JULIE, LE MARQUIS.
LE MARQUIS, à demi-voix.
Voilà une petite personne bien contente.
JULIE.
Tout-à-fait, monsieur. Je vous prie de vouloir bien me dire ce
que tout ceci signifie.
LE MARQUIS.
Comment! vous le dire? La chose est, je crois, assez claire.
On comble nos voeux, on nous marie.
JULIE.
On nous marie?.. Dites-moi donc quel rapport, quelle liaison
il y a entre vous et moi?
LE MARQUIS.
Je ne sais si je me trompe, mais je me suis flatté qu'il y en
avoit tant soit peu.
JULIE.
Et vous auriez osé faire parler à Ariste sur cette confiance?
LE AMRQUIS.
Assurément. En êtes-vous fâchée? Je ne le crois pas. Je sais
que c'est à l'amant à faire des démarches. Une fille aimeroit
passionnément qu'une bienséance mal entendue lui prescrit de
se taire; aussi, quand on est instruit du bel usage, on lui
épargne la peine de se déclarer. Vos yeux ont trop su me
parler pour que je demeurasse dans l'inaction; et, si vous
voulez m'ouvrir votre coeur, vous conviendrez que vous m'en
savez quelque gré.
JULIE.
En vérité, monsieur, un pareil discours me semble bien
extraordinaire.
LE MARQUIS.
Oh çà! si vous voulez que nous soyons amis, il faut vous
défaire de cette retenue hors de saison. Que diable! quand on
se convient, et que les tuteurs, les oncles et tous ces
animaux-là consentent, à quoi bon se contraindre?
JULIE.
Si l'on consent de votre côté, je puis vous assurer qu'il n'en
est pas de même du mien.
LE MARQUIS.
Quoi! votre tuteur ne vient pas, dans le moment, de me
témoigner le plaisir que lui fait notre union?
JULIE.
Il est dans l'erreur, et je l'en aurois déjà désabusé si la
surprise où je suis me l'avoit permis.
LE MARQUIS.
Quel est donc votre dessein? Avez-vous envie qu'il s'oppose à
ce que vous désirez vous-même?
JULIE.
Mais, encore une fois, sur quel fondement vous êtes-vous
imaginé ce désir de ma part?
LE MARQUIS.
La question est charmante! Savez-vous bien qu'à la fin je me
fâcherai?
JULIE.
Mais vraiment, vous vous fâcherez si vous voulez. Soyez
persuadé que je n'ai, de ma vie, pensé à vous.
LE MARQUIS.
C'est une façon de parler.
JULIE.
Non; vous pouvez prendre ce que je dis à la lettre.
LE MARQUIS.
Allons, allons, je sais ce que j'en dois croire.
JULIE.
Ne poussez pas, croyez-moi, plus loin l'extravagance.
LE MARQUIS.
Ne soyez pas plus long-temps cruelle à vous-même.
JULIE.
Finissons, de grâce.
LE MARQUIS.
Franchement, vous croyez donc ne me point aimer?
JULIE.
Je le crois, et rien n'est plus certain.
LE MARQUIS.
Je vous permets de me haïr toujours de même.
JULIE.
Je ne puis plus soutenir un pareil entretien.
LE MARQUIS.
Un coeur qui ne sent point son mal est dangereusement atteint.
JULIE, à part.
La fatuité est un ridicule bien insupportable.
LE MARQUIS, à part.
Cette fille prend plaisir à se donner la torture.