Ainsi disait-il: «Si je veux approfondir le développement large et

progressif de l'ivresse ou plutôt de la _poésie_ du _Porto_, poésie

pensive, grave et triste, je dînerai seul, je ne mangerai que des

viandes noires et _sévères_, des filets de sanglier ou de cerf de

seconde tête, harmonisant ainsi les _sucs_ des solides et les _esprits_

des liquides; car si _les mets sont le corps de l'ivresse, le vin est

son âme, et il faut la plus parfaite corrélation entre ces deux

principes_. Et puis la lumière qui m'éclairera sera pâle et douteuse: et

puis la musique qu'on m'exécutera (_je n'admets pas un dîner sans

musique, sans excellente musique_) aura un caractère sombre et

imposant; ce seront, je suppose, quelques pages de _don Juan_, de ce

puissant et terrible poëme de Mozart, ou quelques chants grandioses du

_Moïse_.

«Alors mon corps, mon âme et mon esprit étant surexcités par la triple

ivresse des mets, du vin et de la musique, j'atteindrai aux plus hautes

sphères de jouissance matérielle et intellectuelle.

«Si, au contraire, je veux me laisser bercer par l'insouciante et folle

poésie du frais champagne, je sucerai les atomes de quelques oiseaux

légers et brillants, un _sot-l'y-laisse_ de faisan doré, un aileron de

bartavelle aux pattes de pourpre... Alors l'éclat de mille bougies, des

fleurs, du vermeil, des femmes, des cris d'amour et de gaîté... Alors

vienne, pour compléter mon extase, une fringante tarentelle de _la

Muette_, vienne la musique sublime du _Barbier_, musique enivrante qui

rit, étincelle et pétille comme le gaz frémissant sous la mousse

argentée!»

Mais je cesse mes citations empruntées au manuscrit de cet original pour

vous citer seulement l'heureuse innovation que cet homme sensuel avait

apportée dans sa salle à manger. Je veux parler de larges, profonds et

excellents fauteuils, dont le siége, un peu incliné, était en maroquin

et le dossier en drap[B], remplaçant ces chaises si incommodes qui

garnissent ordinairement les salles à manger les mieux entendues...

[B] Nous avons cherché consciencieusement quelle pouvait être la raison

de cette différence entre le siége et le dossier, et nous donnons la

solution suivante sans en garantir l'exactitude: Le travail de la

digestion faisant éprouver une espèce de frisson qui affecte

principalement le dos, on conçoit que l'impression fraîche produite par

un dossier de maroquin eût encore augmenté cette sensation désagréable.

Vous avouerez donc, Madame, que sans magie on peut, j'espère,

parfaitement préjuger du caractère de notre Inconnu, d'après cette

salle à manger: cet ensemble, ces détails ne disent-ils pas: Cet homme

ne vit que pour la table, le vin et la chasse; c'est un joyeux et

indolent compagnon qui résume la vie et le bonheur dans une sauce, une

meute et une écurie; qui, ne comprenant que des plaisirs physiques,

vivant d'une vie d'action, doit manquer complètement des sens délicats,

qui trouvent leurs joies et leurs peines dans des sensations toutes

intellectuelles.

Pour cet homme, les arts ne sont pas un but, mais un moyen qu'il

subordonne à ses grossiers plaisirs. S'il aime la musique, ce n'est pas

pour revêtir de ses pensées les sons qui le charment; ce n'est pas pour

se laisser emporter aux brises frémissantes de l'harmonie, dans

l'espérance d'entrevoir cet infini auquel une âme ardente aspire

toujours. Non, pour cet homme la musique n'est qu'un son plus ou moins

mélodieux qui l'endort dans ses orgies.

Dans les ravissantes peintures qu'il a sous les yeux, cet homme ne voit

qu'une couleur, qu'une représentation exacte du cheval ou du chien,

qu'il a aimé parce qu'il avait des flancs ou du jarret.

Dans ces sublimes bouffonneries de Verville et de Rabelais, qui cachent

tant de puissantes hyperboles, il ne voit, lui, que le mot cynique qui

rit à son cerveau noyé dans la vapeur du vin. Voilà tout.

Enfin, n'est-il pas vrai, Madame, que chez cet homme l'être intellectuel

manquant tout-à-fait, il n'y a en lui qu'une enveloppe grossière, et

qu'au lieu d'âme c'est un instinct brutal et sensuel qui l'anime?

--Je suis de votre avis, docteur, et je commence à vous trouver un peu

moins magicien... et un peu plus sorcier. Mais vous, que pouviez-vous

faire pour ce turbulent chasseur, qui ne devait souffrir que d'une côte

enfoncée à la chasse ou des excès d'une débauche?

--Rien au monde, Madame; car je pensais comme vous, et mon imagination

alla même plus loin: par une singulière puissance d'intuition je me

figurai son portrait physique, bien sûr de ne me tromper pas...

--Oh! cela, je le conçois si bien, s'écria la comtesse, que je puis

aussi vous faire ce portrait... Je le vois d'ici, votre chasseur, grand,

fort, hardi, l'oeil brillant lorsqu'il s'accoude à table; et dans ses

traits, dans ses moindres mots, je lis l'expression du dédain le plus

prononcé pour tout ce qui n'est ni jockey, ni bouffon, ni piqueur, ni

cuisinier.

--Parfait, admirable, Madame; c'est ainsi que j'avais rêvé notre homme.

Aussi je me disposais à quitter cette salle, lorsque, me trompant de

porte, j'entrai.... Mais vous ne sauriez croire mon étonnement...

--Mais dites donc vite! s'écria la comtesse.

--Et bien, madame la comtesse, j'entrai dans une bibliothèque.

--Ah! bon Dieu... que pouvait-il donc faire d'une bibliothèque? une

bibliothèque!...

--La plus complète, la plus surprenante des bibliothèques, et

l'étonnement que j'éprouvai fut d'autant plus désagréable que _mon siége

étant fait_, je pressentis peut-être la nécessité de recommencer mes

observations sur de nouvelles bases... et puis, la transition était si

brusque, si heurtée, que j'eus besoin de me recueillir un moment...

Figurez-vous, Madame, que dans cette nouvelle salle, tout était changé,

tout avait un caractère sérieux et imposant, tout, jusqu'au jour, car,

au lieu d'être éblouissant et joyeux comme celui qui inondait la salle

à manger, le jour qui régnait dans cette bibliothèque, ne pénétrant qu'à

travers les vitraux épais et coloriés d'étroites fenêtres en ogives,

jetait dans cette longue galerie une teinte sombre et mystérieuse.

Entre ces fenêtres on voyait de nombreuses tablettes chargées de

minéraux, de coquillages, de produits d'histoire naturelle, d'ustensiles

et d'armes de tous les pays; ici, des antiquités romaines trouvées dans

les fouilles d'Herculanum: là, des ornements d'or du temple du Soleil,

recueillis au Mexique.

Plus loin, dans sa gaîne étincelante de pierreries, le kangiar oriental,

poignard somptueux comme la vie qu'il tranche au harem, contrastait avec

le féty, couteau malais à manche de corne, si effrayant dans sa féroce

nudité.

Mais une chose remarquable, Madame, c'est qu'on lisait ces mots sur

presque toutes ces raretés: _Apporté du Mexique, lors de mon voyage en

18..._--_Apporté de l'Inde, en 18... etc._

--Mais alors, c'était donc un savant, un voyageur... que notre chasseur?

--Veuillez m'écouter, Madame. Du côté opposé à ces tablettes, s'étendait

une immense bibliothèque en chêne noirci par le temps, ciselée, dentelée

par d'admirables sculptures qui rappelaient ces merveilleux enroulements

de Pujet ou de Jean Goujon: là étaient renfermés tous les trésors de

l'intelligence humaine; là des richesses inestimables; là, un choix

d'ouvrages, qui révélait le penseur et le philosophe, et la multitude de

signets et de marques dont les livres étaient hérissés prouvaient assez

que cette collection précieuse n'était pas un objet de luxe, mais

répondait à un besoin impérieux de science et d'étude.

Enfin, au milieu de cette galerie, une table immense, aussi en chêne

noir, était couverte d'in-folios jaunis par le temps, de précieux

manuscrits à enluminures, de cartes, de plans, de livres ouverts çà et

là, et jetés sans ordre avec impatience, comme si celui qui les

interrogeait leur eût en vain demandé un de ces secrets, qu'on ne lit

dans aucun livre.

Je m'approchai de cette table, presque avec émotion, et je jetai un coup

d'oeil furtif sur des notes éparpillées et sans suite... Mais je ne

pus retenir un mouvement de surprise en reconnaissant sur ces feuilles

jaunies, macérées, froissées par l'ardeur de la science.... cette même

écriture fine et serrée qui annotait avec un sérieux si plaisant des

ouvrages de chasse et de gastronomie.

Oui, Madame, ce fut presque avec émotion que, pensant à cet esprit si

étrange dans ses contrastes, je suivis l'expression quelquefois

incomplète, mais toujours forte, de cette âme singulière.

Politique, morale, histoire, philosophie, métaphysique, cet homme devait

avoir tout compris, tout embrassé: dans ces lignes éparses, tout était

analysé d'une manière énergique, abstraite, incisive, qui décelait un

esprit supérieur mûri par l'expérience, lequel écartant les théories et

les systèmes, repousse tout ce qui peut lui cacher la véritable

expression de l'humanité, cette expression fût-elle désespérante.

Oh, madame! il fallait que cet homme eût bien aimé, bien haï, bien vu,

bien souffert, bien éprouvé, pour marcher ainsi calme et impassible à la

recherche d'effrayantes vérités, écrasant avec dédain les mensongères et

consolantes illusions que lui dérobaient ce but fatal.... Il fallait

avoir passé bien des années....

--Mais, docteur.... le croyez-vous donc si vieux?.... demanda la

comtesse avec un singulier intérêt.

--Moralement, oui, Madame: ses pensées n'avaient pas le caractère

poétique et confiant de la jeunesse.... c'était plutôt l'amère et

inflexible raison de l'homme mûr.... et pourtant, en pensant à cette

salle à manger qui me paraissait révéler un homme si à part, si complet,

dans son rayon, je ne savais comment faire coïncider ces deux natures si

différentes, et pourtant si identiques. Et puis, le jour douteux de

cette galerie réagissant sur mes idées, je ne sais quelles pensées

confuses de docteur Faust, d'alchimie, de secrets défendus et cherchés,

vinrent m'assaillir. C'était une impression toute d'art et de poésie, il

est vrai; mais cette impression me fit presque peur, et, voyant une

porte devant moi, je l'ouvris avec vivacité, et je respirai plus à

l'aise en me trouvant dans un atelier qui recevait d'en haut une

lumière douce et pure.

Une fois hors de cette galerie sombre je me sentis plus rassuré, content

comme un enfant qui, ayant peur des ténèbres, a revu le jour.

Alors, je l'avoue, Madame, le portrait physique du joyeux compagnon de

la salle à manger ne concordait plus avec celui du sérieux solitaire de

la galerie... Je courbai donc sa taille, je creusai et pâlis ses joues,

je découvris son front déjà sillonné de rides, j'éteignis le feu

brillant de ses prunelles, et l'enveloppant dans une longue robe, je me

le figurai assis, son doigt étendu sur une pensée de Pascal, ou de

Newton, et la tête levée vers une sphère étoilée comme pour y chercher

la solution de quelque grand problème que ces moralistes avaient soulevé

sans le résoudre.

--Mon Dieu, vous le faites bien laid! dit la comtesse; moi, je le vois

pâle aussi, mais d'une pâleur qui sied bien... son front est découvert,

mais ses cheveux sont bouclés, ses yeux ont un regard profond, mais par

cela même plein d'âme et de mélancolie; enfin, j'aime assez votre grande

robe, mais il faut qu'elle soit de velours noir, avec une ceinture de

soie argent et bleu... ou or et rouge... non, bleu... seulement bleu...

c'est plus sévère...

--J'avoue, Madame, que votre portrait est plus poétique que le mien; la

robe de velours noir surtout est d'un charmant effet, et je l'adopte.

Une fois dans cet atelier, quoique le jour commençât à baisser, je pus

encore jouir de la vue des plus magnifiques tableaux des Claude Lorrain,

des Raphaël, des Michel-Ange, des Rembrandt, surtout des Rembrandt. Mais

de l'école moderne je ne vis qu'un tableau d'Eugène Delacroix, et puis

çà et là, en désordre, des études qui paraissaient peintes d'après

nature: c'étaient des vues du Nord, le ciel gris et glauque, les lames

jaunâtres de la Baltique, ou bien le ciel bleu et les eaux caressantes

d'une île de l'Archipel... c'était encore une tête de femme, créole de

Lima, aux tons bruns et dorés, qui contrastait avec la fraîcheur

transparente d'une figure du nord: et par une incroyable souplesse de

talents ces natures si opposées étaient rendues avec une égale naïveté.

--Il était donc peintre aussi votre savant?...

--A en juger du moins par des tableaux finis ou ébauchés qui

garnissaient quelques chevalets... par une palette chargée de couleurs

encore fraîches et brusquement jetée de côté, peut-être dans un de ces

moments de désespoir sublime qui révèlent à l'artiste l'immense étendue

et l'immense impuissance de son art...

Oh! disais-je, Madame, je conçois bien maintenant qu'il souffre, celui

qui a peut-être en vain demandé le bonheur aux arts et aux sciences...

sans doute il souffre de cette douleur sublime et incurable, qui dévore

et ravit ceux qui, s'isolant dans leur retraite, fuient un monde frivole

qui ne les comprend pas!...

A ce moment, Madame, un valet de chambre, suivi d'un laquais en livrée

portant des lumières, ouvrit la porte de cet atelier où il ne faisait

presque plus jour, en me disant que son maître n'allait sans doute pas

tarder à rentrer: il me proposa d'attendre dans le salon.

Je suivis ce laquais, et après avoir traversé un petit couloir,

j'éprouvai autant d'étonnement que j'en avais ressenti en passant de

cette salle à manger si folle, dans cette galerie si sérieuse.

Car de cette bibliothèque, de cet atelier où j'avais cru voir se

concentrer tout entière la vie et les goûts de cet homme bizarre, je me

trouvai tout à coup dans un vaste et splendide salon dont on venait

d'allumer les candélabres et le lustre, qui étincelaient des feux de

mille bougies.

A quelques symptômes, seulement perceptibles pour un observateur, je

remarquai que ce salon n'était pas comme ces honnêtes salons de la

bourgeoisie qui, à de longs intervalles, ayant beau dépouiller les

housses des meubles les gazes des bronzes, n'en ont pas moins l'air

gauche d'un homme _endimanché_.

Non, ce salon au contraire, soit à de légères marques d'usure qui

altéraient à peine la délicieuse fraîcheur des meubles et des tapis,

soit à je ne sais quel caractère dont est empreinte une pièce qu'on

habite, ce brillant salon attestait assez qu'il recevait de nombreuses

et fréquentes réunions.

--Ah, mon Dieu! mais ce n'est donc plus un artiste et un savant que

notre voyageur? dit la comtesse...

--C'est bien autre chose, ma foi, dit le docteur.

Mais pour en revenir au salon de notre Inconnu, Madame, on y respirait

je ne sais quel parfum d'élégance et d'aristocratie: son architecture

était à la fois grave et simple, de grands portraits de famille

couvraient les murs, et d'épaisses draperies de soie pourpre tombaient

pesamment le long de grandes fenêtres entourées d'arabesques d'or.

Une chose que je remarquai et qui me témoigna du bon goût de notre

Inconnu, c'est qu'au lieu d'être perdu au milieu de ces bronzes lourds

et de mauvais aspect qui déparent nos appartements, le mouvement de la

pendule de ce salon se trouvait encadré dans le socle d'une ravissante

statue de Canova, et que deux admirables copies du Vase de Médicis en

marbre blanc complétaient la garniture de cette cheminée, dont la frise

et les chambranles étaient aussi merveilleusement sculptés.

On avait pris le même soin pour les lustres et les candélabres dorés,

qui offraient les lignes simples et nobles des anciennes lampes

romaines, et non cet entortillage d'affreuses volutes qui font la honte

de nos artistes.

Je m'approchai d'une urne de porphyre d'un travail exquis, placée sur

une console, et y plongeant machinalement la main, je retirai une foule

de cartes de visites et d'invitations, qui annonçaient que, malgré ou

peut-être à cause de ses goûts de chasseur, de solitaire et d'artiste,

notre Inconnu était en relation avec toutes nos supériorités de

naissance, de mérite et de fortune.

Je vous avoue, Madame, que ma surprise allait toujours croissant. A la

rigueur, j'avais fait coïncider le goût des chevaux et de la chasse, de

la table même, avec le goût des sciences et des arts.

Je concevais une vie partagée entre des études abstraites, profondes,

excentriques, et un exercice forcé qui, par sa violence, détendait le

moral pendant quelques heures, et lui rendait cette souplesse, cette

élasticité qu'un travail trop ardu et trop prolongé lui eût fait perdre.

Cette manière encore d'envisager la gastronomie comme un excitant qui

double, pour un moment, la vivacité de nos sens; cette bizarrerie de ne

voir dans l'ivresse qu'une sorte d'exaltation poétique à laquelle une

ravissante musique prête de nouveaux charmes, annonçaient encore

l'homme d'un esprit supérieur, mais qui semblait devoir vivre seul dans

le cercle qu'il s'était tracé, parce qu'il avait assez en lui pour vivre

de lui-même.

Mais que cet homme, qui paraissait donner de si larges développements à

ses facultés morales et physiques, eût encore le temps, le vouloir et le

besoin de s'égarer dans le tourbillon monotone du monde c'est ce dont je

ne pouvais me rendre compte.

--Ni moi, je vous jure, dit la comtesse toute pensive.

--Comme j'étais absorbé par ces réflexions j'entendis hogner légèrement

un chien... à une porte; j'ouvris: c'était une chambre à coucher

éclairée par un globe d'albâtre qui, perdu dans le plafond fait en dôme,

apparaissait comme un faible foyer de lumière sans rayons.

Les cris et les grattements du chien devenant plus distincts, je

m'approchai d'une porte masquée dans la tenture; je la poussai, et je

vis sortir le plus ravissant petit lévrier qu'on puisse imaginer. Il

était de cette espèce si rare qu'on ne trouve plus qu'à l'île de Candie,

tout noir avec une marque blanche sur le front.

* * * * *

Je vous avoue, Madame, que je fus moins frappé de la gentillesse du

prisonnier que je venais de délivrer, que du singulier aspect de ce

cabinet.

* * * * *

C'était le cabinet de toilette de notre Inconnu, et je vous avoue que

moi, qui croyais connaître à peu près tout ce que la recherche anglaise

a imaginé en ce genre, je fus atterré à la vue de l'innombrable quantité

de brosses, de limes, de pinces, de crochets, de boules, de ciseaux, de

peignes, de pierres, de grattoirs, de flacons, de fioles d'essences,

d'huiles, d'esprits, de pommades, qui composaient l'arsenal de toilette

de notre inconnu.

Là, je vis aussi une foule innombrable de cannes en ivoire, en ébène, en

corne, en baleine, en jonc, montées en argent, en or, en pierreries.

C'était encore une série de cravaches, de cannes de cheval et de

fouettes de chasse à enrichir Palmer. Enfin, figurez-vous bien que là

étaient rassemblées toutes ces inconcevables superfluités de luxe et de

toilette dont un élégant désoeuvré peut seul comprendre le mérite et

l'utilité.

Et encore, je ne vous parle pas d'une multitude de bagues, de boutons,

d'épingles, de chaînes, à rendre des femmes jalouses, de ces frivolités

ruineuses dont le prix est aussi exorbitant que leur vogue est rapide.

Enfin, Madame, je refermai la porte de ce cabinet presque avec

indignation, pensant que je m'étais sans doute trompé dans mes

conjectures, car il était impossible qu'un homme si grave, si sérieux,

et d'un autre côté si insouciant et si artiste, eût, prononcés à ce

point, ces goûts de la dissipation fainéante et ennuyée.

La vue de la chambre à coucher me confirma dans ces idées: tout y était

coquet, musqué, fardé; des fleurs et des glaces partout, des cassolettes

à parfums, des ottomanes à dos brisé, une alcôve combinée, avec tous les

raffinements d'une lascivité orientale; il y avait aussi je ne sais quel

parfum dont l'odeur chaude et forte énervait, et puis des tableaux de

Boucher et de Vanloo... Quelques Carraches remplis de passion et de

volupté se reflétaient dans les glaces; et puis enfin se dressait sur un

piédestal environné des plus beaux camélias, cet admirable groupe de

Houdon, qui représente un jeune homme recevant dans ses bras le corps

de sa maîtresse pâmée sous ses baisers...

C'est impossible, me disais-je... il faut qu'ils soient ici deux frères,

deux amis; car tout cela, tous ces goûts si divers d'amour, de savoir,

de monde, de table, de chasse, d'art, tous ces goûts, encore une fois,

ne peuvent pas se trouver réunis et développés à ce point chez un seul

homme.

--C'est impossible! disais-je à haute voix.

Le pauvre petit lévrier eut probablement peur, car il s'approcha

timidement de moi en levant sa tête fine et spirituelle, où étincelaient

deux grands yeux noirs. Je me baissai pour le caresser, et vis sur son

collier... un nom.

--Quel nom...? docteur, demanda vivement la comtesse.

--Oh! quant à ce nom, Madame, reprit le docteur... ce n'est plus de la

physiologie de l'appartement... c'est plutôt de la physiologie du

mariage: et cet événement pourrait fournir un chapitre de plus à notre

tant spirituel conteur.

--Mais quel nom, docteur; dites-le donc?

--Impossible, Madame, c'est un nom trop connu... mais ce qu'il y a de

plus affreux, c'est que sur l'ottomane où je m'étais assis un instant

j'avais trouvé un mouchoir dont les initiales brodées ne se rapportaient

nullement au nom qui se lisait sur le collier vermeil du joli lévrier.

--Mais c'était un monstre que cet homme-là, docteur!... ce ne peut pas

être le même... comment! ce serait aussi un homme à bonne fortune que

votre savant, c'est-à-dire votre chasseur, votre voyageur... non...

enfin, votre Inconnu; car, en vérité, on s'y perd. C'est impossible.

Docteur, ce n'est plus le même.

--C'est ce que je pensais, Madame, et pour à m'en éclaircir, je sonnai

un valet de chambre.

--Votre maître ne revient pas?..... Voici plus d'une heure que

j'attends, lui dis-je et je m'en vais.

--Monsieur sera bien fâché, reprit-il.

--Ah çà lequel: Monsieur? car votre maître n'habite pas seul ici?

--Pardonnez-moi, Monsieur.

--Écoutez, mon ami, je suis médecin, et l'on m'a consulté pour votre

maître; je serais donc fort content d'avoir quelques notions sur ses

habitudes, son caractère qui me paraît assez inexplicable: car, à dire

vrai, je ne comprends pas comment, avec les goûts que semble annoncer sa

salle à manger, par exemple, il ait grand besoin d'une bibliothèque; de

même qu'avec une bibliothèque aussi sérieuse il ait besoin de cette

espèce de boudoir. Expliquez-moi cela?

--Je vois ce qui vous étonne, Monsieur, me répondit ce valet; plusieurs

personnes en ont été étonnées comme vous; moi-même, monsieur, quoique je

n'aie jamais quitté mon maître depuis son enfance, quoique je l'aie

suivi dans tous ses voyages, je ne le connais pas encore. Tantôt il

reste des jours enfermé seul dans la galerie, et alors personne au monde

que moi ne peut le voir. Pendant ces moments son humeur est irascible,

farouche et emportée; il mange à peine, reste cinq ou six jours avec une

barbe à faire peur, lisant, écrivant, se promenant à grands pas...

peignant un peu, et parfois aussi faisant de la musique sur sa harpe:

mais quelle musique! monsieur... triste! triste! à fendre l'âme! Et puis

un beau jour, Monsieur, qui s'était couché d'une humeur épouvantable, se

lève gai comme un pinson... je le coiffe, je le rase. Il fait venir son

piqueur. Alors il arrange des parties de chasse; alors ce sont des

chevaux à essayer, des attelages à appareiller: et puis, Monsieur reçoit

ses amis, va dans le monde. Quelquefois il dîne seul, et alors, pendant

qu'on lui joue des airs, tantôt gais, tantôt tristes, Monsieur se

grise... que c'est une bénédiction; il appelle ça _se mettre en poésie_.

D'autres fois, Monsieur ne dîne pas tout-à-fait seul, et alors, alors

comme alors, dit le valet avec un malin sourire en jetant un

coup-d'oeil circulaire sur la chambre à coucher... Et puis un beau

jour le noir revient... Alors les chevaux restent à l'écurie, les chiens

au chenil, les voitures sous les remises... Tous les gens de la maison,

cochers, cuisiniers, palefreniers, valets de pied, savent ce que ça veut

dire; et malgré les ordres du maître-d'hôtel, tout ça prend sa volée, et

c'est toujours à recommencer. Seulement depuis quelque temps je remarque

que les séjours dans la bibliothèque deviennent plus fréquents et plus

longs... et c'est peut-être pour cela que Monsieur veut vous voir.

A ce moment un valet entra avec une lettre.

--C'est pour vous, Monsieur Grosbois, dit-il à mon interlocuteur.

--Je demande bien pardon à Monsieur, me dit le laquais bien élevé en

décachetant la lettre... Puis:--Mon Dieu! Monsieur... mon maître me dit

de vous faire mille excuses... Mais il est dans l'impossibilité de venir

ce soir, et m'ordonne de faire les mêmes excuses à quelques amis qui

devaient venir aussi le visiter.

Je sortis donc, Madame la comtesse, pas plus avancé qu'en entrant, et

seulement j'avais le mot d'une charade à deviner.

La coucaratcha (III/III) · 第 5 / 8 段