RÉGULUS, _avec un rire moitié chacal et moitié yène_.

Ah!... ah!... ah!.... pitié.... est-ce que j'ai pitié de moi-même,

enfer! Tu seras à moi, malédiction!

MADAME CRINET.

Régulus!

RÉGULUS, _en épilepsie_.

J'ai du vitriol dans le sang, du feu dans la tête et de la poudre à

canon dans le coeur (_il rugit_), hoon... hoon...

MADAME CRINET.

Régulus... Oh! tu me rappelles les lions de M. Martin... j'ai peur.

RÉGULUS, _en catalepsie_.

Je suis maudit!!!

MADAME CRINET.

Miséricorde... monsieur Régulus...

* * * * *

_La toile se baisse.--On laisse le champ libre à l'imagination du

lecteur pendant l'entr'acte._

SCÈNE V.

Il fait nuit.--La salle à manger de M. Crinet.

RÉGULUS, _frappant à une porte fermée_.

Malvina... Malvina!... eh bien, non... je concentrerai mon amour au fond

de moi-même comme le volcan sa lave... Oh! dis..... confie ta blonde

vertu à ma brune passion... (_Il frappe encore_.) Malvina... Malvina....

elle ne répond pas... je l'aurai effarouchée... c'est sûr...

Damnation... Malvina, si tu ne réponds pas, je me brise le crâne sur le

pavé... Malédiction.... ou bien j'arrache mes yeux de leurs orbites

saignants, et je les jette contre ta porte.... Malvina, réponds, ou je

me jette par la fenêtre... tiens, j'ouvre la fenêtre... (_Il ouvre la

fenêtre avec bruit_.) Entends-tu comme j'ouvre la fenêtre...

(_Regardant_.) Holà! quatre étages... quelle bêtise... Oh!... une

idée... il faudra bien qu'elle sorte... (_S'approchant de la porte et

d'une voix entrecoupée_.) Malvina, mon instinct psychologique, aidé de

ma puissante intention, me le révèle, c'est ma mort que tu veux... oui,

tu veux venir fouler dédaigneusement ma tombe avec ton fatal et

fantastique époux... vêtu peut-être de ce karik vert sur lequel je me

suis tortillé à tes pieds, comme le serpent écaillé d'azur s'enroule sur

un tapis champêtre de mousse verdoyante...... Oh! femme! femme!... tu

veux au milieu d'un galop étourdissant, ravissant, palpitant, enivrant,

étincelant, bondissant, délirant, échevelé, tournoyant, quand deux bras

forts d'homme étreindront ta taille lascive de femme, tu veux, n'est-ce

pas, venir ricaner affreusement ces mots. Il s'est tué pour moi... et je

danse.... oui, tu veux dire dans ta folle, insouciante et joyeuse

fantaisie de jeune femme rose et blanche... Je danse!!! et pendant ce

temps-là des vers d'un blanc roux pâturent les lambeaux putréfiés et

rougeâtres de son cadavre d'une couleur violacée et sanguinolente, comme

le matin du jour des funérailles du monde, n'est-ce pas!... Eh bien!

sois contente, ricane, galope, ris et ris encore... tu vas l'avoir, ma

mort, entends-tu.... si quand j'aurai compté trois... tu n'es pas là,

ici, près de moi, rampante, courbée à mes pieds comme l'esclave

orientale au teint cuivré... aux bracelets d'or... aux dents d'ivoire...

à la chevelure d'ébène et aux lèvres de corail... Alors... alors... je

retourne au néant dont je suis venu... entends-tu... Malvina..., car,

vois-tu, faible femme, c'est la mort d'un homme... d'un noble jeune

homme, au coeur fort parmi les jeunes hommes que tu veux.... Fais bien

attention, je prends mon élan... écoute-moi bien prendre mon élan... une

fois...

--_Silence_.

--Deux fois...

--_Silence_.

--Trois fois... c'est l'enfer, c'est la damnation éternelle, des

grincements de dents à épouvanter les damnés... des blasphêmes, des

rugissements pour l'éternité!!!

--_Silence_.

RÉGULUS.

Tu me verras dans tes rêves, Malvina, je serai ton cauchemar! adieu...

Vlan... je suis dans l'espace!

(_Il traverse la salle en courant, et se cache derrière

un rideau_.)

VOIX DE MALVINA.

Je vous vois bien, à travers la serrure, monsieur Régulus, là...

derrière le rideau... Avez-vous peu de coeur allez... poltron que vous

êtes... de dire de ces choses-là et de ne pas les faire...

RÉGULUS.

Elle m'a vu... (_Il se lève et s'approche de la porte d'un air

solennel_.) Malvina... je voulais éprouver ton amour... mais il est plus

faible que le souffle expirant de la brise du soir, et je serais bien

bête de vous sacrifier ma vie... Allez... je vous dédaigne.

VOIX DE MALVINA.

C'est ça, monsieur Régulus; ouvrez l'armoire à gauche du poêle, vous

trouverez le rat de cave pour descendre... Bonne nuit, monsieur

Régulus... (_Elle rit_.)

RÉGULUS.

Elle a ri... tu as ri... mais j'y pense! cave... ah... cave... Quelle

idée... ah! tu crois et tu veux me torturer l'âme... Arrière, faible

femme... à moi une orgie furibonde, et vive, et folle, et joyeuse... et

terrible, et fantastique, et foudroyante, et étourdissante... Une orgie

à manger les verres et les bouteilles quand je les aurai vidées... une

orgie à incendier le quartier, Paris, la France et peut-être l'Europe!

Ah, ah, ah, ah, tu crois mon coeur d'homme assez faible pour se

laisser abattre par un caprice ondoyant de femme indécise... Tu vas

voir... (_Régulus ouvre l'armoire de la salle à manger et en tire des

bouteilles et des verres_.) A moi le festin, à moi les coupes...

couronnez-moi de fleurs... justement voilà une couronne de fleurs pour

la saint Crinet de l'année passée; des immortelles! Vive-dieu,

mort-dieu, sacrebleu, pâques-dieu. (_Il décroche une vieille couronne

pendue au mur et se l'enfonce sur la tête_.) A moi le vin de Bordeaux...

à moi l'eau-de-vie... à moi le rhum. (_Il boit_). Ah! ah! les femmes...

Qu'est-ce que les femmes auprès du vin, hein... Folie, pitié que la

femme. Je vais devenir un sac à vin, un ivrogne, un épicurien dans le

genre du caveau... Arrière les femmes! j'aime mieux mon verre...

vive-dieu, mort-dieu, pâques-dieu, tonnerre et sang!

VOIX DE MALVINA.

Mais vous allez vous mettre dans des états affreux; monsieur Régulus,

c'est indélicat!

RÉGULUS _à moitié ivre et frappant sur la table_:

Tra, la, la, la... je bois le vin de M. Crinet, l'eau-de-vie de

Crinet... tra, la, la... tonnerre, arrière, vive l'orgie... Tra, la,

vive-dieu, mort-dieu! Femme... femme... je te défie... vive l'orgie!

(_Il casse son verre et les bouteilles_.)

VOIX DE MALVINA.

Mais taisez-vous donc, monsieur Régulus, quel train vous faites... Et

Suzon qui n'est pas là... Mon Dieu, que faire. Je vais d'abord

m'enfermer... Tant pis, je passerai la nuit sur une chaise.

RÉGULUS _ivre_.

La mort... la fin de tout... étant le néant... Il se peut... car... tout

est dans la... Ah ça, j'ai fameusement envie de dormir... diable de vin.

(_Il se lève en chancelant, et entre dans la chambre

à coucher des époux Crinet; il se jette

tout habillé sur le lit desdits Crinet_.)

SCÈNE VI.

La salle à manger.

_Il est minuit.--Entre Crinet en uniforme avec

un rat-de-cave. A la vue des bouteilles et des

verres il reste stupéfait._

CRINET.

Ah! saperlotte, qu'est-ce que je vois là... trois bouteilles vides...

des verres cassés... C'est ça, quand les chats sont sortis les rats

dansent... Est-ce que mon épouse par hasard aurait bu... Ah! par

exemple... voyons donc...

(_Il entre à petit bruit, et reste pétrifié à la vue

de Régulus couronné de fleurs, qui dort sur le

lit conjugal_.)

CRINET _allume une bougie et cache sa tête dans ses mains en soupirant

d'un ton plaintif_:

Oh! madame Crinet... (_Il prend la bougie et l'approche de la figure de

Régulus en s'écriant_:) C'est Régulus... ce scélérat de Régulus.

(_Il laisse tomber la bougie qui met le feu aux

favoris de Régulus, qui s'éveille flamboyant_.)

RÉGULUS.

Malédiction... suis-je donc déjà en enfer?

CRINET.

Tu mériterais d'y aller, misérable!... Qu'est-ce que tu fais ici... dans

mon lit?.... De quel droit envahis-tu aussi indécemment mon domicile?

RÉGULUS.

Et toi, de quel droit viens-tu m'incendier quand je suis là

tranquillement à dormir!

CRINET.

Ah! tu appelles ça tranquillement dormir quand tu viens déshonorer un

homme qui monte honnêtement sa garde et fait loyalement ses patrouilles!

RÉGULUS.

Je ne te connais pas, et je tiens à ne pas te connaître; voilà mon nom.

(_Il se recouche_.)

CRINET.

Mais ce malheureux-là a bu: est-ce qu'ils auraient bu tous les deux, ma

femme?

RÉGULUS.

Laissez-moi dormir.

CRINET _le prenant au collet_:

Ça ne se passera pas ainsi, non, non, entends-tu... (_Il crie_.) A la

garde, à la garde, au voleur!

(_Entrent les voisins.--On saisit Régulus,

qu'on jette à la porte après la justification et

la réhabilitation de madame Crinet_.)

SCÈNE VII.

_Les juges d'un conseil de discipline et le capitaine-rapporteur.--En

face d'eux Crinet_.

LE PRÉSIDENT.

Accusé Crinet, pourquoi, étant de garde le jeudi 20 février, avez-vous

déserté votre poste pendant la nuit?

CRINET _embarrassé et balbutiant_.

Monsieur le président... j'entre chez moi... et je vois des verres

qui...

LE PRÉSIDENT.

Mais pourquoi rentriez-vous chez vous puisque vous étiez de garde?

CRINET.

Je vais vous dire, monsieur le président, je vois en entrant des

bouteilles, et...

LE PRÉSIDENT.

Accusé, ne sortez pas de la question. Vous avouez avoir quitté votre

poste, sans permission, pendant la nuit du 20 février.

CRINET.

Oui, monsieur le président; mais en entrant je vois un drôle qui...

LE RAPPORTEUR _interrompant Crinet_.

Messieurs, le nommé Crinet ne comparaît pas devant vous pour la première

fois; c'est un de ces hommes opiniâtres qui se font un cruel plaisir de

voir leurs concitoyens supporter le faix du service, pendant qu'eux...

(_Il hésite_.) pendant qu'eux...

UNE VOIX DANS L'AUDITOIRE.

Oh, oh, pendant qu'eux...

LE RAPPORTEUR.

Faites sortir les interrupteurs. (_Il continue_.) Pendant qu'eux se

promènent les bras croisés à ne rien faire. Il faut pourtant, messieurs,

que les sicaires du désordre trouvent un frein à leurs saturnales, et

que les bons citoyens se rallient contre les principes subversifs d'un

ordre de choses que la France a choisi de tout son coeur, et qu'elle

soutiendra de toutes ses forces. En conséquence, nous requérons qu'il

plaise au conseil de condamner le nommé Jean Crinet à huit jours de

prison pour cause de récidive.

LE PRÉSIDENT.

Crinet, qu'avez-vous à dire pour votre défense?

CRINET _furieux_.

J'ai à dire que c'est une horreur... je suis meilleur citoyen que vous

tous... j'ai fait les trois jours... j'aime l'empereur... Il y avait un

homme dans mon lit... et on veut que je monte là tranquillement ma

garde... Je suis Français... et Lafayette m'a appelé son camarade; ainsi

un homme que Lafayette a appelé son camarade ne doit pas être condamné

quand il aime la charte; non messieurs, et je terminerai par ce mot cher

à tous les bons patriotes: _Vive la charte!_ et je me fie d'ailleurs à

l'impartialité de mes concitoyens.

(_Le conseil se retire, puis il rentre; et le rapporteur

lit l'arrêt suivant_.)

Ouï la défense et l'accusation, le 1er conseil de discipline dans sa

séance du..... a condamné le sieur Crinet à huit jours d'emprisonnement.

CRINET.

C'est une horreur... j'en rappelle, il y avait un homme chez moi...

c'est une infamie.

(_Des gardes municipaux font sortir Crinet de

l'audience_.)

SCÈNE VIII.

Un salon.

CRINET.

Allons... allons... je crois qu'ils m'oublient, voilà quinze jours que

cet imbécile de conseil m'a condamné à huit jours de prison, et je n'en

entends plus parler... c'est pas l'embarras, j'ai fait dire que j'étais

malade, et c'était adroit. Justement les assises où j'étais juré pour ce

procès politique ont eu lieu pendant ce temps là, et comme ça je n'ai

condamné ni les uns ni les autres, de façon que je garderai ma

fourniture et que je ne serai pas exposé aux poignards empoisonnés des

républicains, car il paraît maintenant qu'ils sont empoisonnés.

(_Entre Suzon_.)

SUZON.

Monsieur, voilà une lettre.

CRINET.

Voyons. (_Il lit_) «Puisque par votre impardonnable négligence vous avez

favorisé l'acquittement des anarchistes en ne votant pas contre eux,

puisque votre voix les eût fait condamner, je suis obligé de vous

apprendre qu'à dater de ce jour la fourniture de la maison du prince

vous est retirée... Je vous avais pourtant prévenu, mais votre caractère

opiniâtre a prévalu sur les sages conseils d'un homme qui se disait

votre ami et qui n'est plus que votre serviteur.»

Signé, LECLERC.

C'est parfait.. c'est au mieux, c'est trente mille francs de jetés à

l'eau... C'est un bénéfice de 10,000 fr. par an d'annulé, c'est

agréable, et ça parce que je n'ai pas voulu me livrer au couteau des

assassins, à cause de leur imbécile de procès... mais à quoi sert une

révolution alors, puisqu'on y perd plus qu'on y gagne... c'est une

révolution de coupe-gorge alors... Pour qu'une révolution soit bonne, il

faut qu'on y gagne... A ce compte là, les glorieuses sont un guet-apens,

une infamie... Et moi qui les ai faites les glorieuses... c'est une

horreur.

JACQUES LOPIN.

Pardon, excuse monsieur Crinet... si...

CRINET.

Allons... qu'est-ce encore, que veux-tu toi?...

LOPIN.

Monsieur Crinet, notre bon maître à tous, vos ouvriers vous chérissent

d'une manière flatteuse... mais comme dit le Lyonnais, mourir en

travaillant ou vivre en combattant.

CRINET.

Eh bien... après... qu'est-ce que ça prouve, pourquoi n'es-tu pas à ton

métier... à travailler, paresseux... fainéant...

LOPIN.

Pardon excuse, monsieur Crinet, mais comme dit le Lyonnais, vivre en

travaillant ou mourir en combattant... en combattant... et voilà.

CRINET.

Est-il bête celui-là... qu'est-ce qui te parle de vivre et de combattre,

va-t'en travailler imbécile.

LOPIN.

Monsieur Crinet, les autres m'ont dit de vous dire que nous ne voulions

plus travailler, à moins que vous nous donniez dix sous de plus par

jour.

CRINET.

En voilà bien d'une autre? mais ces gueux-là sont fous.

LOPIN.

Nous pas des gueux... nous Français, citoyens, patriotes... nous savons

nos droits... vivre en travaillant...

CRINET, _L'interrompant_.

Vos droits... vos droits... Qu'est-ce que ça veut dire vos droits? bêtes

que vous êtes?

LOPIN.

Nous pas fous... nous travailleurs et vous oisifs... et les oisifs

doivent payer les travailleurs, c'est politique.

CRINET.

Politique... politique... est-ce que des ouvriers doivent savoir ce que

c'est que la politique.

LOPIN.

Ah! pour ça, monsieur Crinet, pendant les glorieuses, vous nous avez dit

que les ouvriers devaient avoir des droits politiques... et que même

c'était eux qui feraient la chose de la loi, et que pour lors comme

c'était eux qui faisaient la loi ils la faisaient eux-mêmes, et pour se

donner les douceurs de la vie... et c'est pour la chose de vous obéir

que vos ouvriers vous font la loi à vous-même, et veulent dix sous de

plus ou sinon rien du tout, pas de travail... et comme dit le Lyonnais,

vivre en travaillant ou mourir en combattant... en combattant...

CRINET.

Ah, c'est comme ça... misérables, eh bien je vais aller chercher le

commissaire, et puisque c'est une coalition, nous allons voir...

LOPIN.

Oui, monsieur Crinet... voyez voir, voyez voir... tous les hommes sont

égaux... les oisifs et les travailleurs... Vous oisifs donner dix

sous... nous travailleurs prendre les dix sous, et comme dit l'autre,

vivre en travaillant ou mourir en combattant: vive l'Empereur...

CRINET.

Ah! je vais t'en donner du vive l'Empereur... Suzon, mon chapeau et ma

canne, et vous en allez voir de belles... Il ne me manquait plus que ça,

plus de fourniture, et augmenter les journées de mes ouvriers... c'est à

n'y pas tenir!

(_Il va pour sortir, entre Suzon égarée_.)

SUZON.

Ah! mon Dieu, les gendarmes, les gendarmes...

CRINET.

Ah, ah, messieurs les scélérats, nous allons voir... voilà les

gendarmes, voilà les soutiens de l'ordre public; nous allons voir...

Allons, Lopin, soyez raisonnable, et j'oublie tout... voyons... j'ai

pitié de toi, et je ne te fais pas empoigner comme je le devrais.

LOPIN.

Rien du tout comme dit le Lyonnais, vivre en travaillant ou mourir en

combattant. Vous oisifs, donner dix sous,--nous travailleurs prendre les

dix sous.

CRINET.

Eh bien misérable, tant pis pour toi.

(_Entrent les gendarmes_.)

CRINET _au brigadier_.

Caporal, voilà un homme que vous allez arrêter; il est le chef d'une

coalition d'ouvriers. (_Avec suffisance_.) Je suis Crinet, négociant.

LE CAPORAL.

Pardon alors, mon bourgeois... mais c'est pas lui, c'est vous que

j'arrête puisque vous êtes M. Crinet.

CRINET.

Comment ça, moi... je suis Crinet, vous dis-je... Jean Crinet,

négociant.

LE CAPORAL _montrant un papier_:

C'est bien ça, mon bourgeois... Jean Crinet, bourgeois, huit jours de

prison... condamné par la discipline... c'est pas long et on a des

égards... du feu et de la chandelle, et on fait venir du dehors pour

manger.

CRINET.

Comment, on pense encore à ça; et moi qui me croyais oublié...

LE CAPORAL.

Jamais..... oublié..... mon bourgeois, jamais.

LOPIN.

Monsieur Crinet, vos ouvriers...

CRINET.

Va-t'en,.. misérable,... je te chasse,... sors d'ici.

LOPIN _sort en disant_:

Mourir en combattant, ou vivre en travaillant.

CRINET _avec une rage concentrée_:

Et voilà ce que j'y gagne à cette belle révolution; je perds une

fourniture, je suis condamné à la prison; mes ouvriers se coalisent...

Faites donc des glorieuses. (_Au caporal avec dignité_.) Vous me

permettrez, caporal, de faire mes adieux à ma famille, et de faire un

paquet.

LE CAPORAL.

Oui, bourgeois.

CRINET.

Suzon, où est mon épouse?

SUZON _sanglotant_.

Hi, hi, hi.

CRINET _affectant le calme_.

Je vous reverrai, Suzon... je vous reverrai... Dieu ne m'abandonnera

pas... Où est mon épouse?...

SUZON _pleurant_.

Hi, hi, hi.

CRINET.

Ah ça, je te dis de ne pas te désespérer. (_Avec une amère ironie_.) Car

je ne crois pas que ce soit ma tête qu'on veuille... pourtant on y va

d'un train. Mais encore une fois où est mon épouse, Suzon?

SUZON.

Madame est au bain.

CRINET.

Mon épouse est au bain... pendant qu'on me traîne au cachot, qu'on me

charge de fers. (_D'un air imposant_.) Où sont vos chaînes, caporal.

LE CAPORAL.

Oh, il n'y a pas de chaînes, mon bourgeois; un fiacre...

CRINET.

Allons, je supporterai les tortures jusqu'au bout. Suzon, tu diras à mon

épouse de m'envoyer du linge, des gilets de flanelle, des bonnets de

coton, des serre-têtes, des couvertures, deux oreillers, et un édredon;

du café au lait le matin; à déjeûner à dix heures; à dîner à cinq, et un

consommé le soir. Adieu, Suzon, et dis à Malvina que je n'ai qu'un

regret, celui de ne l'avoir pas embrassée avant de...

_L'émotion le suffoque; il cache sa tête dans ses mains.--Suzon se

jette à ses pieds, inonde ses mains de larmes. Le caporal est

attendri, les gendarmes sont attendris.--M. Crinet surmonte

l'émotion, et dit avec un calme sublime. Caporal... marchons..._

_Au moment où ils vont sortir, entre madame Crinet éplorée; elle se

jette dans les bras de son mari, et s'évanouit; celui-ci s'échappe

pour résister à cette scène attendrissante.--Suzon soutient sa

maîtresse._

_Apparaît Régulus à la porte; il jette un regard satanique, et un

éclat de rire méphistophélétique sur les deux femmes._

Château de Saint-Brice, 15 août 1832.

--Une fois son oeuvre terminée,--il est je crois, pour l'écrivain,

deux manières de relire son livre:--La première est de le lire avec son

esprit, à lui, la seconde de le lire avec l'esprit du public, si l'on

peut s'exprimer ainsi.

De ces deux lectures si opposées,--résultent deux critiques bien

distinctes.

La critique intime, personnelle de l'écrivain, qui est toujours, quoi

qu'on puisse penser, la plus âcre, la plus incisive, la plus désolante.

Puis la critique qu'il suppose exercée par le public,--celle-ci moins

amère, plus bienveillante, plus facile et plus juste.

Mais il arrive souvent, que ces deux critiques diffèrent essentiellement

dans leurs résultats; car la critique du public blesse ordinairement à

mort, ce qui était la joie, l'espérance, la conscience de l'écrivain.

Où il voyait, lui, un but utile et élevé, le public voit une pensée

mauvaise et dangereuse.

Cette idée m'est venue hier,--en relisant ce recueil de contes, dans

lequel la _morale_,--comme on dit, ne paraîtra sans doute pas assez

respectée.

Or,--comme il n'est pas, à mon avis,--de rôle plus abject, plus infâme,

que celui d'un homme qui spécule sur _l'immoralité_,--je dois non m'en

défendre, car je ne crois pas qu'on puisse m'attaquer sous ce

rapport,--mais bien poser _ce que j'entends par la morale_.

A mon sens,--la condition première de toute oeuvre _morale_ est la

vérité.

Des critiques, gens de goût, de conviction et de haut savoir, m'ont

reproché,--de m'être attaché,--dans _la Salamandre_, à prouver que le

plus souvent il n'y avait que vice et infamie sur la terre:--et qui pis

est,--_vice heureux_ et _vertu souffrante_.--Ils m'ont encore reproché

de ne rien montrer de _consolant_,--et d'être _désespérant_.

Mais aucun n'a attaqué la _vérité_ de ce que j'avançais.

Cela ne pouvait être autrement.

Maintenant que cette vérité a été adoptée,--me permettra-t-on d'essayer

de démontrer que les conséquences que je tâche d'en tirer, en montrant

la société telle que j'ai cru la voir,--que ces conséquences sont

peut-être,--_consolantes_,--au lieu d'être _désespérantes_,--ainsi qu'on

l'a dit.

Il sera donc irrévocablement démontré... que _dans tout état social ou

barbare, la vertu est une rare et précieuse exception, une anomalie, un

phénomène, tandis que tous les hommes naissent organiquement envieux et

égoïstes_.

--Ceci est le _vrai_.

--Or, dès qu'un homme retrace avec naïveté le _vrai_--on l'accuse

d'émettre un système _désespérant_.

--Il s'est trouvé au contraire des philosophes, qui pénétrés de ce

dicton--qu'on ne doit point parler d'échafaud devant un condamné--ont

voilé cette _vérité_, et l'ont remplacée par cette _fausseté_ flagrante:

--_Dans notre état social les hommes enfin rapprochés, polis par la

civilisation, sont serviables, purs, généreux, dévoués;--le vice seul

est une rare et odieuse exception. Nous sommes régénérés_.

--Ceci est le _faux_.

--Or, on a vanté, loué les philosophes qui émettaient un système si

_consolant_.

A mon avis c'était à tort;--car ils agissaient, ce me semble, comme ces

gens qui pour chasser la peste, brûlent des parfums au lieu d'employer

des sanifiants dont l'âcreté pénétrante blesse l'odorat; mais rend

l'air pur et viable au lieu de masquer sa corruption et sa fétidité.

Et ce qui m'a toujours paru fort singulier--c'est que ces dangereuses

utopies, ces rêves de perfectionnements anti-naturels soient justement

éclos de cette école philosophique du dix-huitième siècle;--école

fausse, athée, impie, régicide, dont les adeptes joignaient aux vices

élégants de la cour les passions envieuses et brutales de la populace.

Or, ces systèmes sociaux et politiques basés sur la

_perfectibilité_,--ont je crois, opéré l'effet tout contraire à celui

qu'en attendaient les inventeurs.

Car il y a dans les sociétés qui déclinent, des instants de vertige

tels, que des rhéteurs, ne se contentant plus des systèmes faits pour

les hommes, sont nécessairement obligés d'inventer des hommes pour les

systèmes nouveaux qu'ils créent.

Oui, alors on _suppose_ l'homme perfectionné, éclairé, dépouillé de son

limon primitif, entraîné vers le bien, comme l'aiguille aimantée vers le

pôle--et l'on part de cette menteuse et déplorable théorie pour lui

donner des droits, pour élever des codes politiques destinés à régir ces

êtres _régénérés_ comme on les appelle.

Malheureusement il ne manque aux nouveaux Prométhées que le feu qui

puisse animer ces produits fantastiques de leur imagination, autrement

dit la _vérité_.

Aussi qu'arrive-t-il,--vous comptez sur des anges à conduire et pour

cela que faut-il, mon Dieu! une rêne d'or ou de soie, un sceptre

d'ivoire... à peine quelques liens fragiles... et encore cachés sous des

fleurs... et encore... doux anges pourquoi les diriger? Leurs ailes

nacrées ne tendront-elles pas à les porter vers un ciel d'azur,--leur

âme immortelle ne s'élancera-t-elle pas vers l'infini!--livrons-les donc

à la noble impulsion de leur nature; encore une fois croyez aux anges...

c'est si consolant, cela épanouit tant le coeur... il y a tant de

poésie dans cette conviction.

--Et l'on croit aux anges.

Alors comme on croit aux anges, on devient philanthrope, ami de l'homme,

bienfaiteur de l'humanité,--apôtre de la liberté et de l'égalité.

La coucaratcha (III/III) · 第 7 / 8 段