Malheureusement il se trouve que les beaux anges sont des démons hideux,

sordides, implacables, stupides qui, d'un bond, brisent rênes d'or et

chaînes de fleurs,--incendient, pillent, égorgent, et ivres de sang et

de vin, se vautrent au milieu des débris fumants d'une société tout

entière,--jusqu'à ce qu'un mors de fer et un fouet sanglant tenus par

une main rude et forte les ramènent à leur joug.

--Voilà ce qui est arrivé plus d'une fois,--et voilà ce qui m'a dégoûté

de croire aux anges;--car ainsi que tout homme d'âme généreuse, j'y ai

longtemps cru,--mais je n'y crois plus.

Au contraire, maintenant,--rien ne me semble plus pernicieux, plus

anti-social, que de faire voir l'homme en _beau_.

--Les hommes qui ont bien gouverné,--ou qui du moins ont exercé la plus

grande influence sur les hommes;--car qui peut juger du bien ou du mal

_gouverner_?--Ceux-là, dis-je, qui ont agi le plus puissamment sur les

hommes--sont ceux qui ont le mieux étudié, connu, approfondi, leur

nature,--qui se sont le plus rapprochés du vrai,--et se sont convaincus

de cette maxime que je donnerais peut-être comme juste et simple si elle

n'était pas mienne:--_que lorsqu'on gouverne des hommes, il ne faut

jamais penser qu'à leurs vices_.

Parce qu'ainsi que nous l'avons dit, l'éducation, la civilisation la

plus avancée,--ne modifieront jamais ces deux principes organiques et

vitaux de notre existence physique et morale:--_l'envie et l'égoïsme_.

--Charlemagne,--Louis XI,--Richelieu,--Mazarin,--Louis

XIV,--Bonaparte,--avaient d'abord commencé par apprendre l'algèbre des

passions,--si l'on peut s'exprimer ainsi.--Puis ayant fait la somme des

vices et des vertus,--ils avaient agi d'après le total.

Mais voici, encore, que pour justifier la pensée _morale_ de quelques

contes frivoles,--je m'égare dans des questions d'un ordre bien élevé...

Pour redescendre à mon sujet, je ramènerai la discussion dans un cadre

plus étroit,--Il ne s'agira plus de nations, mais du cercle de monde

dans lequel nous vivons chaque jour.

Figurez-vous, un homme agissant sous l'influence de la lecture d'un

livre,--ce qui n'arrive ordinairement pas;--mais enfin, je l'admets.

--Cet homme aura lu un livre _consolant_,--dans lequel l'auteur ayant

prouvé en phrases sonores que tout est parfait dans le monde, aura dit à

notre homme en manière de résumé:--

Allez, Monsieur, la probité, la chasteté, le dévoûment sont des plus

communs ici-bas.--Si une femme vous sourit,--croyez à la femme;--si un

ami vous tend la main,--croyez à l'ami.--Si un homme politique vous dit:

j'agis sans aucun intérêt passé, présent, ou futur; ce que je dis, c'est

ma conscience qui me le dicte.--Croyez à la conscience de l'homme

politique,--Monsieur.--croyez-y.--Allez, monsieur, ne vous défiez de

rien, ne redoutez rien, sortez la tête haute, souriez à tous propos,

épanouissez-vous _l'âme au soleil de la confiance_. Les hommes sont

justes, les femmes chastes.--Ne fermez pas votre caisse, Monsieur,...

Les verroux sont inventés par les pessimistes--et si vous êtes député,

Monsieur, demandez bien fort l'abolition de la peine de mort.--prenez en

main, sans rougir, la cause de tout ce qu'il y a d'infâmes, de voleurs

et de meurtriers dans le monde.--Les bagnes vous en sauront gré,

Monsieur, car vous débarrasserez ces braves gens du dernier dieu

vengeur, et de la dernière providence, auxquels ils crussent encore.--Je

veux dire le bourreau--et la guillotine.

--Allez,--encore une fois, Monsieur,--nous sommes tous frères, et si on

vous a volé votre mouchoir ou votre montre,--c'est un de vos

frères--qui, voulant avoir un souvenir de vous, son frère,--se sera

exagéré les devoirs de l'amitié, voilà tout.

De sorte que le croyant, le _consolé_, s'en ira tranquillement, promener

partout sa bonne et confiante figure, rira à chacun, comptera sur sa

maîtresse, sur son ami;--dira en parlant du peuple: ce bon, cet

excellent peuple; appellera les procureurs du Roi, des buveurs de

sang,--et se pâmera d'aise devant le flasque et mou bavardage des

avocats.

Des avocats qui dans l'intérêt de l'humanité vous prouveront--qu'un

homme arrêté, ayant encore le couteau dans la gorge de celui qu'il vient

d'assassiner,--que cet homme, dis-je,....... a bien tué si vous voulez,

mais si peu, si peu,--et puis c'était vraiment sans y penser, le brave

homme,... il n'y avait pas préméditation, je vous jure, c'était

l'occasion l'ivresse la folie;...--enfin, l'avocat termine en invoquant

l'_humanité_ à propos d'un assassin.

Je parle des avocats au criminel, qui plaident ayant la conviction

intime de la culpabilité de leur client,--qui défendent l'auteur d'un

meurtre flagrant. Je me hâte de déclarer que j'ai toujours admiré sans

la comprendre cette sublime abnégation de l'avocat.

Mais pour en revenir à notre _consolé_, voilà que le soir même du jour

où il a lu ce beau livre si _consolant_, il court avant l'heure

accoutumée chez sa maîtresse, pour lui dire combien il croit en

elle,--de sorte qu'il trouve, chez cet ange descendu des cieux, un rival

en train d'être heureux, et ce rival est un ami intime qu'il a obligé de

son crédit et soutenu de son épée...

Le lendemain son bon vieux fidèle serviteur, qui tout-à-fait né pour le

prix Montyon,--et jusque-là, vrai modèle de vertu,--parce qu'il n'avait

pas été tenté,--son fidèle serviteur s'approprie une bourse que son

maître a laissé errer négligemment, depuis qu'il a foi aux hommes.

Et puis le surlendemain, cet _excellent_ peuple, prenant notre consolé

pour un empoisonneur, parce qu'il a l'air distrait et marche rêveur,

pensant aux réalités peu consolantes, qui viennent de l'accabler, cet

_excellent_ peuple le met dans la dure alternative d'être assommé, ou

d'avaler un flacon de vinaigre anglais, trouvé sur lui, afin de prouver

en le buvant, que cet anti-cholérique n'était pas du poison destiné à

éclaircir cette estimable population.

L'homme consolé, naturellement fort perplexe se décide enfin pour le

vinaigre, et en meurt, ou peu s'en faut.

Or, s'il en revient,--il me semble qu'il commencera d'abord par maudire

l'écrivain consolant, qui l'avait ainsi lancé nu, désarmé, souriant et

crédule,--au milieu d'un monde armé de haine, de cupidité, de luxure,

d'envie et cuirassé d'égoïsme. Il me semble qu'il aura le droit de haïr

les hommes de toute la confiance qu'on lui avait inspirée à leur

égard,--et que peut-être le but _consolant_ du livre aura été manqué.

Que si au contraire, on avait dit à notre désolé _consolé_, défiez-vous

des hommes,--Monsieur,--ici-bas chacun joue pour soi,--on ne saurait

trop vous le répéter, Monsieur,--l'envie et l'égoïsme--sont les deux

grandes sources d'où découlent toutes nos passions, tous nos sentiments,

et encore, Monsieur,--il est inutile de diviser ce qui fait un

tout,--l'envie n'est que la manifestation de l'égoïsme,--car l'envie

exprime ce que l'égoïsme pense.

Ainsi, Monsieur, pénétrez-vous bien de ceci.--Ce qui vous bat dans la

poitrine,--ce qui à chaque pulsation semble vous dire:--tu vis.--C'est

l'_égoïsme_,--c'est le _moi_.--

L'_égoïsme_,--admirable Protée qui prend toutes les formes, qui joue

tous les sentiments,--semble se plier à toutes les abnégations,--parce

qu'au fond il y trouve sa pâture et sa vie--comme ces hideux vampires

qui savent revêtir les formes les plus séduisantes pour mieux pomper au

coeur de leurs victimes le plus pur d'un sang chaud et vivifiant.

Quant au bien que fait l'égoïsme, Monsieur, cela ressemble assez aux

effets salutaires de la foudre,--qui après avoir tué dix personnes,

rendra par hasard le mouvement à un paralytique.

Ceci est triste, triste je le conçois;--mais cela est.--Ne comptez donc

jamais sur un sacrifice de la part des autres,--et attendez-vous à être

sacrifié si vous tenez mal vos cartes dans cette partie ou chacun tire à

soi.--Je vous le répète, Monsieur, ceci est triste,--et nos

régénérateurs patentés n'ont obtenu aucune amélioration morale,--jusqu'à

présent,--parce que les hommes ne seront vertueux que lorsqu'on leur

prouvera qu'il est matériellement de leur _intérêt_ d'être

_vertueux_.--Or ici est la difficulté, Monsieur,--car qui dit _vertu_

dit dévoûment aux autres;--et qui dit _intérêt_,--dit dévoûment à

soi-même.

En fait d'amour et d'amitié,--de relations sociales ou politiques,--il

faut donc choisir, être dupe ou fripon,--vous voilà prévenu,

Monsieur;--maintenant mettez vos mains sur vos poches, et entrez dans le

coupe-gorge.

Alors notre homme _désespéré_, comme on dit, par cette vérité

brutale,--se hasardera dans le monde, mais avec défiance, calcul et

soupçon.--Il examinera, il craindra et il atteindra enfin ce point

culminant de la sagesse,--_le doute_.--

Une déception qu'il aura prévue,--une séduction intéressée à laquelle il

aura échappé,--une arrière pensée qu'il aura déjouée,--ne le

consoleront pas il est vrai de la dégradation humaine,--mais lui

donneront le moyen de lutter contre elle.

Chaque découverte qu'il fera dans le coeur social, ne changera pas cet

abîme noir et profond en prairie verte et riante,--mais au moins elle

donnera au _désespéré_ le moyen de se conduire à travers ses circuits

ténébreux.

Ou bien, comme après tout, l'égoïsme n'est pas toujours au vif,--comme

grâce à la civilisation, le vice a ses coudées franches, que le champ de

la corruption est vaste; comme il y a mille manières, mille espèces de

démoralisation, comme on en a fait un échange fort avantageux, comme il

existe au fond du coeur des hommes une touchante sympathie qui les

porte à s'unir pour tromper leurs semblables...

De ce que la collision des vices n'est pas inévitable; de ce que n'ayant

par hasard--marché dans le soleil de personne; de ce que les voleurs

partagent scrupuleusement entre eux, voleurs, le butin qu'ils ont

pillé;--de ce qu'ayant passé à côté du reptile sans le froisser,--le

reptile ne l'aura pas mordu.....

Notre désespéré--conclura peut-être que les serpents sont sans

venin,--et les hommes sans cupidité, sans haine, sans égoïsme.

--Alors les trouvant d'autant meilleurs qu'on les lui avait montrés plus

méchants, ne sera-t-il pas plus véritablement _consolé_ que celui qui

les trouvera envieux et cupides, croyant les trouver bons et dévoués?

Me sera-t-il enfin permis de conclure... que le système qu'on attaque

comme _désespérant_ a pourtant, ce me semble, deux avantages réels.

--Ou les faits reconnus--prouvent sa vérité,--et alors il donnent

l'avantage de pouvoir se tenir en garde contre une société qui vous est

hostile,--par cela même que vous êtes un de ses membres,--ou les

circonstances font que cette vérité ne s'aperçoit pas tout

entière;--alors on a l'avantage de pouvoir accuser la vérité

d'exagération,--on a foi aux hommes,--et la croyance est d'autant plus

douce que la méfiance a été plus amère.

Et puis d'ailleurs, pour dernière raison,--je dirai que je ne crois pas

(quant à moi) qu'un écrivain puisse adopter, à son gré, tel ou tel

système, consolant ou désespérant.

Il en est de cela comme du sentiment de la couleur chez un peintre.

--C'est un phénomène tout organique chez le peintre,--tout intime chez

le poète.

--Conformation d'optique chez l'un,--disposition d'âme chez

l'autre;--mais chez tous deux--la réaction de ces influences est

irréfragable.

Rubens voyait _blanc_ et _rose_,--le Murillo voyait

_jaune_,--Michel-Ange voyait _gris_;--et ces tons prédominent dans leurs

oeuvres.

Il est inutile de dire que je cite ces grands noms comme preuves,--et

non comme points de comparaison; mais il est, je crois, une façon de

voir dominante chez tout homme intelligent--qui imprime à ses pensées, à

sa logique et à ses créations un caractère identique.

L'éducation, l'expérience, le savoir, pourront modifier ou exagérer,

mais jamais changer ce cachet,--bon ou fatal pour l'écrivain.

Encore une fois,--l'on se tromperait, en pensant que c'est de gaîté de

coeur,--par caprice d'imagination ou fantaisie d'artiste qu'on se voue

à telle croyance.

Non, non, ce n'est pas une _oeuvre d'art_ comme on dit,--qu'une

conviction profonde, ardente et douloureuse qui fait corps avec vous,

qui se révèle dans vos joies et dans vos larmes,--qui vous tient sous

son implacable obsession, et colore tout de son reflet puissant...

--Non, non, ce n'est point une question de poésie, c'est une question

vitale.--Oh! si l'on pouvait se _choisir_ une conviction, j'en sais de

bien nobles, de bien poétiques, de bien consolantes, au sein desquelles

j'irais oublier un doute affligeant, et qui déployant leurs ailes d'or

m'entraîneraient avec joie dans un monde infini d'espérance et d'amour.

Mais,--je le répète, quoique jeune,--chaque pas que je fais dans

l'étude,--du monde,--de l'histoire et de moi-même,--venant ajouter à ma

conviction,--un fait,--une date--ou une preuve;--je ne fais pas de

_système_,--je dis seulement ce que je vois,--ce que je sais,--ce que

j'éprouve.

EUGÈNE SUE.

FIN.

La coucaratcha (III/III) · 第 8 / 8 段