Oui, on a seize ans, on aime le bien, on y croit, on est plein d'espoir

et d'amour,--on cherche _la soeur de son âme_, comme on dit alors,--et

puis on rencontre une femme facile qui a l'imagination bien corrompue,

le coeur bien ossifié!

Alors on devient amoureux à lier de cette femme! à elle, tout ce rêve

d'amour et de jeunesse! à elle, les belles illusions dorées de ces seize

ans! à elle, à elle seule, ce beau et bon coeur, bien dévoué, bien

noble et bien ardent!

De sorte qu'on use sur cette âme sèche, froide et dure, tout ce pur et

saint amour du jeune âge.

Et puis plus tard, si le hasard vous jette une femme tendre et

passionnée, qui vous aime avec idolâtrie,--vous n'avez plus pour

répondre à cet amour profond et vrai,--qu'un coeur flétri, un esprit

égoïste et des sens blasés, car vous avez prodigué et épuisé à tout

jamais, pour une femme méprisable, ces précieux trésors d'amour et de

jeunesse, qui, bien qu'on dise, ne se renouvellent plus.

Aussi croyons-nous profondément à cette vulgarité sublime.--_On n'aime

qu'une fois dans sa vie._

Pour arriver à la conclusion de cette histoire, je suis forcé de passer

sous silence un assez grand laps de temps, quelques années d'une vie

voyageuse et inoccupée, folle ou triste, vie d'opposition et de

contraste, s'il en fût, et supportable en cela qu'elle était au moins

toute imprévue.

Or, après une campagne du Levant assez longue qui suivit ma station à

Cadix, et dura, je crois, trois ans, je revins en France pour y aller

prendre les eaux dans les Pyrénées, afin de me guérir des suites d'une

blessure assez douloureuse.

Je m'arrêtai à quelques lieues de Perpignan chez un de mes amis, qui

possédait, dans une position délicieuse, une fort belle terre, où je me

décidai à rester quelque temps.

Un jour qu'il recevait quelques visites de voisines de campagne, je fus

frappé de l'air profondément chagrin d'une jeune fille qui n'était pas

jolie, mais dont la figure avait une expression ravissante de grâce et

de beauté; je demandai à la femme de mon ami qui elle était. «Ah! bon

Dieu, me dit-elle, c'est une pauvre enfant bien à plaindre, il y a six

mois qu'elle devait se marier avec un de nos voisins de terre, le fils

d'un homme fort riche. Quoique ce jeune homme fût un sot, cette ange de

douceur et d'amabilité en était éprise sans aucune arrière-pensée

d'intérêt, je vous jure, car elle est riche, et avait auparavant refusé

un parti aussi brillant comme fortune; cet imbécile s'est amouraché

d'une femme qui est à mille lieues de valoir cette charmante personne,

mais qui est, dit-on, d'une grande naissance. C'est à cette

considération qu'il a sacrifié l'affection la plus pure et la plus

désintéressée. Depuis ce temps la pauvre enfant dépérit à vue d'oeil,

et inquiète vraiment beaucoup ses amis; mais si vous voulez voir le sot

en question, mon mari vous mènera chez son père, qui est assez amusant à

voir et à entendre une fois: c'est un homme qui s'est enrichi on ne sait

trop comment dans les fournitures, qui mène un train de prince et fait

le libéral à donner un mal au coeur. L'occasion est belle, car c'est,

je crois, dans trois jours que son fils se marie.»

Les moyens de distraction sont assez rares en province. J'acceptai la

proposition, et je partis avec mon ami pour assister aux noces, à

l'occasion desquelles on déployait l'hospitalité la plus large et la

plus généreuse.

Nous arrivâmes au château de M. Bardou. Mon ami me présenta, et je

m'aperçus que mon titre flattait extrêmement l'aristocratique démocratie

du fournisseur.

Il nous présenta son fils: c'était un grand et fort garçon, d'un blond

fade, rouge, commun à faire peur, avec de gros yeux bêtes en l'air,

aussi sot qu'insolent.

Ce n'est pas que j'aime assez l'impertinence; mais ce niais avait la

plate et lourde insolence d'un laquais.

Somme toute, je concevais l'engouement de cette pauvre petite fille pour

cette espèce, qui était ce qu'on appelle un bel homme de province; la

preuve de cela est qu'on le nommait le beau Bardou.

La noce était pour le surlendemain, nous nous mîmes à table. Après

dîner, les deux filles de M. Bardou se cramponnèrent l'une à un piano,

dont elle tapa, et l'autre à une guitare, dont elle gratta. C'était à

faire dresser les cheveux sur la tête.

Le beau Bardou, lui, avait disparu au dessert pour aller faire la cour,

comme me l'apprit son père.

Le père Bardou était un gros homme d'une haute taille, avec les façons

d'un crocheteur. Je causais avec mon ami: il s'approcha de nous.

--N'est-ce pas que mon dîner était bon? nous dit-il.

--Tout est parfait ici, Monsieur, lui dis-je.

Cette réponse le mit en confiance.

--Et mes filles ont un fameux talent, n'est-ce pas? Que voulez-vous?

elles ont une si bonne maîtresse! Qu'est-ce que je dis, une maîtresse!

une amie... et qui bientôt sera leur soeur... sera ma fille. Mais il

faut que je vous conte cela, monsieur, me dit-il, puisque vous voulez

bien assister à la noce; il faut bien que vous sachiez comment et

pourquoi mon Bardou se marie (c'est ainsi qu'il appelait ce grand corps

dont la figure ressemblait à un abricot entortillé dans de la filasse).

Et cet animal se mit à cheval sur une chaise, en appuyant ses deux

grosses mains rouges sur le dossier; il commença ainsi:

--D'abord, Monsieur, moi je brave le pouvoir, et je dis tout haut que je

suis libéral. J'ai fait ma fortune moi-même, et je n'entends pas que les

despotes me vilipendent. Nous ne sommes pas faits pour être les esclaves

des jésuites et de la prêtraille; aussi, j'ai acheté deux mille

exemplaires du Voltaire Touquet, que j'ai distribué à mes paysans, et

dix mille tabatières à la charte.

--Pour un ennemi du gouvernement, vous encouragez furieusement les

droits réunis, lui fis-je.

--Ah! je vais vous dire, reprit-il: c'est que j'ai quelques plants de

tabac; mais pour en revenir au mariage de mon fils, figurez-vous,

Monsieur, que j'ai demandé à ces canailles de ministres, moi qui suis

grand propriétaire, un mauvais titre de baron qu'ils m'ont refusé, comme

je m'y attendais, car, une ruse de ma part, j'avais demandé cela exprès

pour les mettre dans leur tort, et avoir le droit d'être d'une

opposition bien plus enragée; et c'est ce que j'ai fait, comme vous

allez voir. Lors de la guerre d'Espagne, il y a eu des réfugiés

politiques, tous logés chez moi, Monsieur! Les réfugiés, tous!...

défrayés de tout et entretenus à mes frais. Il fallait voir la figure

du gouverneur pendant ce temps là!... Vous concevez s'il était humilié!

Si humilié, qu'un membre du comité directeur m'a dit qu'à Montrouge, on

avait proposé de m'assassiner. Mais on a craint une révolte du

département, et voilà comme j'ai été sauvé. Mais, ce n'est pas tout;

vous allez voir jusqu'où va l'humiliation du gouvernement. Ces réfugiés

sont rentrés en Espagne pour la plupart; mais il en est resté un, et cet

un est un grand seigneur, un marquis, un général en chef, un gouverneur

d'une foule de provinces, pas plus fier que vous et moi, un digne

vieillard qui a été la victime des nobles et des prêtres de son pays,

parce qu'il parlait pour le peuple. Ah! Monsieur, quel homme! il me

fendait le coeur, en me racontant qu'on avait rasé son château, abattu

ses arbres, bouleversé ses jardins, de façon, me disait-il, que je

retournerais maintenant en Catalogne, où j'avais une terre qui me

rapportait vingt mille piastres de rentes (les piastres sont les pièces

de cent sous de leur pays) que je ne pourrais plus, disait-il,

reconnaître seulement la place de mes propriétés. Voilà pourtant où les

jésuites veulent nous mener, Monsieur! Et puis, ce saint vieillard me

conduisait sur la montagne, et là, Monsieur, il ne passait pas une

hirondelle qu'il ne lui dît des choses à fendre l'âme, sur le bonheur

qu'elle avait de retourner dans son pays natal. Tenez, il y a même une

chanson de Béranger dans ce genre-là... Et moi, je pleurais comme un

enfant, rien que de l'entendre. Mais ce n'est pas tout, ce digne

seigneur avait avec lui sa fille, une personne superbe, un peu brune,

mais si bien élevée, que c'est un charme depuis bientôt six mois qu'ils

sont venus loger à la maison du Petit-Parc; elle a donné des leçons de

guitare à mes filles... et quelles manières distinguées, Monsieur!.....

Ah! tenez, on peut avouer cela entre soi: il n'y a que les grandes

familles pour ces manières-là. Enfin, tant il y a, que mon fils, mon

Bardou, qui était presque fiancé à une petite fille de rien, est devenu

fou de la demoiselle de monsieur le marquis de la Ronda-Mayor; et, après

bien des peines, il s'est fait aimer de la belle Espagnole. Son père

veut bien la lui donner en mariage, et a l'extrême bonté de lui conférer

son titre. Aussi, après demain, Monsieur, mon Bardou sera le marquis

Bardou de la Ronda-Mayor, et le plus heureux des époux. Maintenant jugez

du camouflet que reçoit le gouvernement! Il ne voulait pas me faire

baron, et mon fils est marquis! Car j'ai là les titres de général sur

parchemin, ainsi que ses brevets de général et de gouverneur.

Maintenant, vous savez tout, Monsieur, et j'espère que vous nous

honorerez en signant au contrat.

Jusqu'au moment où cet imbécile d'homme parla de Ronda-Mayor, je n'avais

eu aucun soupçon. J'étais à mille lieues de penser que Tintilla et son

digne père, que je croyais encore aux galères, fussent pour rien dans

tout ceci. Les mots de Ronda me les rappelèrent malgré moi; et je ne

sais quel pressentiment me dit que c'était une nouvelle rouerie tramée

par le père et sa fille.

Pour m'éclaircir, je fus me promener le lendemain matin du côté du

Petit-Parc. J'entendis une voix bien connue fredonner un bolero: c'était

Tintilla.

Je m'avançai; elle ne me reconnut pas.

Elle était mise fort simplement à la Française; ses grands cheveux

étaient bouclés et retenus par un peigne d'écaille; sa robe blanche

éclaircissait son teint et dessinait sa taille, qu'elle avait toujours

voluptueuse au possible; car, il faut l'avouer, vive Dieu! elle était

toujours séduisante, et je conçois qu'un homme même moins niais que le

brave Bardou s'en soit épris au point de l'épouser.

--_Tintilla de mi carazou... Gitanissa mia_, lui dis-je.

Elle devint pâle comme la mort: elle m'avait reconnu. A ce moment parut

monsieur son père, fort agréablement décoré de cinq ou six ordres de

toutes les couleurs, vêtu d'un habit bleu tout neuf, d'une culotte et de

bas de soie noirs. Le respectable marquis de la Ronda-Mayor s'appuyait

sur une grande canne, et tenait à la main un chapeau à cornes, emplumé

et à large cocarde rouge.

--Le Français du diable! dit Tintilla à son père.

--Pour vous servir, compère, ajoutai-je en saluant Hasth'y.

Le misérable fit le mouvement qui lui était familier pour chercher son

couteau dans sa poche.

--Il n'y a pas de couteau dans ta poche, drôle que tu es, lui dis-je...

Mais rassure-toi... La dupe que toi et ta fille avez enlacée est si

stupide et si méprisable, que je vous l'abandonne.... Seulement,

Tintilla, il me faut la première nuit de tes noces, ou je parlerai; car,

quoique fait, le mariage pourrait alors avoir des suites désagréables

pour ce seigneur marquis... Mon silence est à ce prix.

--Mais songez donc, dit Hasth'y...

--C'est mon dernier mot, et je tournai les talons.

Le soir on signa le contrat en grande pompe, et je signai mon nom avec

le plus grand plaisir.

Le lendemain, à midi, Tintilla et son bouquet de fleur d'orange furent

conduits à l'autel par M. Bardou qui pleurait de joie.

Le marquis de la Ronda-Mayor, en grand uniforme d'officier-général,

donnait le bras à madame Bardou; tous deux pleuraient aussi...

Le beau Bardou suivait par derrière, les yeux encore plus saillants que

de coutume... Ils avaient l'air de vouloir sauter de sa tête; il était

rouge cramoisi et souriait d'un air radieux.

Le dîner fut splendide.

Le bal étourdissant.

Pendant l'intervalle d'une contredanse, je m'approchai de Tintilla, et

je lui dis en espagnol... Je t'attends dans la maison de ton père, songe

à ta promesse ou je parle...

Elle me dit à voix basse... Que le diable me soit en aide. On coucha les

mariés.

* * * * *

Le lendemain matin, je me promenais d'assez bonne heure dans le Parc,

assez proche de la maison qu'habitait Hasth'y, lorsque je vis arriver

une kyrielle de violons et de musiciens, et derrière eux toute la noce,

conduite par le beau Bardou, qui avait un de ses gros yeux tout noir et

tout contus, et riait d'un air capable; des domestiques portaient des

haches et des leviers. Tout le monde était d'une gaîté folle.

--Vous ne savez donc pas, me dit M. Bardou père, qui pour sa part était

armé d'un énorme merlin, il s'en est passé de drôles cette nuit. Est-ce

que l'Espagnole n'a pas été effarouchée au point de battre mon Bardou,

de se sauver de la chambre nuptiale, et de venir comme une folle

s'enfermer chez son père, où elle a passé la nuit. Est-ce ça une vertu,

hein?

--Les Espagnoles sont toutes comme cela, lui dis-je.

--Mais nous allons faire le siège de la maison, nous enfoncerons la

porte, nous démolirons le mur, s'il le faut, mais nous l'aurons; tenez,

voilà déjà mon Bardou qui commence à démolir la muraille. Au dixième

coup de pioche, le marquis de la Ronda-Mayor parut sur le seuil tenant

Tintilla par la main, qui, toute rouge et honteuse, cachait sa tête dans

le sein du respectable vieillard...

--Victoire!... victoire!... cria Bardou.

Le beau Bardou, lui, ne cria pas victoire; mais comme il était fort

comme un boeuf, il prit Tintilla dans ses bras et courut la porter aux

pieds de madame Bardou (douairière), qui les bénit.

Hasth'y les bénit aussi.

Je retournai le lendemain chez mon ami; et, quelque temps après,

j'appris avec peine que cette pauvre créature, que ce niais avait si

sottement sacrifiée, était morte de chagrin.

* * * * *

PHYSIOLOGIE

D'UN APPARTEMENT.

PHYSIOLOGIE D'UN APPARTEMENT.

Le style est tout l'homme.

BUFFON.

--Ainsi donc, madame la comtesse, dit M. Dossigny en comptant les

pulsations délicates du pouls de la jeune femme, ainsi vous éprouvez du

malaise, des insomnies; le moindre bruit agace cruellement vos nerfs,

une lumière trop vive blesse votre vue, la solitude vous attriste et

vous charme, et c'est à peine si vos jours de Bouffons ou d'Opéra ont le

pouvoir de vous distraire?...

--Hélas, oui, docteur... tout cela n'est que trop vrai!...

--Jusqu'à présent, les effets me sont clairement démontrés; il nous

reste à chercher les causes.

Ici la comtesse rougit singulièrement sous la vue perçante du

docteur.... qui n'était pas un docteur.

C'est-à-dire..... c'était bien un docteur si vous voulez, mais un

docteur, sauf la science de l'art médical, un docteur tel qu'il en

faudrait pour guérir ou calmer les maladies purement morales d'une

classe de gens pour qui le hideux cortége des rhumes, des fluxions de

poitrine n'est qu'un préjugé ou une tradition, le confortable et

l'espèce de leur existence les protégeant contre de pareilles misères.

Mais si _ces heureux du siècle_, comme on les appelle, sont à l'abri de

ces brutales et grossières souffrances... par compensation que de maux

plus cruels, plus poignants, plus amers, viennent les torturer!.... maux

d'autant plus affreux qu'ils ne peuvent trouver de soulagement que dans

des soins tout intellectuels.... Douleurs de l'âme, que l'âme seule peut

guérir.

Or, le docteur était justement l'homme des maladies du coeur ou de

l'esprit, car il savait tout, excepté la médecine... et s'il avait

malheureusement su la médecine, il eût, le misérable, peut-être répondu

à l'un de ces élans désespérés de notre intelligence vers un infini qui

nous échappe... par un sinapisme ou une potion calmante!

Non, non, le docteur était un homme d'une portée supérieure.... Selon

l'âge, le caractère, le génie de son malade, il ordonnait tantôt une

méditation de Lamartine, sublime et harmonieuse mélodie qui vous

entraîne vers Jehovah sur l'aile dorée des séraphins, tantôt un chant de

Byron, railleur et décevant.

Un chagrin connu vous navrait-il?... une touchante et naïve consolation

de Sainte-Beuve, douce comme la voix d'un ami d'enfance, faisait couler

ces pleurs qui vous oppressaient, ces pleurs qu'il est si bon de

pleurer...

Ou bien c'était tantôt l'éclat d'une ode de Victor Hugo, éblouissante

des feux et des couleurs de l'Orient... tantôt la ciselure délicate et

coquette, la pensée profonde d'un poëme de De Vigny ou d'Émile

Deschamps, qu'il opposait à un terne et sombre découragement.

Le système nerveux était-il irrité par la conscience de notre

corruption?... aussitôt le docteur conseillait une strophe sanglante de

Barbier, et votre douloureuse indignation s'exhalait en répétant ces

vers mordants, gonflés du fiel de Juvénal.

Enfin, si tous les trésors des poètes et des moralistes ne suffisaient

pas, à l'imitation des empiriques fameux, le docteur composait lui-même

un arcane... comme il le fit peut être pour cette jolie comtesse dont il

pressait le pouls entre ses deux doigts.

--La cause seule du malaise qui vous oppresse nous reste donc à

chercher, madame la comtesse; et cette cause... ne m'est pas inconnue,

reprit le docteur.

--Voilà qui est fort, et qui approche de la magie! dit la comtesse en

souriant...

--Bon Dieu! Madame, j'ai deviné bien d'autres secrets, j'ai pénétré le

caractère de bien des gens..... sans les voir même.

--Cher docteur, il est fort heureux que vous ne soyez pas né au moyen

âge... Vous eussiez été brûlé comme sorcier... d'abord, et puis je

n'aurais pas eu le plaisir d'entendre vos folies...

--Des folies! Madame..... des folies!..... veuillez écouter, et vous

verrez si ce sont là des folies.

Il y a environ deux mois de cela, raconta le docteur, un de mes amis me

pria d'aller voir un de ses parents qui, disait-il, avait le plus grand

besoin de mes conseils. Je me rendis donc un jour chez ce nouveau

malade, il était sorti, mais m'avait fait prier de l'attendre.

J'ai une habitude qui vous paraîtra bizarre, Madame, et qui peut-être

vous expliquera le secret de ma folie ou de ma magie; cette habitude est

de juger l'homme, non pas comme Buffon sur le style, mais sur

l'appartement, qui, à mon avis, reflète d'une façon bien plus intime et

plus probante le caractère, les goûts, je dirai presque les moeurs de

l'individu..... En un mot, à l'ensemble de l'_appartement_, je suis sûr

de deviner la manière d'être physique et morale de son possesseur.

--Voilà qui est fort singulier! dit la comtesse en s'asseyant au lieu de

rester couchée sur sa causeuse, en vérité fort singulier, et surtout

fort amusant... Je vous écoute, docteur.

--Le valet de chambre du parent de mon ami me reçut, et m'offrit

d'attendre son maître dans un petit parloir où je restai seul: il faut

l'avouer, Madame, ma science d'observation se trouva tout-à coup en

défaut. Dans ce parloir tout était négatif: une tenture ni gaie ni

triste, pas un tableau, des carreaux dépolis qui cachaient la vue, des

meubles d'une coupe commune et insignifiante.... En un mot, rien de

particulier, rien d'intime.

Comme mon malade n'arrivait pas et que, n'ayant rien à observer, je

m'ennuyais fort, je poussai une porte et j'aperçus avec bonheur une mine

féconde en inductions: c'était la salle à manger.

Je refermai silencieusement la porte du parloir, et me plaçai au centre

de cette pièce pour l'embrasser dans tous ses détails, et dans son

ensemble.

Je dois avouer, Madame, que l'ensemble me parut imposant! Cette salle à

manger de forme circulaire était revêtue de stuc blanc, rehaussé de

peintures vives et tranchées, comme celles qui se déroulent sur quelques

vases étrusques; entre chaque fenêtre un bois de cerf naturel, chargé

d'armes de chasse, de pieds de sangliers et de daims, de trompes, de

gibecières, donnait à cette pièce un cachet spécial tout-à-fait en

harmonie avec sa destination.

Mais ce qui faisait presque musée dans cette salle, c'était une suite

d'admirables tableaux de Stil et Leguis qui représentaient: ici un

chevreuil fauve et doré pendu mort à un arbre; là, un sanglier forcé par

la meute, et faisant tête aux chiens, hérissé, les yeux sanglants, la

bouche baveuse; plus loin c'était un groupe de faisans, dont les plumes

d'or, de pourpre et d'azur, étincelaient aux rayons d'un soleil

couchant. Puis, au-dessous de ces tableaux d'assez grande dimension, de

ravissantes toiles de Géricault; Horace et Carle Vernet, Pfor et Wil,

offraient les types des plus belles races de chevaux d'Europe et d'Asie.

Enfin, au milieu d'un cadre d'or merveilleusement sculpté, on voyait le

portrait d'un superbe cheval de chasse bai brun, la tête demi tournée,

les oreilles fixes, l'oeil saillant, la croupe haute... paraissant

doué d'une intelligence plus qu'humaine, et au bas de ce tableau vivant

on lisait ces mots écrits en émail bleu, sur un fond noir: _A Talbot

l'incomparable, son maître reconnaissant_. J'oubliais aussi les

_portraits_ d'une honnête quantité de bouledogues, chiens courants,

d'arrêt, épagneuls ou lévriers, qui remplissant un grand cadre à

compartiments, attestaient du goût prononcé du maître pour la race

canine.

Je ne vous parle pas d'un magnifique buffet surmonté d'une armoire de

Rosewood à vitrage, et curieusement incrustée d'ornements allégoriques

en cuivre et en ivoire, à l'instar de ces meubles si précieux du

moyen-âge; cette armoire était remplie d'une admirable vaisselle plate.

Seulement, ce qui complétait parfaitement le caractère de cette salle à

manger, c'était une petite bibliothèque d'ébène à fermoirs d'argent, qui

contenait les oeuvres succulentes de Brillat-Savarin, Berchoux, Grimod

de la Reynière, Fouret, Carême, et quelques autres livres ou curieux

manuscrits anciens sur l'art culinaire, tout cela relié avec un goût

exquis, et chargé de notes de la main de mon futur malade... que nous

nommerons si vous voulez l'_Inconnu_, jusqu'à ce que son véritable

caractère nous soit révélé par l'étude physiologique de son appartement.

Or, je vous avoue, Madame, que j'eus l'indiscrétion coupable de

feuilleter les livres de cette petite bibliothèque, et entre autres

réflexions en voici une que je me rappelle, et qui me paraît d'un grand

sens et tout-à-fait neuve:

_Pour juger et comprendre dans toute sa portée l'oeuvre d'un

cuisinier, il faut se mettre à table sans ressentir la moindre velléité

d'appétit, car le triomphe de l'art culinaire n'est pas d'assouvir la

faim, mais de l'exciter._

Cette petite bibliothèque contenait aussi les oeuvres de Rabelais et

de Verville, _dans le cas_ (disait encore une note de l'Inconnu), _dans

le cas où dînant seul, on voudrait se gaudir en joyeuse et folle

compagnie, l'habitude et la race des bouffons amusants étant

malheureusement passées de mode_.

Là aussi je feuilletai divers traités de l'art de la vénérie depuis

Charles IX jusqu'à nos jours, tous curieusement annotés. J'y lus entre

autres une assez longue dissertation dans laquelle notre Inconnu, se

trouvant opposé à l'avis de Dampierre et de Verrier de la Conterie,

soutenait opiniâtrement que le onzième des trente-un tons de chasse

devait s'appeler _Forhu_, tandis que ses adversaires le nommaient le

_Défaut_ ou le _Hourvari_. Je vous fais grâce d'une étymologie curieuse

sur la _tête Birarde_ et le _Daguet_, qui me parut fort concluante. Je

passe aussi sous silence un nouveau mode d'engrainage pour les chevaux

de chasse; mais je ne puis finir cette longue description sans vous

parler encore d'un petit Traité manuscrit de notre Inconnu _sur la

Musique appliquée à la Gastronomie_.

Dans cet ouvrage, l'auteur prétendait prouver l'analogie complète qui

existait entre le genre de menu de son dîner et le caractère de la

musique de Mozart ou de Rossini, par exemple.

La coucaratcha (III/III) · 第 4 / 8 段