--C'est tout-à-fait cela, docteur, un logogriphe vivant!...

Tel fut le récit du docteur; et jamais ordonnance n'opéra de plus

heureux résultats; car cette jolie femme était, je crois, comme il y en

a beaucoup, difficile, rêveuse, ennuyée. Avant tout, le docteur avait

voulu occuper son imagination, et il l'occupa; car elle fut bien

longtemps à chercher, sans le trouver, le nom de cet homme universel...

Et ce, par une excellente raison!

* * * * *

M. CRINET.

SCÈNES DIALOGUÉES.

PERSONNAGES.

M. CRINET, négociant.

Madame MALVINA CRINET.

RÉGULUS.

JACQUES LOPIN, ouvrier.

SUZON.

Le lecteur est prié d'évoquer la figure et le jeu de M. _Lepeintre

jeune_ dans _Crinet_, et _Arnal_ dans _Régulus_.

SCÈNE PREMIÈRE.

VINGT-HUIT JUILLET 1830.

On entend gronder le canon. La scène représente la grande cour d'un

magasin.

_Une foule d'ouvriers_.--M. CRINET, _monté sur une caisse_.

CRINET, _s'adressant aux ouvriers_.

Mes amis, le tocsin de la gloire a sonné, et de ce moment... vous n'êtes

plus des ouvriers... vous êtes Français!... Ainsi plus de distinctions

entre nous; non, plus de ces aristocratiques distinctions de maîtres à

ouvriers. Non, mes amis, non mes concitoyens, à dater d'aujourd'hui nous

sommes égaux, puisqu'à dater d'aujourd'hui je ne vous payerai plus vos

journées. Car je suis moi-même trop bon Français pour vous donner de

l'ouvrage quand les jésuites, par la voix des ordonnances, veulent vous

ôter, vous ravir votre pain; maintenant, mes concitoyens, unissons tous

nos efforts contre les vils satellites du pouvoir... mais, avant tout,

convenons bien de ce que nous voulons obtenir...

LES OUVRIERS.

Oui... oui,... puisque les maîtres nous refusent de l'ouvrage, il faut

que le gouvernement nous donne de l'ouvrage..... A bas la calotte.

CRINET.

Je me joins à vous du plus profond de mon coeur quant à la calotte,

mes concitoyens. Mais il vous faut plus que de l'ouvrage, oui, mieux que

de l'ouvrage; on donne de l'ouvrage à de vils mercenaires, à des

manoeuvres, et non pas à des hommes libres... Ce qu'il nous faut....

à tous! ce sont des droits politiques.

JACQUES LOPIN, OUVRIER.

Ça donne-t-il du pain?

CRINET.

Si ça donne du pain! ça donne plus que du pain, Français! ça donne

toutes les aisances de la vie... puisque dès qu'on a les droits

politiques, on fait la loi soi-même. Alors faisant la loi soi-même, on

se fait une loi qui vous donne des douceurs infinies à vous-même...

Voilà ce que c'est que les droits politiques, qui sont l'apanage de tous

les hommes civilisés par la liberté, comme nous devrions l'être, si les

ultramontains ne nous asservissaient pas comme les derniers des

derniers!

LES OUVRIERS.

Alors, si ça nous donne du pain, nos droits politiques ou la mort!...

CRINET.

Ce n'est pas tout, mes concitoyens!... Ne souffrons pas que les vils

satellites du pouvoir enchaînent notre liberté sous le prétexte de la

force armée... Montrons que nous sommes de vrais Français; montrons-nous

les dignes fils de la colonne; demandons le rétablissement des officiers

de la garde nationale, et surtout souvenons-nous du _Constitutionnel_ et

du grand Napoléon!

LES OUVRIERS.

Oui... oui... la garde nationale ou la mort! Vive l'Empereur! à bas les

jésuites! vive la Charte!

CRINET.

Je dis comme vous, à bas les jésuites, car c'est le cri de la nature...

Mais ce n'est pas tout, à bas les courtisans, les hommes de la camarilla

qui ont condamné les sergents de La Rochelle! Jugeons-nous nous-mêmes,

et demandons le jury en matière politique ou la mort!

LES OUVRIERS.

Oui... oui...

CRINET.

Ne souffrons pas non plus que les ennemis des lumières viennent

étouffer... la civilisation dans le bonnet de la Liberté, qui veut celle

de la presse, et qu'on ne vienne pas vous empêcher de chanter la Colonne

et les Vieux grognards... qu'on vilipende dans l'honneur national de la

France en méprisant la Charte et le grand Napoléon.

JACQUES LOPIN.

Mais qu'est-ce que ça nous fait, à nous autres ouvriers, les droits

politiques...

CRINET.

Qu'est-ce que ça vous fait! Comment ce que ça vous fait? Mais tu n'es

donc pas Français alors? tu n'es donc pas bonapartiste?

LOPIN, _indigné_.

Moi, pas bonapartiste! au contraire, bonapartiste à mort... Le petit

caporal, Dieu de Dieu; moi, pas bonapartiste! Vive l'empereur!

CRINET.

Tu aimes donc les calotins? les jésuites? qui veulent avilir la Colonne

en y mettant le Saint-Sacrement tout en haut!

LOPIN, _furieux_.

Oh! les scélérats... les gueusards... Mais je les hais, les calotins.

Je voudrais pouvoir les manger tous vivants, quoi!

CRINET.

Eh bien, alors... tu vois donc bien que tu veux les droits politiques!

C'est ça qu'on appelle vouloir ses droits politiques!

LES OUVRIERS.

Oui, oui, les droits politiques ou la mort!

LOPIN, _convaincu_.

Ah! c'est différent... (_Criant plus fort que les autres_). Nos droits

politiques ou la mort!

TOUS.

Oui, oui.

CRINET.

C'est bien, mes amis; maintenant marchons à l'ennemi... et passez

devant...

TOUS.

Oui, oui, vive l'Empereur! vive la Liberté! A bas la calotte, vive la

Charte!

_Ils sortent en tumulte. Crinet ferme sa porte, se met derrière et

regarde par un guichet, en disant_:

Les voilà lancés, ils vont aller tous seuls, et si nous avons le dessus,

je serai officier de la garde nationale, et peut-être fournisseur de...

Ah ça, de qui?... Ma foi de l'autre....

SCÈNE II.

DÉCEMBRE 1830.

Un salon.

M. CRINET, _en garde national, outrageusement

frisé et infectant l'eau de lavande_.

Ah mon Dieu, mon Dieu! huit heures, et la remise qui n'arrive pas... et

madame Crinet qui n'est pas prête... Comme si on ne pouvait pas toujours

être prête quand il s'agit d'aller à la cour! A la cour; je vais aller à

la cour... nous allons à la cour... Ah! c'est là un gouvernement ami du

peuple et bien digne d'une grande nation comme la France! Et puis,

comme les Binard vont enrager! Tiens... des petites gens en boutique,

des détaillants... Il ne manquerait plus que ça; ça voudrait aussi aller

à la cour... Comme nous autres qui faisons en gros. Oui... c'est pour

eux que nous aurions fait les glorieuses... Le _plus souvent_!! Pas de

ça! Il faut maintenant que chacun garde son rang, puisque nous avons le

nôtre... Ah! mon Dieu! j'ai peine à le croire... à la cour... je vais à

la cour. Ah! certes je ne regrette pas de n'avoir eu que deux voix pour

être caporal, moi qui comptais sur l'épaulette; je compte pour rien non

plus les pertes que j'ai supportées dans les trois jours, pour la cause

de la liberté... tout ça m'est bien payé aujourd'hui, je vais à la

cour... Enfin je vais à la cour, comme un grand seigneur d'autrefois

allait à la cour!!! Et _cette_ remise qui n'arrive pas... (_Regardant à

sa montre_.) Sept heures trois quarts, nous arriverons trop tard, ça

sera fini. J'ai tout de même eu une bonne idée de faire habiller Suzon

en homme... ça fera bon effet derrière la voiture, nous qui n'avons pas

de domestique mâle... (_Appelant_.) Suzon, Suzon...

_Entre Suzon, énorme fille picarde et charnue, vêtue d'un pantalon de M.

Crinet, indécemment collant_.

SUZON.

Donnez-moi donc le temps de m'habiller aussi...

CRINET.

Voyons... voyons, mets donc ta redingote, Suzon, ou on va te

reconnaître, et surtout boutonne-toi bien... Ah! ça, tu n'auras pas peur

derrière _la_ remise.

SUZON.

Dame.., Monsieur, je ne sais pas, moi; j'y suis jamais montée, pas plus

que vous dedans.

CRINET.

C'est bon, c'est bon, et enfonce bien ton chapeau sur tes yeux...

SUZON.

C'est tout de même une fameuse farce, allez... Ah! voilà Madame Crinet.

_Entre madame Crinet.--Vingt-cinq ans.--Assez

jolie.--Brune.--Grasse.--Robe jonquille.--Bolivard vert à plumes

rouges.--Ceinture bleue.--Echarpe orange._

CRINET, _ébloui_.

Ah! saperlotte... madame Crinet, tu es joliment bien mise; tu as l'air

d'une actrice!

MADAME CRINET.

Tu trouves, monsieur Crinet; eh bien tout ça c'est du goût de monsieur

Régulus... (_Elle soupire_.)

CRINET.

Ah! ah! Régulus... voilà un original, avec son poignard et sa pipe faite

avec un os de mort.

MADAME CRINET, _soupirant encore_.

C'est un être qui me fait l'effet de devoir finir par un fameux

suicide... c'est délirant...

CRINET.

Bien obligé... Pauvre garçon, comme tu y vas... Heureusement qu'il n'en

a pas l'air... et c'est un gaillard gros et gras, qui fait ses quatre

repas, comme on dit, et n'a pas envie de mourir.

SUZON.

Monsieur Crinet, voilà le fiacre.

CRINET.

Est-elle bête, cette Suzon... le fiacre..; la remise, imbécile: elle me

coûte bien mes quinze francs... Mais voyons, boutonne-toi donc, Suzon...

donne-moi mon bonnet à poil.. Ah! mon Dieu!

MADAME CRINET.

Qu'as-tu donc, monsieur Crinet?

CRINET

Ah! mon Dieu... mon Dieu... à la cour, est-ce qu'on met son bonnet à

poil sur sa tête ou sous son bras?

MADAME CRINET.

Pour ça je n'en sais rien..

CRINET.

C'est effrayant, madame Crinet... c'est effrayant, car si le roi me

parle... de quoi aurai-je l'air?

SUZON.

Ah! quelle farce... le Roi qui parlerait à M. Crinet.

CRINET.

Mais est-elle bête, cette Suzon... veux-tu te taire.. Allons, tout bien

considéré, ma foi, je tiendrai mon bonnet sous mon bras: ce sera plus

poli. Voyons, éclaire-nous, Suzon... Prends ton cachemire Ternaux madame

Crinet, et prends garde sur le carré du troisième...

(_Ils sortent_.)

SCÈNE III.

Le même salon.

_Entrent Crinet et sa femme revenant de la

cour_

CRINET.

C'est une horreur... et cette imbécile de Suzon qui se laisse

reconnaître pour une femme...

MADAME CRINET.

Il fallait la voir se débattre au milieu de tous ces domestiques qui

sont d'une insolence...

SUZON.

Tiens... est-ce que c'est de ma faute à moi si vos habits sont trop

étroits... si...

CRINET, _furieux_.

Taisez-vous, grosse bête... et allez vous en...

(_Sort Suzon_.)

CRINET.

Je les entends encore,.. avec leurs quolibets quand nous sommes montés

en voiture... Ah! c'est une belle chose que la cour, le Roi n'a pas

seulement eu plus l'air de me connaître... que s'il ne m'avait jamais

vu... moi qui n'ai pourtant pas manqué une parade ou une revue, et qui

ai trinqué avec lui au procès des ministres... C'est ragoûtant.

MADAME CRINET.

Sans compter que ça devient très-mêlé... j'y ai vu les Binard...

CRINET.

--Et quelle dépense! quinze francs de remise, cent trente francs pour ta

toilette; cette bête de Suzon qui s'est fait déchirer ma redingote par

derrière... C'est ruineux. Ah! si on m'y reprend... à ta bête de cour.

MADAME CRINET.

--Ma bête de cour... ma bête de cour... c'est bien plutôt la tienne...

MONSIEUR CRINET.

La mienne... C'est ta coquetterie qui m'y a fait aller.

MADAME CRINET.

Ma coquetterie... il y avait de quoi... et avec qui donc que j'aurais

fait de la coquetterie... un tas d'insolents... Il y en avait surtout un

petit gros, tout brodé... qui a dit en te voyant danser et en

ricanant... tiens, tiens... _pigeon_ vole...

MONSIEUR CRINET.

Comment ça, pigeon vole?

MADAME CRINET.

Certainement M. Pigeon, la garde nationale. C'est un emblème...

MONSIEUR CRINET.

C'est une horreur; on nous fait venir là comme des baladins pour

s'amuser de nous... c'est épouvantable... Ah! c'était bien la peine

d'aller faire battre mes ouvriers pour ça, et de supporter les pertes

que la révolution m'a fait éprouver.

MADAME CRINET.

Tu n'es jamais content aussi... n'es-tu pas garde national... toi qui as

tant crié contre M. de Villèle parce qu'il t'avait supprimé.

CRINET.

Ça c'est vrai, je suis garde national et juré dans les affaires

politiques, c'est toujours très flatteur; et après tout je méprise la

cour, moi... Je suis plus que la cour... puisque c'est moi qui paie la

cour... Que diable j'ai mes droits politiques, moi... et avec ça on se

moque de tout.

MADAME CRINET, _à part_.

Ou plutôt on se moque de vous (_haut_), allons viens te coucher,

monsieur Crinet.

(_Ils sortent_.)

SCÈNE IV.

1833.

MONSIEUR CRINET, _décachetant et lisant plusieurs

lettres_.

--Allons... bien... cité au conseil de discipline, pour le 15, c'est

fort régalant... Ils me reprochent d'avoir manqué ma faction, parbleu

sans doute que l'ai manquée; j'avais un marché à signer, est-ce que je

pouvais sacrifier mes intérêts... à une bête de faction! Mon Dieu, mon

Dieu... quelle bêtise que la garde nationale; c'est bien la peine de

payer des soldats, pour être encore enrégimenté, tourmenté, emprisonné;

mais c'est un impôt odieux... ça vous prend votre argent, votre temps:

enfin!... Il faut bien supporter ce qu'on ne peut empêcher... Ah!

qu'est-ce que c'est que ça? quel vilain papier.--_Il décachète une autre

lettre_..--Ah! miséricorde! Une tête de mort avec deux poignards en

croix... et tout cela écrit à l'encre rouge... (_Il lit_:) _liberté,

égalité ou la mort! Tu es juré dans l'affaire politique appelée le_ 30

_de ce mois aux assises, tremble! car si tu oses condamner un

patriote... tes jours sont comptés_.--(_Avec effroi_.) Et pour signature

une guillotine!!! Mais c'est abominable, ces scélérats-là sont capables

de le faire comme ils le disent... Payez donc une magistrature... pour

avoir encore à vous mêler de leurs diables de procès politiques...

Est-ce qu'ils ne peuvent pas les juger eux-mêmes leurs procès

politiques... Qu'est-ce que ça me fait à moi... la politique? la

politique... c'est mes affaires... c'est ma maison... Mais enfin, c'est

une infamie cela, on n'a pas un instant à soi; c'est la garde, c'est la

revue, c'est la parade, c'est le jury, et qu'est-ce que ça rapporte, je

vous le demande? Si ce n'est des désagréments, des horreurs... et puis

au moins on paie un officier, on paie un magistrat... tandis que nous...

il faut, au contraire, que nous payions... Pour faire ce métier là,

c'est à n'y plus tenir, c'est horrible, ça ne peut pas durer; où

marchons-nous! En vérité nous sommes sur la route d'un abîme...

allons... encore une lettre... Ah! c'est de mon ami Leclerc, qui m'a

fait obtenir la fourniture de la maison du prince.--_Il lit: vous êtes

juré dans une affaire qui concerne les républicains, j'espère bien, mon

cher ami, que vous n'hésiterez pas à condamner ces ennemis de l'ordre

public, et que vous comprendrez les devoirs que vous imposent_ LES

BONTÉS DU GOUVERNEMENT... J'aime beaucoup ça, comme si je ne les avais

pas payées ces bontés là... Enfin continuons. (_Il relit_.) _Bontés qui

vous seront retirées si vous ne remplissiez pas votre devoir de bon

Français en condamnant les anarchistes et en faisant un noble usage du

plus précieux de vos droits politiques que vous avez conquis en

juillet... en l'immortel juillet. Tout à vous, etc._

CRINET, _froissant la lettre avec colère_.

Mes droits politiques... mes droits politiques... quelle bêtise. C'est

encore du fameux... ça sert à grand chose... Voilà où ça me mène...

égorgé par les républicains si je les condamne, ruiné par le

gouvernement si je les absous... Car encore une fois, ce que cet

imbécile de Leclerc appelle des bontés m'a bien coûté trente mille

francs de pot de vin que j'ai donnés pour avoir cette fourniture; mais

je vous demande un peu ce que cela signifie... Sous quel régime

vivons-nous... dans quel temps sommes-nous! C'est une tyrannie qui n'a

pas de nom... ce n'est pas pire chez les Turcs... c'est vrai ça,

j'aimerais mieux être Algérien, ma parole d'honneur!

_Entre_ MADAME CRINET, _toute souriante, apportant

le sabre et la giberne de son mari._

Eh bien, eh bien, à quoi t'amuses-tu là, monsieur Crinet, est-ce que tu

ne te souviens pas que c'est ton jour de garde, et ta barbe qui n'est

pas seulement faite... Tiens voilà déjà tes _buffleteries_.

CRINET, _stupéfait_.

Mon jour de garde, mon jour de garde! Mais je l'ai montée il y a douze

jours... ma garde.

MADAME CRINET, _avec ingénuité_.

Dame... je ne sais pas... moi; tout ce que je sais, c'est que voilà un

billet... qu'on m'a apporté hier.

CRINET _lit et le foule aux pieds avec fureur_.

Monter la garde aujourd'hui... quand j'ai trois marchés à passer...

risquer de perdre peut-être dix mille francs, si je les manque... Non,

non, je n'irai pas. On prendra ma tête si l'on veut, mais je ne monterai

pas la garde aujourd'hui. Voilà ma tête... qu'on la prenne...

MADAME CRINET.

(_A part_). Il n'ira pas... Et Régulus qui doit venir.--(_haut_). Mais,

mon Dieu, monsieur Crinet tu sais bien qu'on ne te prendra pas ta

tête... Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse de ta tête. Ainsi ne fais pas

le crâne comme ça... puisque tu finiras toujours par y aller; voyons,

mon coeur... sois bien gentil... sois bon citoyen...

CRINET.

Mais c'est une injustice atroce, un guet-apens, un assassinat, et je

suis encore cité au conseil de discipline... pour le 15, c'est une

abomination, ça n'a pas de nom... Ma parole d'honneur, j'émigrerai à

Alger, si le gouvernement continue... Voilà ce qu'il y gagnera.

MADAME CRINET.

Ne dis donc pas de bêtises... si tu manques encore cette garde-là... tu

aggraveras ta position, puisque tu es déjà cité au conseil de

discipline. Allons, allons, mon bon Crinet, sois gentil, fais-toi aimer

de tes chefs, car si tu manques ta garde encore aujourd'hui... on te

punira très sévèrement. Tu auras peut-être huit jours de prison... vois

à quoi ça te mènera... huit jours sans voir ta Malvina.

CRINET, _avec un profond soupir_.

C'est vrai, c'est malheureusement trop vrai... Ah! si la révolution

était à refaire... suffit, suffit... Au moins avant les glorieuses...

on pouvait compter sur son temps, on n'était pas vilipendé par un

conseil de discipline. On n'était pas menacé d'être guillotiné, ruiné...

traqué, emprisonné! Ah.... si c'était à refaire...

(_Il sort_.)

MADAME CRINET, _seule_.

Est-il adroit, ce monsieur Régulus; c'est à son ami le sergent-major à

qui mon mari doit ça... Il est si bien, monsieur Régulus... Il a les

cheveux tout droits, et il porte un poignard empoisonné... Ah! c'est un

être qui me fera, j'espère, passer des bien atroces et bien cruels

moments. Quel être délicieux, il ne parle que de mort, de poison,

d'assassinat; ce qu'il regrette c'est de n'être ni poitrinaire ni

bâtard... Mais on ne peut pas tout avoir non plus... et puis il

m'appelle sa lumière, son rayon... Tandis que lui s'appelle toujours

démon, satan ou damné... comme c'est délicat... sans compter qu'il

grince des dents comme le tigre du Jardin des Plantes... Ah! cet être-là

peut se vanter de m'avoir joliment fascinée, par exemple! Tiens, voilà

son ombre fatale, sa nuit d'orage, comme il appelle ce pauvre monsieur

Crinet.

_Entre CRINET, en costume complet de chasseur de la garde

nationale_.

CRINET.

Quelle corvée, moi qui croyais rester tranquille aujourd'hui, à _vaguer_

à mes affaires.... Adieu, bobonne, adieu, ma femme, je reviendrai dîner,

envoie-moi tantôt mon garik par Suzon.

MADAME CRINET.

Oui, mon coeur. Comptes-y bien. (_A part_.) Plus souvent... monsieur

Régulus a bien promis d'empêcher qu'on ne lui donne une

permission.--_Sort Crinet_.

_Madame Crinet s'assied sur un canapé, elle est toute rêveuse. Au bout

d'un quart d'heure entre Régulus; il est gros et court, les cheveux d'un

blond ardent, les joues grasses et d'un rouge cramoisi. Régulus tâche de

donner l'air le plus satanique possible à sa bonne grosse figure dont

l'expression jubilante fait son désespoir._

RÉGULUS, _du même ton dont il dirait comment vous portez-vous!_

Encore un jour qui nous rapproche de la tombe, Malvina? encore un pas

vers le cercueil, où les vers rongeront nos cadavres!

MADAME CRINET, _tressaillant_.

Ah! c'est vous, monsieur Régulus... déjà.

RÉGULUS _commençant à grincer des dents_.

Enfer! Déjà... déjà... c'est atroce, quand j'ai la nuit dans l'âme,

quand je broye dents sur dents, comme un damné d'enfer... Malédiction.

MADAME CRINET.

Calmez-vous, monsieur Régulus, c'est que vous avez manqué de rencontrer

mon mari sur le carré.

RÉGULUS _écumant_.

Votre mari! votre mari! ne me parlez pas de cet être venimeux et

malfaisant qui empoisonne mon bonheur... de ce colimaçon qui souille ma

fleur! de cet objet vaseux qui trouble la source de mon eau limpide...

Ne m'en parlez pas, entendez-vous. Ou je me brise le crâne à vos

pieds..... Voyez-vous faible femme! ou je me déchire la mamelle gauche

à grands coups d'ongles... pour vous montrer que j'ai un coeur fort

qui bat dans ma poitrine d'homme... Car j'ai voyez-vous... de terribles

et sanglantes fantaisies à la vue de votre insolent époux, qui me crache

son bonheur à la face, voyez-vous!

MADAME CRINET.

Mon Dieu, que vous êtes violent. Ah! Régulus, Régulus... vous êtes un

Vésuve!!

RÉGULUS, _passant subitement du désespoir au sourire, s'écrie avec un

charme indéfinissable et mélancolique_.

Oh dis, Malvina... je voudrais m'étendre à tes pieds... est-ce qu'il n'y

a pas une peau de tigre ici, ça serait commode pour m'étendre...

MALVINA.

Hélas! il n'y a que le karik vert de M. Crinet...

RÉGULUS, _avec un rire de démon_.

Donnez, donnez le karik... faible femme, ce sera un outrage de plus pour

celui qui jette du plomb fondu sur mes nerfs voyez-vous... _il s'étend

avec frénésie sur le karik et s'y roule avec de sourds rugissements_.

Oh! malédiction, malédiction, c'est la robe du centaure, que ce karik

damné.

MALVINA.

Calmez-vous, monsieur Régulus.

RÉGULUS, _étendu sur le karik vert aux pieds de Malvina_.

Oui, je me calme, car voilà que tes paroles de miel descendent en rosée

sur mon âme desséchée par le vent du malheur, voilà que tu me consoles,

que tu humectes mes plaies du baume de ta tendresse... oh! toi... ma

lumière.

MADAME CRINET, _attendrie_.

Sa lumière!

RÉGULUS.

Ma boussole!

MADAME CRINET.

Sa boussole!

RÉGULUS.

Mon étoile des Mages.

MADAME CRINET.

Son étoile des Mages!

RÉGULUS.

Mon rayon d'or, ma clarté tremblante... mon bruit insaisissable que

l'aurore éveille...

MADAME CRINET.

Ah! c'en est trop... son rayon d'or... sa clarté tremblante, son bruit

insaisissable...

RÉGULUS.

Oh! toi... ma pluie d'été sur la mousse!... mon rossignol qui chantes

sous la feuille... Oh! toi je t'aime, et dire je t'aime, vois-tu, ange

de lumière, c'est dire je grince des dents, je rugis comme un tigre, je

gratte la terre avec mes ongles pour y cacher mon bonheur, comme la

hyène sa proie saignante! Malédiction!!!

MADAME CRINET.

Régulus! Ah Régulus! quel mal vous me faites!

RÉGULUS _se relevant crispé_.

Du mal... du mal... c'est le feu où je m'agite... du mal c'est l'eau ou

je nage... voyez-vous... Le mal c'est mon élément, c'est ma substance,

le mal! Voulez-vous que je m'en fasse du mal! Voulez-vous que je

m'écrase la tête contre ce mur, hein! mon adorée?

MADAME CRINET.

Quel amour!

RÉGULUS, _se hérissant_.

Voulez-vous que je me crève les yeux avec un canif! hein! mon adorée.

MADAME CRINET.

Régulus! mon Régulus!

RÉGULUS, _corrosivement_.

Malédiction! Tu as dit mon Régulus! mon Régulus! ton Régulus!... ne le

répète pas... vois-tu... ne le répète pas... non... malédiction...

damnation... enfer. Car c'est trop de bonheur, c'est trop de bleu du

ciel, pour le nuage roux foncé qui sert de linceul blanc à mes pensées

noires! damnation!

MADAME CRINET _emportée par la situation_.

Si, si, tu es mon Régulus, tant pis.

RÉGULUS... _presque en épilepsie_.

Oh! mais tais-toi, faible femme! Tais-toi, entends-tu, car le bonheur

tue, vois-tu, il broye l'âme, comme la meule le grain, damnation! Le

bonheur, vois-tu c'est la mort! Et la mort, c'est le bonheur! _avec une

ravissante expression de mélancolie douce_. Ah! tu ne sais pas, dis...

dis mon seul amour! Je voudrais me faire guillotiner à tes yeux et te

faire de mon sang un manteau rouge à toi, ange blanc de l'éther bleu!!

MADAME CRINET _avec le dernier cri de la pudeur_.

C'en est trop... je t'aime Régulus!

RÉGULUS, _hidrophobe_.

Ne dis pas cela... ou je mords!

MADAME CRINET _ne se connaissant plus_.

Si je t'aime..... si je t'aime, épouvantable scélérat.

RÉGULUS, _éclatant comme cinquante-sept damnés_.

Tu me comprends donc enfin; oui, je suis un scélérat... oui, un

monstre... oui, un satan.... oui, un démon.... Oui, je trouve une joie

satanique à jeter l'orage et la tempête dans la vie calme et paisible de

cet honnête chasseur de la garde nationale, qui, à l'heure qu'il est,

monte peut-être tranquillement sa garde à la Caisse Hypothécaire...

sans penser que sa femme est en proie à mon infernale séduction...

damnation! Et que je me roule sur son karik vert, malédiction!

MADAME CRINET.

Régulus, ayez pitié de moi.

La coucaratcha (III/III) · 第 6 / 8 段