devant de la toile, un Amour

tresse des guirlandes de roses. Dans le ciel baigné d’une lumière

diaphane, d’autres Amours se poursuivent en jouant.

S’il obtint les suffrages unanimes de ses contemporains, l’art de

Boucher éprouva les rigueurs de la postérité. De l’engouement exagéré

on en vint sans transition à l’absolu mépris. On lui reprochait

la mollesse de son dessin, l’incorrection de ses anatomies, le

conventionnel de sa peinture. Malgré la part de vérité contenue

dans ces critiques, il faut avouer que nous sommes très mal placés

aujourd’hui pour juger Boucher, qui fut surtout et avant tout

décorateur. Pour asseoir un jugement équitable, il faudrait voir ses

œuvres dans le cadre pour lequel elles avaient été peintes, panneaux

sculptés où courent des guirlandes, trumeaux ouvragés et précieux,

tympans dorés et festonnés d’arabesques; on leur trouve aussitôt toute

leur signification esthétique et toute leur harmonie. Dépouillées de ce

soutien nécessaire, les toiles de Boucher ressemblent à des diamants

qu’on aurait dessertis de leur alvéole d’orfèvrerie.

«Son œuvre est prodigieuse sous son aspect léger, prodigieuse par la

fécondité de l’effort qu’elle représente, et prodigieuse aussi par la

facilité d’expression qu’on y découvre, facilité, il faut bien le dire,

plus rare chez ceux qui s’obstinent à pénétrer le mystère de la nature

que chez ceux dont la faculté d’observation s’arrête à la surface des

choses. Et telle était cette incroyable facilité, qui constituait le

fond du talent de Boucher que ce dernier traita avec la même assurance,

sinon avec le même bonheur, tous les sujets, depuis les sujets de

sainteté jusqu’aux grivoiseries les plus déshabillées, caressant avec

une égale aisance de pinceau les voiles de la Vierge dans ses tableaux

de Nativité et les splendeurs nacrées de Miss Murphy voluptueusement

étendue au milieu des draperies bouleversées de l’alcôve.» (Armand

Dayot.)

Ce qu’on ne peut, sans injustice, contester à Boucher, c’est

l’harmonieuse beauté de sa composition, l’incomparable fluidité de

sa couleur, la clarté de ses atmosphères et surtout cette élégance

parfaite, un peu maniérée mais exquise, où se matérialisent à nos yeux,

en quelque sorte, l’esprit et le goût de la Régence et du règne de

Louis XV.

David le savait bien, lui qui avait travaillé plus que tout autre à

réagir contre cet art. Un jour qu’il entendait certains de ses élèves

tourner en dérision le peintre des Bergeries et des Boudoirs, il alla

vers eux, fort en colère, et leur cria: «N’est pas Boucher qui veut!»

On peut en croire David; il était bon juge. Boucher est resté

inimitable dans un genre qu’il a créé et dont aucun peintre après lui

n’a pu retrouver le secret. Ses élèves s’évertuèrent à le continuer, et

n’y réussirent point. Sous leur pinceau, l’habileté du maître devint du

procédé, sa grâce de l’afféterie, son tour galant de la fadeur.

On est aujourd’hui revenu de l’injustice dont a longtemps souffert

l’art de Boucher. Sans le classer au rang des grands maîtres on

s’accorde à le reconnaître comme un peintre délicat et charmant,

parfois incorrect mais jamais banal, dont on regarde toujours les

œuvres avec plaisir et intérêt, parce qu’elles sont élégantes,

spirituelles, brillantes comme la société dont elles reflètent les

goûts, les qualités et les défauts.

_Vulcain présentant les armes d’Énée à Vénus_ figura au Salon de 1757.

Il y obtint un grand succès. Il fut acquis par le roi Louis XV pour

être reproduit en tapisserie par la manufacture royale des Gobelins.

Plus tard, il passa du Garde-Meuble au Musée du Louvre, qu’il n’a plus

quitté. On le voit aujourd’hui dans la salle du XVIIIe siècle.

* * * * *

Hauteur: 3.20.--Largeur: 3.20.--_Figure grandeur naturelle._

RAPHAËL

BALTHAZAR

COMTE DE CASTIGLIONE

SALON CARRÉ

[Illustration]

_Balthazar, Comte de Castiglione_

Il y a quelques mois à peine, ce magnifique portrait de Raphaël

voisinait encore, au Salon Carré, avec la fameuse _Joconde_ de Vinci,

récemment enlevée à l’admiration du monde par une main criminelle.

Côte à côte, les deux tableaux rayonnaient d’un éclat incomparable

dans cette salle illustre, dans ce Saint des Saints de l’Art, qui ne

renferme cependant que des chefs-d’œuvre. A la place laissée vide

par la Mona Lisa--et qu’elle ne reprendra peut-être plus--Balthazar

Castiglione trône aujourd’hui et son fin sourire de diplomate succède à

la troublante énigme des yeux et des lèvres de la Joconde.

A contempler l’impeccable perfection de ce portrait, on devine que

Raphaël mit toute son âme à l’exécuter. Castiglione fut, en effet, son

ami le plus cher et son conseiller le plus sûr. C’est à lui que le

grand artiste écrivait: «Je vous dirai que, pour peindre une beauté

féminine, j’ai besoin de vous avoir avec moi pour choisir la plus

belle.»

Castiglione méritait cet honneur. La nature l’avait orné des dons les

plus brillants. Son extérieur était séduisant, son visage agréable,

ses manières affables et courtoises. Il aimait les arts avec passion,

les comprenait et les encourageait. D’un savoir et d’une intelligence

remarquables, à la fois soldat et lettré, il maniait l’épée comme un

Sforza et la plume comme Machiavel. De même que celui-ci écrivit le

_Livre du Prince_, Castiglione laissa au monde cet immortel monument

de l’esprit de la Renaissance: le _Livre du Courtisan_. Du courtisan

il fut lui-même le type accompli, sans bassesse comme sans effort,

par la souplesse de son esprit et la sincérité de son attachement

à ses princes. Il guerroya d’abord dans l’armée du duc d’Urbin et

le servit ensuite comme diplomate. Puis il passa successivement au

service du pape Clément VII et de l’empereur Charles-Quint. Léon X

le créa cardinal. Charles-Quint lui donna le titre d’évêque d’Avila.

Soldat, littérateur, diplomate, évêque, cardinal, Castiglione, avec

ses qualités multiples, réalise la plus complète et la plus brillante

personnification du grand seigneur cultivé de la Renaissance italienne.

Il se montra toujours très attaché à Raphaël, qu’il avait connu très

jeune et dont il avait deviné le génie. Très en faveur auprès des

princes et à la cour pontificale, il contribua à faciliter ses débuts.

C’est à son influence que le jeune peintre dut ses premières commandes.

Raphaël ne se montra pas ingrat. Devenu riche et parvenu au faîte de

la gloire, il ne cesse de voir un bienfaiteur dans ce patricien qui

ne se pose qu’en ami. Il sait d’ailleurs quelle science, quel goût

sûr, quelle hauteur d’esprit se dissimulent sous les dehors élégants

du grand seigneur. Lorsqu’il est embarrassé sur un point quelconque

d’histoire ou s’il hésite dans la composition d’un groupe ou d’un

ensemble, c’est au jugement de Balthazar Castiglione qu’il fait appel.

Quand Jules II confia à Raphaël la décoration de ses appartements

au Vatican, le rude pontife décréta la destruction des fresques

précédemment peintes, et dont certaines étaient signées des grands noms

de Pérugin et de Sodoma. Désolé de cette profanation, Raphaël s’en

ouvrit à Castiglione qui l’encouragea à résister aux desseins du pape.

Fort de cet appui, le peintre se présenta devant Jules II, essuya sa

colère, mais réussit à sauver les œuvres menacées. Chargé de peindre

des figures allégoriques dans la Chambre de la Signature, Raphaël, peu

cultivé malgré ses facultés d’assimilation, trouva un guide toujours

prêt, un conseil toujours autorisé auprès de Balthazar Castiglione,

et l’harmonie ordonnée, l’unité de conception dans la variété infinie

des motifs indiquent bien l’importante contribution documentaire que

celui-ci fournit au peintre.

Tel nous le dépeint l’histoire, tel nous le voyons dans le portrait du

Louvre. Les yeux vifs et pénétrants disent l’intelligence, les lèvres

minces la finesse; Raphaël, dont l’amitié conduisait le pinceau, a su

embellir le personnage d’une aristocratique distinction. L’ensemble

du tableau est dans une tonalité grise, atténuée, peu habituelle aux

peintres de cette époque et qu’on ne retrouvera qu’un siècle plus

tard chez un autre artiste de génie, Vélazquez. Tout s’harmonise

admirablement dans ce tableau, le vêtement, le visage, le fond même,

comme si l’ensemble baignait dans une lumière uniforme, très douce et

tamisée par un écran.

Cette manière, dont Raphaël lui-même n’usa que très rarement, démontre

la prodigieuse souplesse de son art, qui s’adaptait à tous les genres

et se transformait complètement suivant le sujet à traiter, tour à tour

aimable ou grandiose, plein de suavité ou de puissance et toujours égal

par le génie.

Cette œuvre est l’une des dernières de Raphaël. Il la peignit en 1517,

trois ans avant sa mort.

Après la mort de Castiglione, le tableau passa au duc de Mantoue, à qui

Charles Ier d’Angleterre l’acheta. On le retrouve plus tard dans la

collection d’un amateur hollandais, Van Asselin, chez lequel Rembrandt

et Rubens le copièrent. A l’époque où Mazarin l’acquit, ce portrait

était estimé 3.000 francs. A la mort du cardinal-ministre, il entra,

grâce à Louis XIV, dans le domaine national. Primitivement peint sur

bois, il a été transporté sur toile.

* * * * *

Hauteur: 0.67--Largeur: 0.62--_Figure à mi-corps, grandeur naturelle._

RUBENS

HÉLÈNE FOURMENT

ET SES ENFANTS

GRANDE GALERIE

[Illustration]

_Hélène Fourment et ses enfants_

Pierre-Paul Rubens est un des peintres les plus puissants et les plus

féconds dont fasse mention l’histoire de l’art. Son œuvre est immense;

il n’est pas un grand musée d’Europe qui ne possède plusieurs toiles

signées de lui, et cela s’explique si l’on songe que, de son vivant,

il travailla beaucoup en Italie, en Espagne, en France et que les

princes étrangers, lors de la vente qui suivit sa mort, se disputèrent

à prix d’or les tableaux demeurés dans son atelier. Le Louvre est

particulièrement riche en œuvres du grand peintre; celle que nous

donnons ici compte parmi les plus belles.

Elle représente Hélène Fourment, seconde femme de Rubens, avec deux de

ses enfants. La jeune femme est assise tenant un de ses enfants dans

ses bras tandis que l’autre, une fillette, placée devant elle, relève

son tablier en un geste gracieux. Entre les deux enfants, on aperçoit

un oiseau qui s’envole.

Rubens s’était marié deux fois, d’abord le 3 octobre 1609, avec

Isabelle Brandt, fille de Jean Brandt, secrétaire de la Régence,

peu après son retour à Anvers, lorsqu’il eut quitté le service du

duc de Mantoue. Il avait à cette époque trente-deux ans, sa jeune

épouse dix-huit. Elle lui donna deux fils dont les portraits figurent

aujourd’hui à la galerie Lichtenstein, à Vienne. Elle mourut à l’âge de

trente-cinq ans et Rubens éprouva, de cette perte, un profond chagrin.

«En vérité, écrit-il, j’ai perdu une excellente compagne; elle n’avait

aucun des défauts de son sexe; point d’humeur chagrine, point de ces

faiblesses de femme, mais rien que de la bonté et de la délicatesse.

Une semblable perte me paraît bien sensible et puisque le seul remède

à tous les maux est l’oubli qu’engendre le temps, il faudra sans doute

espérer de lui mon secours, mais qu’il me sera difficile de séparer la

douleur que me cause sa mort du souvenir que je dois garder toute ma

vie à cette femme chérie et vénérée!»

L’apaisement se fit plus vite que ne l’avait espéré Rubens. Quatre ans

après, le 6 décembre 1630, il épousait, à l’âge de cinquante-quatre

ans, la jolie Hélène Fourment, nièce de sa première femme, qui n’avait

que seize ans. On connaît d’elle, outre le tableau reproduit ici, un

autre portrait aussi célèbre, généralement désigné sous le titre du

_Chapeau de paille_.

Le portrait d’Hélène Fourment avec ses enfants est une merveille de

légèreté et de transparence. «Ce ne sont, écrit Gautier, que frottis

pénétrés de lumière, que touches lâchées et jetées comme au hasard mais

qui expriment ce qu’elles veulent dire mieux que le travail le plus

poussé. Dans cette toile d’une fraîcheur délicieuse, Rubens a tempéré

sa rouge ardeur. Il est blond, argenté, nacré comme le satin et la

lumière.»

Rubens n’avait que soixante-trois ans quand il mourut, en pleine

puissance de son génie, sans avoir subi cette déchéance qui, bien

souvent, gâte la fin des plus grands artistes. Il fut enterré dans le

caveau de messire Fourment, son beau-père. «Ces messieurs, relate le

registre mortuaire de la paroisse, ont contribué tous ensemble aux

dépens de transport et la quête a produit 9 gros 10 sous. Le convoi a

eu lieu avec 60 flambeaux ornés de croix de satin rouge et la musique

de Notre-Dame. Nous avons chanté le _Miserere_ avant la messe, puis le

_Dies iræ_ et d’autres psaumes. Il a été exposé avec 6 cierges. Les

frais de l’église, fixés d’abord à 6 livres, se sont montés à 69 gros

3 sous qui ont été payés.» Sa veuve, Hélène Fourment, fit construire

derrière le chœur de l’église Saint-Jacques une chapelle où fut

transportée sa dépouille. Sur l’autel se trouve le _Saint Georges_ où

l’artiste, dit-on, s’était représenté avec ses deux femmes, Isabelle

Brandt en Vierge Marie, Hélène Fourment en Marie-Madeleine.

La succession de Rubens s’élevait à 700.000 florins. La veuve et les

fils du premier lit, Albert et Nicolas Rubens, se firent adjuger, en

plus des portraits qui leur revenaient, un certain nombre de toiles. Le

reste fut vendu aux enchères publiques. Cette vente, qui ne comprenait

pas moins de trois cent quatorze toiles ou dessins, eut lieu, le

17 mars 1642, dans une auberge d’Anvers, au _Souci d’or_, dont la

tenancière, la veuve Sagers, reçut de la famille 474 florins pour prix

des rafraîchissements servis aux agents et amateurs, parmi lesquels

se trouvaient, avec l’envoyé du roi d’Espagne, les représentants de

l’empereur d’Allemagne, de l’électeur de Bavière, du roi de Pologne

(Gustave Geffroy). Les dessins et une grande quantité de tableaux

furent acquis par le banquier Jabach qui, plus tard, revendit une

partie de sa collection à Louis XIV.

Quant au portrait d’Hélène Fourment, il appartenait vers le milieu

du XVIIe siècle, à M. de La Live de Jully; à la vente de ce

collectionneur, M. Randon de Boisset l’acheta 20.000 livres; quelques

années après, en 1777, il passe dans la collection du comte de

Vaudreuil qui le paye 18.000 livres. Il est enfin acquis, pour 20.000

livres, par la Couronne, en 1784. Il figure aujourd’hui dans la partie

de la grande galerie du Louvre réservée à la peinture flamande.

* * * * *

Hauteur: 1.13.--Largeur: 0.82.--_Figure petite nature._

LOUIS DAVID

MADAME RÉCAMIER

SALLE DU SACRE

[Illustration]

_Madame Récamier_

David est peut-être, de tous les peintres, celui qui a été le plus

glorifié et le plus honni. Porté aux nues par ses contemporains, il

fut traîné aux gémonies par la génération suivante. L’accord s’est

fait aujourd’hui sur son œuvre, grâce au recul du temps qui éteint

les haines d’écoles et de partis. David, peintre d’histoire, ne jouit

plus que d’une estime modérée et toute notre admiration s’adresse

désormais à David portraitiste. Ce jugement de la postérité aurait

surpris et surtout irrité le peintre, s’il avait pu le deviner. A ses

yeux, la peinture d’histoire, inspirée de l’antique, comptait seule;

il s’en était servi comme instrument pour abattre le maniérisme et

la fadeur du XVIIIe siècle; il lui devait son titre de chef d’école.

Quant aux portraits, il les considérait comme un délassement de ses

grands travaux et comme un art inférieur, bon tout au plus à procurer

un revenu sûr et immédiat. A Mme de Verninac, sœur de Delacroix, dont

il a fait un délicieux portrait et qui désirait le voir figurer au

Salon de l’an VIII, il écrit: «Il serait ridicule qu’un artiste comme

moi exposât simplement un portrait tel bon qu’il soit.» Et pour adoucir

son refus, il ajoute: «Je suis occupé en ce moment à faire encore une

autre belle femme, Mme Récamier. C’est un tout autre genre de beauté.

Je pense qu’elle voudra que son portrait soit exposé; alors j’aurai

l’honneur de vous en prévenir et de vous prier en même temps d’y

joindre le vôtre.»

C’est en 1800 que David commença le portrait de

Jeanne-Françoise-Julie-Adélaïde Bernard, femme du richissime banquier

Récamier. Sa grande fortune, sa réputation de beauté et d’esprit la

faisaient rechercher dans les salons de l’époque; elle y brillait sans

efforts, par la seule vertu de son charme et de sa bonté. Cette femme

célèbre chargea David, alors dans toute sa gloire, de fixer ses traits.

Le peintre aborda ce portrait avec enthousiasme, certains disent avec

amour; il s’était adjoint, pour dessiner les accessoires, un jeune

artiste nommé Ingres, qui devait à son tour devenir illustre.

David avait placé son modèle dans une pose charmante. A demi-couchée

sur un lit de repos, Mme Récamier tourne vers la droite son joli

visage. Elle porte une robe légère de linon blanc, d’où sortent

ses pieds nus croisés l’un sur l’autre. Un ruban noir maintient la

chevelure bouclée.

Le portrait si bien commencé ne fut jamais fini. Un beau jour, David

apprit que Mme Récamier le quittait pour se faire peindre par Gérard,

son élève. Il en conçut du dépit et abandonna son ouvrage. Le portrait

demeura à l’état d’ébauche, mais quelle ébauche! Devant cette œuvre

magistrale, où la couleur est simplement indiquée par des frottis

légers qui la rendent transparente, lumineuse, on se réjouit presque du

hasard qui empêcha David d’appliquer la pâte épaisse, souvent terne et

lourde, de son pinceau. Tel qu’il nous est parvenu, ce portrait est un

véritable chef-d’œuvre, autant par la maîtrise de l’exécution que par

la sobriété, la distinction et l’harmonie des lignes.

Gérard, dans son portrait de Mme Récamier, ne fut pas moins heureux

que son maître. Comme lui, il réussit à produire un chef-d’œuvre. On

peut comparer les deux toiles qui se trouvent au Louvre. Celle de

Gérard a peut-être plus de fraîcheur et de séduction, on y devine le

souci du peintre à flatter son modèle; celle de David se distingue

par plus d’harmonie dans l’ensemble, par plus de fermeté, par plus

de vérité aussi. Rien ne ressemble moins à David peintre d’histoire

que David portraitiste: devant la nature vivante tombait sa froideur

systématique; il l’attaquait avec une absolue sincérité, ne cherchant

ni à l’interpréter ni à l’orner; sur les traits mobiles du modèle,

à force d’étude et de précision, il saisissait l’âme et la fixait.

Il doit à cette probité scrupuleuse une gloire de bon aloi que ses

meilleures et ses plus vastes compositions d’histoire n’auraient pu lui

assurer. «Il ne reculait même pas devant l’horreur, malgré son amour de

la beauté classique. Ce qui fait la gloire de David, c’est sa grande

science du dessin fortifiée par l’étude incessante du modèle, anoblie

et comme ramenée au type général par la familiarité de l’antique. Sans

doute les personnages de ses tableaux se figeaient parfois en statues,

mais jamais ses portraits. Pendant une longue période, l’autorité de

David fut immense, incontestée, sans rivale. Il s’était emparé, en

maître despotique, du domaine de l’art. Ces dominations ne s’acquièrent

pas sans une rare puissance et, pourquoi ne pas dire le mot, sans

génie.» (Théophile Gautier.)

Le portrait de Mme Récamier, n’ayant pas été achevé, demeura la

propriété de l’artiste qui l’oublia dans un coin de son atelier. Il le

suivit dans son exil à Bruxelles sans trouver acheteur. Il fut acquis

par l’État en 1826, à la vente posthume du peintre, pour la somme de

6.180 francs. On le mit au Louvre, d’où il ne sortit qu’une fois, en

1889, pour figurer à la centennale de l’Exposition universelle. Il est

placé aujourd’hui dans la salle connue sous le nom de _Salle du Sacre_,

où se trouvent réunies les œuvres les plus célèbres du grand peintre.

* * * * *

Hauteur: 1.70.--Largeur: 2.40.--_Figure grandeur naturelle._

GIORGIONE

LE CONCERT CHAMPÊTRE

SALON CARRÉ

[Illustration]

_Le Concert Champêtre_

Giorgio Barbarelli, plus connu sous le nom de Giorgione, marque la

transition entre la manière un peu sèche et naïve de l’art gothique et

la géniale éclosion de l’art des Titien, des Tintoret et des Véronèse.

Il naquit en 1477, la même année que Titien; mais tandis que celui-ci

portait durant un siècle le sceptre de la peinture, Giorgione mourait à

trente-trois ans dans la plénitude de son génie. Giorgione fut surtout

un peintre de fresques. Venu tout jeune à Venise, il fut employé par

les procurateurs de la Sérénissime et par les riches particuliers

à décorer les palais officiels ou privés de la ville. Il avait

commencé par peindre l’extérieur de sa propre maison de compositions

fantaisistes, et bientôt cela devint une mode à Venise, si bien qu’avec

le Titien, il fut chargé d’orner la façade du Fondaco dei Tedeschi,

sorte d’hôtel consulaire des commerçants allemands, reconstruit en 1508

sur les rives du Grand-Canal. Giorgione fit preuve, dans le choix de

ses compositions de la plus extraordinaire fantaisie et revêtit le tout

d’un merveilleux coloris dont l’action corrosive de la lagune et du

temps n’a pu complètement étouffer l’éclat.

Cette originalité et cette splendeur de palette, disciplinées par

beaucoup de science, on les retrouve entières dans les tableaux de

Giorgione et notamment dans ce _Concert champêtre_, qui est une des

merveilles du Salon Carré. «Il fut un des premiers qui fit preuve d’une

véritable indépendance en osant ce qui n’avait pas été fait avant lui;

il révéla à l’art vénitien son véritable tempérament en une forme

amoureuse que la morale religieuse avait jusque-là empêchée, mais que

l’esprit dévergondé de la Renaissance encouragea. Dans ses œuvres les

chairs palpitent, les carnations savoureuses et fermes se modèlent

dans de mystérieuses pénombres, sa couleur est dans une gamme chaude

extrêmement harmonieuse. Nul mieux que lui ne donna à la peinture

cette richesse de tons et cette solidité d’exécution, avec autant de

souplesse, d’humour et de vie.» (Pierre Gusman.)

A propos du _Concert champêtre_, nous ne saurions mieux faire que de

citer la belle page de critique que lui consacre Théophile Gautier:

«Au milieu d’un de ces paysages d’une richesse de ton étouffée et

chaude dont Titien s’est souvenu plus d’une fois, de jeunes seigneurs

font de la musique: l’un joue du luth et l’autre semble l’écouter.

Au premier plan, une jeune femme nue, vue de dos, et assise sur un

épais gazon d’un vert doré, approche de ses lèvres une flûte. A la

gauche, une autre jeune femme, qui n’a d’autre vêtement qu’un bout de

draperie blanche glissant de la hanche sur la cuisse, s’appuie sur le

bord d’une espèce d’auge en marbre et y plonge, pour l’emplir, une

bouteille de verre. Les deux jeunes seigneurs ont d’élégants costumes

vénitiens dans le goût de ceux de Vittore Carpaccio; ils ne semblent

nullement se préoccuper du contraste que présentent leurs riches habits

avec la nudité de leurs compagnes. Le peintre, dans cette suprême

indifférence artistique qui ne songe qu’à la beauté, n’a vu là qu’une

heureuse opposition de belles étoffes et de belles chairs, et en

effet il n’y a que cela. Le torse de la femme penchée sur la vasque,

le dos de celle qui joue de la flûte, sont deux morceaux de peinture

magnifiques. Jamais coloris plus blond, plus chaud, plus moelleux et

d’une consistance plus riche ne revêtit d’opulentes formes féminines.

«_Le Concert champêtre_ de Giorgione, ce tableau sans sujet et sans

anecdote, n’attire peut-être pas beaucoup la foule, mais soyez sûr

que tous ceux qui cherchent les secrets de la couleur s’y arrêtent

longuement, et, sans pousser le fétichisme comme sir David Wilkie à

l’égard de _Los Borrachos_ de Vélazquez jusqu’à en étudier un pouce

carré seulement chaque jour, en font des pochades, des études, des

copies complètes qu’ils gardent sur le mur de leur atelier comme le

plus sûr étalon de coloris qu’un artiste puisse consulter. C’est

Giorgione, on peut le dire, qui a fait la palette de Venise. Titien,

Bonifazio, Tintoret, Paris Bordone, Palma vieux et jeune, Paul

Véronèse, les plus illustres et les moins connus, y ont largement

puisé. On peut dire à la gloire de Giorgione que Titien l’égala, mais

ne le surpassa point.»

Les œuvres authentiques de Giorgione sont très rares, ses fresques

ayant presque complètement disparu, sous l’action du temps. Beaucoup

de tableaux qui lui furent attribués ont été reconnus comme étant dus

à Lorenzo Lotto, Palma Vecchio ou Sebastiano del Piombo. Mais outre

le _Concert champêtre_ du Louvre, il faut citer de lui deux œuvres

maîtresses: _La Famille de Giorgione_, au palais Giovanelli, à Venise,

et _Apollon et Daphné_, au Séminaire patriarcal de la même ville.

Le _Concert champêtre_ fit longtemps partie des collections des ducs

de Mantoue, puis il fut acheté par le roi d’Angleterre Charles Ier.

Il passa ensuite aux mains du riche banquier Jabach, grand amateur de

peinture. Mais Louis XIV, ayant vu ce tableau, manifesta le désir de

le posséder et l’acheta au banquier. C’est ainsi que ce chef-d’œuvre,

ainsi que nombre d’autres, entra dans notre patrimoine national.

* * * * *

Hauteur: 1.10.--Largeur: 1.38.--_Personnages en pied, grandeur

naturelle._

REMBRANDT

HEINDRICKJE STOFFELS

GRANDE GALERIE

[Illustration]

_Portrait d’Heindrickje Stoffels_

Le nom de Rembrandt brille d’un tel éclat au ciel de l’art que l’on

peut se demander si l’immortel auteur de la _Ronde de Nuit_ n’est pas

le plus grand peintre que le monde ait connu. Ce qui surprend surtout,

c’est qu’il ait pu rester toujours lui-même, c’est-à-dire génial, au

milieu des traverses et des infortunes qui marquèrent son existence.

Les splendeurs et la misère s’opposent dans sa vie comme la lumière et

l’ombre dans ses tableaux; on semble même reconnaître, dans les œuvres

de la période malheureuse, une fougue, une puissance, une sorte de

fureur exaspérée qui se traduisent sur la toile en traits de feu.

Le portrait d’Heindrickje Stoffels que nous donnons ici ne remonte pas

à la période fastueuse de l’artiste, il ne date pas non plus des années

de misère totale. Rembrandt a déjà connu la douleur en perdant sa femme

adorée Saskia; mais il a trouvé une consolatrice et une amie dévouée en

Heindrickje Stoffels, sa servante. Certains biographes ont fait grief

au grand artiste de cette liaison, jugée par eux indigne d’un génie

comme le sien. Une censure de cet ordre n’a que faire ici. Heindrickje

Stoffels vient à Rembrandt au temps de ses plus grands ennuis et le

sert fidèlement jusqu’à sa mort. Avec l’énergie et la clairvoyance

d’un cœur aimant, elle s’applique à relever la fortune de son maître:

elle entreprend la vente des collections du peintre, espérant ramener

l’aisance. Cette vente ne produit guère que 5.000 florins. Rembrandt

ne peut plus être sauvé; il ne peut plus payer sa maison de la Joden

Breestraat, achetée à tempérament; les emprunts s’accumulent, aggravant

sa détresse et bientôt il est déclaré en banqueroute. Heindrickje

succombe à la peine, à l’âge de trente-six ans. Elle avait donné à

Rembrandt deux enfants qui moururent jeunes.

Rembrandt aimait profondément Heindrickje Stoffels; sa mort ouvrit une

plaie nouvelle dans ce cœur qui saignait déjà par tant de blessures.

Cette fidélité de la servante a reçu sa récompense; son nom survit, à

l’ombre de celui du maître, et celui-ci a immortalisé son beau visage

en de nombreuses toiles. On connaît plusieurs portraits de Heindrickje

Stoffels; le musée de Berlin en possède un, mais celui du Louvre est le

plus beau.

Écoutons Théophile Gautier nous parler de cette peinture: «C’est une

jeune fille de vingt-cinq ans à peu près, avec des traits réguliers

un peu forts, des yeux bruns, des lèvres épaisses et vermeilles, des

cheveux abondants et crêpelés d’un marron tirant sur le roux, une

physionomie tranquille, avenante et douce. Une casaque bordée de

fourrures lui couvre les épaules et laisse voir son col gras et souple,

sa poitrine rebondie que couvre à demi une chemisette plissée. On ne

saurait imaginer l’incroyable puissance de vie que Rembrandt a su

prêter à cette figure baignée dans l’or fluide d’un coloris magique.

Les ombres des joues, le clair-obscur du sol, le ton blond du linge,

le bitume chaleureux et transparent de la fourrure et des cheveux dont

le brun semble pénétré de soleil, la lumière du front et du nez, le

travail étonnant de la brosse qui, avec son martelage, rend le grain

de la peau et la solidité de la chair, font de ce portrait un des

chefs-d’œuvre de l’art, une peinture sans rivale. Titien lui-même n’a

pas cette force profonde de couleur et cette intensité de lumière. Son

ambre pâlit un peu à côté de cet or.»

Rembrandt a laissé aussi de nombreux portraits de sa première femme

Saskia, qui était la parente d’Hendrick van Uylemborch, le marchand de

tableaux d’Amsterdam. Jeune fille, elle avait posé souvent devant lui;

elle lui servit plusieurs fois de modèle durant son mariage. Dans la

toile qui est actuellement à Dresde, elle est représentée assise sur

les genoux de son mari qui tient un verre en main: cette composition

fut sévèrement jugée, on l’assimila méchamment à une scène de débauche.

Le Musée Brera, à Milan, possède un beau portrait de Saskia, qui est

d’une ravissante tonalité blonde. Sur les dernières effigies de la

jeune femme figure le fameux collier de perles acheté pour elle par

Rembrandt, et dont le prix fabuleux, ajouté à d’autres prodigalités,

avait commencé la ruine du grand artiste. Saskia mourut à trente ans,

après huit années d’une union heureuse. Des trois enfants qu’elle avait

donnés à Rembrandt, un seul vécut, Titus, qui devait plus tard unir ses

efforts à ceux de Heindrickje Stoffels pour essayer d’arrêter son père

sur le chemin de la banqueroute.

Mais une dernière douleur était réservée à Rembrandt; ce fils qu’il

aimait tant mourut à son tour, le laissant seul au monde. Il ne tarda

pas à le suivre dans la tombe, le destin ayant épuisé contre lui toutes

ses cruautés. L’enterrement du génial et fastueux Rembrandt coûta 13

florins, comme celui d’un matelot du port.

Le magnifique portrait d’Heindrickje Stoffels, qui se trouvait

autrefois dans le Salon carré, figure aujourd’hui à l’extrémité de la

Grande galerie, dans la partie affectée à l’École hollandaise et dont

les œuvres de Rembrandt, abondamment représentées au Louvre, occupent

tout un panneau.

* * * * *

Hauteur: 0.72.--Largeur: 0.60.--_Buste grandeur nature._

VELAZQUEZ

L’INFANTE MARGUERITE

SALON CARRÉ

[Illustration]

_Portrait de l’Infante Marguerite_

On raconte que Philippe III, roi d’Espagne, voyant des fenêtres de son

palais un homme qui riait, dit gravement: «Ou cet homme est fou, ou il

lit _Don Quichotte_.» On s’informa, l’homme lisait _Don Quichotte_.

C’est de cette Cour austère, encore assombrie sous le règne suivant,

que le génial Velazquez fut le peintre officiel. Il n’y jouit guère,

à l’origine, que de l’amitié personnelle de Philippe IV, dont il a si

souvent reproduit les traits. Le reste de la Cour l’estimait peu, le

plaçait à peine au-dessus des bouffons et des fous chargés de dérider

les tristes hôtes des palais royaux. N’était considéré comme artiste,

à cette époque, que le peintre dont le talent était exclusivement

consacré à l’Église. Velazquez reçoit huit livres pour trois portraits

dont l’un est perdu et dont les deux autres, Philippe IV et le comte

d’Olivarès, sont en Espagne. Un peu plus tard, on le gratifie d’un

présent de trois cents ducats et d’une pension de même valeur, avec

un logement. En 1644, le roi le nomme Inspecteur des Bâtiments, puis

Maréchal du Palais, avec de forts appointements et un logis dans la

maison du Trésor.

Avec quelle joie le grand artiste devait-il saisir l’occasion de

peindre les jeunes infants et infantes de la Cour! Ces figures

fraîches, ces mines avenantes étaient le seul rayon dans ces palais

d’où la joie et le rire étaient bannis. Toute la lumière de sa couleur,

tous les chatoiements de sa palette se dépensent avec amour dans les

nombreux portraits de l’infant don Balthazar Carlos, dans ceux des

infants Philippe Prosper et don Fernand d’Autriche et surtout dans le

célèbre tableau de _Las Meninas_ qui est un morceau de vie transposé

avec un bonheur inexprimable et une plénitude de moyens et d’effets qui

n’ont jamais été surpassés.

Parmi ces œuvres gracieuses il en est une que le Louvre a l’heureuse

fortune de posséder; c’est le portrait de la mignonne infante

Marie-Marguerite, qui devait devenir plus tard la femme de l’Empereur

d’Allemagne Léopold Ier.

Devant cette peinture, l’admiration est unanime. «Voyez, s’écrie

Raffaelli, le portrait de l’infante Marguerite, dans son harmonieuse et

forte couleur, vraie perle de coloriste, où les tons passent les uns

dans les autres sans jamais dire comment ni où, comme ils le font dans

la nacre. Les gris-argent, le noir, le rose et le blond des petites

filles forment toute l’harmonie du tableau de la reine-enfant.»

Léon Bonnat n’est pas moins enthousiaste: «Ah! l’adorable infante,

la pâle infante aux yeux bleus! Elle est debout dans son costume

d’apparat, les bras écartés, étalés sur ses énormes paniers et elle

tient à la main une rose pâle comme sa frêle personne. Est-elle assez

malheureuse, la royale princesse, dans sa splendeur et ses atours,

d’être ainsi astreinte à l’étiquette rigoureuse de la Cour! Ne la

plaignons pas trop toutefois. Elle passe à la postérité grâce au génie

du grand maître. Peut-on, en effet, voir un portrait plus ravissant

que le sien? Ces tons gris, rosés, argentins, ces cheveux d’un blond

cendré, ces nœuds, ces rubans, le tout se détachant sur des tentures

rouges, carmin, violacées, que sais-je? Peut-on voir un plus heureux

assemblage de tons délicats et n’est-ce pas vraiment d’une tendresse

exquise?»

Avant eux Théophile Gautier avait déjà célébré ce tableau: «Quelle

délicieuse créature que cette petite infante Marguerite, avec son nœud

rose dans ses cheveux blonds, et sa robe de taffetas gris de perle

galonnée de dentelles noires! A travers la naïveté de l’enfance, on

sent dans cette mignonne figure la dignité consciente de sa position.

C’est une petite fille, mais une fille de roi, qui sera reine un jour.»

Dans ce tableau comme dans tous ceux de Velazquez, le gris joue un rôle

considérable. De bonne heure l’artiste avait été amené à constater que

le gris était la base harmonique par excellence dans la nature, le lien

subtil et souple qui permettait aux colorations les plus délicates

de chanter et de vibrer dans les ondes de l’air, que cette nature,

qu’on n’interroge jamais en vain, avait elle-même horreur du noir,

qu’elle savait à merveille user du gris pour tempérer les oppositions

de la lumière et amortir l’éclat trop entier ou trop vif des couleurs.

Velazquez en vint donc à user largement du gris pour en faire l’étoffe

de ses préparations et la caresse définitive de ses glacis; il a

proclamé dans ses plus admirables chefs-d’œuvre la vertu souveraine

du gris, ce gris divin de van der Meer et de Corot. Si quelque

maître avait soupçonné cette vérité avant lui, témoin le _Balthazar

Castiglione_ de Raphaël, personne n’en avait formulé avec cette largeur

d’initiative les principes féconds.

Le portrait de l’_Infante Marguerite_ fut peint par Velazquez en

1659, la même année que le portrait en pied envoyé par Philippe IV à

l’empereur d’Allemagne. Théophile Gautier, parcourant le Louvre en

1830, regrettait que l’on n’eût pas ménagé une place dans le «radieux

cénacle» du Salon carré, à la délicieuse petite infante. Son vœu

est aujourd’hui réalisé: l’œuvre charmante de Velazquez y figure

maintenant, entre Véronèse et Raphaël, et sollicite l’admiration des

visiteurs, par la grâce puérile du modèle et la prestigieuse beauté de

l’exécution.

* * * * *

Hauteur: 0.70.--Largeur: 0.59.--_Figure à mi-corps, grandeur naturelle._

SIMONE MEMMI

JÉSUS-CHRIST MARCHANT AU CALVAIRE

SALLE DES PRIMITIFS

[Illustration]

_Jésus-Christ marchant au Calvaire_

En Avignon, vers l’an 1330. Sur l’écran bleu d’un ciel d’été se profile

en vigueur, à travers un réseau d’échafaudages, une masse énorme de

murailles et de tours. C’est le Palais des Papes qui s’élève, sous

l’active impulsion de Jean XXII. Non loin de là, sur la terrasse d’une

riche demeure, trois personnes sont assemblées, deux hommes et une

femme. Le plus jeune des deux hommes semble rêver devant le grandiose

spectacle en écoutant le grondement du Rhône au pied du mur. Tout près

de lui se tient, dans une pose étudiée, une jeune fille admirablement

belle, au visage sérieux et pensif, dont le regard s’arrête fréquemment

sur le troisième personnage. Celui-ci, d’âge mur, est assis devant un

chevalet et son pinceau fixe sur la toile les traits de son modèle,

Laure de Noves, immortalisée par l’amour de Pétrarque, le poète rêveur

qui se tient immobile à ses côtés. Le peintre, c’est Simone de Martini,

plus connu dans l’histoire de l’art sous le nom de Memmi.

Le portrait de Laure n’est pas parvenu jusqu’à nous et c’est dommage si

l’on en juge d’après les sonnets célèbres où Pétrarque glorifie cette

peinture: «Certes, écrit-il, mon cher Simone a été dans le Paradis,

d’où cette noble dame est venue; c’est là qu’il l’a vue et qu’il l’a

peinte sur le papier pour faire connaître ici-bas son beau visage.»

Le musée du Louvre, tome 1 (of 2) · 第 1 / 10 段